L'Univers de Yuimen


Forum de Jeu de Rôle Médiéval-Fantastique




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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Ven 25 Mai 2018 21:55 
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Aucun sentiment superflu ne vient troubler mon harmonie. Ma concentration ne fluctue en rien, amenant ma puissance magique à demeurer docile et digne de son rôle. Une fois la lame retirée du cou de Talia, ma lueur la nimbe avec la douceur d'une étreinte protectrice. Sa plaie se referme. La vie revient dans son regard troublé, qui glisse avec lenteur sur les êtres qui l'entourent. Elle est visiblement épuisée, mais elle est de retour parmi ceux qui respirent. Ma tête se relève au-dessus des deux femmes. Un mouvement sur mon flanc attire mon regard. Yurlungur, celle que j'ai vu poignarder la harpie dans le dos. Son expression froide et déterminée est quelque peu atténuée par une once de tristesse dans son regard.

Elle s'immobilise mais elle s'adresse à moi comme "Kiyo" et non Dragon. Encore cette même erreur à mon endroit. Ma tâche ayant été remplie, mon rôle s'achève ici. Sans lui répondre quant à l'aveu que cette dague est sienne, mes yeux violets l'observent puis se détournent de sa forme pour se plonger dans ma perle. Un à un, les souvenirs, sensations et émotions me reviennent, atténuant puis repoussant la notion prioritaire de Devoir et de Protection. Je me rappelle de mon identité et surtout... Du tourment causé par la vision.

De nouveau moi-même, je me devine grandement indécis et meurtri. Je sens ma poitrine se serrer et mon poing clos trembler. Comment accepter tout ceci ? Sa trahison des Carnivores, le meurtre de Talia et sa bravade actuelle. Malgré ce qu'elle a fait et la conscience de son geste, au lieu de fuir et se réfugier auprès des Trois, elle me fait face. Dois-je la trouver courageuse d'assumer ses actes ou dénuée de bon sens ? Dire que quelques semaines plus tôt, elle rougissait d'embarras après avoir fait choir un étalage d'armes à côté de la Tour d'Or. Je n'aurais jamais imaginé cette enfant capable d'un acte pareil. J'ai naïvement pris sa jeunesse pour un trait positif indéniable.

Respect de la distance qu'elle a instauré, expression d'une neutralité ynorienne au visage. Yurlungur me semble si étrangère à présent, loin de la demoiselle pour laquelle je m'étais tant inquiété. Pourtant, la seule marque de cette distance entre nos cœurs que je me permets d'afficher est un retour au vouvoiement.

"Je sais que cette dague est vôtre, jeune fille. Par magie, quelque chose m'a contraint à voir ce que vous avez fait. Je l'ai vécu comme si je m'étais tenu ici même."

Je lui reproche évidemment sa conduite, mais suis surpris du peu de force de mes sentiments à son encontre. Je veux comprendre ce qui a mené à cela. Je lui demande alors la raison de son geste et si c'était là encore un ordre de la Trinité. J'écoute les paroles bien froides de la jeune fille, affirmant que ses actes sont de son seul fait. Son ton est celui d'un adulte, mais elle n'en possède pas l'assurance. Et surtout, elle ne répond pas ma question, se contentant de généralités fatalistes.

Elle réfléchit un instant puis m'invite à tenter de la tuer maintenant, assumant que c'est là ce que mon cœur désire.

"Vous tuer ?"

Les mots sortent d'eux-mêmes, accompagnant un léger écarquillement des yeux, laissant vite place à un signe de tête négatif.

"J'ai foi en la Justice, pas en la Vengeance. Certes, mon cœur frémit d'une juste colère à votre endroit. Mais vous vous fourvoyez à mon sujet, jeune fille. Mon cœur ne souhaite la mort de personne."

Je rive mes yeux violets aux siens et ôte mon casque que je conserve sous le bras. Tant qu'à nous faire face, autant que ce soit ouvertement.

"Pas même la vôtre... Peut-être n'en avez-vous pas conscience, mais vous m'apparaissez en quête de... Oui. De rédemption. Pourquoi sinon me laisser l'opportunité de me... Non, nous faire justice ?"

La jeune fille a besoin de s'exprimer, de s'expliquer et je la laisse faire sans l'interrompre. Sa conscience et son esprit sont encombrés de dures réalités qu'elle énonce d'une façon qui l'affecte. Cette tueuse traitresse frissonne à présent. Elle médit sur ma générosité, affirmant que cela pourrait constituer ce qui me mènera à ma perte. Et puis, malgré la pénombre, je l'aperçois. Une larme, précédant un discours mettant ma foi en la justice en lien avec le dénouement heureux de la situation. À mesure que je l'entends m'affirmer qu'avec la perte de mes proches la souffrance me rendra sec et injuste, mes yeux se plissent jusqu'à se clore. Cette jeune fille a-t-elle si peu d'espoir ? Parle-t-elle par expérience ?

Lorsque je regarde de nouveau devant moi, c'est pour la voir bras écartés, à me prier de l'affronter. Elle prétend n'avoir plus rien à perdre et veut que cela se fasse par ma main. Elle sourit, mais pleure en même temps. J'hésite, ne sachant pas quoi penser de cette enfant capable de tuer, mais aussi si peu attachée à sa propre vie. Son acte m'agace. Croit-elle me faire plaisir en s'offrant ainsi à ma lame ?

Un lent soupir franchit mes lèvres. Je change mon casque de côté, permettant à ma main directrice de s'élever vers la sangle de mon arme tandis que je franchis la distance qui nous sépare. Arrivé proche d'elle, je n'hésite pas et après avoir armé mon bras, j'abats le tranchant de ma main contre le haut de son front. C'est là un geste qui a une signification forte pour moi, le geste que mon oncle faisait à mon endroit lorsque je disais des choses tristes ou inappropriées. Mais surtout, c'est une alternative apte à soulager un peu ma rancune.

Je lui en veux pour ce que ses actes ont engendré. Sans doute ne lui pardonnerai-je jamais les tourments qu'elle m'a causé, mais je ne suis pas un être cruel ou égoïste. Jamais je ne l'ai été, pas même envers des ennemis avérés. Alors là, face à une tueuse qui ressemble de plus en plus à une simple enfant, je ne peux définitivement pas m'y résoudre.

"Cela suffit."

Après mon coup sec et vif, j'appose ma paume sur la zone frappée.

"Je sais ce que sont la douleur et la souffrance capables de vous mettre à genoux, la peine de la trahison, les regards mauvais que vous attirent votre ascendance, et le désarroi de se retrouver impuissant face à un drame. Je suis fils d'Ynorie, une terre magnifique mais ravagée par la guerre, la mort et la morosité."

Ma main libre tapote le front de la tueuse à deux reprises puis je la retire. J'ai traversé bien des épreuves et vécu moult situations pénibles lors de mon demi-siècle de vie sans jamais perdre de vue mes valeurs. Malgré les injustices, le manque de reconnaissance de mes jeunes années, la solitude et le rejet, jamais je n'ai renié ce qui fait que je suis moi. Comment peut-elle imaginer que je tomberais dans les écueils de l'amertume et de la cruauté aussi aisément ? Elle ne me connait pas. Elle assume, comme les autres.

Avec un calme étonnant, je précise que c'est parce que j'ai déjà perdu tant de vies précieuses que je ne peux me permettre de prendre la sienne. Je pousse un léger souffle par le nez. Si elle ne souhaite plus vivre, je n'ai pas le droit de la retenir, mais pas maintenant.

"Pas dans l'immédiat, en tous cas, car je n'ai pas une combattante face à moi, mais une personne perdue et souffrante. Attendons que la situation Pâle soit définitivement réglée. Lorsque ce sera le cas, et si cette idée de m'affronter est encore là... "

En conflit intérieur, je lui affirme prendre la responsabilité d'accomplir sa volonté, de m'opposer à elle et de l'affronter comme elle le désire. Je lui ai offert un compromis, lui ai tendu la main, mais sa réaction va à l'encontre de mes attentes. Elle m'offre un regard presque courroucé et, d'une façon dépitée, m'envoie à la figure qu'elle ne me pensait pas aussi lâche. Je perçois une pointe glacée se ficher dans ma poitrine et qui me cloue sur place tandis qu'elle s'éloigne à grands pas en direction de la cité. Peu après, Dame Nastya passe à côté de moi, après avoir confié Talia aux soins de ses parents. De façon concise, je l'incite à partir devant. J'ai besoin d'un peu de temps.

Une fois seul, je rejoins l'endroit où la harpie que j'aime a perdu tant de sang. Ma main libre effleure l'endroit, et les images de sa mort reviennent me hanter. Moins nettes, mais toujours présentes, douloureuses. À jamais en moi. Yurlungur a sans doute eu raison. La savoir sauve a certainement joué en faveur de la tueuse pour retenir mon bras. Je m'étonne d'être si maître de moi. Peut-être suis-je plus fort que je le pensais ou peut-être est-ce la douleur éprouvée qui a fini par m'éreinter.

J'avais l'assassin de Talia devant moi. J'aurais pu la punir, du la châtier, la faire souffrir. N'a-t-elle pas dit elle-même que la Vengeance était une forme de justice ? Je suis confus comme si j'avais manqué quelque chose. Peu à peu, à mesure que ma main libre passe du temps en contact avec le sol ensanglanté, ma colère s'accroit. Mes yeux se rivent à la direction prise par la jeune fille. Mon arme retenue dans mon dos me semble davantage présente et pesante, et je suis étonné, maintenant que l'assassin est loin, de finalement la trouver si tentante.

(La justice d'un seul n'est point justice, mon Protégé.)

(Je le sais, Okina.)

(Souhait de mort par la main d'un sauveur. Intolérable.)

(Je le sais !)

(Perspicacité d'enfant exagère la vérité, mais ne saurait être erronée... Point de mort, rapide et sans leçon retenue, dans vos pensées. Votre nature même s'y oppose. Nulle indulgence pour autant. Car c'est à un châtiment à la hauteur de la peine causée que votre cœur aspirait réellement. Souhait inapproprié que vous auriez regretté de voir exaucé, et adroitement muselé... Par les soins de qui demeure à vos côtés.)

Il me faut quelques instants pour comprendre la portée de cet aveu. Interrogée plus avant sur le sujet, ma faera demeure longuement évasive. Elle finit par m'apprendre être capable de me convaincre sans arguments, de se faire entendre sans se prononcer simplement en étant présente. C'est ce qu'elle a fait pour faire ressortir mon naturel sang-froid ynorien et me faire rester lucide et réfléchi, à son image. M'empêcher de céder à une pulsion indigne et regrettable. Combien de fois s'est-elle livrée à ce petit jeu et depuis quand se le permet-elle ? Je demeure perplexe. Nous devrons en parler rapidement.

Je finis par me relever et regarder la propriété des D'Omble. J'ai ardemment envie d'aller au chevet de ma tendre Talia, mais je suis conscient que si j'y cède, je resterai au manoir égoïstement. Cette décision précise, de me tenir loin lors des dernières heures, serait de la lâcheté. Je ne compte pas donner raison à la tueuse en ce sens. Résolument, je coiffe mon casque et me tourne vers la cité. À présent, mon esprit est plus clair. Je traiterai Yurlungur comme elle le mérite : en combattante capable, et surtout en adversaire apte à l'imprévisibilité, comme le ser Sirat. Puisqu'elle veut que je la prenne au sérieux, soit. Nulle confiance superflue ou traitement de faveur à son endroit. Et plus largement, envers ceux que je rencontrerai à l'avenir, même si je sais que jamais mes oreilles en pointe ne se fermeront à la possibilité d'une discussion.


*


Ma colère s'atténue à mesure que j'approche de la cité. Je compte me rendre au palais, prendre des nouvelles de la Reine. Toutefois, mes pas me conduisent d'abord auprès de trois Pâles familiers avec lesquels j'ai bu et pleuré de concert. Les Sers Gleipnir, Dromi et Loeding. Je commence par m'enquérir de leur état, car ils étaient parmi les Végétariens assemblés près de la palissade. Dromi a échappé de peu à un débris grâce à un coup de cornes bien ajusté. Le cerf blanc s'en masse encore l'estomac. Après quelques instants, je leur demande de me faire part de leurs pensées concernant la situation. Dromi est le premier à réagir, s'en prenant aux yuiméniens, déplorant leur présence et surtout leur magie. Si Gleipnir tente d'amoindrir ces paroles, elles font pourtant mouche, me renvoyant à mes propres pensées. Je fais d'ailleurs signe à ce dernier de ne pas prendre notre défense. Le cerf blanc a raison et j'en ai douloureusement conscience.

Après quelques instants, et leur avoir parlé de la mort temporaire de Talia qui les laisse décontenancés, je les consulte quant à la perspective d'avoir la Trinité comme dirigeante. Si auparavant Loeding était mesuré, il est à présent comme ses pairs à penser que les trois harpies seraient peut-être utiles à la tête du royaume. Plus que la Reine, pratiquement qualifiée d'incapable par Dromi, et aptes à apporter la prospérité comme à Arothiir selon l'homme-bouc. J'émets alors mes doutes à haute voix, questionnant le manque de réaction des Trois avant que tout dégénère. Gleipnir m'apprend que seules des rumeurs avaient du parvenir à leur cité, que ce problème concernait de toute façon Treeof et aurait du être réglé par ses habitants, même s'il regrette de ne pas avoir pensé faire appel à elles plus tôt.

Mes doutes persistent. J'ai du mal à croire que des femmes aussi prudentes et prévoyantes n'aient pas eu quelques informateurs postés dans la capitale. C'est en fronçant les sourcils que je partage mon opinion. La situation n'aurait pas été très différente. Car si les Trois n'étaient pas venues, Végétariens et Carnivores seraient entrés sans retenue dans un conflit sanglant. La Trinité aurait pris le pouvoir à Treeof en évinçant les survivants de cette guerre civile, j'en suis persuadé. Et ma crainte pour eux persiste.

"J'ai peur. J'ai peur pour vous, mes amis. Peur qu'un jour, comme vous me l'avez signifié lorsque je suis arrivé, Arothiir ne vous considère plus comme des Pâles, mais comme des étrangetés indignes des leurs. À éliminer... Dame Guigne n'a pas même accordé un regard à Talia alors que celle-ci gisait à ses pieds."

Dromi réagit à mes mots en affirmant qu'en devenant reines, les trois Dames ne seront plus simples maîtresses de leur ville, mais de tout le royaume. Et qu'elles ne pourront pas sacrifier tous les habitants sachant ce que Treeof représente : leurs origines et leur capitale. Je me contente de sourire un peu tristement. Si ses paroles devaient me rassurer, elles ont exactement l'effet inverse. Comment pourraient-elles tolérer que le cœur du royaume soit occupé par des créatures qui ne leur ressemblent plus en rien ? J'émets encore des doutes quant à l'opportunité saisie par les harpies, la situation semblant étrangement leur sourire en tous points. Mais je n'ai aucune preuve pour étayer mes dires, juste un pressentiment. Et je suis bien placé pour savoir que ce n'est pas en suivant une simple intuition que la justice peut sévir.

J'aborde ensuite deux sujets tendus : le sort des Carnivores et celui d'Andel'Ys. Dromi ne démord pas de ses idées. Il veut voir les "traîtres" jugés pour leurs actes, et ce qu'elles feront d'eux sera l'annonce de leur façon de gouverner d'après l'homme-chouette. Gleipnir prend le parti de la Trinité une nouvelle fois.

"Je vois. Puissent-elles être aussi sages et dévouées à leur peuple que vous l'espérez. La Reine Sheeala d'Argentar l'a fait tout son règne, à travers plusieurs conflits éprouvants qui ont meurtri les Pâles, et pourtant ils lui tournent aujourd'hui le dos, comme si cette seule situation avait effacé toutes ces années de dévouement."

Mon commentaire est attrapé au vol par l'homme-bouc, qui précise ne pas remettre en doute son règne, mais qu'un changement serait bénéfique pour le royaume. Il enchaine en disant qu'Andel'Ys sera loyale au pouvoir de la couronne, peu importe qui la détient, mais est d'accord sur le fait que le fougueux Seok n'acceptera jamais une des Trois à la tête de la cité. Un ajout rassurant de Loeding me parvient, m'affirmant que si conflit il y avait avec la cité lacustre, les habitants de Treeof refuseraient d'y prendre part.

La vue des traits tirés de mes interlocuteurs, liée à mon souhait de trouver la Reine, me pousse à mettre fin à notre discussion. Puissent-ils parvenir à trouver le repos.


*


Malgré l'avancée de la nuit, les lueurs présentes dans la salle du trône y entrainent mes pas. La Reine s'y trouve, seule. Avant d'avoir ouvert la bouche, celle-ci me demande des nouvelles des D'Omble. Elle a appris la venue d'une combattante d'élite en leur domaine. Je la rassure au mieux en lui signifiant que la trêve est arrivée à temps, mais que ma Talia est morte, et par la main de la yuiménienne Yurlungur. Sans la magie du Dragon... Je me rappelle soudain d'un détail que je mentionne également : le Seigneur Liche s'est emparé de la dague détenue par la jeune harpie.

Une fois encore, je ressens le poids de la responsabilité des actes des étrangers à ce monde, ma personne comprise, s'accroître. Si je ne les avais pas impliqué... Si j'avais été plus décisif...

"Jamais je ne me pardonnerai d'avoir appelé les yuiméniens ici, Majesté. Jamais."

Je relève la tête vers Sa Majesté lorsque sa main se pose sur mon épaule.

"Les Yuimeniens ne nous facilitent pas tous la tâche, mais il est chez quelques uns des cœurs bons bien intentionnés. Et puis, nous avons le plus valeureux de tous de notre côté. Sans toi, Kiyoheïki, le Peuple Pâle se porterait bien plus mal."

Ses paroles sont simples, mais contiennent un réconfort dont j'avais besoin. Sans être ôté pour autant, le fardeau des actes des yuiméniens dont je porte l'entière responsabilité s'allège. Je ressens même un léger embarras d'être ainsi tutoyé par une Dame aussi respectable et admirable. Je m'apprête à lui répondre concernant l'assassin de Talia quand une gravité soudaine s'empare de la Reine. J'apprends alors avec stupeur la véritable nature de cette dague que le mage sombre a dérobé. Un artefact dangereux et puissant car...

"Si une harpie est touchée avec... Son âme sera détruite à jamais. C'est... C'est ce qui s'est passé avec la démone, notre aïeule. Elle doit à tout prix n'être pas utilisée, d'aucune manière que ce soit."

Elle est inquiète, et je la comprends, quand bien même je tente de relativiser et de la rassurer. Azra possède cet objet et ne partira pas sans le ser Daemon. Même s'il voulait partir, il devrait passer par la Tour d'Or pour rejoindre Yuimen. Les forces du Conseil seraient en mesure de le retenir quelques temps ou au moins de lui reprendre son larcin. La chose ne lui plait guère, mais mon interlocutrice garde cela en mémoire. Je songe à cet être sombre. Va-t-il lui aussi me causer des regrets ?

Nous abordons brièvement le cas de Yurlungur, de son lien avec les plans de la Trinité et surtout du danger de la sous-estimer. Sa venue a tout de même été appuyée par Naral Shaam en personne. Toutefois, la voir abandonnée par Dame Guigne me laisse dubitatif quant à la nature exacte de leurs relations. Elle était tout de même auprès des Trois lors de l'appel, permettant à celles-ci de savoir ce qui se passait à Treeof et s'organiser en conséquence. Toute cette situation... À cause d'un seul message.

D'un commun accord, nous en terminons avec ce sujet et garderons la jeune fille à l’œil. La Reine aborde alors la journée de demain, et surtout de ce qu'il est encore possible de faire pour contrer le joug de la Trinité. Joug ou plutôt tyrannie, car elle m'explique que la prospérité arothiirienne tant admirée par les Végétariens est un des résultats de la répression du peuple, soumis par la force. L'adage ynorien me revient en mémoire : le clou qui dépasse se fait taper dessus. Mon inquiétude pour mes trois connaissances Pâles persiste. Ce sentiment est renforcé par l'air soudain distant et ancestral de la Reine. Elle déplore que personne ne connait les Trois comme elle, et que cette décision serait catastrophique. Pourtant, quand je tente de la pousser à se confier, elle ne fait que me dire les cotoyer depuis longtemps. Trop, peut-être.

Conscient de l'inconfort que ma curiosité risque de causer, je décide de ne pas insister. Nous abordons brièvement le problème des Carnivores, que la Reine demandera à être libérés. Je ne l'évoque qu'à demi-mots, mais je doute que ceux-ci en restent là. Si le Seigneur-Loup n'a plus la force de combattre, Lisa D'Omble prendra sa place. Je les imagine fort bien embusquer les convois marchands ou les habitants de Treeof qui se risqueraient en-dehors de la cité, et se replier dans le couvert des bois pour ceux qui voudraient poursuivre la lutte. Dans le pire des cas, un cycle de terreur pourrait voir le jour et amener lentement à la ruine de la capitale.

Pour l'heure, nous savons tous deux que l'usage de la force demain est inenvisageable. Leur armée est bien trop préparée, et cela signifierait un risque accru d'usage de magie par les étrangers. Nous réfléchissons ensemble à plusieurs possibilités. Le lien avec le Conseil d'Or, la nécessité d'une transition au moyen d'un quatuor de harpies plutôt que d'une Trinité dans un premier temps, sans grande conviction, mais nos arguments les plus puissants reposent sur un nom : Andel'Ys.

La cité lacustre est comme l'une des créations de l'artificier Uzuki. Calme pour le moment, mais qui pourrait aisément éclater. Aucune des Trois ne saurait se faire respecter ou accepter là-bas. La haine du Thiir et le dédain pour les pratiques des harpies y sont fortement ancrées. Seule la Reine aurait une chance d'y être écoutée. Une mobilisation de temps et de ressources importantes pour Arothiir si ses dirigeantes escomptent y asseoir leur domination. De plus, selon Sa Majesté, d'étroits liens unissent le puissant Seok et Fan-Ming. Si conflit il doit y avoir, la cité Pâle ne luttera pas seule. Dans le cas le plus extrême auquel je réfléchis, la ville et son territoire pourraient même être amenés à faire sécession et rejeter ouvertement le pouvoir de la Trinité. Il pourrait en résulter deux royaumes Pâles. Celui des Trois comprenant la capitale et Arothiir d'un côté, celui de la lignée d'Argentar possiblement allié à mon propre peuple de l'autre. J'imagine sans grande difficulté que si les D'Omble devaient choisir, c'est du côté de la Reine que leur allégeance irait. Et je doute que cet équilibre instable puisse satisfaire qui que ce soit bien longtemps.

À conserver le regard rivé au trône et à cette journée fatidique, les Trois en oublient de voir au-delà, vers l'avenir. La Reine fera valoir ces arguments demain. J'échange un regard avec elle.

"Vous le savez déjà, Majesté, mais quoi qu'il advienne, je suis et resterai à vos côtés."

Elle m'en est reconnaissante et laisse une nouvelle fois le tutoiement se faire à mon égard. Elle espère que le jour qui vient apportera une conclusion dans de meilleures conditions. Dans le pire des cas, les arguments que nous avons préparé mettront en lumière les implications liées à ce changement de pouvoir. Tout comme la Reine alors que nous dirigeons tous deux le regard vers l'extérieur, je souhaite que les Pâles aient encore cette flamme fière en eux qui les aidera à combattre l'oppression en devenir.

Quand notre entretien s'achève, je décèle moins de lassitude chez Sa Majesté. J'espère avoir fait ce qu'il faut. Après l'avoir saluée, je me rends dans l'une des chambres du palais déserté, y fais quelques ablutions avant de me mettre à méditer. Il me faut recouvrer mes forces. Dans quelques heures, un tournant pour l'avenir des Pâles aura lieu. Quelque chose que je n'ai pas su empêcher, et que ma naïveté a même précipité. En mon âme et conscience, une évidence se fait.

Peu importe la conclusion, je ne la laisserai pas se dérouler sans moi.




- 3 972 mots.

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Un très grand merci à Itsvara ! (Colo' et Kit)


Dernière édition par Kiyoheiki le Mar 12 Juin 2018 12:11, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Sam 26 Mai 2018 01:03 
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Pendant quelques heures, il n’y eut plus de camp ennemi. Seulement des gens œuvrant pour éteindre les feux, dégager les blessés des décombres et récupérer les corps des défunts. Les végétariens, les carnivores, les aventuriers de Yuimen et même les soldats d’Arothirs, tous travaillaient main dans la main afin de lutter contre le feu et de secourir les habitants en détresse.

Une fois les derniers incendies vaincus, les blessés furent reconduits dans leur foyer, ceux pour qui c’était encore possible. Les sans-logis furent recueillis leur famille, leur voisin ou par de bons samaritains. Sans tarder, les habitants fatigués s’en allèrent se reposer. Seuls quelques végétariens relativement en bons états se firent volontaires pour monter la garde à l’entrée de la cité. La Reine, en bonne hôte, proposa l’hébergement au château aux yuimeniens ainsi qu’à ses proches.

Sibelle regarda, non sans rancune, les trois harpies partir en direction de leur camp. Ces femmes étaient malades. Leur attrait pour le pouvoir leur avait pourri le cœur. Sibelle maudissait intérieurement ce fléau qui causait, cause et causerait toujours la perte de certaines cités.

La guerrière accepta l’offre de la reine et se dirigea vers le palais. Une fois rendue, des serviteurs lui assignèrent une chambre, lui précisant que la reine désirait tous les rencontrer dans une salle privée, dès l’aube afin d’organiser l’avenir du Royaume Pâle. Cette réunion secrète se tiendrait avant l’annonce de la décision royale à l’insu des trois harpies.

Sibelle prit possession de sa chambre, y déposa son sac, puis en sortit avant même de faire sa toilette. Elle désirait rencontrer Sheeala et lui faire part de ses idées afin de réduire les dégâts, et éviter d’autres morts inutiles.

Ce fut donc au détour d’un corridor qu’elle croisa Xël, celui-là même qui usant à outrance de ses pouvoirs magiques avait envenimé considérablement la situation. Il venait tout juste de sortir de la salle du trône. Tout comme Sibelle, son corps était recouvert de boues, de cendres, de débris divers et de sang. Il affichait un air triste qui se perdit en un sourire timide lorsqu’il vit la guerrière, s’informant de son état.

La guerrière, trop fatiguée pour contenir sa colère, ne répondit pas à la marque de politesse de l’yuimenien. Elle le ramassa plutôt par le col de sa tunique et usant de sa puissance musculaire hors norme, le plaqua violemment contre le mur. Les yeux de l’hinionne plantés dans ceux de l’humain, les dents serrées, et d’une voix autoritaire, elle le réprimanda :

« Tu as failli le tuer ! »

Et voilà que les mots étaient sortis d’eux-mêmes, sans censure, elle reprochait à Xël d’avoir mis en danger l’humoran. Même si elle tentait de se le cacher, elle avait craint davantage pour la survie de son ex-compagnon que pour celle des habitants du village. Surpris par cette agression sauvage, les yeux de Xël, tel un combattant aguerri, s’illuminèrent d’un air de défi. Mais ce ne fut qu’un moment fugace. Faisant preuve d’une maîtrise de soi supérieure à celle de l’hinionne, Xël la fixa d’un air las, les bras le long de son corps attendant patiemment la suite. La guerrière s’attendait à une riposte de la part du mage, mais il n’en fit rien. Elle comprit alors qu’il était conscient de sa maladresse, qu’il avait réalisé ses erreurs. Elle le relâcha et recula d’un pas.

À ce moment-là, une voix grave retentit à quelques mètres du couple posté contre le mur. Il s’agissait de l’humoran, le sujet même de ce court affrontement. S’adressant au mage, l’humoran donna raison à Sibelle, clamant que Xël avait agi avec imprudence, qu’il n’avait pas mûri, agissant sans réfléchir.

S’il n’avait pas riposté au geste violent de la guerrière, Xël en fit tout autrement aux accusations verbales. Il rejeta le blâme que les aventuriers de Yuimen venaient de l’accabler, argumentant que si avait été irréfléchi, il avait au moins agi, tenté de faire quelque chose. Tout en dardant Sibelle de ses yeux noisette, il lui reprocha à son tour d’avoir tenté de libérer les carnivores au risque de les faire tous massacrer. Avec raison, il se défendait de ses actions, il avouait avoir causé des dégâts, mais il avait permis à Sable de se libérer des griffes de Daemon qui avait fait lui aussi un geste insensé qui aurait pu avoir des conséquences regrettables. Puis tentant de reprendre son calme à force de quelques profondes respirations, il expliqua qu’il y avait plus important à régler. Il avait tenté, sans succès, de convaincre la reine d’abandonner son trône. Cette annonce fit échapper un soupir de soulagement à la maître d’armes qui ne voulait pas que la reine cède son trône.

Arpentant les quelques mètres qui le séparaient de Sibelle et Xël, Sirat exhorta la rouquine de laisser Xël. A la surprise de Sibelle, il l’avait entendue exprimer à voix haute son inquiétude à son égard. Se faisant arbitre, il expliqua que Xël n’avait pas entièrement tort, il s’était mis lui-même en position dangereuse. Tout en parlant, l’humoran déposa sa grosse paluche sur l’épaule frêle de la guerrière. Cette dernière frissonna à ce contact, mais ne dit mot, et ne fit aucune tentative pour s’en soustraire. Sirat avoua qu’il se rendait à la salle du trône pour les mêmes motifs que Xël.

Pendant que Xël parlait, Sibelle détailla l’humoran. Il n’avait plus cette apparence de verre, dur et froid, mais il revêtait cette fourrure orangée mettant en évidence ce corps magnifiquement sculpté.

Mais le discours incongru du mage la sortit de ses rêveries. Nullement intimidée par Xel, elle lui jeta un regard noir et répondit:

« J'ai fait ce qu'il fallait faire. Les carnivores ont été dupés par les harpies. Si les Trois ne s'en étaient pas mêlé, on aurait eu peut-être droit à un combat loyal ou peut-être même pas de combat du tout... les carnivores ne méritaient pas d'être ainsi humiliés. »

Lorsqu'elle parlait des harpies, sa voix prenait une telle intonation qu’on pouvait sentir sans le moindre doute, de la haine, du dédain et même de la jalousie à leur encontre.

Toujours persuadée de la justesse de son raisonnement, elle rétorqua aux deux hommes :

« Il est trop dangereux de se servir de la magie dans ce monde ! »

Elle se mordit les lèvres, elle avait eu peur de perdre Sirat, mais ne voulait l'avouer plus que ce qu'elle l'avait fait auparavant. Les propos de la guerrière n’affectèrent en rien le mage qui se contenta d’effectuer une mimique un peu moqueuse tout en ignorant sa remarque au sujet de la magie. Il poursuivit sa conversation avec l’humoran racontant que la reine n’était décidée qu’à rendre son poste qu’en tout dernier recours, sachant que Andel’Ys refuserait de se soumettre. Elle craignait des guerres intestines sous le règne des harpies d’Arothiir qui étaient en faveur du sans-visage. Puis il parla de Naral en terme peu élogieux. Tout comme Sirat, il ne le portait pas dans son cœur.

En écoutant le discours de Xël, la moutarde monta au nez de Sibelle, les jointures toutes blanches à force de serrer les poings, elle se fit violence pour se contrôler afin de ne pas plaquer une fois de plus le mage insolent contre le mur. Elle n’était pas intéressée d’en entendre davantage, le discours de Xël, l’avait déjà mis hors d’elle. Elle se contenta donc de le regarder avec colère signifiant clairement son désaccord.

Elle plongea ensuite son regard dans celui de Sirat, et d'une voix calme, et plus douce qu’elle ne l’aurait souhaité, elle lui dit:

« Tu as choisi ton camp, et ce n'est pas le mien... J'aurais aimé qu'il en soit autrement. »

Sobrement, l’humoran lui répondit qu’il en était de même pour lui.

De caractère difficile, Sibelle aurait pu trouver en Sirat un bon compagnon d’armes, mais aussi et surtout un bon compagnon de vie. Ils auraient pu ensemble mener des campagnes et des combats se complétant. C’était le genre d’avenir qu’aurait pu envisager Sibelle, voyager de contrée en contrée, combattant auprès de son amant, car la vie de famille n’était pas faite pour Sibelle. Mais le destin, le hasard ou les circonstances en avaient décidé autrement. Sur cette réflexion, elle se pinça les lèvres puis tourna les talons en direction de la salle du trône.

Elle se présenta à la porte de la salle du trône, déclina son identité aux soldats en poste, attendit à peine une minute, puis fut priée d’entrer dans la salle où la reine l’attendait.
Chassant sa rencontre avec Xël et Sirat de sa tête, elle arbora son air fier de soldat et traversa la salle pour se rendre jusqu’à la reine et la saluer comme il se doit. La reine lui rendit sa salutation.

Une fois à sa hauteur, Sibelle regarda la reine un moment hésitant brièvement. Puis, fidèle à son tempérament, sans détour, elle annonça ses couleurs.

« Je suis toujours disposée à vous aider à garder votre place comme reine sur Treoof. Je sais que votre décision n'est pas facile à prendre. J'ai tenté de libérer Borte, mais ce fut un échec, car j'ai réalisé que l'armée d'Arothir était trop nombreuse pour qu'on puisse les combattre. Et vous savez tout comme moi que si vous refusez d'abdiquer qu'elles tueront les carnivores, leurs prisonniers. Et si vous acceptez leur offre, je crains que le sort des habitants de Treoof ne soit pas plus reluisant. Alors je me suis dit qu'il fallait peut-être tenter une autre manœuvre. Beaucoup d'options me trottent dans la tête, mais je ne sais si l'une d'elles est valable, puisque je connais à peine votre monde. En vous les exposant peut-être que vous allez pouvoir les affiner, et que nous pourrions mettre un plan au point avant demain. »

Sibelle reprit son souffle et poursuivit :

« Pour combattre l'armée d'Arothir, il faudrait être si nombreux qu'eux. Avez-vous des alliés qui pourrait venir porter main forte ? les dragons ? d'autres peuples ? ... Mais même avec une aide extérieure, je crains que trop d'habitants de Treeoff, végétariens et carnivores, meurent dans ce combat. Alors que je disais que nous pourrions mettre les végétariens à l'abri, dans un lieu sous-terrain secret, s'il en existe un. Pour les carnivores, on pourrait constituer une petite troupe qui irait le délivrer discrètement dans la nuit et ensuite les cacher à leur tour. »


Sibelle était conscience de l'imprécision de ses idées et de la confusion qu'elles pouvaient engendrer ainsi énoncées, mais elle poursuivit tout de même.

« Étant vous-même une harpie, vous les connaissez mieux que quiconque... Possèdent-elles une faiblesse sur laquelle on pourrait miser pour les vaincre ? Convoite-t-elle quelque chose qu'on pourrait leur offrir en échange qu'elle vous laisse régner sur Treooff? Est-ce qu'il existe quelqu'un qu'elles craignent et qu'on pourrait faire venir ici ? Elles sont trois... mais vous et Talia ça fait deux... et l'archère voulait se rendre dans le manoir des ombles, existe-t-il là une troisième personne qui pourrait compléter votre trio ? »


Elle s'arrêta enfin, poussa un soupir et reprit pour conclure:

« Je suis consciente de la confusion de mes propos, mais je vous expose toutes les possibilités que j'ai pu voir afin de trouver une solution potable... Soyez certaine, que si combat contre la troupe d'Arothiir il y a, j'en serai et à vos côtés. Si vous avez besoin de moi pour infiltrer un quelconque endroit où aller chercher un allié, j'irai. Je me soumets à votre ordre, je vous obéirai. Je m'engage à faire mon possible pour que plus personne de votre peuple, végétariens et carnivores, ne soit tué. »

Sibelle avait amplement parlé. Elle attendit donc patiemment la réponse de la reine.

Cette dernière l’avait écouté avec attention. Ces premiers mots furent des remerciements face au dévouement de la guerrière. Puis, sa mine s’assombrit quelque peu affichant un air las. Elle ne voyait peu de solutions praticables parmi celles proposées par Sibelle. Elle ne savait si elle possédait suffisamment d’alliées qui accepteraient de se dresser contre les harpies, et les combattre dans l’état actuel serait suicidaire. Il s’agissait d’une guerre interne qui ne concernait pas le conseil. Il n’y aurait donc aucune intervention de leur part ou des autres peuples. Et pour ce qui était des dragons, les humains s’avéraient leur dernier souci. La libération des carnivores ne lui semblait guère possible, les Trois ayant probablement prévu le coup en postant toute une flopée de gardes tout autour de leur camp. Et finalement, les reines d’Arothiir ne demandaient rien de moins que la couronne aucune autre offre ne serait suffisante à leurs yeux. Une à une, elle avait éliminé les propositions de la guerrière.

Plus concrètement, la reine parla de la force des trois reines : leur trop grande confiance en elle, ce qui pouvait en certaines circonstances s’avérer également une faiblesse. Les harpies en plus de leur aptitude au vol, avaient un pouvoir d’influence sur les humains.

Puis, curieuse, elle questionna sur l’identité de l’archère dont Sibelle avait fait mention demandant s’il s’agissait d’une alliée.

Visiblement déçue de ne pouvoir trouver de solutions, Sibelle répondit néanmoins à la question de la reine.

« Non, surtout pas une alliée. Elle était à la solde de la trinité. Elle était là pour empêcher que les gens du manoir, ainsi que les yuimenniens se rendent sur Treeof. »

Inquiète, la reine demanda si les D’Omble étaient en danger.

« L'archère craignait que les sauveurs d'Aliéanon viennent vous aider, elle leur a coupé le chemin. Elle m'a laissé passer, car elle me considérait inoffensive, j'ai donc tenté de porter secours aux carnivores, mais sans succès. Donc, près du manoir, il y avait Talia, Azra, Nastya, Yurlungur et Kiyo. Ce dernier est venu sur Treeof et est reparti vers le manoir. Je ne sais pas ce qui s'est passé là-bas.»

Soucieuse, elle comptait demander des nouvelles au Soldat d’Ynorie.Voyant le souci de la reine, Sibelle proposa:

« Si vous le désirez, je peux entrer en communication avec Kiyo immédiatement, grâce à ma pierre »

Dit-elle tout en sortant ladite pierre de son sac.

La reine s’approcha alors prestement et referma les mains de la guerrière sur la pierre, refusant l’offre prétextant qu’elle leur faisait confiance, rajoutant qu’elle n’aimait guère l’utilisation de ces pierres.

Sibelle respecta la décision de la reine et rangea la pierre dans son sac. Elle remercia ensuite la reine pour son écoute et sa patience et se dirigea vers la porte de sortie.

Alors qu’elle mettait la main sur la poignée de la porte, une idée lui vint en tête. Elle fit donc demi-tour et revint vers la reine.

« J'aurais peut-être une idée à vous proposer. »

Elle hésita un peu, mais ils n'avaient plus rien à perdre.

« Donc, demain refusez d'abandonner votre trône, ou plutôt proposez-leur de gagner le trône dans un combat loyal. »

« Formez une équipe de vos meilleurs combattants, et elles feront de même. Et ces combattants de chaque clan s'affronteront. Il n'est pas nécessaire que la mort soit l'issue de ce combat. »

Sibelle s'arrêta, ayant une variante en tête.

« Vous pourriez, aussi, défier en duel, personnellement, l'une des trois harpies. Si elles gagnaient, le peuple récalcitrant ne pourrait rien dire, car elle n'aurait pas volé des terres ou user de ruses, mais conquis honnêtement le territoire de Treeoff. Et si vous êtes victorieuse, vous aurez prouvé que vous avez encore votre place sur ce trône. »

Cette fois, la reine ne réfuta pas la proposition. Au contraire, elle mentionna qu’il s’agissait d’une idée qui méritait réflexion et qu’elle y penserait dans la nuit.
La guerrière salua la reine et sortit de la salle du trône.


Elle s’empressa de traverser le long corridor espérant se rendre rapidement à sa chambre pour se laver. Elle n’avait fait que quelques pas lorsqu'elle vit Sirat qui arrivait dans sa direction. Elle le regardait sans sourciller, le silence installé entre eux ne la dérangeait pas. Au moment où il fut à sa hauteur, Sibelle l’attrapa par le bras et l’arrêta. Levant légèrement sa tête pour mieux voir le visage de l’humoran, elle lui fit une demande insolite :

« S'il y a confrontation et combat et que je suis en mauvaise posture contre une des harpies, je ne veux pas périr sous la lame de l'une d'elles. Si je dois mourir, je voudrais que ce soit toi qui m'achèves et qui disposes de mon corps. Et je veux que ce soit toi et personne d'autre qui récupère mes biens. »


Si l’occasion se présentait, Sibelle savait qu’elle n’hésiterait pas à combattre une des harpies, même en sachant que cette dernière serait meilleure combattante et qu’elle y risquerait sa vie. Mais sa rancune grandissante envers ces femmes ailées, elle ne voulait rendre l’âme sous leur lame, d’où sa demande à son ex-compagnon.

Sirat fut surpris de la requête de sa compagne et il mit quelques secondes avant de finalement promettre de respecter sa demande. Puis laissant libre court à ses sentiments, il tira son bras contre lui, jusqu’à ramener le corps de la guerrière contre le sien. Celle-ci ne résista point. Aucun mot n’était nécessaire dans ce moment privilégié qu’ils s’accordaient une dernière fois, en ultime adieu. Avec délicatesse, l’humoran déposa ses lèvres contre celles pulpeuses de la guerrière et l’enlaça de ses immenses bras. Submergée par ses émotions, la guerrière reçut le baiser comme un dernier cadeau qu’elle savoura pleinement, mais ne le rendit pas. Elle en était incapable, les larmes coulant sur ses joues. Elle nicha sa tête dans le creux de l’épaule de Sirat et l’enlaça à son tour de ses bras. Pendant ces quelques secondes privilégiées, il n’y avait plus de batailles, plus de harpies, plus de haine, plus de rivalité, il n’y avait que ces deux âmes en peine et le battement respectif de leur cœur. Puis, tout doucement, sans aucune brusquerie, l’elfe blanche se dégagea de l’étreinte et jeta un dernier regard fier à son compagnon.

« Je ne regrette aucun moment passé à tes côtés. »

Elle attendit quelques secondes, mais aucune réponse ne vint. Elle ne s’offusqua aucunement, elle devinait qu’il était incapable de répondre, mais les mots étaient inutiles, son corps avait parlé pour lui.

Les joues toujours humides, elle poursuivit son chemin, laissant l’humoran à son destin. Elle franchit rapidement le corridor et monta à sa chambre. Elle y trouva le nécessaire pour y faire sa toilette. Elle se dévêtit de ses vêtements souillés, et entra dans le bac d’eau mis à sa disposition. Elle dût se frotter avec d’ardeur afin de retirer toute trace de sang, de cendres, de poussières et de sueur. Une fois nettoyée, elle s’essuya et enfila une tunique propre. La journée avait été longue, quelques heures de méditation, étendue sur le lit douillet, lui ferait le plus grand bien avant la rencontre du lendemain.

(((3123 mots)))

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Dim 27 Mai 2018 17:55 
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Treeof – Clairière de l’Obélisque. (Azra)

    Azra tenta de faire son possible pour invoquer cette démone une fois encore. Il y passa toute la nuit, œuvrant jusqu’à l’épuisement presque total de ses pouvoirs, mais rien n’y fit : elle ne revenait pas. Il semblerait qu’aucune âme, pas même celle de la Démone, n’était présente aux alentours pour réintégrer cette immense armure. Toutes absorbées par la Lande Tanathéenne ? Partie si loin qu’elle ne détectait pas son invocation ? Quoiqu’il en soit, il se retrouva le bec dans l’eau, sans moyen de répandre le chaos gratuitement. Il n’avait plus qu’une chose à faire : rejoindre le sommet prévu ce matin, et espérer que Daemon soit relâché. (Suite à l’épilogue)


Treeof – Palais (Xël, Sibelle, Kiyoheïki).

    Avant que les premières lueurs du soleil aient franchi l’horizon, le Conseil commença. Il n’y avait que peu de monde, en vérité. Même parmi les yuimeniens censés être venus aider. Azra, Sirat, Daemon, Yurlungur manquaient à l’appel. Ceux qui avaient choisi une autre voie. Chez les locaux, il n’y avait guère grand monde non plus : La Reine, bien sûr, ainsi que son fidèle suivant Astidenix. Khar’Tar D’Omble était également présent, ainsi que son épouse, Elisa. Mais aucune trace de leurs trois enfants. Et c’était tout. Les mines étaient sombres, les visages fermés, les traits tirés. Et les yeux tous tournés vers Sheeala d’Argentar, qui plus encore que les autres paraissait fatiguée. Elle prit la parole d’un air grave.

    « Merci à tous d’être venus aujourd’hui. C’est un jour qui marquera un tournant majeur pour l’histoire des Hommes Pâles. J’ai réfléchi à chacune de vos propositions cette nuit, et j’en suis arrivé à la conclusion de la nécessité de remettre le pouvoir à la Trinité d’Arothiir : c’est ce que mon peuple attend de moi. Mais pas sans contrepartie : il faut que je sois ferme sur certains points, bien qu’elles pourront faire ce qu’elles en voudront une fois reine. Les Carnivores, tout d’abord : je dois exiger qu’ils soient libérés et bien traités. J’ignore quels sont les projets qu’elles prévoient à leur égard, mais ils ne pourront être exécutés. Andel’Ys, ensuite. La cité risque de poser souci dans la passation du pouvoir. Là-bas, ils n’accepteront pas cette transition : ils n’apprécient guère la Trinité. C’est pourquoi je vais demander, dans un premier temps, de rester au pouvoir à leur côté. De former un quatuor et non une trinité, et qu’elles me lèguent la charge d’Andel’Ys. Je préciserai, enfin, en guise d’argument, que je serai toujours l’unique représentante du peuple pâle au Conseil d’Or. Leur meilleur moyen de diplomatie à l’international. Aussi devront-elles respecter ces demandes sans quoi leur position risque d’être compromise. Loin est le monde d’antan où chacun faisait ce qu’il voulait dans son coin : maintenant, nous devons tous rendre des comptes à tous les autres. C’est ce qui garantit la pérennité de notre alliance. »

    Astidenix semble nerveux. L’évocation d’Andel’Ys ne lui fait pas plaisir, même s’il ne peut désormais plus rien y faire. La Reine se tourne vers Sibelle.

    « La proposition de duels de champions ne manquait pas de charme, mais la Trinité aurait certainement refusé de remettre en jeu leurs positions acquises sur un combat hasardeux. De plus, suffisamment de sang a coulé en mon nom : il faut que cela cesse. »

    Elle semble lasse. Son regard rose est triste.

    « Mes amis, merci de votre présence, de tout ce que vous avez fait pour moi et pour le Peuple Pâle. Nous en sommes à la fin du voyage, à la conclusion de ce triste épisode. »

    Elle invita chacun à se lever pour laisser la place à l’arrivée de la Trinité. La réunion se passerait en huis-clos entre elle et les trois harpies… (Suite à l’épilogue).


Treeof – Camp d’Arothiir (Yurlungur, Daemon, Sirat).

    En s’éveillant, le matin, Daemon eut la déplaisante sensation de s’être fait arracher un bout de lui-même. Il avait encore mal des heurts posés par Sable sur son corps : hématomes et bleus divers, courbatures et douleurs musculaires. Il y avait aussi, bien sûr, la désagréable sensation d’une fatigue accrue, d’un épuisement total. Mais ce n’était pas tout : il se rendit vite compte qu’il ne possédait plus ses ailes noires. Disparues pendant la nuit, la magie de la rune s’étant sans doute dissipée. Il ne fut pas convié, contrairement à Sirat et Yurlungur, pour accompagner la Trinité jusqu’au palais en vue de l’entrevue avec la Reine. Il fut laissé sur le camp, comme tous les carnivores, en bonne garde de l’armée d’Arothiir.

    Jess, Sable et Guigne furent donc accompagnées de la générale de leurs troupes, Elisha’a, ainsi que de Sirat et Yurlungur, ayant ouvertement, ou plus ou moins, rejoint leur camp. Une fois au château, ils apprirent que la réunion se déroulerait en huis clos entre les quatre harpies. Ils furent priés d’attendre avec les autres Yuimeniens, le Couple D’Omble et Astidenix, dans la salle du trône. (Suite à l’épilogue).




Treeof – Epilogue du premier épisode.


    Tout le monde présent au palais attendait le verdict de cette discussion au sommet. La situation, dans la salle du trône, était tendue à souhait, et certains durent prendre sur eux pour ne pas céder à leur colère. Astidenix ne put lancer que des regards acerbes à Sirat. Elisha’a à Kiyoheïki. Ils durent attendre plus d’une heure dans cet inconfort, avant que la conclusion de tout ceci ne leur soit révélée. Sheeala d’Argentar avait cédé le pouvoir à la Trinité, mais toutes les conditions qu’elle avait proposée n’étaient pas respectées : s’il était garanti que les Carnivores allaient pouvoir vivre sans répression, libérés de leurs chaines, et pouvoir retrouver leur place au sein de la population de Treeof, c’était seulement sous la condition de l’enfermement de leur meneur, Börte-a-Tchino, dans les geôles du palais pour trahison et sécession avec le pouvoir en place. Andel’Ys ne serait pas dirigée par Sheeala, ni plus par Seok, fils d’Astidenix, mais par Guigne. Les trois harpies s’étaient réparti les trois cités, d’ailleurs : Guigne s’occuperait d’Andel’Ys, sans craindre la rudesse de ces hommes du lac. Sable resterait à Arothiir, dans leur ancienne résidence, pour veiller à leur peuple, et Jess prendrait place à Treeof, au sein du palais royal. Leur statut était identique : trois reines pour un royaume. Sans aucune différence.

    L’aide de Sheeala restait requise pour représenter le Royaume au Conseil d’Or, où elle pourrait désormais siéger sans devoir jongler avec son rôle de reine. Elle devrait au préalable faire la demande explicite aux citoyens d’Andel’Ys d’accepter les nouvelles dirigeantes. De leur laisser une chance.

    Dans la journée, les aventuriers de Yuimen furent remerciés par ceux à qui ils avaient juré loyauté. (cf.prochainement le sujet de récompenses). Suite à quoi il leur fut demandé de laisser le temps au temps, suggéré de laisser désormais les Pâles réorganiser leur royaume. De retourner sur Yuimen, peut-être ? Même si Aliaénon aurait encore besoin d’eux, sous peu…


Fin de l’épisode 1.


[Xël : 0,5 (introspection) + 2 (apartés) + 2,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Daemon : noté quand complété.
Azra : 0,5 (introspection) + 0,5 (aparté) + 0,5 (sort) + 1,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Sirat : 0,5 (introspection) + 2 (apartés) + 2,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Yurlungur : 1 (introspection) + 1 (apartés) + 2 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Kiyoheïki : 1 (introspection) + 1,5 (apartés) + 2,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Sibelle : 1 (introspection) + 1 (apartés) + 2 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).]

[HJ : J’ignore si cette fin d’épisode est trop abrupte. J’ai estimé qu’il n’y avait plus tellement d’aventures à vivre dans cette situation, que les différentes pistes avaient été fouillées. Je vous demande un dernier post ici, à la suite de ce message, pour conclure ces événements et préciser ce que vous faites ensuite : retourner sur Yuimen, rester (mais possiblement en pause pendant quelques temps) sur Aliaénon. Vous avez bien entendu le droit d’y glisser tous les apartés que vous voulez, entre vous ou avec des PNJ. Je laisse deux semaines complètes pour se faire. Le sujet de récompense devrait arriver le week-end prochain, le temps que je réfléchisse davantage à tout ça et que je termine de noter le jeu des répliques. Merci à vous 7 d’avoir participé jusqu’au bout de cet épisode. Ça sera avec plaisir d’en reprendre un second, sous peu, lorsqu’il sera prêt. Tenez le sujet de quête en vue, pour des news à ce propos.
Si vous avez l'impression qu'il vous manque des informations, que la conclusion n'est pas claire sur x ou y point, n'hésitez pas à me poser les questions qui s'y réfèrent, je me ferai une joie d'y répondre.]

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Mar 12 Juin 2018 12:11 
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L'aube n'est pas encore là lorsque nous nous réunissons en un Conseil crucial pour l'avenir des Pâles. Rien qu'à regarder l'assemblée présente, mon cœur se fait lourd et mes doigts se serrent douloureusement sur mon casque. La Reine, le Général Astidenix, Khar'Tar et Elisa D'Omble, les yuiméniens Xël et Sibelle assistent à cette réunion, mais je note avec une déception et une culpabilité renouvelée l'absence d'un bon nombre de ceux que j'ai appelé en renfort. Si pour certains j'en connais la raison, pour d'autres je ne vois guère d'explications.

L'air est lourd ce matin et il m'est difficile d'ignorer la grande fatigue marquant les traits de Sa Majesté. Elle a du passer la nuit à réfléchir, ce qu'elle confirme bien vite. Elle en est venue à la conclusion de remettre le pouvoir aux Trois, non sans négocier plusieurs choses : la libération et le traitement équitable des Carnivores, la possibilité de faire partie du Quatuor le temps de préparer Andel'Ys au passage de pouvoir et la conservation de sa place de représentante des Pâles à la Tour d'Or. J'acquiesce lentement, masquant par une expression attentive l'inconfort que cette situation me fait ressentir.

Peu après, la Trinité fait son entrée dans la salle et est accompagnée par plusieurs figures auxquelles je n'adresse qu'un long regard. L'humoran dont je ne m'explique décidément pas le cheminement de pensée, l'archère d'élite qui nous a ostensiblement menacé, et elle. Yurlungur. Mon poing libre se serre par réflexe, mais je me découvre bien vite dénué de sentiments hostiles à son égard. La pointe que je perçois est davantage un mélange de méfiance et de déception qu'un réel souhait de lui nuire. Leur arrivée cause notre mise à l'écart. L'entretien se passera sans intervention supplémentaire de notre part.

Une tension est palpable entre le Général et l'humoran sans que j'en connaisse la raison, même si j'ai le sentiment que le yuiménien a une nouvelle fois du dire ou faire quelque chose de stupide. D'ailleurs, j'ai aussi droit à un regard mauvais. Je le croise un instant. C'est celui de cette combattante d'Arothiir, qui me scrute comme si ses yeux pouvaient m'embrocher sur place. Une attitude franchement personnelle et déplacée. N'a-t-elle pas atteint son but en faisant respecter le plan ? Peut-être a-t-elle été réprimandée pour n'avoir pas su empêcher l'envolée du Dragon. Elle devrait se réjouir d'être en position de force malgré ses paroles et ses actes, mais non. J'ignore ce qui motive cette négativité à mon endroit, mais je sais comment y répondre. Je soutiens son regard un instant puis, en mon âme et conscience, je lui inflige la pire injure dont mon fier peuple de naissance est capable envers un adversaire : lui vouer une totale indifférence. Si mes yeux violets sont tournés vers elle une poignée de secondes, ce n'est que pour s'attarder sur un détail d'un mur derrière elle, avant de s'en détourner comme si elle n'existait pas.

Le temps s'étire pendant l'entretien, sentiment d'éternité renforcé par la tension ambiante. Lorsque près d'une heure de cette situation déplaisante s'est écoulée, la conclusion est annoncée. Je sens mon visage se fermer à mesure que je prends conscience de tout ce qui a été écarté. Si les Carnivores seront autorisés à reprendre leur place légitime à Treeof, cela se fera au détriment de la liberté du Seigneur-Loup, emprisonné pour trahison. Andel'Ys ne sera pas administrée par la Reine, pas plus que sous la direction du Ser Seok, mais par Guigne. Un frisson atroce me parcourt l'échine à cette annonce. La plus froide et pragmatique des Trois, à la tête de la cité la plus à fleur de peau et réfractaire à la culture des harpies. J'ai du mal à voir une version de l'avenir dans laquelle la situation sera accueillie sans difficultés. Même si la Reine est censée demander au peuple du lac de lui laisser une chance, je doute fort qu'aucun sentiment de trahison ne naisse de ce côté du royaume. Au moins, la Reine devenue simple ambassadrice poursuivra son rôle de représentante à la Tour d'Or. Maigre consolation que tout ceci.

Je ferme lentement les yeux, démuni par tout ce que je viens d'entendre. Tous ces efforts et ces souffrances pour au final n'avoir atteint aucun des buts fixés... Des bruits de pas venant vers moi m'incitent à jeter un œil à mon environnement proche. Je suis alors surpris de voir l'agresseuse de Talia m'approcher de son plein gré. Je dois dire que malgré ma résolution de la considérer comme n'importe quel adversaire, son attitude m'intrigue. Elle vient me parler poliment mais avec un brin de cruauté dont elle n'a pas l'air d'avoir conscience, notamment par un commentaire sur le fait que j'ai perdu cette bataille. Elle regrette presque aussitôt ses paroles, essaie de me dire que ma tentative a été admirable avant de me demander de ne pas l'écouter et d'afficher un air embarrassé. Dois-je la croire ? Elle m'a berné à plusieurs reprises. Que suis-je censé penser de ses paroles ? Je pousse un souffle lent par le nez en avisant les nouvelles reines, même si c'est bien à la jeune fille que je m'adresse.

"Se contenter de faire au mieux est un luxe auquel nul ynorien n'a droit, jeune fille. Sans résultat au bout du chemin, même le plus louable effort n'aura été qu'une perte de temps."

Je laisse quelques instants s'écouler, temps nécessaire pour museler cet insupportable sentiment d'échec. Après avoir pesé mes mots, je les partage.

"Je ne suis pas le seul perdant, Yurlungur. Songez un instant à la raison de mon appel... Rien n'a été réglé ici. Bien au contraire..."

J'ai encore en tête la conversation que j'ai eu avec Dromi et son hostilité envers les Carnivores. Je suis persuadé que ce n'est pas un simple changement de dirigeantes qui va effacer la rancœur et la haine entre les deux pans de ce peuple. Ce n'est qu'une question de temps, pouvant se compter en mois ou années relativement paisibles certes, avant que les tensions reprennent. Car fondamentalement, la situation qui se profile sera en de nombreux de points semblable à celle précédant l'exil volontaire des Carnivores. Aucune solution n'a été trouvée pour atteindre une réelle réconciliation. Et cette fois, lorsque les troubles reprendront, la reine Jessaccilo ne sera sans doute pas aussi patiente et à l'écoute que la noble Reine Sheeala d'Argentar. Le maintien de la paix en Treeof passera par la répression et la violence.

Cette perspective me blesse grandement. Mon corps pivote pour faire face à mon interlocutrice. Il me faut écarter ces pensées avant qu'elles finissent par me causer une peine durable.

"Il est une chose que je ne m'explique pas, jeune fille. Si à vos yeux je ne suis qu'un lâche dont la présence vous dérange visiblement, pourquoi chercher à... Me réconforter ?"

Yurlungur a décidément un caractère insaisissable. Elle esquive mon regard puis l'affronte franchement, me tutoie puis en revient au vouvoiement, comme si elle ne savait pas quelle distance adopter exactement. Elle m'avoue avoir laissé échapper des paroles motivées par la colère avant, à ma grande surprise que je ne parviens qu'à peine à masquer sous une légère inclinaison de la tête, de confesser qu'elle m'admire. Elle va même jusqu'à me comparer aux héros des contes, ce qui explique que cette conclusion négative lui paraisse peu habituelle.

De nouveau pourtant, elle dresse elle-même une barrière entre nous en me mettant sur un inconfortable piédestal. Je l'écoute sans mot dire, mais lui prête une attention presque équivalente à celle de l'entretien privé que nous avons eu chez les D'Omble. D'après elle, je dépasse ma propre personne en incarnant un idéal qu'elle n'atteindra jamais. Sa vision des choses me laisse brièvement songeur.

"Les héros des contes ont la chance d'avoir l'auteur de leur côté pour les aider et leur faire garder la foi. C'est ce qui différencie une histoire de nos vies... Mais vos paroles sont rassurantes pour qui a du et doit encore lutter au quotidien pour prouver sa valeur. Quant à l'idéal..."

Je conserve la tête inclinée sur le côté un instant puis me redresse et acquiesce lentement avant de reprendre.

"Peut-être n'en approcherez-vous pas, Yurlungur, mais au moins vous avez conscience qu'il existe. L'accepter ou le rejeter n'y changera rien. Plus maintenant. J'aurais marqué votre vie comme vous la mienne."

Je ferme un instant les yeux puis les rouvre lentement. Mon ton se fait brièvement plus sévère.

"Ma foi en la Justice voudrait vous voir punie entre autres pour le crime que vous avez commis envers Talia D'Omble, mais je n'ai nul pouvoir en ce sens. Il ne tient donc qu'à vous de chercher à obtenir son pardon, même si cela sera sans doute long et pénible pour tous."

Mon regard violet l'observe un moment. J'hésite puis suis ma conscience martelant aux portes de mon esprit.

"Sachez qu'endurer cette épreuve de votre plein gré devrait suffire à obtenir le mien. Toutefois, si vous souhaitez simplement laisser tout ceci derrière vous, faites-le."

J'ajoute ensuite que le regard d'autrui peut être source d'une douleur plus féroce que celle d'une lame, ce à quoi mon interlocutrice m'apprend qu'elle aurait perdu la vie depuis longtemps si elle laissait cela la blesser. J'ai un peu de mal à croire que je suis en train de m'entretenir de façon aussi civile avec la jeune tueuse, et pourtant c'est le cas. Elle est toutefois réticente à aller voir Talia, prétextant qu'elle aura d'autres desseins sous peu. Quand j'insiste un peu, elle laisse entendre que si je suis apte à rester maître de mes émotions, ce n'est sans doute pas le cas de la belle D'Omble. Elle ne dit toutefois rien concernant la possibilité que moi j'envisage de lui pardonner, avant de me questionner sur mes projets.

J'y accorde quelques instants de réflexion avant de répondre avec honnêteté. Je resterai jusqu'à ce que Talia soit sur pieds, parlerai avenir avec elle peut-être, puis je quitterai Aliaénon. Ma présence prolongée ne serait pas bien vue par certains, et j'ai déjà égoïstement choisi de revenir en ce monde en laissant de côté mon devoir de milicien. Je ne peux pas me permettre de laisser cette situation se prolonger. Mes yeux violets se rivent à ceux de la jeune fille tandis que ma main libre s'appose contre le pendentif dissimulé sous ma protection. Je ne sais rien de ses projets si ce n'est qu'elle semble vouloir rester encore un peu en ces contrées si différentes de Yuimen. De mon côté, je n'y séjournerai sans doute que le temps de voir Talia remise ainsi que celui du voyage vers la Tour d'Or. Quelque chose me travaille quand j'imagine cette jeune criminelle sans le moindre encadrement, mais je n'ai nulle autorité pour y palier. En conséquence, je choisis de clarifier un point essentiel dans l'étrange lien qui nous unit malgré nous.

"Jamais je n'effacerai de ma mémoire ce qui a été fait, jeune fille. Jamais. Mais Talia vit. Et cela me suffit... Rares sont les choses ou les personnes auxquelles se fier en un monde inconnu. Aussi..."

Elle se tend un peu à ma déclaration, ce qui n'est pas un mal. Au moins, je sais que d'une certaine façon je conserve une forme d'influence sur elle. C'est mieux que rien. Impossible par contre de dire si c'est une suggestion silencieuse de ma faera ou ce que je pense réellement, mais rien ne retient les paroles semblables à une confidence que je lui fais.

"Ma pierre ne saurait être sourde aux messages de quiconque. Pas même aux tiens, Yurlungur."

L'expression mature de mon interlocutrice s'adoucit légèrement alors qu'elle me fait part de sa gratitude. Cela ne dure pas, car avec un brin de sournoiserie, elle me provoque sur le fait que cela est réciproque mais qu'après cette mésaventure avec les yuiméniens, elle comprendrait ma réticence à le faire. Après tout, elle aussi est imprévisible. À son geste de la main ponctuant une salutation, je fais un signe de tête traditionnel de mon peuple sans rien ajouter.

Après tout ceci, je ressens un brin de lassitude et d'affliction, ainsi qu'une crainte latente. La Liche ne s'est pas présentée au palais. J'espère qu'Azra n'a pas réellement quitté les lieux sans son compagnon, et surtout sans me laisser l'opportunité de récupérer la Dague. Même si je sais qu'il existe encore un moyen de la lui reprendre du côté du fluide, cela constituerait un échec supplémentaire. Inacceptable.


*



L'annonce faite, les projets des uns et des autres se dessinent. De mon côté, je suis invité à demeurer chez mes amis les D'Omble, tout comme celle que je suis contraint de ne maintenant appeler que Dame D'Argentar. J'entends parler d'une célébration à venir à laquelle je serai le bienvenu, mais je suis avant tout encouragé à rejoindre Talia. Elle semble avoir confié à ses parents son intention de s'entretenir avec moi. Après avoir présenté mes respects à la ronde, j'accompagne dignement les D'Omble à leur manoir.

La porte de la chambre de Talia m'intimide un court instant. Pourtant, en mon cœur, j'ai le désir impérieux de la voir à présent que tout s'achève. À peine ai-je franchi le cadre de l'entrée que la Pâle m'incite à m'approcher. Elle est encore affaiblie, mais en femme courageuse qu'elle est, le regard tendre qu'elle m'adresse n'en laisse rien paraître. J'avise un siège sur lequel je dépose mes affaires avant d'aller prendre place sur son lit à ses côtés. Ici, je me sens moi-même, pas la figure d'autorité, l'aventurier ou encore l'étranger en Treeof. L'air est calme et doux, dénué de la tension atroce de la salle du trône, et me faisant me sentir le bienvenu. Une atmosphère intimiste qui m'incite à ne pas parler trop fort. C'est cependant Talia qui brise le silence en premier.

"Tu m'as sauvée. Tu as sauvé ma vie. Je t'ai attendu. Je t'ai attendu et je me suis sentie partir. Tout est devenu noir, et c'est comme si mon âme tentait de s'échapper de mon corps. Puis... puis tu es venu, sous cette forme de dragon. Et tu m'as sauvée. Merci, pour ça."

Sa voix fait écho en moi, éveillant un soulagement profond. Je remercie Gaïa à chacun des souffles animant la jeune femme de m'avoir accordé ce don qui l'a sauvée. Mes yeux se ferment, m'apportant encore cette image toujours vive de sa silhouette étendue, et de son sang maculant le sol. Un sourire douloureux échappe à ma vigilance tandis que je lui réponds. Je connais la mort que je côtoie depuis mes plus jeunes années, mais même ainsi, je ne pouvais pas me résoudre à la lui abandonner. Je me penche sur elle, maîtrisant dignement la pression sur ma gorge alors que je délivre un baiser sur son front clair.

Après avoir repris ma posture assise, je lui avoue avoir pris un risque considérable en cherchant à l'arracher aux griffes de la mort. La magie aurait pu se rebeller encore une fois, causer pire situation encore. C'est pourtant un acte que je ne regrette pas, ou que j'aurais regretté de n'avoir pas tenté. Mais plus encore...

"Jamais je n'ai eu davantage peur de perdre quelqu'un qu'hier."

Elle me rend mon regard et j'y lis une compréhension parfaite de ce que je ressens. Un appui. Un accord. À son tour, elle m'avoue que parmi tous les regrets que sa mort imminente faisait surgir, mon visage était le plus présent. Plus que périr, c'était de ne plus me revoir qui l'avait le plus effrayée. La peur de me perdre. Je ressens toute la force de notre lien à cet instant. Presque palpable, un filin invisible allant de son cœur au mien. Je chéris mes proches, mais ce que je ressens envers elle dépasse en force ce que j'ai éprouvé jusque-là. Si cela avait été moi et pas le Dragon, je ne sais pas si j'aurais trouvé la lucidité nécessaire pour lui venir en aide...

Sur le point d'enchainer, elle se redresse dans son lit. J'amorce un geste pour la soutenir, mais m'en abstiens. Elle fait partie des Pâles et n'est décidément pas une simple damoiselle de beau lignage. Elle prend sa décision et la concrétise sans mon aide. Je la vois manipuler puis attraper quelque chose sous sa couverture, qu'elle garde dans ses mains aux longues serres. Si son inspiration semble un peu hésitante, ce qu'elle me confie ensuite ne l'est aucunement.

"C'est pour ça que je ne veux plus prendre le risque que nous soyons de nouveau séparés de la sorte. Je veux être à tes côtés pour le restant de mes jours, Kiyoheïki d'Esh Elvokh. Si tu veux bien de moi aux tiens. Je... je souhaite que nous soyons liés l'un à l'autre."

Elle me dévoile alors sur ses paumes tendues ce qu'elle tenait précieusement. Un bijou. Non, pas n'importe lequel. Un anneau, fait d'un bois poli arborant un motif de nervures, et incrusté de joyaux verts à la forme de petites feuilles. Élégant, humble, d'une beauté qui ne peut que parler à ma modestie naturelle. Je relève la tête vers la jeune femme, quelque peu incrédule devant cette déclaration. Elle souhaite s'unir à moi ? J'ai du mal à réaliser ce qui se passe, mais mon âme le sait, elle.

En quelques instants, nombre de mes souvenirs refont surface. Notre première rencontre alors que je faisais halte au manoir en compagnie de son grand-père, de son père et de son frère avant d'aller quérir l'aide de la Reine. Sa joie manifeste de répondre à ma curiosité quant à la culture de son peuple. La douceur de sa voix, près de l'âtre, tandis qu'elle m'emportait dans son univers à travers sa narration de la légende des Titans. Mon embarras lors des contacts de nos mains. Je pensais alors sottement qu'elle cherchait juste à user de son intellect et de ses charmes pour me conduire à la laisser m'accompagner dans mon périple. Notre passage puis notre séparation à Arothiir, la terrible bataille d'Andel'Ys où ma magie a refermé sa profonde plaie causée par un carreau d'arbalète. Sa confession à demi-mots après mon année d'inconscience, que j'ai apprécié autant que redouté, car je la mettais alors sur le compte du soulagement et de l'euphorie liée à l'événement. Mais ses sentiments à mon endroit ont perduré. De mon côté, les quelques semaines de séparation que j'ai vécu m'ont aidé à faire le point, à réaliser que, pendant les rares moments où je me retrouvais seul, mes pensées allaient vers elle. Le doute, le regret, la crainte mêlée à l'espoir d'être apprécié pour moi-même plus que pour ce que j'incarne.

Je la revois encore se présenter devant moi dans sa nouvelle forme, plus gracieuse et charismatique encore que dans mes souvenirs, douloureusement distante à cause du chagrin de mon absence. J'ai souffert de lui avoir causé cette peine. D'aucun l'aurait peut-être trouvée monstrueuse à cause de la malédiction qui a changé une belle femme en un être doté d'un plumage et de longues serres sombres. Pas moi. À mes yeux, cette métamorphose n'a été qu'un révélateur, qui n'a fait que dévoiler un peu plus son cœur et son âme. Même sous une apparence aussi différente, mon ressenti envers elle n'a pas changé. Ou plutôt si, il s'est renforcé. Apprendre qu'elle m'a attendu cinq longues années sans que ses sentiments à mon endroit faiblissent n'a fait que conforter les miens. L'insoutenable douleur liée à la vision de son trépas et à l'idée même de la perdre a été la dernière preuve dont j'avais besoin : je suis épris de Talia. Profondément.

La pensée résonne en continu. En prendre pleinement conscience et pouvoir mettre des mots dessus me déstabilise et me réconforte à la fois. Ma poitrine se retrouve emplie d'un mélange d'émotions puissantes dont on douterait qu'elles puisse émaner du cœur stoïque d'un ynorien. Les pulsations sont si vives que je redoute un bref instant qu'elles soient entendues à la ronde. Une nouvelle fois, je remercie silencieusement Père de m'avoir octroyé un teint de peau peu touché par la soudaine chaleur de mes pommettes. Je soutiens ses mains écailleuses tendues vers moi en m'efforçant de contenir mon émotion, et plonge mon regard dans le sien avec un brin d'amusement.

"Cela fait la seconde fois que tu prends les devants de cette manière. Et c'est l'un de tes traits que je préfère... Jamais je n'ai connu plus grand honneur que celui que tu me fais, Talia... C'est aussi mon souhait, mon aimée. Laisse-moi emprunter tes mots."

Après une inspiration destinée à rendre ma voix claire et audible, je lui donne ma réponse.

"Oui, je le veux."

À la seconde où elle me comprend, Talia rayonne de bonheur et m'étreint avec toute la fougue que son état lui permet. Je ne me prive pas de lui rendre la pareille passionnément mais en m'efforçant de caresser son dos le plus tendrement possible. Presque en un murmure, elle me confie souhaiter partir avec moi afin de devenir mon épouse selon la tradition ynorienne. Ses parents lui ont conseillé de quitter le royaume, le temps que la situation se stabilise. Moi-même je sais ne pas pouvoir demeurer longuement dans les environs. Outre la demande explicite des Trois en ce sens, je ne veux pas que ma présence ravive des tensions non désirées. Être un rappel vivant de ce fâcheux épisode est bien l'une des dernières choses que je souhaite.

Empruntant un ton rassurant, je lui affirme que nous partirons dès qu'elle sera assez remise. Et ensemble. Je scelle cette promesse en allant cueillir un baiser sur ses lèvres fraiches. Un léger silence prend place dans la chambre. J'ai beau me le reprocher, je veux égoïstement l'entendre encore. J'ai besoin de savoir qu'elle vit, que je ne fais pas que le rêve d'un avenir avec elle. L'anneau m'offre un sujet de conversation idéal. Un sourire illumine son visage tandis qu'elle me conte son histoire.

"C'est l'Anneau d’Émeraude. Un des plus précieux artefacts de notre patrimoine familial. "

De cette même voix qui m'a fasciné des semaines plus tôt, elle partage son savoir avec moi. Selon la légende, cet anneau aurait été remis à la première D'Omble, fille de la Démone terrassée dans la clairière. Après sa première mort, les trois sœurs auraient chacune eu un présent de l'esprit de la forêt lui-même. Le bijou de bois revint à El'talie D'Omble, chargée de protéger les secrets et connaissances de la forêt, le berceau de leur peuple. C'est d'ailleurs la mission remplie par sa famille depuis, et dont la charge reviendra à l'un des héritiers le moment venu.

"L'on dit de l'anneau que c'est de lui que la forêt tient son nom, et non l'inverse. Le bois de l'arbre primal de la forêt, aux feuilles d'Emeraudes. Un arbre perdu désormais, mort ou disparu, changé en terre, peut-être. C'est tout ce qui subsiste de lui, à notre connaissance. Et son pouvoir est grand : on le dit capable de savoir toujours ce qui se passe en la Forêt d’Émeraude, sous forme de visions."

À mesure que je l'écoute, je prends conscience de toute l'importance et de la valeur contenues dans ce modeste présent. J'effleure le bijou avec un respect renouvelé, touché par la confiance que l'on m'accorde. Mes sentiments sont exprimés en paroles de gratitude et en promesse de respecter et protéger cet héritage. Peut-être que si ce bijou m'en estime digne, il apportera des indices sur ce qui est advenu de l'arbre originel. Talia se blottit contre moi, appréciant visiblement l'idée d'avoir une réponse, mais relativisant vite. Les légendes doivent parfois rester légende, me chuchote-t-elle. Je pousse un souffle amusé et la laisse caresser ma main. Le contact me fait frissonner. Plus elle touche ma peau, plus je me sais désireux qu'elle continue. Ses serres impressionnantes ne l'empêchent pourtant pas de passer délicatement le bijou à mon doigt. L'anneau d'argent de Mère me semble tout indiqué à lui offrir en contrepartie, car il constitue non seulement une part de mon propre héritage, mais un objet revêtant une grande importance sentimentale. Il me faudra toutefois le faire ajuster par la Respectable Yuzuri pour qu'il lui sied sans la gêner.

Changeant de posture, je viens m'asseoir dos à la tête du lit, lui offrant l'appui de mon épaule et le soutien de mon bras. Son sourire est une bien belle récompense. Nous restons silencieusement blottis l'un contre l'autre pendant un moment. Mon cœur a du mal à reprendre un rythme normal, malgré mes tentatives pour l'y contraindre. Le souffle se faisant plus doux et régulier de ma Promise m'incite à délicatement la recoucher. Une esquisse de sourire gagne mes traits quand je constate que ses serres retiennent malgré elles l'une des attaches de mon armure. J'obéis à cette demande implicite et m'étends à ses côtés, ma main parée du gage d'union tenant la sienne longtemps après que le sommeil l'ait gagnée.

*


Quelques heures plus tard, un message dans ma pierre de vision m'incite à me rendre dans les bois bordant la propriété. Il provenait d'Azra, qui souhaitait me parler. Soulagement. Nul besoin de le faire traiter en fugitif par les forces de la Tour d'Or. La Liche esseulée que je rencontre m'annonce son départ prochain, estimant ne plus être la bienvenue en ce royaume, ni même être concernée par le sort des Pâles. Elle estime que je suis le plus à même de leur faire encore entendre raison. Je ne peux hélas que constater que l'heure n'est plus aux paroles et que seuls ces derniers sont en mesure de comprendre la portée de leur erreur.

J'enchaine ensuite pour lui parler de l'objet qu'il a pris à ma tendre aimée, et à ma grande surprise, il ne s'en offusque pas. Il laisse même entendre en connaître les pouvoirs, tout en précisant qu'il n'aura plus d'utilité. La démone est belle et bien morte et ne reviendra plus.

"Oui, connaissant les capacités de cette arme, cela ne faisait guère de doute. J'ignore la raison qui t'a poussé à la prendre, mais pourrais-tu me la remettre ? Elle ne te servira pas, et Talia y tient."

C'est sans difficulté qu'Azra me tend la dague, à se demander pourquoi il l'a prise en premier lieu. Une simple pulsion, peut-être ? Une volonté inconsciente de la tenir hors d'atteinte des griffes de l'archère ? Il me conseille de me méfier, car l'arme capable de s'en prendre à la chair de la démone a la possibilité de causer bien des souffrances à toutes celles qui en descendent. J'ai du mal à retenir un sourire à chaque fois qu'il précise ne pas se sentir concerné, comme s'il avait besoin de se convaincre lui-même de cette posture. Il est vrai que sans possibilité de voir son expression, ce genre de précisions est assez bienvenu.

"La Reine me l'a appris il y a peu. Une arme capable de détruire une âme de harpie serait une tentation bien grande dans le conflit qui ne manquera pas de venir entre la reine Guigne et Andel'Ys. J'ignore si elle restera en possession des D'Omble ou de Talia, en revanche."

Réaffirmant que cela ne le préoccupe plus, Azra m'indique qu'il a déjà trop fait attendre les Messagers du Corbeau. J'acquiesce, ajoutant que nous avons tous deux été détournés de nos devoirs par Aliaénon. Partir est également dans mes projets. Toutefois, je ne serai pas en mesure de l'accompagner en Yuimen dans l'immédiat. Pas cette fois. Le voyage sera long et la condition actuelle de Talia, que je compte accompagner dans ce périple, nécessite un départ plus tardif. La remarque au sujet de la Pâle semble le fait réagir, ou peut-être est-ce simplement moi qui l'imagine.

Il me fait ses adieux en me tournant le dos. Abrupt ou juste pressé, peu importe. Je ne lui en tiens guère rigueur, pas plus que je ne lui fais savoir que j'aurais apprécié de le voir ce matin, à la réunion. Après lui avoir rappelé que la porte de l'herboristerie lui serait toujours ouverte, j'ajoute à voix basse une prière pour ce jeune homme aussi intrigant dans sa vie que dans sa non-mort.

"Puisses-tu trouver cette place que tu recherches tant, Azra."

J'avise ensuite la dague que j'examine pendant ma réflexion. La restituer à Talia est une évidence, mais ensuite ? Serait-il plus sage que l'artefact demeure en Aliaénon, quitte à le confier secrètement à la Reine, maintenant Ambassadrice Sheeala d'Argentar, sous couvert d'un vol par un yuiménien ? Qu'elle en parte officiellement avec nous pour éviter toute catastrophe qu'un tel pouvoir pourrait engendrer ? J'hésite. Une chose est sûre cependant : ce n'est pas une décision que je peux prendre seul. J'en parlerai avec ses gardiens légitimes.


*



Quelques jours s'écoulent, emportant dans leurs flots une partie de la mélancolie ambiante. Talia est encore fragile, mais elle met un point d'honneur à ne pas le montrer. C'est d'ailleurs elle qui tient à m'accompagner aux festivités, histoire de respirer un peu. Sa sœur a pu passer au manoir rassurer les siens avant, comme la quasi totalité des Carnivores, de voyager vers les Marais du Sud afin d'aller quérir les enfants et ceux qui ne combattaient pas. Les reines Sableviss et Guigne ne sont pas restées plus que nécessaire. Elles ont emmené une majorité de leurs troupes avec elles, ne laissant qu'un contingent gardant le Palais, désormais interdit d'accès, au service de la reine Jessaccilo. Celle-ci a d'ailleurs rapidement décrété passibles d'une punition exemplaire ceux qui se montreraient hostiles envers l'un ou l'autre des anciens clans. Je continue d'avoir des doutes quant à l'efficacité de la mesure, mais j'espère de tout cœur que l'avenir me donnera tort.

La célébration finit par avoir lieu, regroupant une bonne partie des Végétariens survivants ainsi que quelques yuiméniens. Pas tous, même parmi ceux qui se sont le plus investis dans la situation. J'ai aperçu Celemar Dongho parmi les prisonniers libérés, mais pas son silencieux frère. Je n'ai appris que plus tard la mort de ce dernier pendant le conflit. Personne ne m'a cependant entretenu des circonstances exactes de ce trépas, et ce n'est pas quelque chose que je me vois demander. Je ne peux que compatir à sa douleur et respecter son deuil.

Alors que je reste aux côtés de Talia sans la surprotéger pour autant, je suis salué par la respectable Nastya. Voir ma Promise suffisamment remise pour assister aux festivités la réjouit visiblement. Après quelques échanges de paroles polies, la guerrière me prend à part un instant pour me confier quelque chose. Une pierre précieuse, une émeraude plus exactement, taillée avec soin. Nulle expertise en joyau pour moi, mais même ainsi je sais que je vois là une pierre de grande valeur. Devant mon incompréhension, Dame Nastya m'apprend que c'est là un cadeau qu'on lui a demandé de me transmettre. Quant à la question de connaître l'identité de ce "on", la yuiménienne manque de peu faire une grimace. Elle laisse entendre que c'est une personne qu'elle n'arrive vraiment pas à cerner, mais qui a su causer pas mal de torts. Je ne vois que deux êtres correspondant à cette description, mais une seule agissant de façon aussi détournée. Si elle ne voulait pas que je l'oublie, la jeune tueuse y met vraiment les moyens. Je soupire, partagé quant à la situation, mais devant l'envie évidente qu'a la guerrière de se défaire de sa tâche, je finis par accepter le présent. Je finirai bien par lui trouver une utilité.

Mes pensées sont troublées par un son familier. La voix de ma faëra, dont le silence a été des plus marqués depuis son aveu. Malgré la gêne suscitée par son attitude, je suis tout de même heureux de la savoir toujours présente. Je m'enquiers de la raison de son mutisme.

(Une faëra sait. Mais Savoir n'est point Certitude, mon Protégé. La réflexion, lame à double tranchant insoupçonnée.)

(Puis-je en connaître l'aboutissement ?)

(Questions sans conclusions. Attentes et déceptions dont le Protégé était le sujet. Petites épaules déjà chargées, d'un nouveau fardeau viennent de s'encombrer.)

Toujours aussi énigmatique, ton qui ne dure qu'un instant.

(En son cœur une nouvelle priorité. S'il devait faire un choix, qui sauver ? Une vie privilégiée ou le peuple auquel il a juré fidélité ?)

(Je... Ce n'est pas une question que je veux envisager.)

(Déni. Aliaénon vous l'a démontré. Une volonté ne contrarie que peu la marche de l'avenir. Pénibilité de la réflexion apporte à celle-ci une valeur décuplée. Pensez-y, mon Protégé.)

Pourquoi faut-il toujours que ma faera me rappelle à l'ordre de cette manière ? Ses paroles m'agacent. Pourtant, je le sais parfaitement. Elle a raison. J'espère ne jamais avoir à choisir entre la femme que j'aime et mon serment. Car quelle que soit la décision, elle ne me laissera pas indemne.

De retour auprès de ma fiancée, j'enserre précieusement ses épaules des mains, repoussant ces sombres idées loin pendant que je le peux. Ses serres les effleurent en un geste apaisant. Cela me suffit. J'ai tant de choses à partager avec Talia, tant à apprendre par et au sujet d'elle, tant à lui conter sur Yuimen et Oranan. Je ne serai pas seul pour accueillir le futur. Silencieusement, j'adresse ma gratitude à ce monde pour tout ce qu'il m'a apporté et aidé à développer, même dans ce qui m'a fait souffrir.

Puisse cette éprouvante expérience me permettre de gagner en sagesse véritable.



_________________



Un très grand merci à Itsvara ! (Colo' et Kit)


Dernière édition par Kiyoheiki le Mer 1 Aoû 2018 12:42, édité 2 fois.

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Jeu 14 Juin 2018 20:14 
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Mais rien ne se passa. L'âme de la créature était partie depuis vers la land noire et son corps était trop vaste pour pouvoir revenir. Azra était donc plus seul que jamais face à une armée entière, et il ne voyait pas comment il pourrait vaincre. Alors qu'il réfléchissait à un plan, la nuit passa et le jour se leva, jusqu'à ce que la voix du messager retentisse dans la pierre de vision. Il avait finalement été libéré ! Il serait banni et se préparait à rejoindre Azra. Ce dernier soulagé, décida de contacter Kiyoheiki. Une dernière entrevue avec l'ynorien s'imposait pour conclure cette histoire une bonne fois pour toute. Ils se donnèrent rendez-vous dans la forêt, non loin du manoir d'Omble.

Azra n'eut que quelques minutes à attendre avant que l'ynorien n'arrive. Il se glissa jusqu'à lui et déclara :

« Bon, je vais bientôt partir. Je ne suis plus le bienvenu ici. Le sort de pâles, plus que jamais, ne me concerne pas. Peut-être arriveras-tu à les raisonner, toi... »

Le semi-shaakt était lui aussi pessimiste quand à la suite et ne se sentait plus guère concerné. Cependant, il s'interrogeait sur la dague prise à Talia. Azra haussa les épaules :

« Cette arme n'a plus d'utilité. Cette fois, la démone est morte et bien morte. Elle ne reviendra plus. »

Il n'en était pas surpris, mais demanda tout de même que la dague lui soit remise, pour qu'il puisse la rapporter à sa propriétaire. Azra sortit l'arme et la tendit :

« Si tu y tiens... mais souviens-toi que cette arme est existe pour détruire la démone jusque dans sa chaire... chaire qui n'est autre que celle des harpies. En ce royaume, un tel objet pourrait engendrer bien des souffrances. Nous que je m'en sente encore concerné... »

Il aurait dû. Phaïtos commanderait qu'une telle puissance soit gardée loin du lieu où elle pourrait semer la mort mais cette fois-ci, Azra n'avait même pas envie d'en préserver le peuple pâle. Mais cela, Kiyoheiki le savait aussi et, alors qu'il récupérait l'arme, il s'inquiétait déjà de comment un tel objet pourrait jouer un rôle majeur dans les tensions à venir. Mais pour Azra, il avait prévenu, il n'avait donc rien de plus à faire.

« Qu'ils en fassent ce qu'ils veulent. Pour moi, le moment est venu de rentrer sur Yuimen. Les messagers du Corbeau ne m'ont que trop attendus. »

Pour l'ynorien aussi, l'heure de rentrer approchait, mais pas sans Talia. Azra retint un petit rire devant le flot de guimauve qui menaçait de lui tomber dessus et préféra se replier. C'était plus prudent !

« Alors soit. Bonne chance à toi ! »

Et il repartit dans les bois. Daemon arriverait sans doute sous peu. Après un dernier adieu et une promesse d'amitié, Kiyo repartit de son côté.

Comme prévu, Le messager du Corbeau arriva quelques minutes plus tard, expliquant qu'il avait été libéré par la reine mais banni à vie du territoire des hommes-pâles. La liche l'écouta en silence, forcé de reconnaître que ce fichu peuple avait au moins fait un effort dans le bon sens. De toute façon, il n'avait pas l'intention de revenir chez eux de si tôt...

Il expliqua pour sa part comment il avait tenté de faire revenir la démone pour préparer une diversion, hélas seulement pour constater sa mort. Daemon sembla amusé à cette idée mais demanda aussitôt ce qu'il comptait faire, maintenant. Avec un soupir las, le nécromancien déclara :

« Nous avons suffisamment perdu de temps sur ce monde. Tu avais raison depuis le début : ma place est parmi les messagers du corbeau. Conduit-moi à eux. »

Visiblement heureux de le voir enfin suivre sa demande, Daemon acquiesça, mais demanda tout de même pourquoi il n'avait pas essayé de le libérer. Il s'en suivit une courte prise de bec sur le fait qu'il avait justement cherché à éveiller la démone pour cela, ce qui laissait le semi-elfe sceptique. Il pensait donc que c'était pour s'amuser qu'il avait fait tout ça ?

Quelque peu vexé, Azra remit son masque et lui demanda de l'attendre tandis qu'il partait vers la ville pour louer des montures. Avec tout le bazar de ces derniers jours, il pouvait raisonnablement espérer qu'aucun avis de recherche n'avait encore été émis, après tout ! Il se glissa donc dans la ville, en essayant de ne pas trop se faire remarquer, jusqu'à la première écurie qu'il trouva. Un échange rapide avec un homme-pâles lui permit d'obtenir deux cheveux qu'il devrait laisser à la Tour d'or. Ceci fait, il revint vers son compagnon. Ils n'avaient tous les deux qu'une hâte : partir au plus vite. Les Messagers du Corbeaux avaient suffisamment attendu...

_________________
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Merci et à Inès pour la signature
et à Isil pour l'avatar!
Le thème d'Azra
David le nerd


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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Dim 17 Juin 2018 15:46 
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Un rayon de soleil pénétra dans la tente. Daemon s’éveilla la tête lourde, affalé sur le sol. Il avait fini par perdre connaissance. Il se redressa avec difficulté, sentant chacun de ses muscles frémir sous la tension et sa peau bleuit en moult endroits. La première chose qu’il remarqua fut l’absence de Sable. Elle avait profité de sa pâmoison pour s’éloigner un moment. Il s’activa aussitôt et tira sur ses chaines, réfléchissant au moyen de s’en débarrasser. Il n’y avait guère pensé avant, sachant que sa geôlière l’aurait immobilisé immédiatement. Cependant il n’avait pas prévu qu’elle s’absente et c’était peut-être son unique occasion de se tirer de se guêpier.

Tandis qu’il se retournait pour examiner les chaines, il réalisa alors autre chose. Une douleur avait disparu. Une douleur dorsale, ainsi que toute sensation avait disparu… Il tourna sur lui même, remonta ses mains attachées dans son dos aussi haut qu’il le put, pour enfin comprendre… Ses ailes avaient disparu.

Il s’immobilisa. Le pouvoir de la rune avait cessé de faire effet. C’était une grosse perte. Le ciel s’était ouvert à lui et il n’avait même pas pu en profiter. Cette découverte lui coupa toute envie de se faire la malle et de toute façon des bruits de sabots et des tintements de cottes de mailles approchaient déjà.

Un bras ganté souleva l’ouverture de la tente pour y laisser entrer Sable. Il ne lui adressa qu’un bref regard, trop occupé à se morfondre. Elle ordonna à un de ses hommes de détacher la chaine du poteau, puis elle fit signe au semi-elfe de sortir à l’air libre. Chose qu’il fit avec gravité en redoutant manifestement la sentence qui allait bientôt s’abattre sur lui. Les rayons de l’aube l’éblouirent un instant et il senti la chaleur magnétique de l’astre, pourtant loin du zénith, réchauffer sa peau. Il se sentait étranger à lui même. C’était comme s’il voyait le monde pour la première fois. Il respira à plein poumon et ferma les yeux pour écouter la brise dans la frondaison des arbres. Enfin, il se tourna vers la jeune harpie.

Il échangèrent un regard, puis elle fit un nouveau signe à un soldat. L’homme vint et ouvrit ses chaines avec une clef grossière. Daemon garda cependant ses fers en main. Peut-être que, s’il ne les lâchait pas, il survivrait.

Alors Sable prit enfin la parole et chacun de ses mots assenés fut comme un coup de masse. Elle le libérait définitivement et le bannissait de son royaume et de celui de ses sœurs, en ajoutant que cette décision avait été appuyée par Sheeala d’Argentar qui avait plaidé pour qu’aucun sang ne soit plus versé.

Daemon laissa tomber ses chaines et resta mutique un long moment. Sa sensation de distance et d’égarement s’estompa, comme si son essence retrouvait progressivement son corps, et avec, de lui même, son esprit, et son âme qui était déjà morte retrouvait la vie.

« Sheeala aura au moins servi à quelque chose. » Il se tourna vers Sable. « N’ayez crainte, je comptais partir de toute façon. J’ai à faire sur mon monde d’origine. »

Un battement de cil suivit ces mots. Sable constata sa surprise et lui demanda avec une curiosité faussement crédule ce qu’il pensait qu’elles feraient de lui.

« La pendaison ou la décapitation, je suppose… »

Elle répondit avec malice qu’elles n’étaient pas des monstres, bien que, s’il était parvenu à la tuer, elle ne se prononçait pas, mais puisque sa tentative fut vaine et finalement, sans grande conséquences, le bannissement et l’auto sentence qu’il s’était infligé en sa compagnie, la nuit dernière, suffisaient amplement.
Cela sembla amuser Daemon, qui se fendit un bref sourire, avant de pénétrer son regard.

« J’aurais aimé plus. »

Elle leva un sourcil en lui demandant s’il aurait souhaité mourir.

« D’une petite mort, oui. »

Il se fendit d’un sourire candide, le visage parcourut d’une rare éclaircie. Son impertinence détacha un hoquet de surprise à la harpie, qui notait que les yuimeniens avaient de bien curieuses manières de séduction, et c’était une bonne chose qu’elle n’eût rien perçu. Elle s’approcha alors avec une dangereuse proximité, humant sa peau, pour ajouter qu’à bien des égards l’étreinte avec une harpie pouvait s’avérer… mortelle. Un frisson parcourut l’échine du semi-elfe, qui ne recula cependant pas.

« Je connais les dangers à pénétrer votre royaume ; mais bien des choses m’attendent. Je ne peux guère prendre ce risque. La mort m’attend en d’autres lieux, mais une autre, différente… Alors avant de partir, je tenais à vous féliciter au-delà de toute adversité : j’aime votre façon de faire les choses, c’était un coup de maitre. »

Elle s’éloigna avec une satisfaction manifeste et le remercia pour sa reconnaissance, même s’il était un traitre. Il se fendit d’un sourire comblé et après une légère hésitation, il fit volte face et s’éloigna d’un pas tranquille. Jamais il ne s’était senti aussi libéré qu’à cet instant. Une foultitude de choses vint à son esprit, les paysages d’Aliaénon traversaient déjà son imagination, le voyage, la trace à travers la brise.

Il s’arrêta cependant alors qu’il déambulait sans but dans la forêt, reprenant peu à peu conscience de sa condition. Il voulait rentrer dans sa province, certes, mais il avait des obligations. Il saisit alors sa pierre de communication et annonça à Azra sa libération. Son compère paraissait partager son étonnement, car il était plutôt caustique envers les espoirs de sa survie, et après avoir annoncé qu’il avait une dernière chose à faire, Azra lui donna rendez-vous dans la clairière où avait eu lieu la bataille, un endroit dégagé et assez isolé pour se retrouver facilement et préparer leur départ.

***


Suite à son appel, Daemon rejoignit Azra dans la clairière dévastée qui avait servi de champ de bataille deux jours durant. Le terrain était labouré, la végétation récemment arrachée et gisaient ça et là des arbres, le tronc fendu et les racines en l’air. Des cratères encore intacts témoignaient de la violence qui avait sévi ici ; et la carcasse monumentale de la démone, sombre et métallique, recouvrait une partie de la forêt, pesant encore sur les alentours de sa présence mauvaise. Le calme du lieu fit une étrange impression au semi-elfe, qui se remémora les événements pourtant récents. Avec ça et les négociations tumultueuses : il revenait de loin.

Azraël l’attendait au centre de la clairière, sa longue robe noire agrémentée d’un véritable ossuaire se soulevait sous les tourbillons. Daemon le salua de loin et se dispensant de salutation, il commença :

« J’ai finalement été libéré, et banni du royaume de la Trinité, grâce au plaidoyer de l’ancienne reine. Il faut croire qu’elle ne m’a pas gardé tant de rancune que ça… »

Azra expliqua alors que, embarrassé par sa captivité, il avait voulu ressuscité la démone une dernière fois pour déchainer un nouveau chaos, qui lui aurait sans doute permis de créer une diversion suffisante pour lui venir en aide. Cela fit ricaner Daemon.

« J’imagine la tronche des harpies au retour de la démone. » Et après un léger temps, il finit par demander : « Que comptes-tu faire à présent ? »

Le nécromancien se répandit dans un long soupir, une lassitude qui sonnait mortelle lorsqu’elle était soufflée par un crâne vide, puis il déclara qu’ils avaient suffisamment perdu de temps. Il reconnaissait ne pas se sentir entier en Aliaénon, que sa place était finalement parmi les Messagers du Corbeau.
Ils avaient déjà prévu de retrouver Nirtim, cependant, entendre une résolution aussi claire dans la « bouche » de son comparse satisfit totalement le semi-elfe.

« Merveilleux… Je comptais aussi rentrer sur Yuimen. Je ne vois pas ce qui nous retient ici et je connais une nécromancienne qui attend ta venue avec impatience. »

Il lui fit un large sourire et néanmoins, imprévisible, il darda sur lui un regard lourd de suggestion :

« Je pourrais savoir pourquoi tu n’as pas essayé de me libérer ? J’étais dans la tente, avec Sable, avec seulement quelques gardes autours… »

La liche remit son masque avec exaspération. Sans répondre à son accusation, Azra lui demanda de l’attendre le temps qu’il retourne en ville louer des montures (car Daemon ne pouvait raisonnablement plus y mettre le pieds), puis il s’éloigna du pas las pour qui le temps n’était qu’une variable s’étalant du soupir à l’éon.
Le semi-elfe fit une moue vexée et tomba à genoux.


- 1400 mots -

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Lun 18 Juin 2018 18:30 
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C’était avec espoir au cœur que Sibelle se rendit à la salle de réunion où la reine avait convoqué quelques-uns de ses fidèles. Seulement sept personnes siégeaient autour de cette grande table qui pouvait regrouper beaucoup plus de gens. Fidèle jusqu’au bout, Astedenix avait pris place à sa droite et le couple D’Omble à sa gauche. Sibelle choisit la chaise libre entre le vieux soldat et Kiyoheïki. Ne partageant pas les opinions de Xël, elle avait préféré ne pas s’asseoir près de lui. Tous avaient les traits tirés, la reine plus que les autres. Sibelle ne lâchait pas des yeux la reine espérant que celle-ci se soit inspirée des nombreuses suggestions reçues pour leur dévoiler une solution autre que celle de capituler. Malheureusement, les espoirs de Sibelle ne se matérialisèrent. Sans ambage, elle annonça qu’elle cédait son trône aux trois harpies. Profondément déçue, Sibelle se pinça les lèvres et serra ses poings, mais ne fit aucun commentaire attendant les explications d’une telle décision. Elle avait le sentiment que son peuple attendait d’elle et elle allait respecter ce choix. Par contre, elle allait énoncer quelques conditions. Elle exigerait que les carnivores soient libérés et bien traités. En ce qui concernait Andel’ys, elle craignait la désapprobation de ses habitants et elle se proposerait d’y régner temporairement à leur côté afin de tenter de diminuer les tensions. Décsion qui rendit tout de même nerveux Astidenix. Et enfin, elle serait l’unique représentante du Royaume pâle au conseil d’Or. Elle se tourna finalement vers Sibelle commentant son idée de duel de champion. Idée qu’elle avait dû refuser, sachant pertinemment que les harpies refuseraient de prendre un tel risque. Elle leur donna ensuite congé afin de rencontrer en privé les trois harpies.

Sibelle sortit donc de la salle de réunion laissant la place à la trinité. Elle connaissait la décision de la reine et était profondément déçue et malgré le bien-fondé de cette décision. Elle attendit comme les autres le verdict, craignant que les harpies en demandent encore plus qu'il était décent de faire.

La tension était palpable dans la salle, les camps rivaux étant réunis au même endroit. Sibelle demeura de marbre, adossée contre un mur, elle fixait le sol. Songeuse, elle affichait un air sévère. Elle savait bien que la reine n’avait d’autre choix, mais cette solution demeurait tout de même indigeste. Pendant cette attente, elle entendit malgré elle certaines discussions et elle apprit que Celemar était en vie, mais que ce n’était pas le cas de Edmar qui avait été tué par l’archère qu’elle avait rencontrée près du manoir des D’Omble.

Après une heure de discussion, la reine et les trois harpies sortirent de la salle et annoncèrent les décisions prises. Sibelle écoutait attentivement, craignant le pire. Elle espérait que toutes les conditions soient acceptées, ce qui ne fut pas le cas. Les carnivores seraient libérés à la condition que leur meneur soit prisonnier dans les geôles du palais. Pour ce qui est d’Andelys, ce serait Guigne qui y règnerait. Sibelle se rappelait du comportement de Guigne envers Astidenix lorsqu’il était à l’état de statue et elle croyait fermement que la nomination de cette dernière à la tête d’Andelys ne présagerait rien de bon. A chaque demande refusée par les harpies, le teint de l'hinionne s'embrasait alors que les jointures de ses poings fermés blanchissaient. Mais par respect envers le peuple de Treeoff et de leur ancienne reine, elle demeura muette et ne fit aucun esclandre, ni geste agressif. Sitôt le discours terminé, elle tourna les talons sans adresser un mot à quiconque sortant de la salle à pas rapide et déterminée. Sa rage était plus que visible, et tout comme un volcan, elle risquait d'exploser d'un moment à l'autre.
Avant de quitter le palais, elle fit un détour vers les geôles afin de rencontrer Bortë. Cette permission lui fut accordée. Les cellules étaient sombres et l’homme loup se retrouvait tout au fond de celle la plus cadenassée.

Sibelle s'approcha et se plaça contre les barreaux et aperçut la forme tapie dans le coin: « Bortë? »


« J'avais promis que je reviendrais et me revoici. »

Bien que demeurant dans l’ombre de sa cellule, il répondit sombrement à la guerrière. Il la considérait comme quelqu’un de grande valeur et lui conseilla de demeurer loin des gens de corruption comme lui, lui disant qu’elle ne pouvait plus rien pour lui.

Sibelle ne croyait pas une seconde que Borte pouvait avoir une mauvais influence sur elle.

Malgré ce conseil, Sibelle répondit :

« Je dois quitter le royaume pâle, et probablement Aliaénon, mais je reviendrai pour vous rendre justice. »

Tout en secouant la tête, il rejeta cette offre argumentant avec raison que tout geste dans le but de le libérer pourrait mettre les siens en danger. Il était le sacrifice nécessaire pour sauver les carnivores et il l’avait accepté.

Sibelle hocha de la tête et lui répondit:

« Je vais respecter votre décision, et je ne ferai rien. Je ne veux pas mettre les vôtres en danger. »

Bortë se renferma dans son silence, il n’y avait plus rien à dire. Sibelle s’éloigna donc de sa cellue et quitta la prison et sortit du palais se dirigeant directement vers la maison des D’Omble.

****


Une fois au manoir, Sibelle emprunta directement le couloir pour se rendre à sa chambre. En cours de route, elle vit Celemar, triste et affligé, il lui tournait le dos, posté devant une fenêtre, regardant à l’extérieur sans nécessairement y voir quoique ce soit, apparemment perdu dans ses pensées. La guerrière s'approcha de lui, apposant une main sur son épaule tout en lui disant, comme un compagnon d'armes le ferait :

« J'ai su pour la mort de ton frère, que Yuimen veille sur lui. »


Celemar, se tourna vers la guerrière, les yeux rougis d’avoir trop pleuré. Cet homme autrefois des plus avenants, tenta de sourire à Sibelle tout en lui répondant que Yuimen ne pourra veiller sur lui puisqu’il avait perdu la vie en Aliaénon.

N'étant pas des plus habiles dans ce genre de situation, Sibelle préféra ignorer cette remarque plutôt que de la commenter. Elle savait Celemar désemparé par la mort de son frère. Sa main toujours sur l'épaule de Celemar, elle demeura silencieuse une minute avant de lui demander:

« Qu'as-tu l'intention de faire ? Retournes-tu sur Yuimen ? »

Il la regarda bien en face, ses yeux trahissant une détermination inébranlable. Il désirait venger la mort de son frère, il présumait que cela aurait été, le désir du défunt. Il ne retournerait sur Yuimen que lorsque l’archère aurait quitté le monde des vivants.
Sibelle fixa Celemar un moment. Ce dernier nourrissait son cœur de vengeance. En les circonstances, il ne s’agissait pas de la meilleure idée. Il ne connaissait pas bien cette adversaire. En tentant de tuer cette dernière, qui plus est, était à la solde de l’une des harpies, il risquait l’expulsion et même la mort. Mais la guerrière n’était pas du genre à s’immiscer dans les décisions d’autrui, mais cette fois-ci, elle fit exception, se permettant de lui exprimer le fond de ses pensées.

« Je te comprends. Je ferais la même chose pour Azalée. Mais demeure prudent, cette femme utilise la magie. »

Elle retira sa main et esquissa un geste pour prendre congé et se rendre à sa chambre, mais elle se ravisa et ajouta :

« Je dois repartir pour Yuimen, mais je reviendrai... Avez-vous de la famille ou des contacts à Oranan à qui je pourrais annoncer la mort de ton frère ? A mon retour, je te prêterai main forte. Pourrais-je te rejoindre via la pierre de vision ? »

Une autre aurait conseillé à Celemar de laisser tomber l'idée de vengeance, mais ce ne fut pas le cas de Sibelle. Elle partageait l'idée de l'archer, même si cette opération pouvait s'avérer suicidaire

Afin de rassurer la guerrière, Celemar précisa qu’il l’avait vu à l’œuvre contre Börte-a-Tchino et Edmar, et avait pris conscience de sa dangerosité. Il prendrait les précautions nécessaires et attendrait de savoir exactement comment la vaincre avant de tenter quoi que ce soit. Il ne savait, quel type de magie, elle détenait, mais il serait prudent. Soulagée, elle acquiesça d’un signe de tête.

Puis, marquant une pause, il se tourna de nouveau vers Sibelle avec un demi-sourire devant la proposition de Sibelle. Lui et son frère venaient de Tulorim et formaient leur famille à leur deux, sans personne d’autres. Il accepta la proposition de Sibelle de le rejoindre plus tard à la condition qu’il soit encore vie à ce moment-là.

Puis regardant Sibelle dans les yeux, ce fut à son tour de s’informer comment elle allait et ce qui s’était passé entre elle et Sirat.

Le visage de l’hinione se renfrogna quelque peu, mais elle accepta tout de même de bon coeur de répondre à Celemar.

« Même si je respecte l'ancienne reine de Treoof, sa décision m'a beaucoup déçue. J'aurais voulu me battre contre ses harpies ou contre ses champions... Je comprends que la reine a agi pour le mieux de son peuple. Elle avait soumis des conditions aux trois harpies et celles-ci les ont presque toutes refusées. »


Avant qu’elle ne puisse poursuivre, Celemar réagit rapidement à ses paroles. Tout en levant un sourcil incrédule, il expliqua à Sibelle que les conditions avaient été davantage respectées que ce qu’elle prétendait. Grâce aux pourparlers de la reine Sheala, les carnivores furent libérés et acceptés dans leur village. Sans la reine Sheala, lui et Daemon seraient exécutés. Les troupes d’Arothiir étaient trop fortes, Treeoff n’aurait eu aucune chance au combat. Les propos de Celemar étaient censés, Sibelle ne pouvait les nier. Elle défendit tout de même son idée :

« Oui, je comprends tout ça... la reine a fait ce qu'elle devait faire pour son peuple, preuve qu'elle était à sa place comme dirigeante.... mais, moi je suis une guerriere, et je pense comme une guerriere. Malgré tout, je ne peux m'empêcher de ressentir de la déception. »

Elle prit une courte pause. Celemar put voir son visage s'empourprer légèrement.

« Sirat a choisi d'œuvrer pour le camp des harpies, et moi celui des carnivores . J'avais vu en lui un compagnon d'armes avec qui j'aurais pu vivre maintes aventures.... et même plus... mais je me suis trompée. »

À présent qu'elle avait exprimé à quelqu'un ce qu'elle ressentait, elle se sentait plus calme, plus légère. Sibelle se surprit elle-même d’avoir raconter tout ça à quelqu'un qu’elle ne connaissait pas plus que ça, ce n’était guère dans ses habitudes de se confier ainsi. Mais son besoin de vider son sac semblait avoir eu la priorité. Elle poursuivit donc :

« Ses valeurs sont trop différentes des miennes... mais nous avons été franc un envers l'autre, nous nous sommes dit adieu.... Il n'est pas impossible que nous nous affrontions dans un futur proche ou éloigné et si c'est le cas, je n'hésiterai pas à le tuer et c'est de même pour lui. »

L’archer hocha de la tête tristement. Cette aventure n’avait pas eu de dénouement heureux, elle avait déchiré beaucop de relation. Il était persuadé que la cause se trouvait dans la forêt qu’il qualifiait de malsaine…

Sibelle partageait en partie l'opinion de Celemar

« Pour Sirat et moi, la forêt n'est pas en cause, il croit au destin alors que moi pas, notre séparation était inévitable. »

Mais pour ce qui est du reste, elle était assez d'accord.

« Je n'y avais pas songé avant que tu m'en parles, mais je pense que tu as raison... Il y a surement quelque chose de malsain dans cette forêt. Et cette chose est peut-être en effet l'origine de bien des maux, dont la discorde entre végétarien et carnivore. »

Elle hésita un moment, puis poursuivit:

« Je dois partir d’ici et me rendre sur Yuimen. J’en ressens le besoin. Mais à mon retour, je serai disponible pour t'aider à enquêter sur cette foret »


Contrairement à ce que Sibelle avait cru, il n’avait pas l’intention de trouver ce qui se cachait dans la forêt, il ne souhaitait que la vengeance de son frère, après quoi il partirait.
Sibelle opina de la tête et renchérit :

« À mon retour, je tenterai tout de même de te contacter et t'aiderai au besoin. »

Cela dit, elle attendit sa réponse avant de repartir. Il lui signifia qu’il accepterait son aide avec plaisir, comprenant son besoin de prendre de la distance. Il lui dit aurevoir tout en lui souriant. Elle lui sourit à son tour avant de repartir en direction de sa chambre.

****


Cette fois-ci, elle s’y rendit sans s’arrêter et ne tarda pas à ramasser ses affaires.
En début d’après-midi, la maitre d’armes rencontra Sheeala d’Argentar. Cette dernière insista pour lui offrir un cadeau d’adieu, une sorte de récompense pour ses services rendus au Royaume pâle. Il s’agissait d’un sabre d’une rare qualité et doté d’un pouvoir singulier. La reine avait obtenu elle-même ce présent des D’Omble, les gardiens de l’héritage oublié de leur peuple ancestral. Sibelle prit dans ses mains, le sabre tendu par Sheeala. Sa lame était forgée à partir d’acier pur. Et son manche était sculpté à partir des racines d’un arbre ancien de la Forêt d’Emeraude. Alors que l’hinione, ébahie examinait son présent, la reine lui expliqua d’abord que ce sabre conviendrait bien à la guerrière qui démontrait un caractère ferme et déterminé. Puis, elle lui révéla son pouvoir. Si elle plantait la lame de son sabre dans le sol, les racines du manche se déploierait et dans le temps de le dire, un arbre pousserait et se dresserait autour de Sibelle, la protégeant des amis éventuel, résistant à toute attaque. L’arbre disparaitrait dès que la lame quitterait le sol.

Sibelle fut honorée de recevoir un tel présent bien qu’elle ne se sentait pas si digne que ça de le recevoir. Elle n’avait pas, selon son propre jugement, accomplit beaucoup d’actions concrètes lors de son séjour.

Elle posa un genou au sol et s’inclina envers la femme qui dans son cœur demeurait La reine. Elle la remercia sincèrement et déclara faire en sorte de se montrer digne d’un tel présent.

Une fête fut organisée à Treeof, mais Sibelle n’en prit pas part. Un puissant cheval arborant une robe noire étincelante lui fut prêté et elle partit en direction de la Tour d’Or. Le voyage dura quelques jours sans aucun n’incident notoire. Sibelle profita de cette solitude souhaitée pour se ressourcer et retourner au calme.

Une fois à la Tour d’Or, elle se rendit sans délai à la salle des fluides et effectua le voyage vers Yuimen.

((( 2434 mots)))

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Jeu 21 Juin 2018 15:31 
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Le repos est de courte durée. Une servante vient frapper à ma porte, m’indiquant que la réunion est sur le point de commencer. Je reste d’abord allongé, referme les yeux un instant et me force à les rouvrir de peur de me rendormir. Je m’étire, passe mes mains sur mon visage en gémissant. Je parviens à me redresser sur mon lit au prix d’un lourd effort. J’avise mes affaires. La tenue d’Esseroth et le bâton du vent. Je médite l’ombre d’un instant sur la chance d’avoir reçu en cadeau ces habits et d’avoir été conseillé par ce vieux barbu étrange. Est-ce que je l’ai mérité ? Ce n’est pas le moment d’y réfléchir mais évidemment je ne peux pas m’en empêcher et ma fatigue me met dans une sorte d’état comateux où mon esprit cogite à forte vitesse. Qu’allait-il se passer dans quelques heures ? Est-ce que ce serait la fin des hostilités ou au contraire le début d’une bataille perdu d’avance pour Treeof. J’avais déjà donné mes intentions, je ne combattrais pas. Je défendrais seulement. Protéger. C’est ce que je souhaite, c’est ce que j’aurais souhaité à chaque fois que j’ai dû user de magie. Pour autant, ce n’était que destructeur. J’ai semé la mort, le chaos, la tempête. La protection passe-t-elle forcement par l’attaque ? Je secoue la tête, réveillé par ma conscience qui me rappelle à l’ordre. La réunion. Je me lève, me dirige vers la vasque d’eau fraiche et y trempe la tête en entier. L’immersion me réveille définitivement et me permet enfin d’ouvrir les yeux correctement. Je me sèche le visage avec lenteur. Je cherche des excuses pour justifier mes actes, récents comme passés. Pourquoi j’ai passé une bonne partie de ma vie à glander dans les rues ? Pourquoi je n’ai pas plus aidé Méli ? Pourquoi je suis parti pour Oranan, pour Aliaénon ? Par égoïsme. Oui. Je cherche à aider ? Non. Je fais ça pour moi. Je balance des sorts à tout va pour progresser. Je reste à Aliaénon parce que j’aime ce monde et surtout, malgré mes actes, je m’y sens utile. Je me sens important. Je m’observe dans le petit miroir mis à disposition. Me fixant dans les yeux, brisant en moi une chose que je ne pourrais plus reconstruire. A nouveau une alarme retentit dans mon crâne. La réunion. J’attrape mes affaires, enfile mes vêtements, prends mon arme et quitte la chambre.

Dans la salle du trône, peu de personnes sont présentes. Astidenix, les parents Omble, Kiyo est là biensûr, Nastya, Sibelle et évidemment la reine. Nos mines sont sombres, nos visages fatigués. Sheeala prend la parole, l’air grave. Je contiens les tremblements de ma main, l’inquiétude qu’elle annonce un refus. Elle nous remercie d’abord d’être présents. Elle a réfléchie et… Je retiens mon souffle, ouvre grand les yeux et pousse un léger soupir de soulagement quand elle annonce qu’elle va remettre le pouvoir à la Trinité. Elle annonce que ce ne sera pas sans conditions. Elle exige la libération des carnivores. Elle va demander de rester au pouvoir à Andel’ys dans un premier temps pour éviter des révoltes. Enfin, de rester la représentante du peuple pâle au Conseil d’Or. Des conditions qui me paraissent juste. J’incline la tête, soulagé. Elle nous invite ensuite à laisser la place à la Trinité. Nous n’étions pas autorisés à assister à cette réunion. Je quitte la salle en inclinant la tête à nouveau vers elle.

Nous rejoignons le couloir devant la salle du trône où j’aperçois Sirat, une personne que je ne connais pas et la jeune enfant qui nous a abandonné dans la plaine d’Arothiir, emportant avec elle l’humaine discrète alors que nous aurions pu avoir besoin de son aide. Epuisé, je m’affale contre un mur et trouve rapidement le sommeil malgré la tension qui règne entre certaines personnes. Je ne me réveille que quand j’entends les portes de la salle s’ouvrir. Les Harpies en sortent pour nous apporter les conclusions. Shaaela d’Argentar n’est donc plus reine mais elle reste la représentante du royaume au Conseil d’Or. Andel’ys sera dirigé par Guigne, Arothiir par Sable et Treeof par Jess. La condition de Shaaela n’était pas acceptée. Les Carnivores seraient libérés, à l’exception de leur chef qui serait, lui, emprisonné. Je me relève sans rien dire, la guerre était évitée. Tout ne se terminait pas bien mais il n’y aurait plus de victimes à déplorer pour le moment.


***


Affalé sur un fauteuil dans le grand salon du manoir d’Omble, je continue de méditer sur ce que je suis devenu et sur ce que j’allais ou pouvais devenir. Parfois certains frissons me parcourent le dos en songeant aux pires possibilités. Nous avions rejoint le manoir, en compagnie de l’ancienne Reine, pour quelques jours, le temps de se préparer. Sheeala d’Argentar irait rejoindre le Conseil d’Or, certains aventuriers retourneront peut être sur Yuimen. Ce n’est pas mon cas. Je ne m’y sens pas prêt. Méli me manque, Kendra Kar me manque mais je ne peux m’y montrer avec cet état d’esprit, pas en tant que l’homme que je suis en train de devenir. Je dois m’affirmer, ne plus douter. En réalité, je dois grandir. Devenir un adulte, l’admettre me provoque un pincement au cœur. Fini de rire des choses graves, cette insouciance, cette paresse. Je dois devenir plus sérieux.

L’ancienne reine me tire de ma triste réflexion. Elle me remercie pour mes services rendus au royaume et au peuple de Treeof. Je hausse un sourcil tandis qu’elle me tend un cadeau. Un bâton, long aux fines gravures avec à son sommet une étrange gemme bleue. Je me relève, quittant ma posture de mollusque avachi sur son siège et observe l’arme d’un air circonspect pendant qu’elle m’en dit plus. Il s’agit d’un bâton ancien qui fut utilisé contre les harpies il y a très longtemps. Qu’elle l’a elle-même reçu des Omble et qu’elle souhaite désormais me le confier. Elle m’assure qu’il est assez solide pour se battre avec, elle a probablement remarqué mes entrainements au bord du lac. Elle m’assure également qu’il peut faire un puissant catalyseur pour ma magie. Une arme parfaite pour moi en quelque sorte. Mais ce qu’elle m’annonce encore me fait ouvrir grand les yeux. Ce bâton à un pouvoir encore plus particulier, il peut contraindre n’importe quelle créature volante à rester au sol tant que le flux magique entre l’arme et la créature est continue.
L’image du Dragon Rose passe devant mes yeux, de même que la discussion que j’ai eue avec elle à son propos résonne dans mes oreilles. Je ne peux pas m’empêcher de lui demander :

"Est-ce que vous pensez que je vais devoir m'en servir contre quelqu'un en particulier ?"

Est-ce qu’elle se doutait que Naral Shaam serait tôt ou tard un obstacle à la paix sur ce monde ou alors pensait-elle aux harpies d’Arothiir ? Elle hausse simplement les épaules avec un demi-sourire en répondant que ce sera peut-être contre elle. Je n’y crois pas, ce cadeau n’est pas anodin. J’en suis persuadé. En tout cas, il me touche sincèrement et je sais déjà, au fin fond de moi que non seulement je ne m’en servirais pas contre elle mais qu’en plus, sa magie sera dirigée vers un dragon que j’ai trop de mal à trouver honnête. Je ne cherche pas à plus l’ennuyer avec ça, je me sens désolé pour elle et décide de voir si quelques mots peuvent lui remonter le moral en voulant d’abord la rassurer quant à sa réponse.

"J'espère que non... Mais j'apprécie le cadeau. Merci. Je sais que ça vous coûte d'abandonner votre trône mais je pense encore que vous avez pris la bonne décision. Vos conditions étaient raisonnables. Je regrette qu'elles ne soient pas toutes acceptées."

Elle répond qu’elle ne regrette pas son trône mais qu’elle a peur pour son peuple. Elle semble contente de pouvoir agir pleinement au Conseil d’Or. En ce qui concerne les conditions elle comprend que toutes ne pouvaient être acceptés, elles ne devaient pas lui donner trop de pouvoir, c’est le principe d’une prise de pouvoir.

"Ca n'empêche pas que je suis désolé de ce qu'il s'est passé. On nous avait appelé pour vous aider à éviter une guerre civile et voilà comment ça se termine."
Elle répond que la guerre civile a été évitée même si ce n’était pas par les moyens qu’elle imaginait. Elle déplore qu’il y ait eu des victimes. Je baisse les yeux un instant et me retient de pleurer à nouveau. Elle dit qu’au moins le trouble est passé et que la vie va reprendre son cours. Je relève la tête, légèrement rassuré.

"Je l'espère. Vous repartez pour la Tour d'Or alors ?"

Elle hoche la tête en disant que c’est le mieux à faire. J’aimerais aussi retourner à la Tour d’Or. Premièrement je ne souhaite pas rester ici et je pense que les habitants de Treeof seront ravis d’être débarrassés des étrangers. Deuxièmement, je veux voir Simaya, je dois lui annoncer une bien triste nouvelle et rien que d’y penser gonfle mon cœur de peine.

"Vous permettez que je vous y accompagne ?"

Elle sourit, cela me suffit pour ne pas laisser le chagrin me submerger. Elle m’annonce que la voie des airs sera plus confortable pour elle mais que si je le désire elle peut m’emmener avec elle. Je lâche un court rire avant de répondre.

"Si c'est possible, volontiers. Je pensais que votre garde du corps viendrait avec vous."

Elle ignore si Astidenix va rester avec elle. Il a à faire à Andel’ys. Convaincre son fils de laisser Guigne prendre le pouvoir à sa place.

"Si le fils est comme le père ça va pas être triste."

Elle lève les yeux au ciel. Sa réaction m’amuse. D’après elle, Seok, le fils, est bien pire que son père.

"Espérons qu'il écoute son père... J'accepte de prendre la voie des airs. C'est pas moi qui vais en avoir peur."

Je souris tandis qu’elle accepte de m’emmener en déclarant que je n’ai pas l’air bien lourd. Échanger quelques mots avec elle m’a rassuré sur le rôle que j’ai eu ici. Elle ne semble pas m’en vouloir d’avoir causé tant de dégâts dans la cité ni dans la clairière. Je lui en suis reconnaissant. Elle devait sans aucun doute être très à l’écoute de son peuple, plus que ne le sera jamais Jess. Elle annonce au sujet d’Andel’ys qu’elle se tiendra prête à intervenir mais pense que Guigne saura les mater, évoquant même que c’est un peu sa spécialité.

"Ca et mettre mal à l'aise sa sœur. »

Je lui adresse encore un sourire avant de conclure.

"Très bien retrouvons nous au moment du départ alors !"

Elle me salue de la tête et je lui fais un signe de la main. Nous semblons tous les deux plus sereins. Je quitte le salon, l’esprit plus léger.


***


Verre après verre, je m’enivre comme jamais auparavant. N’en tirant aucun plaisir en plus. Que ce soit du goût de ce que j’ingurgite ou de cette sensation euphorique qui ne submerge pas ma mélancolie. Les Végétariens avaient organisé une fête pour fêter… je ne sais pas trop. J’avais même hésité à m’y montrer, pas vraiment d’humeur à partager des chopes avec qui que ce soit. Dromi, Gleipnir et Loeding avaient eu l’air content de me voir et burent même à ma santé, me remerciant d’être resté proche du peuple. J’avais du mal à m’en réjouir. En réalité cela sentait l’hypocrisie. J’avais levé mon verre, j’avais feint un sourire ému mais je m’étais vite esquivé pour rejoindre une table à l’écart. J’avais cherché la vérité et eux n’avaient eu de cesse de la cacher, allant même jusqu’à me menacer. Je m’étais tenu prêt à combattre pour eux, pour autant ça n’avait pas suffi à délier leurs langues. Simplement à boire en mon honneur. Je ne détestais pas ces personnes mais je ne m’en sentais pas proche comme j’avais pu l’être avec les Esserothéens. Eux, me manquaient. J’étais pressé de partir d’ici et j’avais de plus en plus de mal à le cacher. Je ne cherchais plus à découvrir ce qu’il se cachait derrière ce meurtre, ce suicide et ces réunions secrètes. Je considérais que c’était leur problème, qu’ils se débrouillent.

Ma boisson prend un goût amer, de même que mon humeur. Je n’ai vraiment pas la tête à fêter quoi que ce soit. Je sursaute quand Sirat pose une bouteille à ma table, y faisant vibrer les contenants. Je lève les yeux vers lui, le détaillant à nouveau. Malgré sa carrure imposante, son caractère changeant et l’ombre qui plane sur ses objectifs, je devais admettre que je l’appréciais. Au point de plus être impressionné par cette masse de muscle, ou alors c’est moi qui suis devenu plus courageux. Il me réprimande sur le fait de ne pas lui avoir envoyé de message comme nous l’avions convenu. J’hausse un sourcil, il était déjà présent dans le couloir à la fin de la réunion, je réponds simplement.

"J'en ai pas vraiment eu le temps..."

Il s’installe avant d’admettre l’évidence et de m’observer un instant. Le fait que lui s’installe à ma table ne me dérange pas, par contre qu’il me fixe de cette façon m’agace assez rapidement, je m’apprête à lui demander si il veut un portrait quand il ouvre à nouveau la bouche pour faire remarquer que j’ai l’air triste alors que nous avons tous les deux ce que nous avions souhaité. Une reddition de la reine sans effusion de sang. Chose intriguant, il me vouvoie. Ce soudain excès de politesse me fait oublier son regard perçant, ça m’amuse presque. Dans d’autres circonstances j’en aurais ris. Lui ne s’en prive pas, il explose de rire quand je le lui fais remarquer en m’emparant de sa bouteille pour remplir mon verre avant de lui exposer les raisons de mon humeur morne.

"Non, je suis content que ça se termine comme ça... Mais tout ça a un goût amer... "

Il tend son verre. Je le sers avec un sourire. Mince, mais sincère. Il m’explique que pour sa part il s’accroche à la certitude que nous avons bien fait mais que rien n’est parfait.

"L'important c'est que les gens soient saufs et en sécurité. Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?"

Il m’annonce qu’il va rentrer au pays si Zewen le veut et me demande ce qu’il en est pour moi. Une vague de nostalgie m’envahit quand je repense à Yuimen. Mais ma décision est prise, je sens que je dois rester.

"J'accompagne l'ancienne Reine à la Tour d'Or et je vais y rester un peu de temps. "

Il sourit, dévoilant ses crocs en plaisantant sur Sheeala, demandant si je suis dans ses petits papiers et si elle sait que je traîne avec lui. Il conseille ensuite de le cacher si j’ai le souhait de la butiner. J’hausse les épaules, feintant le désintérêt bien qu’amusé par son commentaire.

"Je préfère ta copine Sable. Je crois qu'il y a eu comme une attirance réciproque à Arothiir."

Il éclate de rire à nouveau. Sa bonne humeur se répercute sur la mienne. Je lui affiche un demi-sourire quand la tape qu’il me met dans l’épaule renverse la moitié de mon verre. Il s’exclame que je le surprendrais toujours avant de demander si son abruti de garde l’accompagne aussi.

"Non il accompagne Guigne à Andel'ys, convaincre son fils de ne pas faire de vague."

Toujours sur le ton de la rigolade il déclare qu’il a peut-être sa chance de se faire pardonner, prétextant qu’il sait comment s’y prendre. Il boit et je laisse passer un instant avant de lui demander s’il pense passer par Kendra Kar une fois sur Yuimen. J’espère pouvoir faire passer un message à Méli, la rassurer, lui dire que je vais bien et que je ne peux pas encore rentrer, pas tel que je suis maintenant. Mais il répond qu’il ne sait pas, qu’il pense plutôt se rendre à Omyre avant de me redemander où moi je compte aller. Je fronce un sourcil, je n’ai entendu d’Omyre que des choses mauvaises.

"On m'a dit qui a que des connards à Omyre. Moi je te l'ai dit. Je vais rester sur Aliaénon. J'ai le sentiment que je ne dois pas encore partir."

Il lève un sourcil étonné et rétorque qu’il n’y en a pas plus qu’ailleurs. Omyre ou Oranan, l’important c’est d’avoir une porte pour revenir. J’observe le fond de mon verre vide sans rien dire. Laissant encore planer un silence. Je finis par demander.

"Tu as pu revoir Triman avant de venir ici ?"

Il prend un instant pour réfléchir, vidant sa bouteille en remplissant nos verres. Il répond que oui il l’a vue. Qu’il tient en otage un avatar du Sans-Visage à Nagorin et qu’il complote quelque chose. Il vide son verre cul sec avant d’avoir un air sombre. Le regard perdu loin de la fête.

"Moi aussi j'ai rencontré quelqu'un d'intéressant pendant mon voyage..."

Je sens que je dois le partager avec lui, que malgré nos différentes façons de penser, nous partagions une certaine vision de ce qu’il se passe sur Aliaénon. Intrigué, il me demande de qui il s’agit. Je m’approche de lui et sur le ton de la confidence, m’assurant que personne n’écoute je lui glisse la réponse.

"J'ai rencontré le Sans-Visage."

Il fait une moue. Pas de déception mais plutôt de jalousie. Il m’arrache un nouveau mince sourire mais je reprends un air grave quand il répond que c’est une bonne chose, que nous lui sommes redevables. Il y a cinq ans il nous a aidés et qu’en remerciements nous avons fait basculer son pouvoir. Il admet que nous avons été trompés par Nagorin et Naral mais que nous devons l’aider à notre tour. Je tapote du bout des doigts sur la table. De tous les aventuriers qui étaient revenus et avec qui j’en avais discuté, il est le seul à partager mon point de vue. Alors enfin, j’ai le courage d’admettre complètement ce que je pense.

"Je... Je pense que tu as raison. Mais combien nous on dit de nous en méfier autant que nous devons nous méfier de Naral. Pourtant je suis d'accord, le Sans-Visage nous a aidé et a offert la magie au gens de ce monde. Les Titans l'ont repris en plus de territoires qui sont devenus interdit sous peine de mort. Impossible de communiquer avec eux là où le Sans-Visage s'est montré plusieurs fois. Mais je ne veux pas d'affrontement direct. Je veux pousser le conseil à négocier. Pour ça il faut éloigner le dragon rose. C'est lui qui coupe toute discussion."

Il acquiesce avant de rajouter que je n’ai pas tout vue. Il parle de faune déformé par la magie. De monstres qui n’existaient pas il y a cinq ans. Il admet être content de me compter de son côté. Etrangement j’en tire une certaine fierté. D’habitude il me qualifie de bohémien. Le souvenir très clair de notre rencontre me revient à l’esprit. Moi, suspendu comme un saucisson par un Ouessien à trois bras. Lui, ténébreux, à l’entrée du temple de Nagorin, menaçant ses habitants d’une destruction imminente. Je me souviens de la haine que j’ai eue envers lui en apprenant ce qu’il avait fait à Fan-Ming. Ce jour-là, si j’avais été certain de pouvoir être de taille, je l’aurais sans doute attaqué. Pourtant je n’en garde aucune rancune, aucune méfiance. En fait je suis ravi de le compter parmi les gens avec qui je m’entends bien et à croire ce que nous sommes en train d’échanger, un futur où nous devrons faire équipe pour une cause commune. Il m’annonce que pour réussir il faudra convaincre d’autres personnes. Immédiatement, son amie elfe qui m’a plaqué contre un mur me vient en tête.

"Ta copine n'est pas de ton avis ?"

Son visage s’assombrit et il répond en grognant qu’elle est têtue, qu’elle est venue ici pour lutter contre le Sans-Visage et que donc elle veut lutter contre.

"Elle n'était pas là il y a cinq ans ... Ce n'est pas forcément évident pour elle de remettre en doute la parole du Conseil, ou plutôt de Naral."

Il en est conscient lui aussi mais il aurait aimé la convaincre. Il dit aussi qu’il faudra faire attention à Endar qui lui est clairement pour Nagorin, qu’il veut devenir comme eux. J’hausse un sourcil, amusé.

"Comme eux ? Est-ce qu'on sait vraiment de quel côté ils sont ?"

Il précise qu’il veut devenir un des leurs, un initié, apprendre leur pouvoir. Il rajoute qu’il aurait dû le tuer quand il en avait l’occasion. Cette conclusion me fait sourire, il a probablement pensé la même chose de tous ceux qu’il a laissés en vie. Je vide mon verre et attrape une autre bouteille. Je dois me concentrer pour ne pas verser à côté. Il poursuit en me conseillant de faire grandir mon réseau d’influence, qu’on me sous-estime trop souvent et que c’est là ma force. Là encore, je sens une pointe de fierté dans ma poitrine. Visiblement, l’Humoran me tient en estime, me respecte même peut être. C’est un sentiment étrange que je n’ai connu que peu de fois. Néanmoins je lui rétorque.

"Je ne vais pas parcourir le monde seul pour prêcher la parole du Sans-Visage. Pas avec la faune que tu m'as décrit, ces foutus Chevaliers et en plus une magie instable."

Il explose encore de rire. Il parlait plutôt du conseil.

"Je peux probablement en parler avec certains d'entre eux... Oui..."

Mais avec qui ? A qui je pourrais faire suffisamment confiance pour être certain que mes mots ne seraient pas mal interprétés et transmis à l’oreille de Naral. Pire. De me faire bannir d’Aliaénon.

Encore en train de rire, il se redresse et me dit de faire attention à moi, accentuant ma méfiance envers le Conseil d’Or. Encore une fois, nous semblons sur la même longueur d’onde. Il me demande de prendre soin de moi et m’assure que nous nous reverrons bientôt. J’hoche la tête.

"A bientôt Sirat."

Je l’observe s’éloigner en sirotant ma boisson. J’aperçois alors un autre visage que je suis content de voir. La guerrière de Pohélis se déplace au milieu des Végétariens. Malgré son allure de combattante, elle dégage quelque chose de charmant. C’était une jolie fille que je n’avais pas pris le temps de contempler, trop pris dans le trouble qui pesait sur Treeof. Elle se tourne vers moi et croise mon regard. Je lui adresse un mince sourire et me redresse. Après quelques vacillations je m’approche d’elle.

"T'as l'air en forme. Je suis content de te voir. Je m'étais inquiété de ne pas te voir quand nous avons dégagé les blessés de sous les débris."

Elle répond qu’elle ignorait ce qui se passait, qu’elle a pris soin de Talia, attaquée par une petite furie dans le dos. J’hausse un sourcil surpris tandis qu’elle m’explique qu’elle croit qu’elle en est morte avant que le Dragon de Lumière ne la sorte de son trépas. Probablement la même magie qu’il y a eu dans la clairière face au monstre immense. En revanche, qui désigne-t-elle comme la petite furie ? Quand je lui demande elle met un temps avant de me donner le nom de Yurlungur. Je fronce les sourcils en entendant le nom de la gamine. Nastya la décrit comme une meurtrière d’à peine quinze ans. Que faire quand tant de violence habite une personne si jeune. Elle ajoute qu’Azra ne vaut guère mieux, qu’il a pris le contrôle de son corps pour tenter de tuer Yurlungur de sang-froid et qu’il a volé sur le corps mourant de Talia la dague qui a servi à tuer l’immense démone des bois. Elle soupire avant d’admettre que parfois elle hait ses semblables. Que finalement elle se dit que ce ne sont pas vraiment ses semblables puis elle me fait part de sa honte d’être appelés à l’aide et de faire pire que la situation ne le présageait. J’avale le reste de ma boisson alcoolisée avant de poser le verre sur la table la plus proche.

"La petite nous a abandonné dans la plaine d'Arothiir en emmenant Dorika qui aurait pu être utile... J'éviterais d'être en sa compagnie, surtout si elle peut tuer de sang-froid. "

J’utilise ensuite les mots de l’ancienne Reine, ceux même qui m’ont remonté le moral dans le manoir.

"L'important c'est que ça se soit terminé sans plus d'effusion de sang. La Trinité arrivera à faire quelque chose ici."

Elle secoue la tête avec dépit. Je la reconnais bien là. Elle me demande comment je peux penser que des étrangères puissent faire mieux que quelqu’un qui s’est occupé de royaume si longtemps. Elle décrit la Trinité comme des envahisseuses qui imposeront leurs points de vue par la force et qu’elles balaieront les cultures locales pour les supplanter par la leur. Il n’y a rien de bon en cela conclue-t-elle.

"Nous verrons ce qu'en pense le peuple du Royaume. Ce n'est pas à nous de juger. Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?"

Je n’ai pas envie de débattre de ça avec elle. Je suis trop ivre et surtout ça ne changerait rien.

Elle hésite avant de me répondre qu’elle était venue ici pour fuir Nosveris, pour vivre l’aventure, voir du pays. Mais les intrigues d’ici lui rappellent ceux qu’elle essaie de fuir. Elle ignore si elle doit retourner définitivement sur Yuimen pour parcourir les routes pour aider la veuve et l’orphelin ou revenir sur Aliaénon. Elle précise qu’elle a promis à Endar de l’aider à explorer les Iles de Rocsombe. Ce même Endar que Sirat m’a conseillé de me méfier. Je n’en dis rien et la laisse continuer. Elle cherche une réelle aventure où elle ne se ferait pas de tort. Où elle sait qui sont les ennemis, les alliés. Où le but est clair. Une aventure sans prise de tête.

"Je ne crois pas que l'aventure que tu recherches existe... Surtout ici, où celui qui nous a demandé de venir est flou dans ses intentions."

Comment s’aventurer dans Aliaénon sans s’attacher à ses peuples, ses coutumes, ses régions. Aucun but n’est précis puisque tout est lié à quelque chose d’inconnu. Elle rétorque qu’elle se moque de ce Naral Shaam. Elle n’est pas là pour lui. Elle n’a aucun doute qu’il y a des aventures à vivre ici mais que c’est à nous de les bâtir et d’en cerner les objectifs.

"Pas si simple..."

Pas plus que de discuter avec elle, elle avait vraiment un caractère pas facile. Je lui annonce mes intentions pour changer de sujet.

"Moi je vais retourner à la Tour d'Or avec la Reine pendant quelque temps. J'ai des nouvelles à annoncer à quelqu'un. Peut-être que nous nous reverrons."

L’inquiétude de voir Simaya me noue l’estomac, me met mal à l’aise. J’essaie de me concentrer sur le visage de la guerrière pour ne pas perdre pied. Elle m’annonce qu’elle va retourner sur Yuimen puis revenir, peut-être.

"Quoi que tu fasses, prends soin de toi."

Elle me demande d’en faire autant. Je suis soudainement pris d’un désir de l’embrasser. De lui dire au revoir convenablement, de lui montrer que malgré le peu que nous avons partagé, elle allait me manquer. Je lui souris et approche doucement une main de son visage pour remettre une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle a bref mouvement de recul mais se laisse faire, visiblement mal à l’aise. Je cesse mon geste quand je le remarque et commence à rire en posant la main sur son épaule.

"Désolé. Le surplus d'émotion j'imagine."

Elle regarde ma main de façon étrange avant de répondre que c’est sans doute ça oui.

"Ou de bière !"

Je ris encore, défait de ma triste humeur par cette tentative ridicule. Je reprends ensuite un air mélancolique en lui disant au revoir. Elle m’offre un sourire sincère avant de me souhaiter bon vent. Je souris à mon tour et quitte la fête pour rejoindre le manoir et me reposer.

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Jeu 21 Juin 2018 15:32 
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Nous approchons de la fin du séjour au royaume pâle. J’avais profité des quelques jours après la fête pour m’en remettre, premièrement. Je m’étais aussi débarrassé de quelques affaires qui m’encombraient. Le bâton de l’ouragan ne m’était plus utile grâce au cadeau de Sheeala et j’avais retrouvé des vieux brassards que j’avais gardés pour une raison inconnu. J’avais laissé ça dans ma chambre, posés sur le lit. J’ignore qui va les trouvés et ce qu’il va en faire. J’avais aussi ingurgité un autre fluide d’air. J’avais oublié la sensation de cette magie pur qui circule dans le corps jusqu’à sembler se répandre dans chaque fibre de mon être.

Je rejoins l’ancienne Reine devant le manoir et lui adresse un mince sourire. Nous échangeons quelques mots avant de décoller. Le vol dure une journée, en silence. Difficile de communiquer avec le vent qui siffle dans les oreilles. Nous survolons la forêt d’émeraude et apercevons assez rapidement la tour qui se dessine à l’horizon. Dire qu’à pieds j’aurais mis plusieurs jours. Nous passons ensuite au-dessus de la plaine dorée. D’en haut, tout parait encore plus magique et dans d’autres circonstances j’aurais été ébahi. Mais là, l’inquiétude grandit au fur et à mesure que l’immense silhouette s’approche. Mon estomac se noue, peut être le fait d’être suspendu dans les airs mais également parce que une fois à destination, je devrais trouver Simaya et lui annoncer que Fin’ est mort. Comment lui annoncer une telle nouvelle ? Comment lui apprendre la perte d’un homme qu’elle considérait comme un petit frère, voir un fils ? Comment allait-elle réagir ? Autant de question qui me rendait malade. Elle me dépose finalement au pied de la Tour d’Or et me conseille de rester assis quelques minutes pour me réhabituer au plancher des vaches. Je suis son conseil, parvenant de toute manière difficilement à tenir debout. Mes jambes sont molles, mes bras sont douloureux à force d’être tenue par les serres de la harpie. Je me dis que le voyage aurait pu être plus turbulent et qu’elle m’a ménagé. Je la remercie et la rassure, je peux me débrouiller maintenant.

Après de longues minutes à attendre que mes jambes soient prêtes et à trouver le courage d’aller voir le conseil je me relève et pénètre dans la tour. Je trouve assez rapidement Simaya et la revoir me cause un pique de mal être. Je ne me sens pas bien. Mon estomac se tord, mon cœur s’accélère, je sens la transpiration couler le long de mon dos. Elle accepte de parler avec moi en privé et m’invite à la rejoindre dans ses appartements avant d’attendre silencieusement que je m’exprime. Comment ? Je tortille mes doigts, je cherche mes mots. J’hésite. Est-ce que je suis obligé de lui dire maintenant ? Est-ce que je ne devrais pas respecter la dernière volonté de Finarfin, ne rien dire à Simaya ? Non. Non. L’idée même d’y penser me dégoute. Je ne pourrais plus me regarder en face. Je dois trouver le courage. Hésitant, bafouillant, je prends finalement la parole.

"Je... Je ne sais pas comment te le dire... J'ai revu Finarfin."

Elle lève un sourcil et ce qu’elle déclare fait monter en moi une vague de détresse. Elle pense que nous nous sommes rendus à Esseroth et imagine qu’Arthès prend soin de lui. Je secoue la tête. La voir ainsi, s’attendre à des bonnes nouvelles me fait craquer, je ne parviens plus à retenir mes larmes. Je me laisse pleurer, évacuant la tristesse que j’avais tant tenté de barricader en moi.

"Non... Non... Il était avec nous depuis le départ."

Elle fronce maintenant les sourcils. Elle ne semble pas comprendre où je veux en venir, pourquoi je me mets à chialer comme une enfant. Elle pense qu’il a parcouru le monde, elle regrette qu’elle ne lui ait pas donné de nouvelles mais m’assure qu’il a pris conscience de sa puissance, qu’il a grandie. Nouveau sanglots de ma part avant de secouer la tête. Je devais déballer mon sac.

"Finarfin a rejoint les Chevaliers d'Or. Thersien d'Esseroth était Finarfin."

Elle semble perdue. J’ai même l’impression qu’elle ne veut pas y croire. Elle prétexte qu’il n’a jamais manifesté son pouvoir et qu’il ne savait pas se battre. Je lève mes yeux rougis et larmoyants vers elle, sans rien dire. Enfin elle comprend que quelque chose ne va pas. Que je ne pleure pas par caprice. Elle me demande où il est. Sombre, froide.
J’essuie mes larmes d’un revers de la main. Renifle. M’efforce de trouver un calme suffisant pour parler sans sangloter.

"Nous traversions les plaines d'Arothiir. Thrag a inhalé du thiir et il est devenu fou. J'ai essayé de l'arrêter. J'ai essayé mais ma magie n'a pas fonctionné. Je n'ai pas pu l'empêcher..."

Je m’interromps et prends ma tête entre mes mains pour chasser le souvenir de la masse du nain qui s’écrase sur le chevalier. Le casque qui s’envole me dévoilant le visage tordu de douleur de mon ami. Elle, s’immobilise, fixe mes lèvres d’un regard noir. Elle semble déjà avoir compris ce que je veux lui dire. La mâchoire crispée, les poings serrés. Elle veut entendre le reste de l’histoire, elle veut m’entendre dire que Finarfin n’est plus. Je poursuis, trouvant la force de continuer sans avoir la voix qui tremble.

"Il l'a fait tomber de son cheval et il n'a pas eu le temps de se relever. J'ai essayé de l'empêcher, les autres aussi. Mais ils étaient trop loin. Et son marteau. "

Je renifle. Souffle un grand coup pour chasser la douleur qui m’enserre la poitrine avant de lâcher le morceau.

"Il est mort !"

Je fonds en larmes, ne parvenant pas à me retenir plus longtemps. Triste mais aussi soulagé d’un certain poids. Simaya se détourne, s’appuie d’une main vacillante sur une colonne et me demande d’une voix manquant de force de partir. Je me redresse, essuyant encore mes larmes avant de déclarer d’une voix empreinte de tristesse et de sincérité.

"Je suis désolé."

Elle ne se retourne pas. Elle reste silencieuse. Je m’approche d’elle pour poser une main sur son dos.

"Il voulait que je garde le secret mais je ne pouvais pas m'y résoudre. Je ne pouvais pas te faire ça."

Au moment où ma main la touche, je sens un flux de magie autour d’elle. Pas n’importe quelle magie. La mienne, celle de l’air. Je suis soufflé par une explosion. Propulsé à travers la pièce, contre un mur. Le mobilier décolle aussi, se fracassant aux quatre coins de la pièce. Etourdi, je lève les yeux vers une Simaya tremblante avant de sombrer dans l’inconscience.

Je me réveille, le corps douloureux. L’appartement est dévasté comme si une tornade y était passée. Je reconnais la ma magie. Je savais maintenant ce que ressentaient ceux qui en avaient tâtés.

" Simaya ? " Appelais-je d’une voix faible.

Je râle en m’appuyant sur mon poignet pour me redresser. Collant mon dos au mur puis poussant sur mes jambes pour me tenir debout.

" Simaya ?! "

Je l’appelle encore une fois mais je dois me rendre à l’évidence. Elle n’est plus là. Aucune trace d’elle. J’attrape la poignée de la porte. Tordu. Difficile à ouvrir. Elle n’est pas sortie par là. Elle a dû ouvrir un portail. Mais pour aller où ? L’inquiétude qu’elle fasse une bêtise germe dans mon esprit. La vengeance ? Est-ce qu’elle est partie retrouver Thrag ? J’ignore la douleur dans mes bras pour tirer avec force sur la porte pour réussir à l’ouvrir. L’effort manque de me faire m’évanouir à nouveau mais je tiens bon. Reprends mon souffle en me tenant au cadre de la porte. Surtout ne pas tomber. Je dois retrouver Simaya. J’interpelle tous ceux que je croise. Serviteurs, cuisiniers, chevaliers. Je vais vérifier les couloirs, la salle du conseil. Mais tous sont unanimes. Ils ne l’ont pas vu.
Je trouve un regain de force en craignant le pire. Je m’engage dans les escaliers, grimpant les marches deux par deux en ignorant mes jambes lourdes et mon dos douloureux. Si quelqu’un peut retrouver Simaya, c’est probablement lui. J’arrive au sommet de la tour, sonné et essoufflé par l’effort. Je me vautre d’ailleurs contre un mur et c’est à moitié affalé que j’interpelle le sorcier de feu.

"Ibn, vous devez m'aider !"

Il se tourne vers moi et me regarde curieusement. Je ne peux pas lui en vouloir, à débarquer comme ça dans sa salle, le visage égratigné et l’air inquiet, à moitié sur le sol. Il me demande quel trouble m’amène. Je m’aide du mur pour reprendre une position debout.

"Simaya. C'est Simaya. Où est-elle ?"

Troublé, il me répond qu’elle est sans doute dans ses appartements ou la salle du conseil. Il précise qu’il ne suit pas ses faits et gestes et souligne l’évidence qu’elle n’est pas ici. Je m’approche d’un pas rapide. J’ai presque envie de lui attraper le col et de le secouer mais mon esprit me rappelle qu’il s’agit d’un puissant sorcier et que je viens déjà de prendre un sort assez puissant dans la face. Inutile de pousser mon corps plus loin.

"Personne ne l'a vu ! Est-ce qu'elle avait une pierre de vision ? Est-ce que vous pouvez la retrouver ?"

Il répond calmement que comme chaque conseiller elle possède en effet une pierre. Il demande pourquoi elle aurait disparu, ce qu’il s’est passé.

"Je lui ai annoncé la mort d'un de ses proches. Elle a dévasté ses appartements, moi avec. Depuis personne ne l'a revu. Vous pouvez la retrouver oui ou non ?!"

Il commence à m’agacer. Sorcier de vision mais il ne voit pas que je suis en panique ? Que la situation est grave ? Il fronce les sourcils et me demande de me calmer. Il m’explique qu’il peut entrer en contact avec sa pierre mais rien ne dit qu’elle voudra répondre. Quant à la retrouver grâce à ses pouvoirs, il me rappelle qu’ils sont limités à cause des sorciers de Messaliah et qu’il ne peut pas repérer quelqu’un dans un monde si vaste.

"Vous venez de le dire, elle ne doit pas être si loin. Est-ce que vous voulez bien au moins essayer ?"


Je fronce les sourcils avant d’ajouter.

"J'ai un très mauvais pressentiment."

C’est vrai. Je sentais qu’il allait se passer quelque chose de grave. Je sens le besoin de la retrouver absolument. Il se saisit d’une pierre de vision et envoie un message à Simaya. Nous observons tous les deux sa pierre dans l’attente d’une réponse mais rien ne vient. Je ferme les poings alors qu’Ibn me conseille d’aller voir son ancien mentor, Thensoor Val’Croh. Il promet de voir ce qu’il peut faire de son côté. Je lève les bras, défait. Incline la tête pour le remercier et presse le pas pour reprendre les escaliers.

Je le retrouve dans la salle du conseil, installé à une table avec Sheeala. Toujours en piteux état, je m’approche et m’appuie sur mes genoux pour reprendre mon souffle avant de m’exprimer.

"Excusez-moi de vous déranger. J'ai besoin de votre aide."

C’est l’ancienne reine qui se préoccupe de mon état sous le regard du squelette.

"C'est Simaya. Je lui ai annoncé la mort de Finarfin, un proche à elle. Elle a dévasté ses appartements, m'a fait perdre connaissance et depuis personne ne l'a vu. J'ai peur qu'elle fasse une bêtise."

Le squelette semble subitement plus impliqué mais c’est encore Sheeala qui s’exprime et me demande à quoi je pense. Inquiet, je lève les bras. Je vais finir par m’envoler à force.

"Peut-être qu'elle va vouloir le venger ! Mais c'était un accident !"

Elle secoue la tête et déclare que si elle s’est mise en tête de venger Fin, elle ne voit pas ce que nous pourrions y faire. J’ouvre grand les yeux. Au final cette harpie pense comme les autres. Thensoor de sa voix d’outre-tombe me demande de lui dire ce qu’il s’est passé très précisément. Il insiste sur ce dernier point.

"Je pense qu'elle s'est servi de ma magie. Un souffle a tout dévasté dans la pièce et m'a projeté contre un mur. J'ai perdu connaissance et à mon réveil elle n'était plus là."

Il reste silencieux pendant un instant avant de demander ce que nous nous sommes dits juste avant ça.

"Elle... elle m'a demandé de partir..."

Je baisse la tête, presque honteux. Une pointe de peine semble se plonger dans mon cœur. Je crois commencer à comprendre ce qui m’agite ainsi.

"Je lui ai dit que Fin' m'avait demandé de garder le secret mais que je ne pouvais pas faire ça à Sim' qu'elle devait l'apprendre. Je lui ai touché le dos et..."

Je mime de mes mains une explosion tandis que les conseillers restent silencieux. Je m’affale sur un banc à côté d’eux pour supporter ce que le sorcier de la Lande Noire finit par commenter sombrement. Simaya a toujours eu un caractère fier. Elle ne souhaitait sans doute pas être vue en position de faiblesse. Mon insistance à déclencher un accès de colère. Il pense qu’elle est partie pleurer celui qu’elle considérait presque comme un fils, un frère. Il rajoute qu’il est partisan de lui laisser ce moment seul comme elle me l’a demandé. La honte et la peine me submerge. Il a raison.

"Vous la connaissez mieux que moi... vous avez peut-être raison..."

La réponse évidente à mon agitation me détend mais mon cœur est lourd. Je rajoute d’une voix défaite.

"Je vais la laisser tranquille."

Il répond que c’est plus sage pour le moment et que si elle ne réapparaît pas bientôt, ils s’en inquiéteront. Il me remercie ensuite d’avoir fait part de cette information. J’hoche mollement la tête, n’écoutant qu’à moitié.

"Pardon de vous avoir dérangé."

Je quitte la salle en trainant les pieds, accablé. Si je voulais tant retrouver Simaya ce n’était pas parce que je craignais le pire. C’est parce que là où elle voulait pleurer seule la mort de Fin’, moi, j’avais besoin de la partager. Elle était la seule avec qui je pouvais pleurer la mort d’un homme si proche. Mon égoïsme me presse la poitrine jusqu’à presque m’étouffer. Je rentre à nouveau dans les appartements de Simaya. Avisant la pièce dévastée à cause de ma volonté de pleurer avec quelqu’un qui pouvait comprendre ma peine. Je m’avance au milieu du mobilier détruit en trainant les pieds, devenus trop lourd à soulever. Je ressentais maintenant le poids de mon corps. De la douleur et de l’effort. Je laisse mon dos cogner contre un mur avant de me laisser glisser jusqu’au sol froid. Je relève les genoux contre mon torse et les enserre de mes bras. Je n’avais plus assez de larmes pour pleurer. Je me retrouvais seul dans une pièce brisée, à l’image de mon esprit, de l’image de moi-même. Je fixe le carrelage de marbre et une autre évidence s’empare de moi.

J’aurais préféré n’importe quelle bataille à cette solitude.


((7000 mots.
Je me débarrasse de:
- Bâton de l’ouragan (Mag +5, ce bâton accentue de 5% le souffle du vent) [E=4]
- Brassard (end +2) [E=2]
Et je consomme 1 dose de fluide 1/4 d'air.
Merci pour la conclusion de l'épisode et ce beau baton !))

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Lun 25 Juin 2018 13:00 
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Le soleil n'avait pas encore percé les nuages de la nuit. Il éclairait derrière ce rideau bleu et la ville s'enveloppait dans un écrin d'encre aquarelle. Il jeta un regard sur l'horizon, encore embué par la fatigue de sa nuit. Sirat avait dormi d'une traite, ce genre de sommeil lourd qui donne l'impression de ne pas avoir existé. La toile de Treeof se dévoilait, dans ses contrastes glacial. Les cendres des remparts se dressaient en pique noircie et éparses formant une enceinte édentée. La ville était encore éclairée de quelques torches qui avaient survécu au froid du crépuscule.

On était venu le chercher, un soldat de l'armée D’Arothiir, juvénile, engoncer dans son armure noire. Fin, il était tiré à quatre épingles et dresser devant le zélote, il lui avait livrer un message sans emphase. Sirat loin de ses considérations protocolaires, avait balayé d'un geste de la main l'émissaire.
Il s'était levé, grassement étiré et jaugeait maintenant l'avenir qui se dessinait dans cette forteresse morne trônant sur sa flaque cobalt.

Il était convié à accompagner la trinité, il attrapa une grappe de raisin et une ration de viande séché dans un sac de l'intendance. Il avait remarqué le bivouac crée à cet effet dans la soirée et s'y était déjà restauré. Il attrapa une gourde d'eau et se désaltéra. Il en garda un peu pour son visage.

L'eau fraîche l'électrisa et vivifié par l'air sur son visage humide il apparut aux harpies. Jess, Sable et Guigne l'attendaient pour prendre la route de Treoof. À leur côté Une archère masquée à la couleur de la trinité, leur lieutenant, elle observa Sirat arrivé sans rien dire. Plus étonnant pour le zélote la surprise de la présence de la petite Yurlungur. La petite silencieuse se tenait au côté des harpies. Elle n'avait plus l'air de cette gamine sortie du fluide de la tour d'or. Une tristesse émanait de son visage, une maturité pesante de celle qui a fait des choix et qui les assumait, mais ne se détachait pas des conséquences. Elle avait grandi, de ses treize années, elle en paraissait maintenant trois de plus.
Sirat resta silencieux, il ne voulait pas passer pour un moralisateur ou un professeur de philosophie de comptoir. La petite avait sûrement. autre chose à faire que d'écouter ce genre de discours. Et visiblement, ce n'était pas le moment, le groupe pris la direction de la ville.
Ils traversèrent les ruelles boueuses et froides de Treeof, ce cloaque empêtré dans sa mélasse, pour prendre une barque qui les amena au château. La cité raisonnait à l'atmosphère lourde et à la sentence qui pesait sur elle.

Sirat regardait sa pierre et attendait le message de Xel, mais celui-ci ne venait pas. Il était maintenant trop tard. C'est tendu qu'il s'engouffra dans les coursives du palais. Il leur fut interdit de suivre les tractations, les harpies feraient cela en huit clos. Les deux camps se retrouvaient à se regarder en chiens de faïence, et la tension que ressentait Sirat se décupla et se partagea à tous les protagonistes.

Astidenix fustigeait l'humoran d'un regard noir et acerbe. Si celui-ci bougeait, il l'aurait étripé, Sirat lui rendit deux ou trois fois, mais finit par s'en lasser. Sibelle l'ignorait délibérément, son regard glacial ne se posait pas une seul fois sur l'humoran. Les yeux rivés sur le sol dans l'espérance d'un verdict plus qu'un autre. Chacun avait ses doléances, ses reproches et une chape énorme écrasait la pièce, au point que l'air devenait irrespirable, étouffant même le son.

Finalement, le couperet tomba, Sheeala d’Argentar avait abdiqué, le pouvoir revenait à la Trinité. Les Carnivores n'étaient plus des prisonniers, ils pouvaient retrouver leur maison sans risque de représailles. Seul Börte-a-Tchino, serait condamné à la prison à perpétuité, dans les geôles du palais pour trahison et sécession avec le pouvoir en place. Andel’Ys serait dirigée par Guigne, Sable resterait à Arothiir.

Jess occuperait Treeof, au sein du palais royal. Un triangle, à l'unique statut, mais surtout et Sirat soupira de soulagement une place-forte pour le sans-visage. Sheela représenterait le royaume au conseil d'or, Sirat s pinça les lèvres, l'ancienne reine serait elle capable d'agir dans l'intérêt de la trinité et du sans-visage ou fomenterait elle un coup d'états avec le conseil. Mais d'un autre côté, écraser son adversaire était la meilleure façon de le forcer à la révolte, là Sheela devenait actrice de la réussite de ce royaume, elle était garante d'une parole.

Finalement, Sirat trouva que Jess avait fort bien mené la chose. Sibelle qui n'avait pas quitter le regard du sol, avait fermé les poings à mesure que l'annonce était faite. Elle quitta la salle, dans un coup de vent et de colère. Sirat soupira, il était désolé pour son amie, mais était heureux de ce qui se passait.

C'est Yurlungur qui s'approcha de l'humoran. Elle l'observa de ses yeux noirs et se posa à coter de lui. Elle lui trouvait cela étonnant qu'il soit avec les harpies, venant d'un sauveur elle l'aurait plutôt vue dans un autre registre, fit elle avec un léger sourire. Il lui répondit avec un franc et large sourire.

Je ne m'attendais pas non plus à vous voir, ici, dans ce camp et en vie. Nous sommes apparemment des gens plein de surprise.

Il prit un instant puis reprit, pour réellement répondre à la véritable question.

"Je soutiens l'unique, la trinité aussi, nous avons donc un intérêt commun, et vous, je vous avais laissé avec les carnivores et Celemar, comment avez vous rejoins la Trinité"

elle hocha la tête, elle fit le lien entre l'unique et l'humoran, elle en déduisit que s'était chez lui une idéologie religieuse. Elle avoua, non sans un brin de facétie au bord des lèvres, que son alliance datait de bien avant, mais que maintenant elle pouvait se libérer de ce secret. Elle termina par lui demander ce qu'il comptait faire. Sirat voulut rectifier cependant une chose.

Zewen est mon dieu, l'unique est un objectif, mon destin est de l'aider.

Il répondit à sa malice par le même visage en joie.

Vous êtes surprenante et pourquoi cette association à la trinité ?

quant a savoir ce qu'il allait faire, il resta évasif, il ne semblait pas vraiment savoir ce qu'il allait décider et ce que l'avenir lui réservait.

Je vais suivre ma voie, mais je ne sais pas ou elle va me conduire, ici ou sur Yuimen. Avec cette victoire, l'unique bénéficie d'un point d'ancrage plus fort pour lutter contre Naral. et vous, qu'aller vous faire?

Elle haussa les épaules, jeune ingénue, à l'époque cette alliance lui semblait le marché à faire pour sa survie et plus. Un voile de tristesse para son visage, juste avant si guillerets quand elle évoqua les choix et les conséquences de ceux-ci. elle balaya cependant cet instant d'incertitude, pour finir par ce qu'elle pouvait faire, aider Guigne ou retourner à Arothiir, comme lui de multiples chemins se dressait devant elle.

Il ne pouvait rajouter quoique ce soit, il comprenait que trop bien l'importance de certaines décisions. Il pensa à Sibelle l'espace d'un instant.

"S'était écrit ainsi." Il souriait " si vous aller à Arothiir, il se peu que j'y aille aussi, si ma compagnie ne vous dérange pas nous pourrions faire le chemin ensemble."

Elle opina du chef, mais en attendant elle devait encore s'entretenir avec d'autres personnes. Il la laissa disparaître dans la pièce, le laissant seule a ses réflexions. Peu de temps après, on leur donnait une nouvelle information, ils devaient quitter le royaume pale, afin qu'il se reconstruise.
Il fut convoqué très vite par les nouvelles dirigeantes, on l'invitait pour quelques jours. Dans la salle du Trône, ou se trouvait Jess on lui offrit un plastron comme convenue dans leur marché. Ténébreuses, recouvert d'écailles, obsidienne, la nuit semblait ce reflété en lui, sur son torse, une harpie cendrée et sur le col, des renforts de fourrures opales. Il était magnifique, alliant légèreté et robustesse. Guigne lui adressa deux gants en métal noire, anthracite, luisant, il recouvrait facilement son avant-bras. Elle lui assura un sourire sadique qu'il saurait leur trouver une utilisation. Il la remercia. S'approchant de lui, elle lui susurra qu'elle avait un autre présent, elle glissa dans sa main une bague. Anneau en forme de main sertie d'une pierre doré, de l'essence de thiir. Elle pourra s'il en renifle, décupler ses forces. Mais elle le mit en garde, s'il en abusait, il pouvait devenir fou, jusqu'à détruire la bague pour récupérer la drogue. Il ne savait pas trop quoi dire de cet artéfact maudit, mais il n'eut pas le temps de répondre Guigne et Sable quittèrent la salle pour aller se préparer.
Restant seul avec Jess Il baissa la tête en signe de déférence.

"Merci pour ses présents, je suis content du dénouement, même si notre quête n'est pas finie"


Il prit un instant.

"Il y avait une chose que l'on avait plus ou moins convenue."
"Je veux rencontrer le sans visage."


Jess placide répondit sans affect qu'elle n'avait pu dire cela, car elle ne maîtrisait pas le sans visage et ne pouvait décider d'une rencontre.
Sirat fronça les sourcils

" je comprends, ce n'était pas entendu, mais vous saviez ma volonté de le revoir, comment puis je m'y prendre" Il s'interrogea "jadis, je mettais servit des sifflets, aujourd'hui je n'ai rien"
Jess le mit alors devant le fait, il n'avait qu'à l'appeler. Une peur de l'échec étrangla l'humoran.
Sirat resta interdit, gêné, puis après réflexion se redressa

"non, s'il avait voulu, s'entretenir avec moi, il l'aurait déjà fait. Je vais quitter Aliaenon, mais je pense que je reviendrais, j'espère que notre alliance perdurera."

L'alliance durerait tant qu'il restait fidèle.
Il acquiesça

"je vais aller profiter de la fête, a bientôt"

Paré de ses nouveaux atours, il descendit les marches qu'il avait plusieurs fois arpentées ces derniers jours. Des bruits venaient des alentours, festivité et joie enivrait l'endroit si triste auparavant. Il attrapa une bouteille et un verre et descendit aux cellules. Là, se trouvait le renégat, l'homme loup, prostré au fond de son cachot. Il approcha doucement débouchona la bouteille avec les dents pour remplir le verre de vin avant de le tendre au prisonnier.

"je suis venu vous offrir à boire, même si je sais que vous n'êtes pas forcément à la fête ce soir"

Dans la pénombre, a peine visible, un grognement se fit entendre et le chef des carnivores ne daigna pas prendre le verre déposé.
sirat haussa les épaules et déposa le verre, avant de boire une gorgée au goulot.

"Je suis désolé que cela se termine comme ça pour vous, "

Une voix caverneuse, bien reconnaissable, répondit qu'il ne pouvait rêver de mieux, le gîte et le couvert dans la ville où il souhaitait vivre.
Il reprit une gorgée.

"Effectivement, que demande le peuple"

Il continua à boire.

"Avec le temps et une conduite exemplaire, on pourra sûrement vous libérer, il y aura des conditions. Aujourd'hui, il est trop tôt, je suppose. J'espère que votre peuple va pouvoir vivre en paix."

Le seigneur loup grogna, toujours dans l'ombre des murs de son cachot. Il évoqua l'absence d'avenir, il se prédisait une vie d'incarcération et de tourment dans sa taule. Il conspua la trinité les comparant à une plaie pour son peuple.

"Le croyez vous, une plaie... vous alliez saigner les végétariens, vous battre et déchirer votre peuple, personnes ne trouvait de solution à votre problème. Aujourd'hui pas une goutte de sang, un royaume pâle unie et fort. Bien sûr, je ne sais pas comment cela finira seigneur loup et peut être allé vous croupir ici encore très longtemps, mais le temps du pardon peut s'amorcer et le royaume pâle peut maintenant se confronter à ses ennemis extérieurs."

Il haussa le ton, le royaume pâle n'avait jamais eu aucun ennemi avant leur arrivée il y a cinq ans, d'ailleurs Aliaenon était en paix en ce temps là. Leur guerre, leur haine, celle des yumeniens, ces étranges, avaient gangréné ce monde. Lui, ne voulait pas de mal aux végétariens, il désirait juste être accepté, mais maintenant par la faute de l'humoran des étrangères dirigeaient leur pays et leur cité.
Il esquissa un sourire

"vous avez raison, notre arrivée a bouleverser votre monde, vous prêcher un convertit. Ce n'est pas réellement de mon fait, elles avaient déjà tout planifier, comme vous, j'ai été surpris par leur machiavélisme. Elles ont su tirer partie des failles et nous ne saurons jamais si votre action allait marcher. Le destin de votre monde semble lié au notre, je suis désolé que notre idéologie de mort se répande sur vos terres, mais tout cela s’arrêtera quand le dragon aura rendu gorge."

Surprit, il demanda de quel dragon pouvait bien parler le zélote. Ce pouvait il qu'il n'y a que lui qui voie le mal en Naral. Il ne répondit pas à la question, il posa la bouteille, près du verre pour que le loup puisse l'attraper et termina.

Vous n'êtes pas fini, Borte, j'espère combattre un jour a vos côtés. Je dois partir aujourd'hui, mais quand je reviendrai, je plaiderai en votre faveur, pour votre libération. En attendant, buvez cela aide à faire passer le temps.

Il s'en alla, laissant le renégat à ses réflexions, il retourna vers les lumières des festivités.
Les festivités étaient agréables, mais il les regardait en retrait pensif. Non loin de lui, sur une table, le Bohémien, avait le regard en berne. Il plongeait dans son verre, sans boire, sans rien dire. L'humoran s'approcha de la table.

"tu ne m'as pas envoyé de message"

le ton n'était pas un reproche, juste un fait. Le Bohémien répondit qu'il n'en avait pas eu l'occasion.
Prenant place à la table, Sirat continua.

" Je suppose que c'était compliqué en effet."

Il examina l'humain, la mine taciturne, le bonnet plaqué sur ses oreilles.

"vous semblez triste, nous avons ce que nous voulions , pas de sang, la reine s'est rendue sans condition ou presque"

Intriguer, il fit une moue dubitative et fit remarquer à l-humoran qu'il l'avait vouvoyé, il continua sur le fait qu'il était content que cela ce passe ainsi, mais la victoire avait un goût étrange et déplaisant.
Il fut surpris en effet, il l'avait vouvoyé. Il explosa de rire.

"pas fais gaffe, a force de vouvoyer les autres"

Il tendit son verre pour qu'il le serve.

"rien n'est parfait, mais nous avons bien fait, je me raccroche à cela"

Il acquiesça avant de se reservir, les vies sauvés le satisfaisait, il s'interrogea sur ce qu'allait faire l'humoran

"Rentrer au pays et revenir si zewen le veut, et toi?"

le jeune mage allait accompagner Sheela à la tour d'or, ce qui fit sourire le guerrier

" tu es dans les petits papiers elle sait que tu traînes avec moi? Si tu veux la butiner ne vaudrait mieux pas qu'elle sache"
Il avoua être plus attiré par Sable et évoqua une réciprocité des sentiments.
il éclata de rire "
ah oui ?! Tu me surprendras toujours ! " il lui tapa dans l'épaule "et son abruti de garde, il l'accompagne aussi?"

Le verre de Xel se renversa à moitié et c'est avec une grimace qu'il répondit à la bourrade, Astindenix irait avec Guigne pour convaincre son fils de coopérer. Le zélote ne quittait pas se visage festif, de parade qu'il remettait chaque fois qu'il buvait.

"Ah j'ai peut-être ma chance alors, je sais me faire pardonner

." il ingurgita un nouveau verre "

bah je vais me faire tout petit et savourer cette étape"

Xel voulait savoir ou il allait aller, la réponse était vague, il évoqua Omyre ce qui fit grincer des dents le jeune Kendran. Mais pour le zélote l'important était de rester proche d'un portail afin d'accéder à Alaénon. Il lui demanda s'il avait vu Triman. à la question il se stoppa et s'employa a bien réfléchir au cas Triman, il termina la bouteille en servant les deux dernier verres.

"Oui je l'ai vue, il tient en otage un avatar du sans -visage a Nagorin et complote quelque chose, mais je ne sais pas quoi... "

il termina sa coupe aussi sec, apprécia le nectar sans rien dire. Il savait que Triman serait tôt ou tard un ennemi à défaire. C'est là que le jeune mage s'approcha de lui, pour lui murmurer qu'il avait rencontré le sans-visage. Sirat fit une moue, surement mué par une jalousie, il n'avait put le rencontrer une nouvelle fois, ses tentatives restaient vaine, intérieurement cela le frustrait.

"c'est une bonne chose, je vais t'avouer nous lui sommes redevable, il y a cinq ans il nous a aider avec ses sifflets et en remerciement nous avons fait basculer son pouvoir. Certes, nous avons été trompés par Nagorin et Naral, mais toi et moi, nous devons l'aider"

Il était d'accord, cependant, il ne voulait pas faire cela par voie militaire, mais plus par les actes diplomatiques. Il fallait éloigner le Dragon mauve. Là ou il cela faisable par la parole Sirat lui imaginait un combat comme inéluctable, mais il se garda de le dire à son ami.
Sirat acquiesça

"Et, tu n'as pas vu la faune déformée par la magie, on a affronté des monstres qui n'existait pas il y a cinq ans. Je suis content de te compter de mon côté, mais pour réussir il faudra convaincre d'autres alliés"

Xel demanda l'avis de Sibelle et Sirat se ferma et grogna. Il jaugea le fond de son verre.

"non, elle est têtue, on la fait venir pour lutter contre le sans-visage donc elle veut lutter contre"

Le jeune homme tenta de lui expliquer que la réaction de la rouquine était normale, convenant qu'elle n'était pas là il y a cinq ans et qu'elle n'avait pas vue ce qu'ils avaient vécu.

il haussa les épaules

"je sais, mais j'aurais aimé la convaincre et ne pas avoir à l'affronter, on devra aussi faire attention a Endar, lui est clairement pour Nagorin, il veut devenir comme eux."

Il releva un sourcil étonné.

"il veut devenir un des leurs, il veut être initié comme eux, apprendre de leur pouvoir... j'aurais du le tuer quand j'en avais l'occasion."

il continuait de sourire et attrapa sa bouteille qui était restée sur le coin opposé de la table à l'humoran. Elle était encore remplie. Il resservit les deux verres d'un nectar rouge grena. Sirat le remercia, il but presque aussi tôt le précieux liquide.

"si tu restes ici, tache de faire grandir ton réseau d'influence. On te sous-estime trop souvent, c'est là ta force"

Le jeune mage refusa, il s'était mépris, il pensait que le zélote voulait qu'il fasse du porte-à-porte prosélytique pour l'unique, à travers le monde. Sirat explosa de rire, il rectifia ses dires, il parlait de son rôle au conseil. Xel aprouva, cela lui semblait faisable. Le sourire aux lèvres, il se redressa et quitta le yumenien, se promettant de se revoir bientôt.

Il alla se coucher, dans son lit, il tourna avant de trouver un sommeil qui s'échappait. La présence d'une femme l'aurait aidé et en même temps cette absence l'avait contraint à garder les yeux ouverts une partie de la nuit. Il se contenta de rêve, humide, où lascivement se glissait le corps d'une semi-elfe rousse, il l'acceptait confiant, se noyant dans son regard braisé, mourant sous ses coups de reins. Il se réveilla, tôt dans la nuit, se rendant compte que tout cela n'était que chimère de son esprit et de ses désirs. Il se rendormit une heure ou deux, mais très vite quitta sa couche.

Le lendemain, il était prêt aux aurores pour partir vers la tour. De la nourriture prévue en conséquence remplissait ses sacs, là ou il était venu accompagner, il partait finalement seul et l'air morne. Deux guides de la cité des harpies l'accompagnaient, afin qu'il trouve son chemin, la cité de Treeof retrouvait une certaine quiétude. Un printemps étrange avait balayé les soucis, bien loin d'avoir disparu, pour un temps plus personnes ne voulait en entendre parler. Le sol commençait a sécher et les ruelles a ressemblé à des rues. Un soleil chaleureux se levait sur les toits en chaume, Sirat inspira l'air, avant de pousser son cheval sur le chemin de la tour du conseil.

Il avait mis quelque jour à rejoindre la tour d'or, mais elle était là, épingle tressé, mordoré transperçant le ciel. Il voulait voir Faseilh, elle était de loin, celle a qui il faisait le plus confiance dans cette tour. Il la trouva sur la terrasse de la tour, la nuit était tombé et posait sur sa peau a demi-nue un voile pâle, qui luisait sur ses affaires de glace. ses cheveux blonds était lâché et flottaient légèrement à la brise nocturne. Il paraissait presque blanc. Elle tourna son regard juvénile sur l'humoran qui s'approchait.
Il fit une révérence.

"Désolé de vous déranger, j'allais repartir sur yuimen et je voulais vous voir avant."

il hésita

Mais si cela vous ennuie, je peux m'en aller.

Il ne la dérangeait pas, elle avait entendu les rumeurs de son rôle dans le retour de la reine Sheela au conseil, elle trouvait que cela était une bonne chose. Son sourire serein se déposa sur le visage de Sirat qui opina de la tête et se redressa. La lune irradiait le ciel, jalouse du soleil, elle embellissait la nuit et éclairait la plaine entière recouverte d'or.

" La lune est belle, ici. Elle parait parfaite"

il resta un instant a regarder l'astre "Aliaenon a bien changé depuis l'éveil" il y avait un brin de nostalgie dans sa voix.
Regret qui faisait écho dans la voix de la plantureuse blonde, elle ne savait pas si c'était en bien ou en mal. Elle regrettait la destruction de sa tour de glace par un titan, aujourd'hui elle ne servait plus qu'a représenter son peuple au conseil. Sa voix se teintait de regrets et un voile d'amertume passa sur son visage.
il acquiesça elle répondait indirectement a une question qu'il se posait déjà et à l'annonce de là
Chute de sa tour, il comprit sa peine. Il était profondément attristé par cette nouvelle et c'est avec compassion qu'il posa un regard sur elle.

"votre rôle n'est pas défait, je me battrais pour qu'il redevienne ce qu'il a été."

elle secoua la tête, la seule raison de cette tour était de maintenir un titan en sommeil, depuis l'éveil elle n'avait plus lieur d'être. Simplement et avec pragmatisme, il répondit qu'il suffisait de les rendormir. il déclencha chez elle un rictus forcé. Leur force dépassait l'entendement, personne ne pouvait se mesurer à eux, il pensa qu'une personne, unique le pouvait. Elle cita Simaya qui s'était presque perdu en affrontant leur représentant.
Il lui sourit détendu "rien n'est facile dans la vie et fort heureusement, cela la rend plus délicieuse" il prit un instant pour réfléchir a ce qu'elle venait de dire

"ils ont un représentant, vous entendez par la, un guide, une sorte de chef?"

Elle balança la tête, elle parlait du plus puissant, celui qu'ils avaient affronté à dos de dragon. Il n'était devenu représentant que parce qu'il était le seul avec qui ils avaient eut un contact.
Il resta pensif, l'air fermé, ne prononçant rien.

"Ne perdez pas espoir, nous trouverons une solution et si ce n'est pas le cas, je mourrai en essayant. Je suis votre serviteur"

il s'abaissa et lui fit un baise main.

"je dois m'en aller, mais je ne saurais rester trop loin de ce monde et de vous, a bientôt"

Elle sembla charmer, par le geste et cette déclaration, sa figure s'était éclairé. Elle l'enjoignait à revenir au plus vite, elle n'aspirait qu'a voir ce monde en paix. Il entérina son acte solennel par un signe de tête. Il disparut dans les coursives de la tour et se dirigea vers le fluide qui l'avait vu naître à tant de reprises sur ce monde. La sphère bleue en mouvement flottait et l'attendait, il soupira, mais ne regarda pas en arrière et pénétra le portail.



Sortit du fluide, le capitaine de la milice l'attendait. Le regard perçant, l'air austère, il dévisagea l'humoran tout juste sortit habillé de son armure aux couleurs de la trinité. Ses habits à lui, resplendissaient de l'art Ynorien, rien ne dépassait, l'homme devait faire attention à son image. c'est ce qui permit au zélote de comprendre qu'il s'adressait a un gradé. Cela et le fait qu'il l'avait vue plusieurs jours en arrière quand il avait passé ce même fluide. Combien de temps s'était il réellement écoulé ici, sur son monde.
Le capitaine prit la parole, sur un ton condescendant, il continua à toisé le zélote. Visiblement, il hésitait entre l'attaquer et le faire prisonnier ou le laisser. L'enfermé n'était pas recevable, il n'y avait pas suffisamment d'éléments à charge contre Sirat à Oranan, mais qu'il émette le moindre son, la moindre erreur et il serait là.
Sirat était un peu étonné de l'accueil abrupt, mais acquiesça, il ne voulait pas faire de vague. Il aurait sûrement à repasser le fluide et les menaces était surtout des mises en garde destiné à la sécurité de la ville, qui semblait être l'unique préoccupation du capitaine, ce qu'il comprenait et respectait.
Il allait s'en aller quand le capitaine l'interrompit. Il avait un présent, il avait hésité longuement, mais comme celui-ci venait de l'oracle, il ne pouvait pas, par respect, rendre ce service. Deux soldats arrivèrent avec un objet long entouré dans un drap jauni et usé. Il semblait lourd pour eux. Sirat remercia le capitaine d'un signe de la tête mas celui-ci ne bougea pas, il se contenta de répondre qu'il faisait cela plus pour l'oracle que pour lui.
Il n'irait pas diner ensemble, pensa l'humoran.
Il attrapa le cadeau de ce mystérieux donateur. Il était lourd, mais il arriva aisément à en faire sien, le drap tomba sur le sol poussiéreux et découvrit un formidable marteau. Large et puissant, il était fait d'un long manche en bois, strié de nervure et cendrée s'emboîtait dans une masse énorme et lourde en pierre étrange. Un crane sertissait cette embouchure entre la masse et le manche.

Il est magnifique.

Il en avait le souffle coupé, le capitaine haussa un sourcil et lui demanda de quitter les lieux.

Où pourrais-je trouver cet oracle ?

Il lui indiqua la sortie de la ville, un chemin de pierre, a cinq cent mètres de là, après la passerelle de bois, il y avait un vieux bâtiment. c'est là qu'il habitait. Sirat s'en alla, les yeux encore rivés sur cette arme, il rangea son ancien marteau qui lui avait tant rendu de service et s'enfonça dans la cité.


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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Ven 6 Juil 2018 10:52 
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...

Les lueurs de l'aube réveillèrent avec douceur la jeune fille. Elle s'était endormie presque par terre, séparée de l'herbe par une couverture lancée à la và-vite dans laquelle elle s'était enroulée. Autour, le camp s'agitait avec lenteur et confusion. Sa tête lui faisait mal. Elle se sentait groggy, l'air hagard et la mine fermée, comme au lendemain d'une bonne beuverie à la taverne de Dahràm.

Elle rangea ses affaires sans y réfléchir, adressant à tous les êtres qui remuaient autour d'elle des regards apathiques et réprobateurs, comme s'ils la gênaient. Rejoignant au centre du camp la Trinité et Elisha'a, qu'elle salua d'un grommellement mental et d'une insipide révérence, elle constata la présence de deux autres yuiméniens : Daemon, enchaîné à l'abri d'une tente, et Sirat, l'humoran. Surprise ? Elle s'en fichait un peu, sur le coup, l'esprit encore embrumé : il fut convenu que la Trinité se rendrait au Palais ce matin même, accompagnée d'Elisha'a et des deux yuiméniens qui lui avaient accordé leur allégeance – la belle et la bête, pour ainsi dire. Quoique Yurlungur, par la force des choses, avaient plus une stature athlétique que séductrice, tandis que Sirat était bien plus un calculateur rusé qu'une bête impulsive... parfois.

Sur le chemin qui coupait l'étendue herbeuse recouverte d'une fine couche de rosée, la mémoire lui revenait doucement. Les murailles éventrées de Treeof n'y étaient pas pour rien : on voyait encore les séquelles de la dévastatrices magie, la tour en ruines carbonisées, les failles telluriques qui avaient laissé jaillir les geysers, puis, une fois la ville pénétrée, les bâtisses à moitié ravagées par le feu, avant que l'incendie ne soit contenu. Ils embarquèrent pour rejoindre le château et, là-bas, on sépara les maîtresses de leurs chiens de garde. Sheeala et la Trinité négocieraient en privé. C'était mieux ainsi : la Trinité avait la capacité d'imposer la présence des Trois lors des pourparlers, ce qui conférait un avantage sensible si elles souhaitaient imposer une mesure face à la Reine, seule.

Ils rejoignirent une antichambre où étaient déjà présents ceux qui avaient soutenu la Reine légitime. C'était assez peu malin, du fond : nombreux ici étaient les animosités, pour la plupart nées au cours de la guerre civile. Yurlungur, pour sa part, estimait qu'il aurait été rigolo de voir l'un ou l'autre déraper et qu'une rixe commence : elle se serait tenue à l'écart pour observer les combattants, encourageant l'un d'eux et huant l'autre, bref, ça l'aurait divertie. Mais ils semblaient tous trop préoccupés par ce qui se déroulait à deux murs de là pour oser une action risquant de mettre en péril la paix précaire qui allait être obtenue.

Si bien qu'elle se contenta d'observer les signes extérieurs de haine qui émergeaient ici et là. Instinctivement, deux groupes s'étaient formés, de chaque côté de la pièce séparée par l'axe de la porte d'où sortiraient, sous peu, les quatre harpies. Ils se toisaient : Astidenix et Sirat semblaient réellement se détester, tandis qu'Elisha'a, curieusement, fixait Kiyoheïki, sans que celui-ci ne déroge à son naturel air stoïque et réservé. L'Ombre était peut-être rageuse de n'avoir pas réussi à retenir le Dragon d'Or au manoir, la veille ?

Mais ces observations durent s'arrêter lorsque Sheeala sortit, escortée de la parfaite Trinité.

Le couperet tomba : tout s'était réglé. Les Carnivores seraient libérés, bien sûr, à l'exception de Börte, qui représentait sans doute une menace trop grande en vertu de sa réputation, son charisme inné de meneur d'hommes et sa volonté inébranlable de justice. Emprisonné dans l'une des geôles du Palais, les Carnivores voyaient leur tête coupée et seraient forcés, tout comme les Végétariens, de se soumettre aux nouvelles Reines ; quant à Börte, il serait lentement brisé, sa vie anéantie. C'était dommage : pourtant, Yurlungur n'éprouvait aucune pitié pour lui, rien qu'un froid amusement pour l'ironie du sort, qui voulait que l'un des rares êtres honorables de cette Forêt finisse au plus bas. Elle en venait presque à admirer son insensibilité.
Les trois cités du Royaume Pâle avaient été réparties entre Guigne, Sable et Jess. C'était parfait ainsi : Guigne avait tout à fait le caractère qu'il fallait pour mâter toute opposition dans la dernière cité qui n'avait guère été présente dans ces événements et seraient la plus susceptible à s'opposer à ce changement de pouvoir. Sable, la délicate, méritait de n'être pas trop chamboulée, et Jess la meneuse de résider dans la capitale. Sheeala, quant à elle, recevait un honneur afin de l'écarter du pouvoir : elle représenterait son peuple au Conseil d'Or, qui avait déjà fait preuve de son incapacité à régler quoi que ce soit lui-même. N'avait-il pas été forcé, après avoir perdu la main sur les Chevaliers qu'il avait lui-même enrôlés, de faire appel à des mercenaires yuiméniens ? Le résultat en était brillant, à l'image de cette fameuse Tour. L'ancienne Reine, là-bas, n'aurait qu'un rôle dérisoire de représentation : les honneurs, sans le pouvoir, c'était bien la pierre tombale de toute sa carrière royale.

Cette conclusion était satisfaisante. La jeune fille était effectivement contentée par l'épingle qu'avaient su tirer du jeu les trois harpies : mais, alors qu'elle aurait pu s'en arrêter là et se complaire dans sa propre réussite, elle ne résista pas à tourner son regard vers Kiyoheïki, de l'autre côté, et ressentit comme... une pointe de culpabilité ? Elle chassa de son esprit cette idée bizarre. Ça ne pouvait pas être ça, puisqu'elle n'avait rien à se reprocher que d'avoir suivi la voie qui lui semblait la plus judicieuse.

Néanmoins, elle s'approcha de l'Ynorien, l'air neutre, la posture hésitante, avant de finalement lâcher :

« Il semblerait que vous ayez perdu cette bataille, Ser Kiyoheïki. »

Puis, s'en voulant aussitôt de ce manque affreux de tact, elle grimaça un instant et corrigea :

« Ce n'est pas ce que je voulais... Qu'importe. Vous avez fait ce que vous pouviez, et c'était... admirable ? »

Elle grimaça à nouveau, claquant la langue par agacement. Décidément, les mots justes lui manquaient : elle préférait cacher cela sous de l'irritation que laisser entrevoir un vrai sentiment.

« Enfin, je ne sais pas... Ne m'écoutez pas. »

Elle détourna le regard, les joues un peu rosies par la honte d'une intervention aussi minable, croisant les bras devant elle. L'Ynorien, après l'avoir observée un moment, retourna son regard aussi posé qu'à l'ordinaire vers la Trinité, affirmant à demi-mot qu'il s'en voulait tout de même de n'avoir pas réussi. Pensait-t-il réellement que seul compte le résultat et non l'effort ? Finalement, il était peut-être un peu plus comme elle sur ce point-là.

Sa paire d'yeux violets, troublant héritage shaakt dont il ne garde aucune trace sur son attitude, se rivèrent sur elle, toujours pleins de cette insupportable neutralité qui, pourtant, le rendait si intéressant, si noble aussi. Et, après quelques instants qui ressemblaient à une courte réflexion, il avança n'être cependant pas le seul perdant dans l'affaire, puisqu'il ne s'agissait pas de le sauver lui, à l'origine. Elle lança un rapide coup d'œil autour, mais revint bien vite à Kiyo, comme si les autres ne l'intéressaient guère, tout compte fait. Il constatait seulement que rien n'était véritablement réglé quant au conflit entre Végétariens et Carnivores... Sans doute ignorait-il à peu près sous quel mode de régime la Trinité aimait gouverner. Si Sheeala s'était montrée trop douce et avait laissé l'exaspération croître au sein de son peuple, Jess serait bien plus dure certainement et, bien vite, les Hommes Pâles de Treeof comprendraient qu'il vaut mieux ne pas s'opposer à elle. Et dès lors, le problème serait réglé, au contraire...

Mais l'Ynorien, après un bref soupir, se tourna entièrement vers elle, lui reprochant alors l'incohérence de ses mots ce matin et ses reproches la veille, insistant sur le mot “lâche”. Elle soupira, tourna la tête, l'air agacée, cherchant à éviter le regard mauve qui la cherchait, avant d'enfin y plonger le sien et de se calmer pour répondre, posément.

« Allons, Kiyo. Tu sais aussi bien que moi que tu n'es pas un véritable lâche. »

C'était sorti tout seul. Elle se mordit la lèvre, de plus en plus gênée, vérifiant rapidement que leur conversation n'était pas écoutée. Elisha'a, elle y avait pris garde, se trouvait à quelques mètres dans son dos : il n'y avait aucun risque qu'elle puisse lire sur ses lèvres ou user d'un autre stratagème pour entendre ce qu'elle racontait, assez bas, au milieu des autres discussions.

« J'ai dit cela... sous le coup de la colère. J'admets, conclut-elle avec difficulté et une réticence palpable. »

Il y avait autre chose qui la gênait : un peu agitée, elle demanda finalement :

« J'ai vraiment l'air de vous réconforter, là ? »

Ce n'était pas invraisemblable, et en même temps, c'était absurde. Le vainqueur ne chercher pas à réconforter le vaincu : il doit au contraire l'enfoncer, afin de lui faire comprendre que, la prochaine fois qu'il tentera de s'opposer, il sera impitoyablement écrasé. Mais, secouant la tête, sans même savoir ce qui lui prenait, comme si avec lui, au moins, elle pouvait être honnête, elle continua :

« Je vous admire. Vous ressemblez aux héros des histoires et des contes... Mais pourtant, vous avez échoué, ici. Je trouve ça... dommage. Je ne sais pas ? Ce n'est pas habituel. »

D'un autre côté, elle aurait été davantage déçue s'il avait gagné la bataille et que la Trinité avait été refoulée. De toute façon, en le regardant ainsi et en songeant à la comparaison qu'elle venait d'établir et son statut de gamine des rues, sa face se durcit et, son regard franchement dans le sien :

« Mais il y a un fossé qui nous sépare, vous le savez bien. Vous représentez un idéal que je n'atteindrai jamais et auquel, au fond, je ne crois pas vraiment. »

Elle haussa les épaules.

« Enfin, on verra. Peut-être qu'à terme, vous réussirez et je serai perdante ? Ce sera tant pis pour moi. »

Elle ne pensait même pas à ce qu'elle disait, encore inconsciemment grisée par la victoire, qui lui conférait – à plus forte raison à elle en raison de son jeune âge – la douce certitude que tout irait bien à l'avenir, que tous ses rêves deviendraient réalité, un jour, et qu'elle réussirait tout. Dans l'ivresse de la victoire, l'esprit critique se noie sous les flatteries (ou dans son cas, l'autocomplimentation).

Pour Kiyo, la réalité était bien différente de la fiction. Ce qu'il exprimait était triste, au fond – comme quoi les auteurs trichent, qu'ils font en sorte que leurs héros survivent aux plus dures épreuves là où la vraie vie est plus triste et sévère – mais elle comprenait, elle sentait qu'il avait raison. Au moins précisa-t-il que les paroles de la jeune fille étaient pour lui “rassurantes”. Une douce chaleur lui enveloppa le cœur : l'ombre voilée d'un vrai sourire s'étira sur son visage.

Il parlait d'idéal et de ce que cela représentait : elle s'en moquait un peu. Ce qui comptait, c'était ce qui était vécu et elle hocha lentement de la tête lorsqu'il affirma qu'ils auraient chacun marqué la vie de l'autre.

Enfin il aborda le cas de Talia. Il ne souhaitait pas la poursuivre, désirant la laisser libre de chercher elle-même le pardon de l'aimée de Kiyo, insistant sur la pénibilité de la tâche – pour tous. Et il finit par préciser que, si elle s'y essayait, elle acquérerait au moins le sien, de pardon, ajoutant encore une fois qu'il ne voulait pas l'y contraindre.

« Le regard d'autrui est parfois source de plus de douleur qu'une lame. »

Les regards, elle avait pris l'habitude de les fuir, de les ignorer ou de s'en moquer. Oh, il y avait toujours un peu d'amertume et cette jolie souffrance des mots qui subsistait, au fond, mais elle ne voulait pas y penser, aussi haussa-t-elle les épaules et rétorqua :

« Si je me laisser blesser par tous ces regards qu'on m'adresse, je serais morte depuis bien longtemps. »

Elle hésitait. Revoir Talia... Évidemment, obtenir le pardon de Kiyo, ce serait fantastique. Mais celui de Talia, elle imaginait déjà que c'était peine perdue. Et il y avait quelque chose en elle qui la poussait, de plus, à ériger de l'Ynorien une forme de Némésis – un némésis amical, quand même, avec qui on blague à la fin d'une vaste bataille, comme dans un conte burlesque – mais obtenir son pardon, maintenant ?
Ce n'était peut-être que la lâcheté qui la motivait à penser à tout cela, qui créait des excuses pour éviter de faire face aux conséquences de ces actes – à cette dague plantée dans la nuque de la harpie. Et puis, être lâche, elle avait l'habitude : ce n'était pas le manque de courage qui allait l'effrayer...

« Je ne sais pas si j'irai la voir. Pour être tout à fait franche... Son pardon ne m'importe pas vraiment. »

C'était vrai ; celui de Kiyo, en revanche... Mais elle ne souhaitait pas s'attendrir : quitte à être lâche, autant être lâche jusqu'au bout, constant dans sa lâcheté et paradoxalement courageuse face à ce regard. Elle ne voulait pas son pardon, non, elle voulait une confrontation plus longue, ambiguë, sublime... Et la paix. Elle voulait la paix.

« J'aurai sans doute, sous peu... d'autres tâches à accomplir. »

S'il était si prompt à offrir sa rémission, elle pouvait toujours faire une référence explicite à son allégeance à la Trinité pour lui faire réaliser sa bêtise. Il sembla insister sur le pardon et elle rétorqua :

« Vous êtes maître de vos émotions. Mais elle... Elle m'en voudra. Je ne souhaite pas remuer le couteau dans la plaie. Sans mauvais jeu de mots, précisa-t-elle en grimaçant encore une fois. »

Puis, levant de grands yeux ronds vers lui, elle demanda :

« Que comptez-vous faire, à présent ? »

Il souhaitait rester à Treeof le temps que Talia se remette, puis il s'en irait et retournerait à Oranan où il avait déjà trop manqué à son devoir de milicien. Son air devint soudain plus grave et il parla plus doucement, comme pour lui révéler un secret. Il n'oublierait jamais ce qu'elle avait fait à Talia : Yurlungur fronça les sourcils, se brusqua un peu, alors qu'il précisait que cela lui suffisait néanmoins qu'elle vive encore. Et que, malgré tout, il saurait l'écouter si jamais elle l'appelait par la pierre à son tour – revenant au tutoiement.

Elle se détendit tout à fait et le considéra avec douceur, presque comme une mère. Son visage quitta bien vite cette expression et se fendit d'un sourire sur les extrémités de ses lèvres seulement, un sourire rieur, furtif et léger.

« Merci, Kiyo. »

Et puis, avec un air malicieux, son sourire devenant plus amer, voire sournois, elle continua :

« Je t'écouterai aussi, si tu m'appelles. Mais vu ce qu'il s'est passé ici, je doute que tu réitères cette erreur... à moins que tu n'acceptes de compter sur une présence imprévisible. »

Elle haussa les épaules, se donnant un air détaché qui sonnait faux, toutefois. Elle voulait montrer que cela ne l'affectait pas et imitait, en ce sens, les amants qui font mine d'ignorer les donzelles pour mieux les attirer. Généralement, ça ne marchait pas.

« Au revoir, Kiyo, fit-elle en accompagnant ses paroles d'un petit coucou de la main. »

Et elle s'écarta, le cœur léger et l'âme en fête.

Oh, rien n'avait été résolu. Ils étaient toujours ennemis, formellement : peut-être qu'un jour, il la tuerait... Elle, elle ne savait pas. Dire qu'elle avait demandé à Elisha'a de le tuer d'une flèche, quelques jours auparavant... C'était peut-être pour cela qu'elle éprouvait comme une affection pour lui : comme si, cette action l'ayant remplie de remords, elle devait quelque part rendre grâce qu'elle n'ait finalement pas eu lieu.

Elle se sentait tout d'un coup libre et heureuse. Et ça faisait du bien.


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Dernière édition par Yurlungur le Ven 6 Juil 2018 11:02, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Ven 6 Juil 2018 11:01 
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Après un petit moment à déambuler sans but au milieu des yuiméniens, elle aperçut à nouveau l'humoran. S'approchant de lui, elle demanda :

« Alors comme ça, vous aussi vous avez décidé de vous allier aux harpies ? »

Elle osa un léger sourire.

« Je ne m'y attendais pas vraiment, à vrai dire, de la part de l'un des Sauveurs. »

Sirat aussi était prétendument “surpris” de la voir non seulement en vie mais de plus au camp de la Trinité. Elle faillit s'en offusquer, mais prit ça comme de l'ironie. Il lui expliqua qu'il soutenait l'Unique et donc ses servantes, la Trinité, demandant au passage comment elle les avait rejointes.

« Oh. Une conviction religieuse, alors. Je m'étais déjà associée à la Trinité avant de les rencontrer au camp. C'était à Arothiir, lorsque je m'y suis rendue. Notre alliance est restée secrète jusqu'ici... mais il est inutile de la nier à présent. »

Puis, croisant les bras devant elle :

« Que comptez-vous faire, à présent ? »

C'était la même question qu'elle posait à Kiyo ; mais si pour l'Ynorien ç'avait été parce qu'elle souhaitait simplement le savoir pour elle-même, presque désintéressée, c'était en songeant à de possibles plans futurs concernant Sirat.

L'humoran, nouvelle surprise, affirma son affiliation à un Dieu. Un Dieu assez méconnu, d'ailleurs : Zewen. Yurlungur en avait vaguement entendu parler, mais ce n'était pour elle qu'une sorte de dieu mineur un peu obscur et peu puissant, aussi eut-elle une moue peu convaincue. En revanche, il ne savait pas réellement où il allait et lui demandait donc ce qu'elle comptait faire et pourquoi elle s'était alliée à la Trinité.

« C'était un constat simple, à l'époque. Elles étaient trois dirigeantes fortes, puissantes, régnant d'une main de fer sur leur cité. En comparaison, le règne de Sheeala semblait creux et dépourvu de force. »

Elle haussa les épaules.

« J'ai senti que je pouvais tirer mon épingle du jeu en m'alliant à elles. J'ai rapidement compris, en tout cas, qu'elles allaient gagner – et que ça pouvait rapporter gros. »

Elle se flattait elle-même par ces constats, comme si elle avait su prévoir l'issue deux semaines plus tôt. Et puis, au moins, l'affaire était claire : ce qui l'intéressait, elle, ce n'était pas un dieu ou un honneur, c'était la récompense à la clé. Tout ça pour ça... Elle laissa son regard dériver, un peu attristée, et lâcha :

« Je ne sais pas si ça en valait le coût, mais c'est trop tard. »

Puis, relevant son regard vers lui :

« Je compte m'entretenir avec elles pour déterminer une stratégie. Peut-être que je retournerai à Arothiir, où j'ai laissé une affaire en suspens : ou alors, j'irai à la cité lacustre aider à l'implantation de Guigne... nous verrons bien. Le champ des possibles reste ouvert. »

L'humoran considérait que c'était déjà écrit ainsi. Cela ne la convainquait pas vraiment. Mais en revanche, puisqu'il proposait de faire le chemin ensemble jusqu'à Arothiir, elle acquiesça.

« Oui. Je me sentirai plus en sécurité pour le voyage avec vous à mes côtés. »

Néanmoins, elle précisa tout de même :

« Je compte d'abord obtenir l'avis de la Trinité... Et j'aimerais savoir où se rendront les autres yuiméniens. »

Puis, le saluant d'un signe de la tête, elle s'éloigna.

Peu après, les yuiméniens furent dispersés. On leur fit comprendre qu'il faudrait, à terme, qu'ils quittent le Royaume Pâle afin de le laisser se réorganiser. Sans doute la Trinité souhaitait-elle écarter ces aventuriers qui étaient si prompts à créer du changement là où ils passaient... Yurlungur pour sa part fut conviée au château, invitée à y rester quelques jours logée. Elle accepta et, le soir même, fut reçue par la Trinité en personne qui lui offrit en mains propres un précieux cadeau : un couteau à trois lames, non sans rapport avec les trois harpies.

C'était un bel ouvrage, dangereux également selon les trois sœurs : Yurlungur les en remercia platement et, contemplant sa dague, les abandonna pour rejoindre sa chambre, dans l'une des ailes – un peu comme un enfant qui veut tester son nouveau jouet, seul, loin des parents, et qui s'empresse de les quitter. Elles avaient d'autres affaires autrement plus urgentes à régler, de toute façon : l'administration du Royaume Pâle, par exemple.

Et, alors qu'elle s'amusait à brandir la lame, seule dans sa chambre, dans des postures diverses, affrontant des ennemis imaginaires, on toqua à la porte. Il faisait déjà nuit dehors ; elle reprit son calme, s'approcha, la mine sérieuse, et ouvrit à Elisha'a.

Celle-ci lui fit signe de la suivre jusqu'à un coin sombre, aussi ténébreux que la nuit dehors, et, avec un air énigmatique, dévoila deux cadeaux : une armure, la même que la sienne, tout d'abord, puis des protèges-bras d'une qualité impressionnante. Elle ne dit rien, laissant simplement le soin à la jeune fille de contempler la somptuosité et la dangerosité des deux pièces d'équipement : presque des œuvres d'art, qu'on dirait destinées aux Ombres d'Arothiir.

L'archère s'apprêtait à partir lorsque Yurlungur la héla.

« Attendez, Elisha'a. Sans un mot, comme ça ? J'aurais... à vous parler. »

L'Ombre se tourna vers la petite et répondit simplement : “Oui ?”

Avec un geste agacé de la main, la jeune fille précisa :

« Pas ici. Il y aura moins d'oreilles indiscrètes dans ma chambre. »

L'Ombre consentit à suivre l'adolescente, qui, après avoir refermé la porte derrière elle, s'assit posément sur le lit, contempla un instant les deux précieux présents avant de les déposer délicatement à côté d'elle.

« Pourquoi autant de cadeaux ? La Trinité m'a déjà récompensée pour mes services. Cela vient donc de vous ? »

Elle laissa un temps puis rajouta, avec un sourire amusé :

« Je suis touchée par autant de sollicitude. »

Ce n'était en rien de tels sentiments qui motivaient Elisha'a, c'était évident. Celle-ci mit d'ailleurs un certain temps avant de répondre, regardant l'équipement avant de lâcher que Yurlungur, à ses yeux, avait du potentiel et méritait de les porter. L'intéressée soupira.

« C'est fort gentil, mais ça ne répond naturellement pas à ma question. Qu'importe. »

L'adolescente, après l'avoir côtoyée quelques jours, commençait à comprendre comment l'Ombre fonctionnait : celle-ci soupira à son tour et finit par reconnaître que c'était bel et bien de sa part. Yurlungur hocha de la tête.

« Merci Elisha'a. »

C'était donc si dur pour elle de reconnaître cela ? Au moins, c'était amusant pour la jeune fille. Son regard devenant plus sérieux, elle poursuivit :

« Je suppose que je ne pourrai pas rester ici à jamais. Et puis, vivre dans un Palais... ce n'est pas tellement pour les gens comme nous. »

Elle hésita, se rappelant de la déconvenue de l'autre soir, puis conclut :

« Accepteriez-vous que je vous suive encore un peu ? »

L'archère parut surprise, demandant si l'adolescente n'avait pas ses propres objectifs, avant de prétexter que les futurs ordres qu'elle recevrait ne l'autorisaient pas à la prendre avec elle. Yurlungur pencha la tête sur le côté.

« Des objectifs, je n'en ai plus. Ma mission pour la Trinité est achevée... Je ferais mieux de faire profil bas un moment auprès des autres yuiméniens. Mais, continua-t-elle avec un air un peu agité, je vous apprécie et... vous êtes forte. Voilà. Je me demandais si vous pouviez m'apprendre. »

Toujours aussi surprise, Elisha'a demanda ce qu'elle pouvait bien lui apprendre. Fallait-il donc lui tirer tous les vers du nez ?

« Allons, je vous ai observée un minimum. Je vous ai vue vous battre contre Börte, disparaître et, en un instant, vous retrouver derrière lui. Je vous ai vue esquiver tous ses coups, sans frémir... »

Elle sourit.

« Il est naturel que cela m'intrigue. Je suis incapable de tels... prodiges ? »

Le mot n'était peut-être pas juste, mais l'idée était là. Elisha'a rétorqua qu'il s'agissait là du pouvoir d'une Ombre d'Arothiir et qu'un tel pouvoir demandait sacrifices. Et elle demanda ce que Yurlungur était prête à abandonner pour l'obtenir.

La jeune fille baissa la tête, l'air songeuse.

« Sacrifier quelque chose ? »

L'idée semblait l'amuser.

« J'ai déjà tout laissé derrière moi pour venir ici. Plus de famille, plus de patrie, plus d'amis... »

Elle releva son regard vers Elisha'a.

« Je vois mal ce que je pourrais abandonner de plus. »

L'Ombre, toujours aussi sombre et sérieuse, précisa le fil de sa pensée : “ta vie”.

Yurlungur eut un mouvement de recul et sembla franchement surprise.

« Oh. »

C'était donc cela ? Un brin... banal. Et puis, à vrai dire, après avoir tant bataillé pour la sauver, elle n'avait guère envie de la perdre ainsi. C'était effectivement la dernière chose qui lui restait vraiment, la vie : à quoi elle s'accrochait presque désespérément, s'éloignant chaque jour un peu plus des principes de Phaïtos qu'elle croyait suivre. Avec un air déçu, elle répondit :

« Je crois que j'aurai besoin d'y réfléchir plus longuement. »

Elisha'a opina silencieusement du chef, pensant que cela signifiait que l'adolescente n'était pas prête. Celle-ci haussa les épaules et rétorqua séchement :

« Pas prête pour une non-vie, oui. »

La réponse de l'Ombre ne tarda pas : la crainte de la mort était une faiblesse bien trop grande pour permettre jamais à Yurlungur de l'égaler. Cette dernière se leva, un sourire aux lèvres : elle avait déjà répondu à cette question depuis bien longtemps.

« Craindre de mourir, c'est une raison de se battre plus âprement pour sa vie. »

Elle secoua la tête, prenant conscience qu'elle ne ferait de toute façon pas changer l'Ombre d'avis.

« Ça dépend du point de vue... »

Mais Elisha'a continua, indiquant qu'en cas de réel danger, se battre avec désespoir et furie empêchait d'être tout à fait lucide. Et que la vie, somme toute, posait plus de limites qu'autre chose. C'était un point qui, curieusement, était cher à Yurlungur – elle qui avait tant de hâte à ôter celle des autres - : la vie, c'était quelque chose qu'elle avait appris à chérir, enfin, la sienne surtout et uniquement.

« C'est que vous ne l'avez jamais aimée, la vie, fit-elle en la toisant tristement, les bras croisés. C'est qu'en fait, vous n'avez jamais vécu... Moi, je veux aimer et vivre au contraire, tuer et ressentir, me laisser porter par les exaltations de mon cœur... »

Elle releva la tête, la mine plus grave.

« La vie pose des limites, la mort en pose aussi. Je préfère être imprévisible que froide et rationnelle... souvent, ça surprend, puis je gagne. »

Ces paroles avaient atteint Elisha'a qui, par irritation, s'apprêtait à sortir, répliquant qu'elle ne souhaitait pas se faire insulter par une “gamine” pensant mieux connaître la vie qu'elle. Yurlungur plissa des yeux. Tout cela semblait louche : elle avait estimé Elisha'a pour sa force et sa loyauté, mais il lui semblait que quelque chose lui était caché. L'Ombre avait-elle réellement abandonné la vie afin d'obtenir ces pouvoirs d'Ombre ? C'était comme ça que ça lui était présenté, tout du moins : comme si c'était un simple marché, un troc. La vie contre cette capacité.

« Alors pourquoi l'avez-vous abandonnée, votre vie ? Vous y teniez si peu que ça ? Ou vous étiez à ce point assoiffée de puissance ? »

Le regard d'Elisha'a était glacial. La jeune fille ne pouvait selon elle pas comprendre : elle posa sa main sur la poignée et Yurlungur fit un pas vers elle, tendant la main.

« Si, je peux comprendre. Mais pas si tu me caches tout, si tu me laisses penser que devenir une Ombre, c'est faire le sacrifice de sa vie pour plus de puissance, si tu me fais croire que c'est une affaire d'égoïsme alors que, de toute évidence, telle n'était pas ta motivation. »

Elisha'a se tourne, toujours pas calmée. Effectivement, elle avait sacrifié sa vie, mais pour une cause et non la puissance. Le pouvoir des Ombres est venu après, avec une seconde vie, de même que pour toutes les Ombres, qui s'étaient sacrifiées pour une cause “noble”. Cette seconde chance, expliquait-elle, avait été confiée par les Ol'Toga, maîtres de la Mort, suivie d'un long et rude apprentissage, puis d'un lien puissant envers la Trinité. Yurlungur se détendit enfin.

« Pourquoi, alors, me l'avoir présenté dans ce sens-là ? Vous vous êtes sacrifiée pour une cause noble, sans penser à ce que vous pourriez obtenir par la suite... Et vous avez donc cru que ma seule avidité pour ce pouvoir suffirait, dans mon cas ? »

Il fallait qu'elle demande autre chose, mais elle savait l'Ombre assez discrète. Elle était gênée d'avance, mais sans pouvoir s'en empêcher, elle continua :

« Je... Cette cause, quelle était-elle ? »

Elisha'a secoua sa tête sous sa capuche. Pour elle, la question était de savoir si Yurlungur était prête à sacrifier sa vie, indépendamment du fait de devenir une Ombre ou non, mais elle n'en était pas capable. Et elle se refusait à répondre à la dernière question, rétorquant d'un ton froid et sec que ça n'avait plus d'importance, reprenant même les termes de Yurlungur et demandant brutalement pourquoi cela l'intéressait à présent.

« Vous l'avez vécue, sans doute, mais vous faites comme si vous aviez toujours été morte. »

Elle plissa les yeux. L'Ombre restait fidèle à elle-même : indistincte, cachée dans les ténèbres, insaisissable. Cela plaisait à la jeune fille, d'un côté ; de l'autre, elle était assaillie par la curiosité, la volonté implacable d'en savoir plus sur ce passé mystérieux, tous ces sacrifices qui avaient conduit à la formation de cette armée d'assassins exceptionnels.

« Sacrifier sa vie, oui, mais pour quoi ? Un sacrifice mérite une raison. »

Elisha'a refusait toujours de donner la raison, prétextant qu'il suffisait qu'elle soit bonne et que sa vie précédente, maintenant qu'elle en avait reçu une nouvelle, n'avait plus aucune importance. Elle continua en avançant que la jeune fille ne serait jamais son égale sans ce sacrifice demandé, n'arrivant à réaliser que des simulacres de ce qu'elle avait observé, et finissant en demandant si c'était là ce que l'adolescente recherchait. Yurlungur secoua la tête.

« Vous aussi, vous jugez sans savoir. Ce n'est pas le pouvoir que je recherche... »

Non, ce qu'elle recherchait, c'était plus profond et ça tenait au cœur même de ce débat : ce qu'elle cherchait, c'était à vivre et, par cette vie, à oublier tout ce qui était venu avant, les horreurs et les passions, tous les regrets et toutes les morts. Elle fuyait, dans un sens, elle fuyait désespérément vers l'avant, et la seule chose qui l'animait, c'était cette fureur de sentir, d'agir, de vivre.

« Vous me proposez de rejoindre les Ombres comme si ce simple mot était suffisant pour que j'y laisse ma vie : mais je ne sais rien sur vous. J'en ai rencontrée deux, je sais que vous avez sacrifié vos vies au nom d'une cause que j'ignore également, je ne sais que le plus superficiel, et vous attendez de moi que j'y abandonne tout ? »

L'archère soupira. Elle refusait de poursuivre cette discussion, puisqu'elle n'avait jamais proposé à Yurlungur de rejoindre les Ombres et qu'elle n'avait fait que répondre à ses questions. Elle ne voulait par ailleurs pas plus en révéler davantage sur elle-même qu'elle n'en demandait sur la jeune fille. Marquant une pause et semblant tout d'un coup plus énervée, elle lâcha que Yurlungur n'était pas prête et que c'était tout ce qui comptait pour elle : sans plus attendre, elle se releva et ouvrit la porte avant de disparaître en un nuage d'ombres, fuyant dans le château sans laisser de traces.

Yurlungur s'approcha sans grande conviction de la porte, regarda autour puis murmura :

« Au revoir, Elisha'a. »

Rien ne lui répondit, naturellement, qu'un écho de vent dans les couloirs du palais. Elle rentra dans sa chambre, contempla les deux cadeaux avec un air amer et, après avoir parcouru de long en large la pièce, réfléchissant à la conduite à prendre, elle finit par sortir à son tour et se dirigea vers la salle du trône. Il y avait encore une chose qu'on avait soigneusement oublié : mais pas elle.

Les trois harpies étaient encore là. L'assassine adressa un regard à chacune, ainsi qu'une rapide révérence, mais son expression était fermée, presque grave.

« Dames d'Arothiir et maîtresses du Royaume Pâle, bonsoir. »

Elle rapprocha ses mains devant elle, adoptant la posture sérieuse du politicien qui s'apprête à demander une faveur ou contraindre un adversaire.

« Il me semble que vous avez oublié l'une des clauses de notre marché, n'est-ce pas ? »

Elles se regardèrent un moment entre elles. Oh, non, elles n'avaient pas oublié, et Yurlungur le savait très bien : Jess confirma cette intuition, répliquant sobrement que la négligence était l'apanage des faibles. Elle la remercia une fois encore d'avoir mené à bien sa mission et ses services envers elles, et en vint au fait. La marque d'Arsok. Celle-ci ne pouvait en revanche être enlevée que par son auteur. Elle se tourna vers un pan de rideau, d'où sortit l'auteur en question, dont la présence fut justifiée par Sable, qui avait demandé sa protection lors de son passage aux Marais d'Eaunoire sur son trajet de retour à Arothiir. Yurlungur osa un sourire.

« Vous vous en souveniez bien, mais peut-être espériez-vous que je l'aie oublié, moi... »

Cette remarque arracha un sourire malin à Guigne. Oh, elles se connaissaient bien : il était inutile de ne pas dire tout haut ce qu'elles pensaient à ce propos. C'était un vrai jeu, divertissant au possible ; à vrai dire, à les regarder, Yurlungur se disait qu'elle aurait bien aimé être une princesse pour faire de la politique comme elles... dans une autre vie, peut-être. Son rôle à elle, c'était de tuer plus que de gouverner. En général, tuer, c'était formellement plus simple.

La jeune fille se tourna vers Arsok, sa mine devenant plus grave. Lui, c'était le plus dangereux ici – non seulement à cause de sa puissance, mais également parce qu'elle n'avait aucune emprise sur lui, alors qu'elle pouvait au moins espérer que la Trinité l'apprécie.

« Bonsoir, Arsok. Les raisons de votre présence ici ne me concernent pas, mais profitons de cet heureux hasard, si vous le voulez bien. »

Elle tira sa manche et dévoila la marque. Cela faisait trop longtemps qu'on pouvait la suivre où qu'elle aille – comme si c'était nécessaire – et cette marque de suspicion à son égard était quelque peu irritante, à la longue.

« Allez-y, ordonna-t-elle. »

L'Ombre la fixait, bien cachée derrière son masque. Il y avait toujours, dans son regard, comme une ardeur malsaine : il répliqua qu'il ne fallait pas aller trop vite en besogne et que, grâce à la marque, il avait pu assister à l'entretien avec Elisha'a, ayant donc quelque chose à lui proposer... mais en l'absence de la Trinité, préférant donc laisser la jeune fille finir ses affaires avec elles.

Celles-ci acquiescèrent en silence, tandis que Yurlungur haussa un sourcil.

« Vous y avez assisté ? »

Cela ne l'arrangeait pas trop. Elle trouvait s'être assez mal débrouillée – autant qu'il y ait le moins de témoins... Il lui lança un regard mystérieux, comme d'habitude, indiquant qu'il n'y avait pas que les murs qui aient des oreilles... Classique. Elle était un peu surprise – d'autant plus que, s'il avait tout entendu, il n'aurait pas grand-chose à lui proposer – et flairait le piège. S'il ne voulait pas retirer la marque à l'instant, quelle que fut sa proposition par la suite, c'était qu'il voulait la laisser... Elle ne comptait pas se laisser avoir. D'un ton presque agacé, elle précisa :

« Je n'ai pour le moment rien de plus à vous demander, mes Dames. Je ne doute pas que cette première réussite signe le début... d'une collaboration plus poussée. »

Elle adressa un léger sourire à Jess. Tout était dit. Cette dernière répondit qu'elles ne manqueraient pas de faire appel à elle à nouveau, à l'occasion. Parfait. La jeune fille effectua une petite révérence puis suivit Arsok en-dehors de la salle du trône, jusqu'à un couloir inconnu de l'adolescente, au bout duquel se trouvait une petite pièce sombre, où il se retourna pour lui faire face. Yurlungur croisa les bras devant elle, la mine fermée.

« Vous avez tout entendu. Vous savez donc que je ne suis “pas prête”. »

Elle répétait les mots avec irritation. Son sourire devint amer : non, non, il ne l'aurait pas...

« Alors, quelle est votre proposition ? »

L'Ombre ricana sous son masque. Il expliqua qu'Elisha'a était des plus strictes concernant leur ordre et que, même si la mort et le sacrifice étaient nécessaires, il n'était pas nécessaire d'en arriver là pour en maîtriser certaines facettes. Et justement, c'était de la marque qu'elle portait qu'elle pourrait tirer de nouveaux pouvoirs. Yurlungur ricana à son tour.

« Et vous auriez donc à tout moment la possibilité de me priver de ce pouvoir avec lequel vous m'appâtez ? »

Elle lui sourit gentiment, mais son regard était ardent. Lui aussi, elle le connaissait un peu, et elle ne lui faisait pas confiance.

« Je ne crois pas que ce serait très raisonnable de ma part de dépendre autant d'un seul individu, fût-il aussi admirable que vous, Arsok. »

D'une voix railleuse, il rétorqua que jusqu'ici, la marque, même en l'ayant privée d'une partie de sa liberté, ne lui avait causé aucun tort... au contraire. Elle pencha la tête sur le côté et le fixa avec un regard faussement doux.

« C'est que je reste encore une enfant, voyez-vous, répliqua-t-elle à sa remarque sur la liberté. Je rêve de voler de mes propres ailes, d'être libre et fugace comme une ombre, de ne dépendre de rien ni personne... »

Elle le regarda soudain avec un air provocateur.

« On dirait presque que cela vous excite de pouvoir suivre tous les déplacements d'une jeune fille de vingt ans votre cadette. »

Grossière estimation, surtout pour un être déjà mort. Après un instant, elle précisa :

« Sinon davantage. »

Il ricana à nouveau, ajoutant que l'âge n'avait aucune importance pour eux et qu'elle le savait très bien, avant de reconnaître qu'il était effectivement agréable que la suivre... distrayant, plutôt. Mais qu'il avait un quotidien chargé et qu'elle n'était malheureusement pas l'objet de toutes ses pensées. Elle ramena ses mains contre son cœur, singeant un air affecté sans pouvoir cacher un sourire aux commissures de ses lèvres.

« Et vous m'annonez cela ainsi ! À moi qui suis consumée par les feux de l'amour ! »

Puis, délaissant cette posture pour faire mine de se concentrer sur ses ongles, comme si le sujet de discussion était finalement peu intéressant, elle poursuivit :

« Admettons. Dois-je néanmoins comprendre que cette marque vous est nécessaire, à vous, l'illustre Arsok, pour parvenir à me suivre dans mes déplacements ? »

Il répondit qu'il s'agissait plutôt d'un outil pratique dans cette optique, mais qu'ils pourraient aller plus loin, qu'elle lui apporterait les pouvoirs qu'elle demandait. Qu'il pourrait, à terme, n'avoir même plus à la surveiller par ce biais, si elle était vraiment de confiance. Il s'approcha alors d'elle avec une vitesse incroyable, lui agrippant aussitôt l'avant-bras et posant sa main dessus, demandant abruptément s'il fallait donc qu'il la lui enlève.

Il souhaitait la forcer à prendre une décision, celle qui l'arrangeait lui. Elle comprenait bien la tactique : se montrer fort et rapide pour l'attirer, et contraindre le tempo de la discussion en décidant dès maintenant quel futur elle choisirait. Elle regardait la marque, sans parvenir à se décider, puis demanda :

« Si vous étiez à ma place, la garderiez-vous ? »

Elle attendait peu de la réponse, souhaitant surtout gagner du temps. Il ne s'y était pas attendu d'ailleurs et haussa les épaules, reculant sa main sans lâche le bras, rétorquant qu'elle ne croirait de toute façon pas sa réponse si elle ne faisait pas confiance à ce qu'il disait, avant de poser la question dans un autre sens : pourquoi la supprimer.

Elle voulait être libre, mais on n'était pas libre si l'on était trop faible. Et puis, être une Ombre... ça ressemblait à un rêve de gosse dans lequel on dit qu'on va devenir le meilleur assassin de Nirtim, et d'au-delà, sur les traces du légendaire Alem... Elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux, avant de concéder :

« Très bien. Laissez-la. »

Il sembla satisfait et la relâcha, physiquement seulement, avant de lui demander si elle était prête à apprendre désormais. Elle bomba un peu le torse et, tout aussi sérieuse :

« Oui... si vous m'en croyez digne. »

Il haussa à nouveau les épaules, répliquant que ce n'était pas à lui d'en juger et qu'il ne lui donnerait que des outils qu'elle aurait à user au mieux. En bref, ce serait surtout sa responsabilité. Un peu agacée par ce ton hautain, elle répondit vivement :

« Et si je suis l'élève, qui sera mon maître, qui me donnera les outils dont vous parlez ? »

Puis, avec une voix plus douce, presque un peu timide :

« Vous ? »

À vrai dire, elle aurait préféré Elisha'a, mais... Arsok confirma.

« Très bien, fit-elle en acquiesçant. »

Arsok semblait satisfait... Il la laissa en silence rejoindre sa chambre, avec comme l'impression qu'elle s'était fait rouler.

***

Le lendemain soir, elle fut invitée à la fête qui se tenait à Treeof, pour signer la fin de la guerre civile. Mais malgré le premier décret de Jess interdisant les combats entre Végétariens et Carnivores, ces derniers n'y étaient pas présents : retournés, pour la plupart, chercher leur femme et leurs enfants aux Marais d'Eaunoire. Jess fit une courte apparition, d'ailleurs, toujours aussi sobre. Guigne et Sable étaient déjà reparties pour leur part : la liesse se déroula en grande partie en l'absence des harpies.

Si bien que toute la tension semblait envolée. Même les soldats d'Arothiir étaient rentrés chez eux – sauf quelques rares que Yurlungur avait pu croiser dans les couloirs du Palais, sur l'île du lac : la protection personnelle de Jess, sans doute. Il était probable qu'il y ait, quelque part, une Ombre qui rôdait pour protéger la Reine, mais c'était bien inutile de chercher à la trouver.

Au beau milieu de la fête, une annonce eut lieu, informant les yuiméniens encore présents qu'il leur faudrait, à terme, quitter le Royaume Pâle et le laisser s'organiser seul. Les aventuriers étaient effectivement vecteurs de changements profonds : mais comme la situation arrangeait à présent les harpies, celles-ci préféraient naturellement voir les héros s'en aller à présent...

Yurlungur croisa Sirat, qui l'informa rapidement que leur projet de voyage pour Arothiir était donc écarté. Il allait quitter le Royaume Pâle, retournerait peut-être sur Yuimen : elle acquiesça et, après l'avoir salué, retourna ses yeux bleus vers la foule, cherchant la silhouette qui lui échappait.

Dans ses mains se trouvaient une pierre précieuse : une émeraude taillée, qu'on lui avait présentée comme provenant de la Forêt elle-même. C'était fort peu probable, certes, et sans doute l'avait-on extraite d'une mine, quelque part sur Aliaénon. Mais lorsqu'un joailler était passé au Palais pour Jess, la jeune fille en avait profité pour s'ajouter à la conversation et il lui avait été fait présent de la jolie pierre. Elle vit passer Kiyo et ses joues s'embrasèrent : s'esquivant dans la foule, elle songea que c'était bien trop direct et peu subtil. Non, il fallait... plus d'élégance. Elle n'allait pas à nouveau se soumettre à ce regard mauve qui la troublait tant.

Soudain, elle aperçut Nastya, un verre à la main et, sans réfléchir, elle s'approcha d'elle, lui tendit la pierre et indiqua :

« Tenez. Pourriez-vous donner ceci à Kiyo ? »

La Nosvérienne la saisit, visiblement surprise, ce qui arracha un sourire moqueur à Yurlungur qui ajouta :

« Faites attention, c'est un piège. »

La guerrière la fixa bizarrement, lui demandant comment elle osait faire cela après ce qu'elle avait fait. La jeune fille haussa un sourcil.

« Après ce que j'ai fait ? J'ai choisi le bon camp : celui qui a gagné. J'ai rempli les engagements que j'avais pris. Et, à ma connaissance... »

Elle leva son index, imitant un professeur face à son élève.

« Je n'ai jamais prêté allégeance à Sheeala. »

Ce n'était pas ce à quoi Nastya pensait : mais ce qui la révoltait, c'était que la jeune fille avait poignardé Talia dans le dos, qu'elle avait tenté de l'assassiner. Elle prenait ce cadeau pour une tentative de rachat et lui reprochait de n'aller même pas donner la pierre elle-même. Yurlungur croisa les bras devant elle et soupira d'un air agacé, son expression devenant plus dure, presque méprisante. Avait-elle réellement besoin de se justifier auprès de la Nosvérienne, qui n'avait rien entendu de leurs échanges ?

« Je n'ai pas de comptes à vous rendre. Cette pierre est... un cadeau. En rien une tentative de rachat. J'ai bien conscience, continua-t-elle avec un sourire amer, que je suis irrachetable. »

Cela la flattait presque, songea-t-elle. Après tout, si elle était irrachetable, c'était qu'elle avait une très grande valeur... Le jeu de mots la fit sourire tandis que Nastya lui indiquait sobrement qu'elle lui donnerait le présent, lui conseillant toutefois de ne plus jamais croiser sa route : si ce n'était un soir de fête, elle ne se serait pas montrée si arrangeante. Yurlungur lui sourit franchement et conclut d'un air enjoué :

« Très bien ! À la revoyure ! »

Elle s'inclina exagérément face à la guerrière et repartit, remarquant avec plaisir le regard sombre que lui adressait la messagère.

Yurlungur traîna encore un peu à la fête, observant de loin les discussions et la liesse générale. Celle-ci ne l'affectait que peu : elle se rendait compte, à mesure qu'elle les fréquentait, que le bonheur de ces gens lui était plutôt indifférent.

Elle finit par rejoindre le Palais et, le lendemain matin, après en avoir rapidement informé Jess, elle quitta le Palais. À Treeof, un soldat arothiirien l'accompagna le temps qu'on lui confie des provisions pour la route et un nouveau cheval – le précédent, elle l'avait paumé, quelque part entre ici et les Marais d'Eaunoire : peut-être les Hommes-rats l'avaient-ils récupéré, qui sait.

Elle passa les portes de la ville et se retourna une dernière fois, à l'orée de la Forêt, observant calmement la cité. Puis, elle s'enfonça dans les bois. Direction Arothiir.


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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Sam 7 Juil 2018 10:18 
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