L'Univers de Yuimen


Forum de Jeu de Rôle Médiéval-Fantastique




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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Ven 25 Mai 2018 21:55 
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Aucun sentiment superflu ne vient troubler mon harmonie. Ma concentration ne fluctue en rien, amenant ma puissance magique à demeurer docile et digne de son rôle. Une fois la lame retirée du cou de Talia, ma lueur la nimbe avec la douceur d'une étreinte protectrice. Sa plaie se referme. La vie revient dans son regard troublé, qui glisse avec lenteur sur les êtres qui l'entourent. Elle est visiblement épuisée, mais elle est de retour parmi ceux qui respirent. Ma tête se relève au-dessus des deux femmes. Un mouvement sur mon flanc attire mon regard. Yurlungur, celle que j'ai vu poignarder la harpie dans le dos. Son expression froide et déterminée est quelque peu atténuée par une once de tristesse dans son regard.

Elle s'immobilise mais elle s'adresse à moi comme "Kiyo" et non Dragon. Encore cette même erreur à mon endroit. Ma tâche ayant été remplie, mon rôle s'achève ici. Sans lui répondre quant à l'aveu que cette dague est sienne, mes yeux violets l'observent puis se détournent de sa forme pour se plonger dans ma perle. Un à un, les souvenirs, sensations et émotions me reviennent, atténuant puis repoussant la notion prioritaire de Devoir et de Protection. Je me rappelle de mon identité et surtout... Du tourment causé par la vision.

De nouveau moi-même, je me devine grandement indécis et meurtri. Je sens ma poitrine se serrer et mon poing clos trembler. Comment accepter tout ceci ? Sa trahison des Carnivores, le meurtre de Talia et sa bravade actuelle. Malgré ce qu'elle a fait et la conscience de son geste, au lieu de fuir et se réfugier auprès des Trois, elle me fait face. Dois-je la trouver courageuse d'assumer ses actes ou dénuée de bon sens ? Dire que quelques semaines plus tôt, elle rougissait d'embarras après avoir fait choir un étalage d'armes à côté de la Tour d'Or. Je n'aurais jamais imaginé cette enfant capable d'un acte pareil. J'ai naïvement pris sa jeunesse pour un trait positif indéniable.

Respect de la distance qu'elle a instauré, expression d'une neutralité ynorienne au visage. Yurlungur me semble si étrangère à présent, loin de la demoiselle pour laquelle je m'étais tant inquiété. Pourtant, la seule marque de cette distance entre nos cœurs que je me permets d'afficher est un retour au vouvoiement.

"Je sais que cette dague est vôtre, jeune fille. Par magie, quelque chose m'a contraint à voir ce que vous avez fait. Je l'ai vécu comme si je m'étais tenu ici même."

Je lui reproche évidemment sa conduite, mais suis surpris du peu de force de mes sentiments à son encontre. Je veux comprendre ce qui a mené à cela. Je lui demande alors la raison de son geste et si c'était là encore un ordre de la Trinité. J'écoute les paroles bien froides de la jeune fille, affirmant que ses actes sont de son seul fait. Son ton est celui d'un adulte, mais elle n'en possède pas l'assurance. Et surtout, elle ne répond pas ma question, se contentant de généralités fatalistes.

Elle réfléchit un instant puis m'invite à tenter de la tuer maintenant, assumant que c'est là ce que mon cœur désire.

"Vous tuer ?"

Les mots sortent d'eux-mêmes, accompagnant un léger écarquillement des yeux, laissant vite place à un signe de tête négatif.

"J'ai foi en la Justice, pas en la Vengeance. Certes, mon cœur frémit d'une juste colère à votre endroit. Mais vous vous fourvoyez à mon sujet, jeune fille. Mon cœur ne souhaite la mort de personne."

Je rive mes yeux violets aux siens et ôte mon casque que je conserve sous le bras. Tant qu'à nous faire face, autant que ce soit ouvertement.

"Pas même la vôtre... Peut-être n'en avez-vous pas conscience, mais vous m'apparaissez en quête de... Oui. De rédemption. Pourquoi sinon me laisser l'opportunité de me... Non, nous faire justice ?"

La jeune fille a besoin de s'exprimer, de s'expliquer et je la laisse faire sans l'interrompre. Sa conscience et son esprit sont encombrés de dures réalités qu'elle énonce d'une façon qui l'affecte. Cette tueuse traitresse frissonne à présent. Elle médit sur ma générosité, affirmant que cela pourrait constituer ce qui me mènera à ma perte. Et puis, malgré la pénombre, je l'aperçois. Une larme, précédant un discours mettant ma foi en la justice en lien avec le dénouement heureux de la situation. À mesure que je l'entends m'affirmer qu'avec la perte de mes proches la souffrance me rendra sec et injuste, mes yeux se plissent jusqu'à se clore. Cette jeune fille a-t-elle si peu d'espoir ? Parle-t-elle par expérience ?

Lorsque je regarde de nouveau devant moi, c'est pour la voir bras écartés, à me prier de l'affronter. Elle prétend n'avoir plus rien à perdre et veut que cela se fasse par ma main. Elle sourit, mais pleure en même temps. J'hésite, ne sachant pas quoi penser de cette enfant capable de tuer, mais aussi si peu attachée à sa propre vie. Son acte m'agace. Croit-elle me faire plaisir en s'offrant ainsi à ma lame ?

Un lent soupir franchit mes lèvres. Je change mon casque de côté, permettant à ma main directrice de s'élever vers la sangle de mon arme tandis que je franchis la distance qui nous sépare. Arrivé proche d'elle, je n'hésite pas et après avoir armé mon bras, j'abats le tranchant de ma main contre le haut de son front. C'est là un geste qui a une signification forte pour moi, le geste que mon oncle faisait à mon endroit lorsque je disais des choses tristes ou inappropriées. Mais surtout, c'est une alternative apte à soulager un peu ma rancune.

Je lui en veux pour ce que ses actes ont engendré. Sans doute ne lui pardonnerai-je jamais les tourments qu'elle m'a causé, mais je ne suis pas un être cruel ou égoïste. Jamais je ne l'ai été, pas même envers des ennemis avérés. Alors là, face à une tueuse qui ressemble de plus en plus à une simple enfant, je ne peux définitivement pas m'y résoudre.

"Cela suffit."

Après mon coup sec et vif, j'appose ma paume sur la zone frappée.

"Je sais ce que sont la douleur et la souffrance capables de vous mettre à genoux, la peine de la trahison, les regards mauvais que vous attirent votre ascendance, et le désarroi de se retrouver impuissant face à un drame. Je suis fils d'Ynorie, une terre magnifique mais ravagée par la guerre, la mort et la morosité."

Ma main libre tapote le front de la tueuse à deux reprises puis je la retire. J'ai traversé bien des épreuves et vécu moult situations pénibles lors de mon demi-siècle de vie sans jamais perdre de vue mes valeurs. Malgré les injustices, le manque de reconnaissance de mes jeunes années, la solitude et le rejet, jamais je n'ai renié ce qui fait que je suis moi. Comment peut-elle imaginer que je tomberais dans les écueils de l'amertume et de la cruauté aussi aisément ? Elle ne me connait pas. Elle assume, comme les autres.

Avec un calme étonnant, je précise que c'est parce que j'ai déjà perdu tant de vies précieuses que je ne peux me permettre de prendre la sienne. Je pousse un léger souffle par le nez. Si elle ne souhaite plus vivre, je n'ai pas le droit de la retenir, mais pas maintenant.

"Pas dans l'immédiat, en tous cas, car je n'ai pas une combattante face à moi, mais une personne perdue et souffrante. Attendons que la situation Pâle soit définitivement réglée. Lorsque ce sera le cas, et si cette idée de m'affronter est encore là... "

En conflit intérieur, je lui affirme prendre la responsabilité d'accomplir sa volonté, de m'opposer à elle et de l'affronter comme elle le désire. Je lui ai offert un compromis, lui ai tendu la main, mais sa réaction va à l'encontre de mes attentes. Elle m'offre un regard presque courroucé et, d'une façon dépitée, m'envoie à la figure qu'elle ne me pensait pas aussi lâche. Je perçois une pointe glacée se ficher dans ma poitrine et qui me cloue sur place tandis qu'elle s'éloigne à grands pas en direction de la cité. Peu après, Dame Nastya passe à côté de moi, après avoir confié Talia aux soins de ses parents. De façon concise, je l'incite à partir devant. J'ai besoin d'un peu de temps.

Une fois seul, je rejoins l'endroit où la harpie que j'aime a perdu tant de sang. Ma main libre effleure l'endroit, et les images de sa mort reviennent me hanter. Moins nettes, mais toujours présentes, douloureuses. À jamais en moi. Yurlungur a sans doute eu raison. La savoir sauve a certainement joué en faveur de la tueuse pour retenir mon bras. Je m'étonne d'être si maître de moi. Peut-être suis-je plus fort que je le pensais ou peut-être est-ce la douleur éprouvée qui a fini par m'éreinter.

J'avais l'assassin de Talia devant moi. J'aurais pu la punir, du la châtier, la faire souffrir. N'a-t-elle pas dit elle-même que la Vengeance était une forme de justice ? Je suis confus comme si j'avais manqué quelque chose. Peu à peu, à mesure que ma main libre passe du temps en contact avec le sol ensanglanté, ma colère s'accroit. Mes yeux se rivent à la direction prise par la jeune fille. Mon arme retenue dans mon dos me semble davantage présente et pesante, et je suis étonné, maintenant que l'assassin est loin, de finalement la trouver si tentante.

(La justice d'un seul n'est point justice, mon Protégé.)

(Je le sais, Okina.)

(Souhait de mort par la main d'un sauveur. Intolérable.)

(Je le sais !)

(Perspicacité d'enfant exagère la vérité, mais ne saurait être erronée... Point de mort, rapide et sans leçon retenue, dans vos pensées. Votre nature même s'y oppose. Nulle indulgence pour autant. Car c'est à un châtiment à la hauteur de la peine causée que votre cœur aspirait réellement. Souhait inapproprié que vous auriez regretté de voir exaucé, et adroitement muselé... Par les soins de qui demeure à vos côtés.)

Il me faut quelques instants pour comprendre la portée de cet aveu. Interrogée plus avant sur le sujet, ma faera demeure longuement évasive. Elle finit par m'apprendre être capable de me convaincre sans arguments, de se faire entendre sans se prononcer simplement en étant présente. C'est ce qu'elle a fait pour faire ressortir mon naturel sang-froid ynorien et me faire rester lucide et réfléchi, à son image. M'empêcher de céder à une pulsion indigne et regrettable. Combien de fois s'est-elle livrée à ce petit jeu et depuis quand se le permet-elle ? Je demeure perplexe. Nous devrons en parler rapidement.

Je finis par me relever et regarder la propriété des D'Omble. J'ai ardemment envie d'aller au chevet de ma tendre Talia, mais je suis conscient que si j'y cède, je resterai au manoir égoïstement. Cette décision précise, de me tenir loin lors des dernières heures, serait de la lâcheté. Je ne compte pas donner raison à la tueuse en ce sens. Résolument, je coiffe mon casque et me tourne vers la cité. À présent, mon esprit est plus clair. Je traiterai Yurlungur comme elle le mérite : en combattante capable, et surtout en adversaire apte à l'imprévisibilité, comme le ser Sirat. Puisqu'elle veut que je la prenne au sérieux, soit. Nulle confiance superflue ou traitement de faveur à son endroit. Et plus largement, envers ceux que je rencontrerai à l'avenir, même si je sais que jamais mes oreilles en pointe ne se fermeront à la possibilité d'une discussion.


*


Ma colère s'atténue à mesure que j'approche de la cité. Je compte me rendre au palais, prendre des nouvelles de la Reine. Toutefois, mes pas me conduisent d'abord auprès de trois Pâles familiers avec lesquels j'ai bu et pleuré de concert. Les Sers Gleipnir, Dromi et Loeding. Je commence par m'enquérir de leur état, car ils étaient parmi les Végétariens assemblés près de la palissade. Dromi a échappé de peu à un débris grâce à un coup de cornes bien ajusté. Le cerf blanc s'en masse encore l'estomac. Après quelques instants, je leur demande de me faire part de leurs pensées concernant la situation. Dromi est le premier à réagir, s'en prenant aux yuiméniens, déplorant leur présence et surtout leur magie. Si Gleipnir tente d'amoindrir ces paroles, elles font pourtant mouche, me renvoyant à mes propres pensées. Je fais d'ailleurs signe à ce dernier de ne pas prendre notre défense. Le cerf blanc a raison et j'en ai douloureusement conscience.

Après quelques instants, et leur avoir parlé de la mort temporaire de Talia qui les laisse décontenancés, je les consulte quant à la perspective d'avoir la Trinité comme dirigeante. Si auparavant Loeding était mesuré, il est à présent comme ses pairs à penser que les trois harpies seraient peut-être utiles à la tête du royaume. Plus que la Reine, pratiquement qualifiée d'incapable par Dromi, et aptes à apporter la prospérité comme à Arothiir selon l'homme-bouc. J'émets alors mes doutes à haute voix, questionnant le manque de réaction des Trois avant que tout dégénère. Gleipnir m'apprend que seules des rumeurs avaient du parvenir à leur cité, que ce problème concernait de toute façon Treeof et aurait du être réglé par ses habitants, même s'il regrette de ne pas avoir pensé faire appel à elles plus tôt.

Mes doutes persistent. J'ai du mal à croire que des femmes aussi prudentes et prévoyantes n'aient pas eu quelques informateurs postés dans la capitale. C'est en fronçant les sourcils que je partage mon opinion. La situation n'aurait pas été très différente. Car si les Trois n'étaient pas venues, Végétariens et Carnivores seraient entrés sans retenue dans un conflit sanglant. La Trinité aurait pris le pouvoir à Treeof en évinçant les survivants de cette guerre civile, j'en suis persuadé. Et ma crainte pour eux persiste.

"J'ai peur. J'ai peur pour vous, mes amis. Peur qu'un jour, comme vous me l'avez signifié lorsque je suis arrivé, Arothiir ne vous considère plus comme des Pâles, mais comme des étrangetés indignes des leurs. À éliminer... Dame Guigne n'a pas même accordé un regard à Talia alors que celle-ci gisait à ses pieds."

Dromi réagit à mes mots en affirmant qu'en devenant reines, les trois Dames ne seront plus simples maîtresses de leur ville, mais de tout le royaume. Et qu'elles ne pourront pas sacrifier tous les habitants sachant ce que Treeof représente : leurs origines et leur capitale. Je me contente de sourire un peu tristement. Si ses paroles devaient me rassurer, elles ont exactement l'effet inverse. Comment pourraient-elles tolérer que le cœur du royaume soit occupé par des créatures qui ne leur ressemblent plus en rien ? J'émets encore des doutes quant à l'opportunité saisie par les harpies, la situation semblant étrangement leur sourire en tous points. Mais je n'ai aucune preuve pour étayer mes dires, juste un pressentiment. Et je suis bien placé pour savoir que ce n'est pas en suivant une simple intuition que la justice peut sévir.

J'aborde ensuite deux sujets tendus : le sort des Carnivores et celui d'Andel'Ys. Dromi ne démord pas de ses idées. Il veut voir les "traîtres" jugés pour leurs actes, et ce qu'elles feront d'eux sera l'annonce de leur façon de gouverner d'après l'homme-chouette. Gleipnir prend le parti de la Trinité une nouvelle fois.

"Je vois. Puissent-elles être aussi sages et dévouées à leur peuple que vous l'espérez. La Reine Sheeala d'Argentar l'a fait tout son règne, à travers plusieurs conflits éprouvants qui ont meurtri les Pâles, et pourtant ils lui tournent aujourd'hui le dos, comme si cette seule situation avait effacé toutes ces années de dévouement."

Mon commentaire est attrapé au vol par l'homme-bouc, qui précise ne pas remettre en doute son règne, mais qu'un changement serait bénéfique pour le royaume. Il enchaine en disant qu'Andel'Ys sera loyale au pouvoir de la couronne, peu importe qui la détient, mais est d'accord sur le fait que le fougueux Seok n'acceptera jamais une des Trois à la tête de la cité. Un ajout rassurant de Loeding me parvient, m'affirmant que si conflit il y avait avec la cité lacustre, les habitants de Treeof refuseraient d'y prendre part.

La vue des traits tirés de mes interlocuteurs, liée à mon souhait de trouver la Reine, me pousse à mettre fin à notre discussion. Puissent-ils parvenir à trouver le repos.


*


Malgré l'avancée de la nuit, les lueurs présentes dans la salle du trône y entrainent mes pas. La Reine s'y trouve, seule. Avant d'avoir ouvert la bouche, celle-ci me demande des nouvelles des D'Omble. Elle a appris la venue d'une combattante d'élite en leur domaine. Je la rassure au mieux en lui signifiant que la trêve est arrivée à temps, mais que ma Talia est morte, et par la main de la yuiménienne Yurlungur. Sans la magie du Dragon... Je me rappelle soudain d'un détail que je mentionne également : le Seigneur Liche s'est emparé de la dague détenue par la jeune harpie.

Une fois encore, je ressens le poids de la responsabilité des actes des étrangers à ce monde, ma personne comprise, s'accroître. Si je ne les avais pas impliqué... Si j'avais été plus décisif...

"Jamais je ne me pardonnerai d'avoir appelé les yuiméniens ici, Majesté. Jamais."

Je relève la tête vers Sa Majesté lorsque sa main se pose sur mon épaule.

"Les Yuimeniens ne nous facilitent pas tous la tâche, mais il est chez quelques uns des cœurs bons bien intentionnés. Et puis, nous avons le plus valeureux de tous de notre côté. Sans toi, Kiyoheïki, le Peuple Pâle se porterait bien plus mal."

Ses paroles sont simples, mais contiennent un réconfort dont j'avais besoin. Sans être ôté pour autant, le fardeau des actes des yuiméniens dont je porte l'entière responsabilité s'allège. Je ressens même un léger embarras d'être ainsi tutoyé par une Dame aussi respectable et admirable. Je m'apprête à lui répondre concernant l'assassin de Talia quand une gravité soudaine s'empare de la Reine. J'apprends alors avec stupeur la véritable nature de cette dague que le mage sombre a dérobé. Un artefact dangereux et puissant car...

"Si une harpie est touchée avec... Son âme sera détruite à jamais. C'est... C'est ce qui s'est passé avec la démone, notre aïeule. Elle doit à tout prix n'être pas utilisée, d'aucune manière que ce soit."

Elle est inquiète, et je la comprends, quand bien même je tente de relativiser et de la rassurer. Azra possède cet objet et ne partira pas sans le ser Daemon. Même s'il voulait partir, il devrait passer par la Tour d'Or pour rejoindre Yuimen. Les forces du Conseil seraient en mesure de le retenir quelques temps ou au moins de lui reprendre son larcin. La chose ne lui plait guère, mais mon interlocutrice garde cela en mémoire. Je songe à cet être sombre. Va-t-il lui aussi me causer des regrets ?

Nous abordons brièvement le cas de Yurlungur, de son lien avec les plans de la Trinité et surtout du danger de la sous-estimer. Sa venue a tout de même été appuyée par Naral Shaam en personne. Toutefois, la voir abandonnée par Dame Guigne me laisse dubitatif quant à la nature exacte de leurs relations. Elle était tout de même auprès des Trois lors de l'appel, permettant à celles-ci de savoir ce qui se passait à Treeof et s'organiser en conséquence. Toute cette situation... À cause d'un seul message.

D'un commun accord, nous en terminons avec ce sujet et garderons la jeune fille à l’œil. La Reine aborde alors la journée de demain, et surtout de ce qu'il est encore possible de faire pour contrer le joug de la Trinité. Joug ou plutôt tyrannie, car elle m'explique que la prospérité arothiirienne tant admirée par les Végétariens est un des résultats de la répression du peuple, soumis par la force. L'adage ynorien me revient en mémoire : le clou qui dépasse se fait taper dessus. Mon inquiétude pour mes trois connaissances Pâles persiste. Ce sentiment est renforcé par l'air soudain distant et ancestral de la Reine. Elle déplore que personne ne connait les Trois comme elle, et que cette décision serait catastrophique. Pourtant, quand je tente de la pousser à se confier, elle ne fait que me dire les cotoyer depuis longtemps. Trop, peut-être.

Conscient de l'inconfort que ma curiosité risque de causer, je décide de ne pas insister. Nous abordons brièvement le problème des Carnivores, que la Reine demandera à être libérés. Je ne l'évoque qu'à demi-mots, mais je doute que ceux-ci en restent là. Si le Seigneur-Loup n'a plus la force de combattre, Lisa D'Omble prendra sa place. Je les imagine fort bien embusquer les convois marchands ou les habitants de Treeof qui se risqueraient en-dehors de la cité, et se replier dans le couvert des bois pour ceux qui voudraient poursuivre la lutte. Dans le pire des cas, un cycle de terreur pourrait voir le jour et amener lentement à la ruine de la capitale.

Pour l'heure, nous savons tous deux que l'usage de la force demain est inenvisageable. Leur armée est bien trop préparée, et cela signifierait un risque accru d'usage de magie par les étrangers. Nous réfléchissons ensemble à plusieurs possibilités. Le lien avec le Conseil d'Or, la nécessité d'une transition au moyen d'un quatuor de harpies plutôt que d'une Trinité dans un premier temps, sans grande conviction, mais nos arguments les plus puissants reposent sur un nom : Andel'Ys.

La cité lacustre est comme l'une des créations de l'artificier Uzuki. Calme pour le moment, mais qui pourrait aisément éclater. Aucune des Trois ne saurait se faire respecter ou accepter là-bas. La haine du Thiir et le dédain pour les pratiques des harpies y sont fortement ancrées. Seule la Reine aurait une chance d'y être écoutée. Une mobilisation de temps et de ressources importantes pour Arothiir si ses dirigeantes escomptent y asseoir leur domination. De plus, selon Sa Majesté, d'étroits liens unissent le puissant Seok et Fan-Ming. Si conflit il doit y avoir, la cité Pâle ne luttera pas seule. Dans le cas le plus extrême auquel je réfléchis, la ville et son territoire pourraient même être amenés à faire sécession et rejeter ouvertement le pouvoir de la Trinité. Il pourrait en résulter deux royaumes Pâles. Celui des Trois comprenant la capitale et Arothiir d'un côté, celui de la lignée d'Argentar possiblement allié à mon propre peuple de l'autre. J'imagine sans grande difficulté que si les D'Omble devaient choisir, c'est du côté de la Reine que leur allégeance irait. Et je doute que cet équilibre instable puisse satisfaire qui que ce soit bien longtemps.

À conserver le regard rivé au trône et à cette journée fatidique, les Trois en oublient de voir au-delà, vers l'avenir. La Reine fera valoir ces arguments demain. J'échange un regard avec elle.

"Vous le savez déjà, Majesté, mais quoi qu'il advienne, je suis et resterai à vos côtés."

Elle m'en est reconnaissante et laisse une nouvelle fois le tutoiement se faire à mon égard. Elle espère que le jour qui vient apportera une conclusion dans de meilleures conditions. Dans le pire des cas, les arguments que nous avons préparé mettront en lumière les implications liées à ce changement de pouvoir. Tout comme la Reine alors que nous dirigeons tous deux le regard vers l'extérieur, je souhaite que les Pâles aient encore cette flamme fière en eux qui les aidera à combattre l'oppression en devenir.

Quand notre entretien s'achève, je décèle moins de lassitude chez Sa Majesté. J'espère avoir fait ce qu'il faut. Après l'avoir saluée, je me rends dans l'une des chambres du palais déserté, y fais quelques ablutions avant de me mettre à méditer. Il me faut recouvrer mes forces. Dans quelques heures, un tournant pour l'avenir des Pâles aura lieu. Quelque chose que je n'ai pas su empêcher, et que ma naïveté a même précipité. En mon âme et conscience, une évidence se fait.

Peu importe la conclusion, je ne la laisserai pas se dérouler sans moi.




- 3 972 mots.

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Un très grand merci à Itsvara ! (Colo' et Kit)


Dernière édition par Kiyoheiki le Mar 12 Juin 2018 12:11, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Sam 26 Mai 2018 01:03 
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Pendant quelques heures, il n’y eut plus de camp ennemi. Seulement des gens œuvrant pour éteindre les feux, dégager les blessés des décombres et récupérer les corps des défunts. Les végétariens, les carnivores, les aventuriers de Yuimen et même les soldats d’Arothirs, tous travaillaient main dans la main afin de lutter contre le feu et de secourir les habitants en détresse.

Une fois les derniers incendies vaincus, les blessés furent reconduits dans leur foyer, ceux pour qui c’était encore possible. Les sans-logis furent recueillis leur famille, leur voisin ou par de bons samaritains. Sans tarder, les habitants fatigués s’en allèrent se reposer. Seuls quelques végétariens relativement en bons états se firent volontaires pour monter la garde à l’entrée de la cité. La Reine, en bonne hôte, proposa l’hébergement au château aux yuimeniens ainsi qu’à ses proches.

Sibelle regarda, non sans rancune, les trois harpies partir en direction de leur camp. Ces femmes étaient malades. Leur attrait pour le pouvoir leur avait pourri le cœur. Sibelle maudissait intérieurement ce fléau qui causait, cause et causerait toujours la perte de certaines cités.

La guerrière accepta l’offre de la reine et se dirigea vers le palais. Une fois rendue, des serviteurs lui assignèrent une chambre, lui précisant que la reine désirait tous les rencontrer dans une salle privée, dès l’aube afin d’organiser l’avenir du Royaume Pâle. Cette réunion secrète se tiendrait avant l’annonce de la décision royale à l’insu des trois harpies.

Sibelle prit possession de sa chambre, y déposa son sac, puis en sortit avant même de faire sa toilette. Elle désirait rencontrer Sheeala et lui faire part de ses idées afin de réduire les dégâts, et éviter d’autres morts inutiles.

Ce fut donc au détour d’un corridor qu’elle croisa Xël, celui-là même qui usant à outrance de ses pouvoirs magiques avait envenimé considérablement la situation. Il venait tout juste de sortir de la salle du trône. Tout comme Sibelle, son corps était recouvert de boues, de cendres, de débris divers et de sang. Il affichait un air triste qui se perdit en un sourire timide lorsqu’il vit la guerrière, s’informant de son état.

La guerrière, trop fatiguée pour contenir sa colère, ne répondit pas à la marque de politesse de l’yuimenien. Elle le ramassa plutôt par le col de sa tunique et usant de sa puissance musculaire hors norme, le plaqua violemment contre le mur. Les yeux de l’hinionne plantés dans ceux de l’humain, les dents serrées, et d’une voix autoritaire, elle le réprimanda :

« Tu as failli le tuer ! »

Et voilà que les mots étaient sortis d’eux-mêmes, sans censure, elle reprochait à Xël d’avoir mis en danger l’humoran. Même si elle tentait de se le cacher, elle avait craint davantage pour la survie de son ex-compagnon que pour celle des habitants du village. Surpris par cette agression sauvage, les yeux de Xël, tel un combattant aguerri, s’illuminèrent d’un air de défi. Mais ce ne fut qu’un moment fugace. Faisant preuve d’une maîtrise de soi supérieure à celle de l’hinionne, Xël la fixa d’un air las, les bras le long de son corps attendant patiemment la suite. La guerrière s’attendait à une riposte de la part du mage, mais il n’en fit rien. Elle comprit alors qu’il était conscient de sa maladresse, qu’il avait réalisé ses erreurs. Elle le relâcha et recula d’un pas.

À ce moment-là, une voix grave retentit à quelques mètres du couple posté contre le mur. Il s’agissait de l’humoran, le sujet même de ce court affrontement. S’adressant au mage, l’humoran donna raison à Sibelle, clamant que Xël avait agi avec imprudence, qu’il n’avait pas mûri, agissant sans réfléchir.

S’il n’avait pas riposté au geste violent de la guerrière, Xël en fit tout autrement aux accusations verbales. Il rejeta le blâme que les aventuriers de Yuimen venaient de l’accabler, argumentant que si avait été irréfléchi, il avait au moins agi, tenté de faire quelque chose. Tout en dardant Sibelle de ses yeux noisette, il lui reprocha à son tour d’avoir tenté de libérer les carnivores au risque de les faire tous massacrer. Avec raison, il se défendait de ses actions, il avouait avoir causé des dégâts, mais il avait permis à Sable de se libérer des griffes de Daemon qui avait fait lui aussi un geste insensé qui aurait pu avoir des conséquences regrettables. Puis tentant de reprendre son calme à force de quelques profondes respirations, il expliqua qu’il y avait plus important à régler. Il avait tenté, sans succès, de convaincre la reine d’abandonner son trône. Cette annonce fit échapper un soupir de soulagement à la maître d’armes qui ne voulait pas que la reine cède son trône.

Arpentant les quelques mètres qui le séparaient de Sibelle et Xël, Sirat exhorta la rouquine de laisser Xël. A la surprise de Sibelle, il l’avait entendue exprimer à voix haute son inquiétude à son égard. Se faisant arbitre, il expliqua que Xël n’avait pas entièrement tort, il s’était mis lui-même en position dangereuse. Tout en parlant, l’humoran déposa sa grosse paluche sur l’épaule frêle de la guerrière. Cette dernière frissonna à ce contact, mais ne dit mot, et ne fit aucune tentative pour s’en soustraire. Sirat avoua qu’il se rendait à la salle du trône pour les mêmes motifs que Xël.

Pendant que Xël parlait, Sibelle détailla l’humoran. Il n’avait plus cette apparence de verre, dur et froid, mais il revêtait cette fourrure orangée mettant en évidence ce corps magnifiquement sculpté.

Mais le discours incongru du mage la sortit de ses rêveries. Nullement intimidée par Xel, elle lui jeta un regard noir et répondit:

« J'ai fait ce qu'il fallait faire. Les carnivores ont été dupés par les harpies. Si les Trois ne s'en étaient pas mêlé, on aurait eu peut-être droit à un combat loyal ou peut-être même pas de combat du tout... les carnivores ne méritaient pas d'être ainsi humiliés. »

Lorsqu'elle parlait des harpies, sa voix prenait une telle intonation qu’on pouvait sentir sans le moindre doute, de la haine, du dédain et même de la jalousie à leur encontre.

Toujours persuadée de la justesse de son raisonnement, elle rétorqua aux deux hommes :

« Il est trop dangereux de se servir de la magie dans ce monde ! »

Elle se mordit les lèvres, elle avait eu peur de perdre Sirat, mais ne voulait l'avouer plus que ce qu'elle l'avait fait auparavant. Les propos de la guerrière n’affectèrent en rien le mage qui se contenta d’effectuer une mimique un peu moqueuse tout en ignorant sa remarque au sujet de la magie. Il poursuivit sa conversation avec l’humoran racontant que la reine n’était décidée qu’à rendre son poste qu’en tout dernier recours, sachant que Andel’Ys refuserait de se soumettre. Elle craignait des guerres intestines sous le règne des harpies d’Arothiir qui étaient en faveur du sans-visage. Puis il parla de Naral en terme peu élogieux. Tout comme Sirat, il ne le portait pas dans son cœur.

En écoutant le discours de Xël, la moutarde monta au nez de Sibelle, les jointures toutes blanches à force de serrer les poings, elle se fit violence pour se contrôler afin de ne pas plaquer une fois de plus le mage insolent contre le mur. Elle n’était pas intéressée d’en entendre davantage, le discours de Xël, l’avait déjà mis hors d’elle. Elle se contenta donc de le regarder avec colère signifiant clairement son désaccord.

Elle plongea ensuite son regard dans celui de Sirat, et d'une voix calme, et plus douce qu’elle ne l’aurait souhaité, elle lui dit:

« Tu as choisi ton camp, et ce n'est pas le mien... J'aurais aimé qu'il en soit autrement. »

Sobrement, l’humoran lui répondit qu’il en était de même pour lui.

De caractère difficile, Sibelle aurait pu trouver en Sirat un bon compagnon d’armes, mais aussi et surtout un bon compagnon de vie. Ils auraient pu ensemble mener des campagnes et des combats se complétant. C’était le genre d’avenir qu’aurait pu envisager Sibelle, voyager de contrée en contrée, combattant auprès de son amant, car la vie de famille n’était pas faite pour Sibelle. Mais le destin, le hasard ou les circonstances en avaient décidé autrement. Sur cette réflexion, elle se pinça les lèvres puis tourna les talons en direction de la salle du trône.

Elle se présenta à la porte de la salle du trône, déclina son identité aux soldats en poste, attendit à peine une minute, puis fut priée d’entrer dans la salle où la reine l’attendait.
Chassant sa rencontre avec Xël et Sirat de sa tête, elle arbora son air fier de soldat et traversa la salle pour se rendre jusqu’à la reine et la saluer comme il se doit. La reine lui rendit sa salutation.

Une fois à sa hauteur, Sibelle regarda la reine un moment hésitant brièvement. Puis, fidèle à son tempérament, sans détour, elle annonça ses couleurs.

« Je suis toujours disposée à vous aider à garder votre place comme reine sur Treoof. Je sais que votre décision n'est pas facile à prendre. J'ai tenté de libérer Borte, mais ce fut un échec, car j'ai réalisé que l'armée d'Arothir était trop nombreuse pour qu'on puisse les combattre. Et vous savez tout comme moi que si vous refusez d'abdiquer qu'elles tueront les carnivores, leurs prisonniers. Et si vous acceptez leur offre, je crains que le sort des habitants de Treoof ne soit pas plus reluisant. Alors je me suis dit qu'il fallait peut-être tenter une autre manœuvre. Beaucoup d'options me trottent dans la tête, mais je ne sais si l'une d'elles est valable, puisque je connais à peine votre monde. En vous les exposant peut-être que vous allez pouvoir les affiner, et que nous pourrions mettre un plan au point avant demain. »

Sibelle reprit son souffle et poursuivit :

« Pour combattre l'armée d'Arothir, il faudrait être si nombreux qu'eux. Avez-vous des alliés qui pourrait venir porter main forte ? les dragons ? d'autres peuples ? ... Mais même avec une aide extérieure, je crains que trop d'habitants de Treeoff, végétariens et carnivores, meurent dans ce combat. Alors que je disais que nous pourrions mettre les végétariens à l'abri, dans un lieu sous-terrain secret, s'il en existe un. Pour les carnivores, on pourrait constituer une petite troupe qui irait le délivrer discrètement dans la nuit et ensuite les cacher à leur tour. »


Sibelle était conscience de l'imprécision de ses idées et de la confusion qu'elles pouvaient engendrer ainsi énoncées, mais elle poursuivit tout de même.

« Étant vous-même une harpie, vous les connaissez mieux que quiconque... Possèdent-elles une faiblesse sur laquelle on pourrait miser pour les vaincre ? Convoite-t-elle quelque chose qu'on pourrait leur offrir en échange qu'elle vous laisse régner sur Treooff? Est-ce qu'il existe quelqu'un qu'elles craignent et qu'on pourrait faire venir ici ? Elles sont trois... mais vous et Talia ça fait deux... et l'archère voulait se rendre dans le manoir des ombles, existe-t-il là une troisième personne qui pourrait compléter votre trio ? »


Elle s'arrêta enfin, poussa un soupir et reprit pour conclure:

« Je suis consciente de la confusion de mes propos, mais je vous expose toutes les possibilités que j'ai pu voir afin de trouver une solution potable... Soyez certaine, que si combat contre la troupe d'Arothiir il y a, j'en serai et à vos côtés. Si vous avez besoin de moi pour infiltrer un quelconque endroit où aller chercher un allié, j'irai. Je me soumets à votre ordre, je vous obéirai. Je m'engage à faire mon possible pour que plus personne de votre peuple, végétariens et carnivores, ne soit tué. »

Sibelle avait amplement parlé. Elle attendit donc patiemment la réponse de la reine.

Cette dernière l’avait écouté avec attention. Ces premiers mots furent des remerciements face au dévouement de la guerrière. Puis, sa mine s’assombrit quelque peu affichant un air las. Elle ne voyait peu de solutions praticables parmi celles proposées par Sibelle. Elle ne savait si elle possédait suffisamment d’alliées qui accepteraient de se dresser contre les harpies, et les combattre dans l’état actuel serait suicidaire. Il s’agissait d’une guerre interne qui ne concernait pas le conseil. Il n’y aurait donc aucune intervention de leur part ou des autres peuples. Et pour ce qui était des dragons, les humains s’avéraient leur dernier souci. La libération des carnivores ne lui semblait guère possible, les Trois ayant probablement prévu le coup en postant toute une flopée de gardes tout autour de leur camp. Et finalement, les reines d’Arothiir ne demandaient rien de moins que la couronne aucune autre offre ne serait suffisante à leurs yeux. Une à une, elle avait éliminé les propositions de la guerrière.

Plus concrètement, la reine parla de la force des trois reines : leur trop grande confiance en elle, ce qui pouvait en certaines circonstances s’avérer également une faiblesse. Les harpies en plus de leur aptitude au vol, avaient un pouvoir d’influence sur les humains.

Puis, curieuse, elle questionna sur l’identité de l’archère dont Sibelle avait fait mention demandant s’il s’agissait d’une alliée.

Visiblement déçue de ne pouvoir trouver de solutions, Sibelle répondit néanmoins à la question de la reine.

« Non, surtout pas une alliée. Elle était à la solde de la trinité. Elle était là pour empêcher que les gens du manoir, ainsi que les yuimenniens se rendent sur Treeof. »

Inquiète, la reine demanda si les D’Omble étaient en danger.

« L'archère craignait que les sauveurs d'Aliéanon viennent vous aider, elle leur a coupé le chemin. Elle m'a laissé passer, car elle me considérait inoffensive, j'ai donc tenté de porter secours aux carnivores, mais sans succès. Donc, près du manoir, il y avait Talia, Azra, Nastya, Yurlungur et Kiyo. Ce dernier est venu sur Treeof et est reparti vers le manoir. Je ne sais pas ce qui s'est passé là-bas.»

Soucieuse, elle comptait demander des nouvelles au Soldat d’Ynorie.Voyant le souci de la reine, Sibelle proposa:

« Si vous le désirez, je peux entrer en communication avec Kiyo immédiatement, grâce à ma pierre »

Dit-elle tout en sortant ladite pierre de son sac.

La reine s’approcha alors prestement et referma les mains de la guerrière sur la pierre, refusant l’offre prétextant qu’elle leur faisait confiance, rajoutant qu’elle n’aimait guère l’utilisation de ces pierres.

Sibelle respecta la décision de la reine et rangea la pierre dans son sac. Elle remercia ensuite la reine pour son écoute et sa patience et se dirigea vers la porte de sortie.

Alors qu’elle mettait la main sur la poignée de la porte, une idée lui vint en tête. Elle fit donc demi-tour et revint vers la reine.

« J'aurais peut-être une idée à vous proposer. »

Elle hésita un peu, mais ils n'avaient plus rien à perdre.

« Donc, demain refusez d'abandonner votre trône, ou plutôt proposez-leur de gagner le trône dans un combat loyal. »

« Formez une équipe de vos meilleurs combattants, et elles feront de même. Et ces combattants de chaque clan s'affronteront. Il n'est pas nécessaire que la mort soit l'issue de ce combat. »

Sibelle s'arrêta, ayant une variante en tête.

« Vous pourriez, aussi, défier en duel, personnellement, l'une des trois harpies. Si elles gagnaient, le peuple récalcitrant ne pourrait rien dire, car elle n'aurait pas volé des terres ou user de ruses, mais conquis honnêtement le territoire de Treeoff. Et si vous êtes victorieuse, vous aurez prouvé que vous avez encore votre place sur ce trône. »

Cette fois, la reine ne réfuta pas la proposition. Au contraire, elle mentionna qu’il s’agissait d’une idée qui méritait réflexion et qu’elle y penserait dans la nuit.
La guerrière salua la reine et sortit de la salle du trône.


Elle s’empressa de traverser le long corridor espérant se rendre rapidement à sa chambre pour se laver. Elle n’avait fait que quelques pas lorsqu'elle vit Sirat qui arrivait dans sa direction. Elle le regardait sans sourciller, le silence installé entre eux ne la dérangeait pas. Au moment où il fut à sa hauteur, Sibelle l’attrapa par le bras et l’arrêta. Levant légèrement sa tête pour mieux voir le visage de l’humoran, elle lui fit une demande insolite :

« S'il y a confrontation et combat et que je suis en mauvaise posture contre une des harpies, je ne veux pas périr sous la lame de l'une d'elles. Si je dois mourir, je voudrais que ce soit toi qui m'achèves et qui disposes de mon corps. Et je veux que ce soit toi et personne d'autre qui récupère mes biens. »


Si l’occasion se présentait, Sibelle savait qu’elle n’hésiterait pas à combattre une des harpies, même en sachant que cette dernière serait meilleure combattante et qu’elle y risquerait sa vie. Mais sa rancune grandissante envers ces femmes ailées, elle ne voulait rendre l’âme sous leur lame, d’où sa demande à son ex-compagnon.

Sirat fut surpris de la requête de sa compagne et il mit quelques secondes avant de finalement promettre de respecter sa demande. Puis laissant libre court à ses sentiments, il tira son bras contre lui, jusqu’à ramener le corps de la guerrière contre le sien. Celle-ci ne résista point. Aucun mot n’était nécessaire dans ce moment privilégié qu’ils s’accordaient une dernière fois, en ultime adieu. Avec délicatesse, l’humoran déposa ses lèvres contre celles pulpeuses de la guerrière et l’enlaça de ses immenses bras. Submergée par ses émotions, la guerrière reçut le baiser comme un dernier cadeau qu’elle savoura pleinement, mais ne le rendit pas. Elle en était incapable, les larmes coulant sur ses joues. Elle nicha sa tête dans le creux de l’épaule de Sirat et l’enlaça à son tour de ses bras. Pendant ces quelques secondes privilégiées, il n’y avait plus de batailles, plus de harpies, plus de haine, plus de rivalité, il n’y avait que ces deux âmes en peine et le battement respectif de leur cœur. Puis, tout doucement, sans aucune brusquerie, l’elfe blanche se dégagea de l’étreinte et jeta un dernier regard fier à son compagnon.

« Je ne regrette aucun moment passé à tes côtés. »

Elle attendit quelques secondes, mais aucune réponse ne vint. Elle ne s’offusqua aucunement, elle devinait qu’il était incapable de répondre, mais les mots étaient inutiles, son corps avait parlé pour lui.

Les joues toujours humides, elle poursuivit son chemin, laissant l’humoran à son destin. Elle franchit rapidement le corridor et monta à sa chambre. Elle y trouva le nécessaire pour y faire sa toilette. Elle se dévêtit de ses vêtements souillés, et entra dans le bac d’eau mis à sa disposition. Elle dût se frotter avec d’ardeur afin de retirer toute trace de sang, de cendres, de poussières et de sueur. Une fois nettoyée, elle s’essuya et enfila une tunique propre. La journée avait été longue, quelques heures de méditation, étendue sur le lit douillet, lui ferait le plus grand bien avant la rencontre du lendemain.

(((3123 mots)))

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Dim 27 Mai 2018 17:55 
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Treeof – Clairière de l’Obélisque. (Azra)

    Azra tenta de faire son possible pour invoquer cette démone une fois encore. Il y passa toute la nuit, œuvrant jusqu’à l’épuisement presque total de ses pouvoirs, mais rien n’y fit : elle ne revenait pas. Il semblerait qu’aucune âme, pas même celle de la Démone, n’était présente aux alentours pour réintégrer cette immense armure. Toutes absorbées par la Lande Tanathéenne ? Partie si loin qu’elle ne détectait pas son invocation ? Quoiqu’il en soit, il se retrouva le bec dans l’eau, sans moyen de répandre le chaos gratuitement. Il n’avait plus qu’une chose à faire : rejoindre le sommet prévu ce matin, et espérer que Daemon soit relâché. (Suite à l’épilogue)


Treeof – Palais (Xël, Sibelle, Kiyoheïki).

    Avant que les premières lueurs du soleil aient franchi l’horizon, le Conseil commença. Il n’y avait que peu de monde, en vérité. Même parmi les yuimeniens censés être venus aider. Azra, Sirat, Daemon, Yurlungur manquaient à l’appel. Ceux qui avaient choisi une autre voie. Chez les locaux, il n’y avait guère grand monde non plus : La Reine, bien sûr, ainsi que son fidèle suivant Astidenix. Khar’Tar D’Omble était également présent, ainsi que son épouse, Elisa. Mais aucune trace de leurs trois enfants. Et c’était tout. Les mines étaient sombres, les visages fermés, les traits tirés. Et les yeux tous tournés vers Sheeala d’Argentar, qui plus encore que les autres paraissait fatiguée. Elle prit la parole d’un air grave.

    « Merci à tous d’être venus aujourd’hui. C’est un jour qui marquera un tournant majeur pour l’histoire des Hommes Pâles. J’ai réfléchi à chacune de vos propositions cette nuit, et j’en suis arrivé à la conclusion de la nécessité de remettre le pouvoir à la Trinité d’Arothiir : c’est ce que mon peuple attend de moi. Mais pas sans contrepartie : il faut que je sois ferme sur certains points, bien qu’elles pourront faire ce qu’elles en voudront une fois reine. Les Carnivores, tout d’abord : je dois exiger qu’ils soient libérés et bien traités. J’ignore quels sont les projets qu’elles prévoient à leur égard, mais ils ne pourront être exécutés. Andel’Ys, ensuite. La cité risque de poser souci dans la passation du pouvoir. Là-bas, ils n’accepteront pas cette transition : ils n’apprécient guère la Trinité. C’est pourquoi je vais demander, dans un premier temps, de rester au pouvoir à leur côté. De former un quatuor et non une trinité, et qu’elles me lèguent la charge d’Andel’Ys. Je préciserai, enfin, en guise d’argument, que je serai toujours l’unique représentante du peuple pâle au Conseil d’Or. Leur meilleur moyen de diplomatie à l’international. Aussi devront-elles respecter ces demandes sans quoi leur position risque d’être compromise. Loin est le monde d’antan où chacun faisait ce qu’il voulait dans son coin : maintenant, nous devons tous rendre des comptes à tous les autres. C’est ce qui garantit la pérennité de notre alliance. »

    Astidenix semble nerveux. L’évocation d’Andel’Ys ne lui fait pas plaisir, même s’il ne peut désormais plus rien y faire. La Reine se tourne vers Sibelle.

    « La proposition de duels de champions ne manquait pas de charme, mais la Trinité aurait certainement refusé de remettre en jeu leurs positions acquises sur un combat hasardeux. De plus, suffisamment de sang a coulé en mon nom : il faut que cela cesse. »

    Elle semble lasse. Son regard rose est triste.

    « Mes amis, merci de votre présence, de tout ce que vous avez fait pour moi et pour le Peuple Pâle. Nous en sommes à la fin du voyage, à la conclusion de ce triste épisode. »

    Elle invita chacun à se lever pour laisser la place à l’arrivée de la Trinité. La réunion se passerait en huis-clos entre elle et les trois harpies… (Suite à l’épilogue).


Treeof – Camp d’Arothiir (Yurlungur, Daemon, Sirat).

    En s’éveillant, le matin, Daemon eut la déplaisante sensation de s’être fait arracher un bout de lui-même. Il avait encore mal des heurts posés par Sable sur son corps : hématomes et bleus divers, courbatures et douleurs musculaires. Il y avait aussi, bien sûr, la désagréable sensation d’une fatigue accrue, d’un épuisement total. Mais ce n’était pas tout : il se rendit vite compte qu’il ne possédait plus ses ailes noires. Disparues pendant la nuit, la magie de la rune s’étant sans doute dissipée. Il ne fut pas convié, contrairement à Sirat et Yurlungur, pour accompagner la Trinité jusqu’au palais en vue de l’entrevue avec la Reine. Il fut laissé sur le camp, comme tous les carnivores, en bonne garde de l’armée d’Arothiir.

    Jess, Sable et Guigne furent donc accompagnées de la générale de leurs troupes, Elisha’a, ainsi que de Sirat et Yurlungur, ayant ouvertement, ou plus ou moins, rejoint leur camp. Une fois au château, ils apprirent que la réunion se déroulerait en huis clos entre les quatre harpies. Ils furent priés d’attendre avec les autres Yuimeniens, le Couple D’Omble et Astidenix, dans la salle du trône. (Suite à l’épilogue).




Treeof – Epilogue du premier épisode.


    Tout le monde présent au palais attendait le verdict de cette discussion au sommet. La situation, dans la salle du trône, était tendue à souhait, et certains durent prendre sur eux pour ne pas céder à leur colère. Astidenix ne put lancer que des regards acerbes à Sirat. Elisha’a à Kiyoheïki. Ils durent attendre plus d’une heure dans cet inconfort, avant que la conclusion de tout ceci ne leur soit révélée. Sheeala d’Argentar avait cédé le pouvoir à la Trinité, mais toutes les conditions qu’elle avait proposée n’étaient pas respectées : s’il était garanti que les Carnivores allaient pouvoir vivre sans répression, libérés de leurs chaines, et pouvoir retrouver leur place au sein de la population de Treeof, c’était seulement sous la condition de l’enfermement de leur meneur, Börte-a-Tchino, dans les geôles du palais pour trahison et sécession avec le pouvoir en place. Andel’Ys ne serait pas dirigée par Sheeala, ni plus par Seok, fils d’Astidenix, mais par Guigne. Les trois harpies s’étaient réparti les trois cités, d’ailleurs : Guigne s’occuperait d’Andel’Ys, sans craindre la rudesse de ces hommes du lac. Sable resterait à Arothiir, dans leur ancienne résidence, pour veiller à leur peuple, et Jess prendrait place à Treeof, au sein du palais royal. Leur statut était identique : trois reines pour un royaume. Sans aucune différence.

    L’aide de Sheeala restait requise pour représenter le Royaume au Conseil d’Or, où elle pourrait désormais siéger sans devoir jongler avec son rôle de reine. Elle devrait au préalable faire la demande explicite aux citoyens d’Andel’Ys d’accepter les nouvelles dirigeantes. De leur laisser une chance.

    Dans la journée, les aventuriers de Yuimen furent remerciés par ceux à qui ils avaient juré loyauté. (cf.prochainement le sujet de récompenses). Suite à quoi il leur fut demandé de laisser le temps au temps, suggéré de laisser désormais les Pâles réorganiser leur royaume. De retourner sur Yuimen, peut-être ? Même si Aliaénon aurait encore besoin d’eux, sous peu…


Fin de l’épisode 1.


[Xël : 0,5 (introspection) + 2 (apartés) + 2,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Daemon : noté quand complété.
Azra : 0,5 (introspection) + 0,5 (aparté) + 0,5 (sort) + 1,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Sirat : 0,5 (introspection) + 2 (apartés) + 2,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Yurlungur : 1 (introspection) + 1 (apartés) + 2 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Kiyoheïki : 1 (introspection) + 1,5 (apartés) + 2,5 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).
Sibelle : 1 (introspection) + 1 (apartés) + 2 (bonus longueur) + 1 (fin d’épisode).]

[HJ : J’ignore si cette fin d’épisode est trop abrupte. J’ai estimé qu’il n’y avait plus tellement d’aventures à vivre dans cette situation, que les différentes pistes avaient été fouillées. Je vous demande un dernier post ici, à la suite de ce message, pour conclure ces événements et préciser ce que vous faites ensuite : retourner sur Yuimen, rester (mais possiblement en pause pendant quelques temps) sur Aliaénon. Vous avez bien entendu le droit d’y glisser tous les apartés que vous voulez, entre vous ou avec des PNJ. Je laisse deux semaines complètes pour se faire. Le sujet de récompense devrait arriver le week-end prochain, le temps que je réfléchisse davantage à tout ça et que je termine de noter le jeu des répliques. Merci à vous 7 d’avoir participé jusqu’au bout de cet épisode. Ça sera avec plaisir d’en reprendre un second, sous peu, lorsqu’il sera prêt. Tenez le sujet de quête en vue, pour des news à ce propos.
Si vous avez l'impression qu'il vous manque des informations, que la conclusion n'est pas claire sur x ou y point, n'hésitez pas à me poser les questions qui s'y réfèrent, je me ferai une joie d'y répondre.]

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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Mar 12 Juin 2018 12:11 
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L'aube n'est pas encore là lorsque nous nous réunissons en un Conseil crucial pour l'avenir des Pâles. Rien qu'à regarder l'assemblée présente, mon cœur se fait lourd et mes doigts se serrent douloureusement sur mon casque. La Reine, le Général Astidenix, Khar'Tar et Elisa D'Omble, les yuiméniens Xël et Sibelle assistent à cette réunion, mais je note avec une déception et une culpabilité renouvelée l'absence d'un bon nombre de ceux que j'ai appelé en renfort. Si pour certains j'en connais la raison, pour d'autres je ne vois guère d'explications.

L'air est lourd ce matin et il m'est difficile d'ignorer la grande fatigue marquant les traits de Sa Majesté. Elle a du passer la nuit à réfléchir, ce qu'elle confirme bien vite. Elle en est venue à la conclusion de remettre le pouvoir aux Trois, non sans négocier plusieurs choses : la libération et le traitement équitable des Carnivores, la possibilité de faire partie du Quatuor le temps de préparer Andel'Ys au passage de pouvoir et la conservation de sa place de représentante des Pâles à la Tour d'Or. J'acquiesce lentement, masquant par une expression attentive l'inconfort que cette situation me fait ressentir.

Peu après, la Trinité fait son entrée dans la salle et est accompagnée par plusieurs figures auxquelles je n'adresse qu'un long regard. L'humoran dont je ne m'explique décidément pas le cheminement de pensée, l'archère d'élite qui nous a ostensiblement menacé, et elle. Yurlungur. Mon poing libre se serre par réflexe, mais je me découvre bien vite dénué de sentiments hostiles à son égard. La pointe que je perçois est davantage un mélange de méfiance et de déception qu'un réel souhait de lui nuire. Leur arrivée cause notre mise à l'écart. L'entretien se passera sans intervention supplémentaire de notre part.

Une tension est palpable entre le Général et l'humoran sans que j'en connaisse la raison, même si j'ai le sentiment que le yuiménien a une nouvelle fois du dire ou faire quelque chose de stupide. D'ailleurs, j'ai aussi droit à un regard mauvais. Je le croise un instant. C'est celui de cette combattante d'Arothiir, qui me scrute comme si ses yeux pouvaient m'embrocher sur place. Une attitude franchement personnelle et déplacée. N'a-t-elle pas atteint son but en faisant respecter le plan ? Peut-être a-t-elle été réprimandée pour n'avoir pas su empêcher l'envolée du Dragon. Elle devrait se réjouir d'être en position de force malgré ses paroles et ses actes, mais non. J'ignore ce qui motive cette négativité à mon endroit, mais je sais comment y répondre. Je soutiens son regard un instant puis, en mon âme et conscience, je lui inflige la pire injure dont mon fier peuple de naissance est capable envers un adversaire : lui vouer une totale indifférence. Si mes yeux violets sont tournés vers elle une poignée de secondes, ce n'est que pour s'attarder sur un détail d'un mur derrière elle, avant de s'en détourner comme si elle n'existait pas.

Le temps s'étire pendant l'entretien, sentiment d'éternité renforcé par la tension ambiante. Lorsque près d'une heure de cette situation déplaisante s'est écoulée, la conclusion est annoncée. Je sens mon visage se fermer à mesure que je prends conscience de tout ce qui a été écarté. Si les Carnivores seront autorisés à reprendre leur place légitime à Treeof, cela se fera au détriment de la liberté du Seigneur-Loup, emprisonné pour trahison. Andel'Ys ne sera pas administrée par la Reine, pas plus que sous la direction du Ser Seok, mais par Guigne. Un frisson atroce me parcourt l'échine à cette annonce. La plus froide et pragmatique des Trois, à la tête de la cité la plus à fleur de peau et réfractaire à la culture des harpies. J'ai du mal à voir une version de l'avenir dans laquelle la situation sera accueillie sans difficultés. Même si la Reine est censée demander au peuple du lac de lui laisser une chance, je doute fort qu'aucun sentiment de trahison ne naisse de ce côté du royaume. Au moins, la Reine devenue simple ambassadrice poursuivra son rôle de représentante à la Tour d'Or. Maigre consolation que tout ceci.

Je ferme lentement les yeux, démuni par tout ce que je viens d'entendre. Tous ces efforts et ces souffrances pour au final n'avoir atteint aucun des buts fixés... Des bruits de pas venant vers moi m'incitent à jeter un œil à mon environnement proche. Je suis alors surpris de voir l'agresseuse de Talia m'approcher de son plein gré. Je dois dire que malgré ma résolution de la considérer comme n'importe quel adversaire, son attitude m'intrigue. Elle vient me parler poliment mais avec un brin de cruauté dont elle n'a pas l'air d'avoir conscience, notamment par un commentaire sur le fait que j'ai perdu cette bataille. Elle regrette presque aussitôt ses paroles, essaie de me dire que ma tentative a été admirable avant de me demander de ne pas l'écouter et d'afficher un air embarrassé. Dois-je la croire ? Elle m'a berné à plusieurs reprises. Que suis-je censé penser de ses paroles ? Je pousse un souffle lent par le nez en avisant les nouvelles reines, même si c'est bien à la jeune fille que je m'adresse.

"Se contenter de faire au mieux est un luxe auquel nul ynorien n'a droit, jeune fille. Sans résultat au bout du chemin, même le plus louable effort n'aura été qu'une perte de temps."

Je laisse quelques instants s'écouler, temps nécessaire pour museler cet insupportable sentiment d'échec. Après avoir pesé mes mots, je les partage.

"Je ne suis pas le seul perdant, Yurlungur. Songez un instant à la raison de mon appel... Rien n'a été réglé ici. Bien au contraire..."

J'ai encore en tête la conversation que j'ai eu avec Dromi et son hostilité envers les Carnivores. Je suis persuadé que ce n'est pas un simple changement de dirigeantes qui va effacer la rancœur et la haine entre les deux pans de ce peuple. Ce n'est qu'une question de temps, pouvant se compter en mois ou années relativement paisibles certes, avant que les tensions reprennent. Car fondamentalement, la situation qui se profile sera en de nombreux de points semblable à celle précédant l'exil volontaire des Carnivores. Aucune solution n'a été trouvée pour atteindre une réelle réconciliation. Et cette fois, lorsque les troubles reprendront, la reine Jessaccilo ne sera sans doute pas aussi patiente et à l'écoute que la noble Reine Sheeala d'Argentar. Le maintien de la paix en Treeof passera par la répression et la violence.

Cette perspective me blesse grandement. Mon corps pivote pour faire face à mon interlocutrice. Il me faut écarter ces pensées avant qu'elles finissent par me causer une peine durable.

"Il est une chose que je ne m'explique pas, jeune fille. Si à vos yeux je ne suis qu'un lâche dont la présence vous dérange visiblement, pourquoi chercher à... Me réconforter ?"

Yurlungur a décidément un caractère insaisissable. Elle esquive mon regard puis l'affronte franchement, me tutoie puis en revient au vouvoiement, comme si elle ne savait pas quelle distance adopter exactement. Elle m'avoue avoir laissé échapper des paroles motivées par la colère avant, à ma grande surprise que je ne parviens qu'à peine à masquer sous une légère inclinaison de la tête, de confesser qu'elle m'admire. Elle va même jusqu'à me comparer aux héros des contes, ce qui explique que cette conclusion négative lui paraisse peu habituelle.

De nouveau pourtant, elle dresse elle-même une barrière entre nous en me mettant sur un inconfortable piédestal. Je l'écoute sans mot dire, mais lui prête une attention presque équivalente à celle de l'entretien privé que nous avons eu chez les D'Omble. D'après elle, je dépasse ma propre personne en incarnant un idéal qu'elle n'atteindra jamais. Sa vision des choses me laisse brièvement songeur.

"Les héros des contes ont la chance d'avoir l'auteur de leur côté pour les aider et leur faire garder la foi. C'est ce qui différencie une histoire de nos vies... Mais vos paroles sont rassurantes pour qui a du et doit encore lutter au quotidien pour prouver sa valeur. Quant à l'idéal..."

Je conserve la tête inclinée sur le côté un instant puis me redresse et acquiesce lentement avant de reprendre.

"Peut-être n'en approcherez-vous pas, Yurlungur, mais au moins vous avez conscience qu'il existe. L'accepter ou le rejeter n'y changera rien. Plus maintenant. J'aurais marqué votre vie comme vous la mienne."

Je ferme un instant les yeux puis les rouvre lentement. Mon ton se fait brièvement plus sévère.

"Ma foi en la Justice voudrait vous voir punie entre autres pour le crime que vous avez commis envers Talia D'Omble, mais je n'ai nul pouvoir en ce sens. Il ne tient donc qu'à vous de chercher à obtenir son pardon, même si cela sera sans doute long et pénible pour tous."

Mon regard violet l'observe un moment. J'hésite puis suis ma conscience martelant aux portes de mon esprit.

"Sachez qu'endurer cette épreuve de votre plein gré devrait suffire à obtenir le mien. Toutefois, si vous souhaitez simplement laisser tout ceci derrière vous, faites-le."

J'ajoute ensuite que le regard d'autrui peut être source d'une douleur plus féroce que celle d'une lame, ce à quoi mon interlocutrice m'apprend qu'elle aurait perdu la vie depuis longtemps si elle laissait cela la blesser. J'ai un peu de mal à croire que je suis en train de m'entretenir de façon aussi civile avec la jeune tueuse, et pourtant c'est le cas. Elle est toutefois réticente à aller voir Talia, prétextant qu'elle aura d'autres desseins sous peu. Quand j'insiste un peu, elle laisse entendre que si je suis apte à rester maître de mes émotions, ce n'est sans doute pas le cas de la belle D'Omble. Elle ne dit toutefois rien concernant la possibilité que moi j'envisage de lui pardonner, avant de me questionner sur mes projets.

J'y accorde quelques instants de réflexion avant de répondre avec honnêteté. Je resterai jusqu'à ce que Talia soit sur pieds, parlerai avenir avec elle peut-être, puis je quitterai Aliaénon. Ma présence prolongée ne serait pas bien vue par certains, et j'ai déjà égoïstement choisi de revenir en ce monde en laissant de côté mon devoir de milicien. Je ne peux pas me permettre de laisser cette situation se prolonger. Mes yeux violets se rivent à ceux de la jeune fille tandis que ma main libre s'appose contre le pendentif dissimulé sous ma protection. Je ne sais rien de ses projets si ce n'est qu'elle semble vouloir rester encore un peu en ces contrées si différentes de Yuimen. De mon côté, je n'y séjournerai sans doute que le temps de voir Talia remise ainsi que celui du voyage vers la Tour d'Or. Quelque chose me travaille quand j'imagine cette jeune criminelle sans le moindre encadrement, mais je n'ai nulle autorité pour y palier. En conséquence, je choisis de clarifier un point essentiel dans l'étrange lien qui nous unit malgré nous.

"Jamais je n'effacerai de ma mémoire ce qui a été fait, jeune fille. Jamais. Mais Talia vit. Et cela me suffit... Rares sont les choses ou les personnes auxquelles se fier en un monde inconnu. Aussi..."

Elle se tend un peu à ma déclaration, ce qui n'est pas un mal. Au moins, je sais que d'une certaine façon je conserve une forme d'influence sur elle. C'est mieux que rien. Impossible par contre de dire si c'est une suggestion silencieuse de ma faera ou ce que je pense réellement, mais rien ne retient les paroles semblables à une confidence que je lui fais.

"Ma pierre ne saurait être sourde aux messages de quiconque. Pas même aux tiens, Yurlungur."

L'expression mature de mon interlocutrice s'adoucit légèrement alors qu'elle me fait part de sa gratitude. Cela ne dure pas, car avec un brin de sournoiserie, elle me provoque sur le fait que cela est réciproque mais qu'après cette mésaventure avec les yuiméniens, elle comprendrait ma réticence à le faire. Après tout, elle aussi est imprévisible. À son geste de la main ponctuant une salutation, je fais un signe de tête traditionnel de mon peuple sans rien ajouter.

Après tout ceci, je ressens un brin de lassitude et d'affliction, ainsi qu'une crainte latente. La Liche ne s'est pas présentée au palais. J'espère qu'Azra n'a pas réellement quitté les lieux sans son compagnon, et surtout sans me laisser l'opportunité de récupérer la Dague. Même si je sais qu'il existe encore un moyen de la lui reprendre du côté du fluide, cela constituerait un échec supplémentaire. Inacceptable.


*



L'annonce faite, les projets des uns et des autres se dessinent. De mon côté, je suis invité à demeurer chez mes amis les D'Omble, tout comme celle que je suis contraint de ne maintenant appeler que Dame D'Argentar. J'entends parler d'une célébration à venir à laquelle je serai le bienvenu, mais je suis avant tout encouragé à rejoindre Talia. Elle semble avoir confié à ses parents son intention de s'entretenir avec moi. Après avoir présenté mes respects à la ronde, j'accompagne dignement les D'Omble à leur manoir.

La porte de la chambre de Talia m'intimide un court instant. Pourtant, en mon cœur, j'ai le désir impérieux de la voir à présent que tout s'achève. À peine ai-je franchi le cadre de l'entrée que la Pâle m'incite à m'approcher. Elle est encore affaiblie, mais en femme courageuse qu'elle est, le regard tendre qu'elle m'adresse n'en laisse rien paraître. J'avise un siège sur lequel je dépose mes affaires avant d'aller prendre place sur son lit à ses côtés. Ici, je me sens moi-même, pas la figure d'autorité, l'aventurier ou encore l'étranger en Treeof. L'air est calme et doux, dénué de la tension atroce de la salle du trône, et me faisant me sentir le bienvenu. Une atmosphère intimiste qui m'incite à ne pas parler trop fort. C'est cependant Talia qui brise le silence en premier.

"Tu m'as sauvée. Tu as sauvé ma vie. Je t'ai attendu. Je t'ai attendu et je me suis sentie partir. Tout est devenu noir, et c'est comme si mon âme tentait de s'échapper de mon corps. Puis... puis tu es venu, sous cette forme de dragon. Et tu m'as sauvée. Merci, pour ça."

Sa voix fait écho en moi, éveillant un soulagement profond. Je remercie Gaïa à chacun des souffles animant la jeune femme de m'avoir accordé ce don qui l'a sauvée. Mes yeux se ferment, m'apportant encore cette image toujours vive de sa silhouette étendue, et de son sang maculant le sol. Un sourire douloureux échappe à ma vigilance tandis que je lui réponds. Je connais la mort que je côtoie depuis mes plus jeunes années, mais même ainsi, je ne pouvais pas me résoudre à la lui abandonner. Je me penche sur elle, maîtrisant dignement la pression sur ma gorge alors que je délivre un baiser sur son front clair.

Après avoir repris ma posture assise, je lui avoue avoir pris un risque considérable en cherchant à l'arracher aux griffes de la mort. La magie aurait pu se rebeller encore une fois, causer pire situation encore. C'est pourtant un acte que je ne regrette pas, ou que j'aurais regretté de n'avoir pas tenté. Mais plus encore...

"Jamais je n'ai eu davantage peur de perdre quelqu'un qu'hier."

Elle me rend mon regard et j'y lis une compréhension parfaite de ce que je ressens. Un appui. Un accord. À son tour, elle m'avoue que parmi tous les regrets que sa mort imminente faisait surgir, mon visage était le plus présent. Plus que périr, c'était de ne plus me revoir qui l'avait le plus effrayée. La peur de me perdre. Je ressens toute la force de notre lien à cet instant. Presque palpable, un filin invisible allant de son cœur au mieux. Je chéris mes proches, mais ce que je ressens envers elle dépasse en force ce que j'ai éprouvé jusque-là. Si cela avait été moi et pas le Dragon, je ne sais pas si j'aurais trouvé la lucidité nécessaire pour lui venir en aide.

Sur le point d'enchainer, elle se redresse dans son lit. J'amorce un geste pour la soutenir, mais m'en abstiens. Elle fait partie des Pâles et n'est décidément pas une simple damoiselle de beau lignage. Elle prend sa décision et la concrétise sans mon aide. Je la vois manipuler puis attraper quelque chose sous sa couverture, qu'elle garde dans ses mains aux longues serres. Si son inspiration semble un peu hésitante, ce qu'elle me confie ensuite ne l'est aucunement.

"C'est pour ça que je ne veux plus prendre le risque que nous soyons de nouveau séparés de la sorte. Je veux être à tes côtés pour le restant de mes jours, Kiyoheïki d'Esh Elvokh. Si tu veux bien de moi aux tiens. Je... je souhaite que nous soyons liés l'un à l'autre."

Elle me dévoile alors sur ses paumes tendues ce qu'elle tenait précieusement. Un bijou. Non, pas n'importe lequel. Un anneau, fait d'un bois poli arborant un motif de nervures, et incrusté de joyaux verts à la forme de petites feuilles. Élégant, humble, d'une beauté qui ne peut que parler à ma modestie naturelle. Je relève la tête vers la jeune femme, quelque peu incrédule devant cette déclaration. Elle souhaite s'unir à moi ? J'ai du mal à réaliser ce qui se passe, mais mon âme le sait, elle.

En quelques instants, nombre de mes souvenirs refont surface. Notre première rencontre alors que je faisais halte au manoir en compagnie de son grand-père, de son père et de son frère avant d'aller quérir l'aide de la Reine. Sa joie manifeste de répondre à ma curiosité quant à la culture de son peuple. La douceur de sa voix, près de l'âtre, tandis qu'elle m'emportait dans son univers à travers sa narration de la légende des Titans. Mon embarras lors des contacts de nos mains. Je pensais alors sottement qu'elle cherchait juste à user de son intellect et de ses charmes pour me conduire à la laisser m'accompagner dans mon périple. Notre passage puis notre séparation à Arothiir, la terrible bataille d'Andel'Ys où ma magie a refermé sa profonde plaie causée par un carreau d'arbalète. Sa confession à demi-mots après mon année d'inconscience, que j'ai apprécié autant que redouté, car je la mettais alors sur le compte du soulagement et de l'euphorie liée à l'événement. Mais ses sentiments à mon endroit ont perduré. De mon côté, les quelques semaines de séparation que j'ai vécu m'ont aidé à faire le point, à réaliser que, pendant les rares moments où je me retrouvais seul, mes pensées allaient vers elle. Le doute, le regret, la crainte mêlée à l'espoir d'être apprécié pour moi-même plus que pour ce que j'incarne.

Je la revois encore se présenter devant moi dans sa nouvelle forme, plus gracieuse et charismatique encore que dans mes souvenirs, douloureusement distante à cause du chagrin de mon absence. J'ai souffert de lui avoir causé cette peine. D'aucun l'aurait peut-être trouvée monstrueuse à cause de la malédiction qui a changé une belle femme en un être doté d'un plumage et de longues serres sombres. Pas moi. À mes yeux, cette métamorphose n'a été qu'un révélateur, qui n'a fait que dévoiler un peu plus son cœur et son âme. Même sous une apparence aussi différente, mon ressenti envers elle n'a pas changé. Ou plutôt si, il s'est renforcé. Apprendre qu'elle m'a attendu cinq longues années sans que ses sentiments à mon endroit faiblissent n'a fait que conforter les miens. L'insoutenable douleur liée à la vision de son trépas et à l'idée même de la perdre a été la dernière preuve dont j'avais besoin : je suis épris de Talia. Profondément.

La pensée résonne en continu. En prendre pleinement conscience et pouvoir mettre des mots dessus me déstabilise et me réconforte à la fois. Ma poitrine se retrouve emplie d'un mélange d'émotions puissantes dont on douterait qu'elles puisse émaner du cœur stoïque d'un ynorien. Les pulsations sont si vives que je redoute un bref instant qu'elles soient entendues à la ronde. Une nouvelle fois, je remercie silencieusement Père de m'avoir octroyé un teint de peau peu touché par la soudaine chaleur de mes pommettes. Je soutiens ses mains écailleuses tendues vers moi en m'efforçant de contenir mon émotion, et plonge mon regard dans le sien avec un brin d'amusement.

"Cela fait la seconde fois que tu prends les devants de cette manière. Et c'est l'un de tes traits que je préfère... Jamais je n'ai connu plus grand honneur que celui que tu me fais, Talia... C'est aussi mon souhait, mon aimée. Laisse-moi emprunter tes mots."

Après une inspiration destinée à rendre ma voix claire et audible, je lui donne ma réponse.

"Oui, je le veux."

À la seconde où elle me comprend, Talia rayonne de bonheur et m'étreint avec toute la fougue que son état lui permet. Je ne me prive pas de lui rendre la pareille passionnément mais en m'efforçant de caresser son dos le plus tendrement possible. Presque en un murmure, elle me confie souhaiter partir avec moi afin de devenir mon épouse selon la tradition ynorienne. Ses parents lui ont conseillé de quitter le royaume, le temps que la situation se stabilise. Moi-même je sais ne pas pouvoir demeurer longuement dans les environs. Outre la demande explicite des Trois en ce sens, je ne veux pas que ma présence ravive des tensions non désirées. Être un rappel vivant de ce fâcheux épisode est bien l'une des dernières choses que je souhaite.

Empruntant un ton rassurant, je lui affirme que nous partirons dès qu'elle sera assez remise. Et ensemble. Je scelle cette promesse en allant cueillir un baiser sur ses lèvres fraiches. Un léger silence prend place dans la chambre. J'ai beau me le reprocher, je veux égoïstement l'entendre encore. J'ai besoin de savoir qu'elle vit, que je ne fais pas que le rêve d'un avenir avec elle. L'anneau m'offre un sujet de conversation idéal. Un sourire illumine son visage tandis qu'elle me conte son histoire.

"C'est l'Anneau d’Émeraude. Un des plus précieux artefacts de notre patrimoine familial. "

De cette même voix qui m'a fasciné des semaines plus tôt, elle partage son savoir avec moi. Selon la légende, cet anneau aurait été remis à la première D'Omble, fille de la Démone terrassée dans la clairière. Après sa première mort, les trois sœurs auraient chacune eu un présent de l'esprit de la forêt lui-même. Le bijou de bois revint à El'talie D'Omble, chargée de protéger les secrets et connaissances de la forêt, le berceau de leur peuple. C'est d'ailleurs la mission remplie par sa famille depuis, et dont la charge reviendra à l'un des héritiers le moment venu.

"L'on dit de l'anneau que c'est de lui que la forêt tient son nom, et non l'inverse. Le bois de l'arbre primal de la forêt, aux feuilles d'Emeraudes. Un arbre perdu désormais, mort ou disparu, changé en terre, peut-être. C'est tout ce qui subsiste de lui, à notre connaissance. Et son pouvoir est grand : on le dit capable de savoir toujours ce qui se passe en la Forêt d’Émeraude, sous forme de visions."

À mesure que je l'écoute, je prends conscience de toute l'importance et de la valeur contenues dans ce modeste présent. J'effleure le bijou avec un respect renouvelé, touché par la confiance que l'on m'accorde. Mes sentiments sont exprimés en paroles de gratitude et en promesse de respecter et protéger cet héritage. Peut-être que si ce bijou m'en estime digne, il apportera des indices sur ce qui est advenu de l'arbre originel. Talia se blottit contre moi, appréciant visiblement l'idée d'avoir une réponse, mais relativisant vite. Les légendes doivent parfois rester légende, me chuchote-t-elle. Je pousse un souffle amusé et la laisse caresser ma main. Le contact me fait frissonner. Plus elle touche ma peau, plus je me sais désireux qu'elle continue. Ses serres impressionnantes ne l'empêchent pourtant pas de passer délicatement le bijou à mon doigt. L'anneau d'argent de Mère me semble tout indiqué à lui offrir en contrepartie, car il constitue non seulement une part de mon propre héritage, mais un objet revêtant une grande importance sentimentale. Il me faudra toutefois le faire ajuster par la Respectable Yuzuri pour qu'il lui sied sans la gêner.

Changeant de posture, je viens m'asseoir dos à la tête du lit, lui offrant l'appui de mon épaule et le soutien de mon bras. Son sourire est une bien belle récompense. Nous restons silencieusement blottis l'un contre l'autre pendant un moment. Mon cœur a du mal à reprendre un rythme normal, malgré mes tentatives pour l'y contraindre. Le souffle se faisant plus doux et régulier de ma Promise m'incite à délicatement la recoucher. Une esquisse de sourire gagne mes traits quand je constate que ses serres retiennent malgré elles l'une des attaches de mon armure. J'obéis à cette demande implicite et m'étends à ses côtés, ma main parée du gage d'union tenant la sienne longtemps après que le sommeil l'ait gagnée.

*


Quelques heures plus tard, un message dans ma pierre de vision m'incite à me rendre dans les bois bordant la propriété. Il provenait d'Azra, qui souhaitait me parler. Soulagement. Nul besoin de le faire traiter en fugitif par les forces de la Tour d'Or. La Liche esseulée que je rencontre m'annonce son départ prochain, estimant ne plus être la bienvenue en ce royaume, ni même être concernée par le sort des Pâles. Elle estime que je suis le plus à même de leur faire encore entendre raison. Je ne peux hélas que constater que l'heure n'est plus aux paroles et que seuls ces derniers sont en mesure de comprendre la portée de leur erreur.

J'enchaine ensuite pour lui parler de l'objet qu'il a pris à ma tendre aimée, et à ma grande surprise, il ne s'en offusque pas. Il laisse même entendre en connaître les pouvoirs, tout en précisant qu'il n'aura plus d'utilité. La démone est belle et bien morte et ne reviendra plus.

"Oui, connaissant les capacités de cette arme, cela ne faisait guère de doute. J'ignore la raison qui t'a poussé à la prendre, mais pourrais-tu me la remettre ? Elle ne te servira pas, et Talia y tient."

C'est sans difficulté qu'Azra me tend la dague, à se demander pourquoi il l'a prise en premier lieu. Une simple pulsion, peut-être ? Une volonté inconsciente de la tenir hors d'atteinte des griffes de l'archère ? Il me conseille de me méfier, car l'arme capable de s'en prendre à la chair de la démone a la possibilité de causer bien des souffrances à toutes celles qui en descendent. J'ai du mal à retenir un sourire à chaque fois qu'il précise ne pas se sentir concerné, comme s'il avait besoin de se convaincre lui-même de cette posture. Il est vrai que sans possibilité de voir son expression, ce genre de précisions est assez bienvenu.

"La Reine me l'a appris il y a peu. Une arme capable de détruire une âme de harpie serait une tentation bien grande dans le conflit qui ne manquera pas de venir entre la reine Guigne et Andel'Ys. J'ignore si elle restera en possession des D'Omble ou de Talia, en revanche."

Réaffirmant que cela ne le préoccupe plus, Azra m'indique qu'il a déjà trop fait attendre les Messagers du Corbeau. J'acquiesce, ajoutant que nous avons tous deux été détournés de nos devoirs par Aliaénon. Partir est également dans mes projets. Toutefois, je ne serai pas en mesure de l'accompagner en Yuimen dans l'immédiat. Pas cette fois. Le voyage sera long et la condition actuelle de Talia, que je compte accompagner dans ce périple, nécessite un départ plus tardif. La remarque au sujet de la Pâle semble le fait réagir, ou peut-être est-ce simplement moi qui l'imagine.

Il me fait ses adieux en me tournant le dos. Abrupt ou juste pressé, peu importe. Je ne lui en tiens guère rigueur, pas plus que je ne lui fais savoir que j'aurais apprécié de le voir ce matin, à la réunion. Après lui avoir rappelé que la porte de l'herboristerie lui serait toujours ouverte, j'ajoute à voix basse une prière pour ce jeune homme aussi intrigant dans sa vie que dans sa non-mort.

"Puisses-tu trouver cette place que tu recherches tant, Azra."

J'avise ensuite la dague que j'examine pendant ma réflexion. La restituer à Talia est une évidence, mais ensuite ? Serait-il plus sage que l'artefact demeure en Aliaénon, quitte à le confier secrètement à la Reine, maintenant Ambassadrice Sheeala d'Argentar, sous couvert d'un vol par un yuiménien ? Qu'elle en parte officiellement avec nous pour éviter toute catastrophe qu'un tel pouvoir pourrait engendrer ? J'hésite. Une chose est sûre cependant : ce n'est pas une décision que je peux prendre seul. J'en parlerai avec ses gardiens légitimes.


*



Quelques jours s'écoulent, emportant dans leurs flots une partie de la mélancolie ambiante. Talia est encore fragile, mais elle met un point d'honneur à ne pas le montrer. C'est d'ailleurs elle qui tient à m'accompagner aux festivités, histoire de respirer un peu. Sa sœur a pu passer au manoir rassurer les siens avant, comme la quasi totalité des Carnivores, de voyager vers les Marais du Sud afin d'aller quérir les enfants et ceux qui ne combattaient pas. Les reines Sableviss et Guigne ne sont pas restées plus que nécessaire. Elles ont emmené une majorité de leurs troupes avec elles, ne laissant qu'un contingent gardant le Palais, désormais interdit d'accès, au service de la reine Jessaccilo. Celle-ci a d'ailleurs rapidement décrété passibles d'une punition exemplaire ceux qui se montreraient hostiles envers l'un ou l'autre des anciens clans. Je continue d'avoir des doutes quant à l'efficacité de la mesure, mais j'espère de tout cœur que l'avenir me donnera tort.

La célébration finit par avoir lieu, regroupant une bonne partie des Végétariens survivants ainsi que quelques yuiméniens. Pas tous, même parmi ceux qui se sont le plus investis dans la situation. J'ai aperçu Celemar Dongho parmi les prisonniers libérés, mais pas son silencieux frère. Je n'ai appris que plus tard la mort de ce dernier pendant le conflit. Personne ne m'a cependant entretenu des circonstances exactes de ce trépas, et ce n'est pas quelque chose que je me vois demander. Je ne peux que compatir à sa douleur et respecter son deuil.

Alors que je reste aux côtés de Talia sans la surprotéger pour autant, je suis salué par la respectable Nastya. Voir ma Promise suffisamment remise pour assister aux festivités la réjouit visiblement. Après quelques échanges de paroles polies, la guerrière me prend à part un instant pour me confier quelque chose. Une pierre précieuse, une émeraude plus exactement, taillée avec soin. Nulle expertise en joyau pour moi, mais même ainsi je sais que je vois là une pierre de grande valeur. Devant mon incompréhension, Dame Nastya m'apprend que c'est là un cadeau qu'on lui a demandé de me transmettre. Quant à la question de connaître l'identité de ce "on", la yuiménienne manque de peu faire une grimace. Elle laisse entendre que c'est une personne qu'elle n'arrive vraiment pas à cerner, mais qui a su causer pas mal de torts. Je ne vois que deux êtres correspondant à cette description, mais une seule agissant de façon aussi détournée. Si elle ne voulait pas que je l'oublie, la jeune tueuse y met vraiment les moyens. Je soupire, partagé quant à la situation, mais devant l'envie évidente qu'a la guerrière de se défaire de sa tâche, je finis par accepter le présent. Je finirai bien par lui trouver une utilité.

Mes pensées sont troublées par un son familier. La voix de ma faëra, dont le silence a été des plus marqués depuis son aveu. Malgré la gêne suscitée par son attitude, je suis tout de même heureux de la savoir toujours présente. Je m'enquiers de la raison de son mutisme.

(Une faëra sait. Mais Savoir n'est point Certitude, mon Protégé. La réflexion, lame à double tranchant insoupçonnée.)

(Puis-je en connaître l'aboutissement ?)

(Questions sans conclusions. Attentes et déceptions dont le Protégé était le sujet. Petites épaules déjà chargées, d'un nouveau fardeau viennent de s'encombrer.)

Toujours aussi énigmatique, ton qui ne dure qu'un instant.

(En son cœur une nouvelle priorité. S'il devait faire un choix, qui sauver ? Une vie privilégiée ou le peuple auquel il a juré fidélité ?)

(Je... Ce n'est pas une question que je veux envisager.)

(Déni. Aliaénon vous l'a démontré. Une volonté ne contrarie que peu la marche de l'avenir. Pénibilité de la réflexion apporte à celle-ci une valeur décuplée. Pensez-y, mon Protégé.)

Pourquoi faut-il toujours que ma faera me rappelle à l'ordre de cette manière ? Ses paroles m'agacent. Pourtant, je le sais parfaitement. Elle a raison. J'espère ne jamais avoir à choisir entre la femme que j'aime et mon serment. Car quelle que soit la décision, elle ne me laissera pas indemne.

De retour auprès de ma fiancée, j'enserre précieusement ses épaules des mains, repoussant ces sombres idées loin pendant que je le peux. Ses serres les effleurent en un geste apaisant. Cela me suffit. J'ai tant de choses à partager avec Talia, tant à apprendre par et au sujet d'elle, tant à lui conter sur Yuimen et Oranan. Je ne serai pas seul pour accueillir le futur. Silencieusement, j'adresse ma gratitude à ce monde pour tout ce qu'il m'a apporté et aidé à développer, même dans ce qui m'a fait souffrir.

Puisse cette éprouvante expérience me permettre de gagner en sagesse véritable.


~Suite~

_________________



Un très grand merci à Itsvara ! (Colo' et Kit)


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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Jeu 14 Juin 2018 20:14 
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Mais rien ne se passa. L'âme de la créature était partie depuis vers la land noire et son corps était trop vaste pour pouvoir revenir. Azra était donc plus seul que jamais face à une armée entière, et il ne voyait pas comment il pourrait vaincre. Alors qu'il réfléchissait à un plan, la nuit passa et le jour se leva, jusqu'à ce que la voix du messager retentisse dans la pierre de vision. Il avait finalement été libéré ! Il serait banni et se préparait à rejoindre Azra. Ce dernier soulagé, décida de contacter Kiyoheiki. Une dernière entrevue avec l'ynorien s'imposait pour conclure cette histoire une bonne fois pour toute. Ils se donnèrent rendez-vous dans la forêt, non loin du manoir d'Omble.

Azra n'eut que quelques minutes à attendre avant que l'ynorien n'arrive. Il se glissa jusqu'à lui et déclara :

« Bon, je vais bientôt partir. Je ne suis plus le bienvenu ici. Le sort de pâles, plus que jamais, ne me concerne pas. Peut-être arriveras-tu à les raisonner, toi... »

Le semi-shaakt était lui aussi pessimiste quand à la suite et ne se sentait plus guère concerné. Cependant, il s'interrogeait sur la dague prise à Talia. Azra haussa les épaules :

« Cette arme n'a plus d'utilité. Cette fois, la démone est morte et bien morte. Elle ne reviendra plus. »

Il n'en était pas surpris, mais demanda tout de même que la dague lui soit remise, pour qu'il puisse la rapporter à sa propriétaire. Azra sortit l'arme et la tendit :

« Si tu y tiens... mais souviens-toi que cette arme est existe pour détruire la démone jusque dans sa chaire... chaire qui n'est autre que celle des harpies. En ce royaume, un tel objet pourrait engendrer bien des souffrances. Nous que je m'en sente encore concerné... »

Il aurait dû. Phaïtos commanderait qu'une telle puissance soit gardée loin du lieu où elle pourrait semer la mort mais cette fois-ci, Azra n'avait même pas envie d'en préserver le peuple pâle. Mais cela, Kiyoheiki le savait aussi et, alors qu'il récupérait l'arme, il s'inquiétait déjà de comment un tel objet pourrait jouer un rôle majeur dans les tensions à venir. Mais pour Azra, il avait prévenu, il n'avait donc rien de plus à faire.

« Qu'ils en fassent ce qu'ils veulent. Pour moi, le moment est venu de rentrer sur Yuimen. Les messagers du Corbeau ne m'ont que trop attendus. »

Pour l'ynorien aussi, l'heure de rentrer approchait, mais pas sans Talia. Azra retint un petit rire devant le flot de guimauve qui menaçait de lui tomber dessus et préféra se replier. C'était plus prudent !

« Alors soit. Bonne chance à toi ! »

Et il repartit dans les bois. Daemon arriverait sans doute sous peu. Après un dernier adieu et une promesse d'amitié, Kiyo repartit de son côté.

Comme prévu, Le messager du Corbeau arriva quelques minutes plus tard, expliquant qu'il avait été libéré par la reine mais banni à vie du territoire des hommes-pâles. La liche l'écouta en silence, forcé de reconnaître que ce fichu peuple avait au moins fait un effort dans le bon sens. De toute façon, il n'avait pas l'intention de revenir chez eux de si tôt...

Il expliqua pour sa part comment il avait tenté de faire revenir la démone pour préparer une diversion, hélas seulement pour constater sa mort. Daemon sembla amusé à cette idée mais demanda aussitôt ce qu'il comptait faire, maintenant. Avec un soupir las, le nécromancien déclara :

« Nous avons suffisamment perdu de temps sur ce monde. Tu avais raison depuis le début : ma place est parmi les messagers du corbeau. Conduit-moi à eux. »

Visiblement heureux de le voir enfin suivre sa demande, Daemon acquiesça, mais demanda tout de même pourquoi il n'avait pas essayé de le libérer. Il s'en suivit une courte prise de bec sur le fait qu'il avait justement cherché à éveiller la démone pour cela, ce qui laissait le semi-elfe sceptique. Il pensait donc que c'était pour s'amuser qu'il avait fait tout ça ?

Quelque peu vexé, Azra remit son masque et lui demanda de l'attendre tandis qu'il partait vers la ville pour louer des montures. Avec tout le bazar de ces derniers jours, il pouvait raisonnablement espérer qu'aucun avis de recherche n'avait encore été émis, après tout ! Il se glissa donc dans la ville, en essayant de ne pas trop se faire remarquer, jusqu'à la première écurie qu'il trouva. Un échange rapide avec un homme-pâles lui permit d'obtenir deux cheveux qu'il devrait laisser à la Tour d'or. Ceci fait, il revint vers son compagnon. Ils n'avaient tous les deux qu'une hâte : partir au plus vite. Les Messagers du Corbeaux avaient suffisamment attendu...

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Merci et à Inès pour la signature
et à Isil pour l'avatar!
Le thème d'Azra
David le nerd


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 Sujet du message: Re: Treeof
MessagePosté: Dim 17 Juin 2018 15:46 
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Un rayon de soleil pénétra dans la tente. Daemon s’éveilla la tête lourde, affalé sur le sol. Il avait fini par perdre connaissance. Il se redressa avec difficulté, sentant chacun de ses muscles frémir sous la tension et sa peau bleuit en moult endroits. La première chose qu’il remarqua fut l’absence de Sable. Elle avait profité de sa pâmoison pour s’éloigner un moment. Il s’activa aussitôt et tira sur ses chaines, réfléchissant au moyen de s’en débarrasser. Il n’y avait guère pensé avant, sachant que sa geôlière l’aurait immobilisé immédiatement. Cependant il n’avait pas prévu qu’elle s’absente et c’était peut-être son unique occasion de se tirer de se guêpier.

Tandis qu’il se retournait pour examiner les chaines, il réalisa alors autre chose. Une douleur avait disparu. Une douleur dorsale, ainsi que toute sensation avait disparu… Il tourna sur lui même, remonta ses mains attachées dans son dos aussi haut qu’il le put, pour enfin comprendre… Ses ailes avaient disparu.

Il s’immobilisa. Le pouvoir de la rune avait cessé de faire effet. C’était une grosse perte. Le ciel s’était ouvert à lui et il n’avait même pas pu en profiter. Cette découverte lui coupa toute envie de se faire la malle et de toute façon des bruits de sabots et des tintements de cottes de mailles approchaient déjà.

Un bras ganté souleva l’ouverture de la tente pour y laisser entrer Sable. Il ne lui adressa qu’un bref regard, trop occupé à se morfondre. Elle ordonna à un de ses hommes de détacher la chaine du poteau, puis elle fit signe au semi-elfe de sortir à l’air libre. Chose qu’il fit avec gravité en redoutant manifestement la sentence qui allait bientôt s’abattre sur lui. Les rayons de l’aube l’éblouirent un instant et il senti la chaleur magnétique de l’astre, pourtant loin du zénith, réchauffer sa peau. Il se sentait étranger à lui même. C’était comme s’il voyait le monde pour la première fois. Il respira à plein poumon et ferma les yeux pour écouter la brise dans la frondaison des arbres. Enfin, il se tourna vers la jeune harpie.

Il échangèrent un regard, puis elle fit un nouveau signe à un soldat. L’homme vint et ouvrit ses chaines avec une clef grossière. Daemon garda cependant ses fers en main. Peut-être que, s’il ne les lâchait pas, il survivrait.

Alors Sable prit enfin la parole et chacun de ses mots assenés fut comme un coup de masse. Elle le libérait définitivement et le bannissait de son royaume et de celui de ses sœurs, en ajoutant que cette décision avait été appuyée par Sheeala d’Argentar qui avait plaidé pour qu’aucun sang ne soit plus versé.

Daemon laissa tomber ses chaines et resta mutique un long moment. Sa sensation de distance et d’égarement s’estompa, comme si son essence retrouvait progressivement son corps, et avec, de lui même, son esprit, et son âme qui était déjà morte retrouvait la vie.

« Sheeala aura au moins servi à quelque chose. » Il se tourna vers Sable. « N’ayez crainte, je comptais partir de toute façon. J’ai à faire sur mon monde d’origine. »

Un battement de cil suivit ces mots. Sable constata sa surprise et lui demanda avec une curiosité faussement crédule ce qu’il pensait qu’elles feraient de lui.

« La pendaison ou la décapitation, je suppose… »

Elle répondit avec malice qu’elles n’étaient pas des monstres, bien que, s’il était parvenu à la tuer, elle ne se prononçait pas, mais puisque sa tentative fut vaine et finalement, sans grande conséquences, le bannissement et l’auto sentence qu’il s’était infligé en sa compagnie, la nuit dernière, suffisaient amplement.
Cela sembla amuser Daemon, qui se fendit un bref sourire, avant de pénétrer son regard.

« J’aurais aimé plus. »

Elle leva un sourcil en lui demandant s’il aurait souhaité mourir.

« D’une petite mort, oui. »

Il se fendit d’un sourire candide, le visage parcourut d’une rare éclaircie. Son impertinence détacha un hoquet de surprise à la harpie, qui notait que les yuimeniens avaient de bien curieuses manières de séduction, et c’était une bonne chose qu’elle n’eût rien perçu. Elle s’approcha alors avec une dangereuse proximité, humant sa peau, pour ajouter qu’à bien des égards l’étreinte avec une harpie pouvait s’avérer… mortelle. Un frisson parcourut l’échine du semi-elfe, qui ne recula cependant pas.

« Je connais les dangers à pénétrer votre royaume ; mais bien des choses m’attendent. Je ne peux guère prendre ce risque. La mort m’attend en d’autres lieux, mais une autre, différente… Alors avant de partir, je tenais à vous féliciter au-delà de toute adversité : j’aime votre façon de faire les choses, c’était un coup de maitre. »

Elle s’éloigna avec une satisfaction manifeste et le remercia pour sa reconnaissance, même s’il était un traitre. Il se fendit d’un sourire comblé et après une légère hésitation, il fit volte face et s’éloigna d’un pas tranquille. Jamais il ne s’était senti aussi libéré qu’à cet instant. Une foultitude de choses vint à son esprit, les paysages d’Aliaénon traversaient déjà son imagination, le voyage, la trace à travers la brise.

Il s’arrêta cependant alors qu’il déambulait sans but dans la forêt, reprenant peu à peu conscience de sa condition. Il voulait rentrer dans sa province, certes, mais il avait des obligations. Il saisit alors sa pierre de communication et annonça à Azra sa libération. Son compère paraissait partager son étonnement, car il était plutôt caustique envers les espoirs de sa survie, et après avoir annoncé qu’il avait une dernière chose à faire, Azra lui donna rendez-vous dans la clairière où avait eu lieu la bataille, un endroit dégagé et assez isolé pour se retrouver facilement et préparer leur départ.

***


Suite à son appel, Daemon rejoignit Azra dans la clairière dévastée qui avait servi de champ de bataille deux jours durant. Le terrain était labouré, la végétation récemment arrachée et gisaient ça et là des arbres, le tronc fendu et les racines en l’air. Des cratères encore intacts témoignaient de la violence qui avait sévi ici ; et la carcasse monumentale de la démone, sombre et métallique, recouvrait une partie de la forêt, pesant encore sur les alentours de sa présence mauvaise. Le calme du lieu fit une étrange impression au semi-elfe, qui se remémora les événements pourtant récents. Avec ça et les négociations tumultueuses : il revenait de loin.

Azraël l’attendait au centre de la clairière, sa longue robe noire agrémentée d’un véritable ossuaire se soulevait sous les tourbillons. Daemon le salua de loin et se dispensant de salutation, il commença :

« J’ai finalement été libéré, et banni du royaume de la Trinité, grâce au plaidoyer de l’ancienne reine. Il faut croire qu’elle ne m’a pas gardé tant de rancune que ça… »

Azra expliqua alors que, embarrassé par sa captivité, il avait voulu ressuscité la démone une dernière fois pour déchainer un nouveau chaos, qui lui aurait sans doute permis de créer une diversion suffisante pour lui venir en aide. Cela fit ricaner Daemon.

« J’imagine la tronche des harpies au retour de la démone. » Et après un léger temps, il finit par demander : « Que comptes-tu faire à présent ? »

Le nécromancien se répandit dans un long soupir, une lassitude qui sonnait mortelle lorsqu’elle était soufflée par un crâne vide, puis il déclara qu’ils avaient suffisamment perdu de temps. Il reconnaissait ne pas se sentir entier en Aliaénon, que sa place était finalement parmi les Messagers du Corbeau.
Ils avaient déjà prévu de retrouver Nirtim, cependant, entendre une résolution aussi claire dans la « bouche » de son comparse satisfit totalement le semi-elfe.

« Merveilleux… Je comptais aussi rentrer sur Yuimen. Je ne vois pas ce qui nous retient ici et je connais une nécromancienne qui attend ta venue avec impatience. »

Il lui fit un large sourire et néanmoins, imprévisible, il darda sur lui un regard lourd de suggestion :

« Je pourrais savoir pourquoi tu n’as pas essayé de me libérer ? J’étais dans la tente, avec Sable, avec seulement quelques gardes autours… »

La liche remit son masque avec exaspération. Sans répondre à son accusation, Azra lui demanda de l’attendre le temps qu’il retourne en ville louer des montures (car Daemon ne pouvait raisonnablement plus y mettre le pieds), puis il s’éloigna du pas las pour qui le temps n’était qu’une variable s’étalant du soupir à l’éon.
Le semi-elfe fit une moue vexée et tomba à genoux.


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Multi : Erastos, Meraxès
Thème : Catacombae - Mussorgsky


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