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Il ne me faut pas longtemps pour trouver ce que je cherche : une taverne. Mon objectif est très simple, si je veux pouvoir rencontrer Oaxaca pour avoir la réponse à ma question, comme me l'a conseillé Naral Shaam ; il faut qu'elle sache que je suis là. Et quoi de mieux qu'une rumeur efficace pour ça. Vu la réputation que mon moi elfique doit se taper dans cette cité, son meurtre et le nom du meurtrier sera une bonne piste à rumeur, le genre à se propager vite, très vite.
Je rentre dans la gargote à l'odeur parfaitement épouvantable, bien décidée à ne surtout pas toucher à la nourriture dès mon premier pas en ces lieux. Je vais jusqu'au comptoir en esquivant un couteau qui vole, foudroyant du regard le Garzok qui l'a envoyé.
"Elle veut quoi l'elfette ?" "Elle veut plus rien. Mais moi, j'veux un verre." "Un petit vin blanc pour la petite dame ?" Dans la salle, j'entends un rire gras à la plaisanterie du tavernier.
(Gaffe, il se fout de ta gueule.) (Non, je m'en serais pas douté !) (Fous-lui sur la gueule. Soit plus rapide ! )
D'un geste vif, j'attrape le tavernier par le col tandis qu'il ricane encore de sa bêtise.
"Ta gueule. Tu me donnes à boire, où j'te latte la tronche !" "Les yus d'abord. J'fais pas confiance aux voleuses !" "Une voleuse ?"
Tiens, voilà une première information intéressante dans la journée. Pourquoi donc une gonzesse en armure elfique serait-elle une voleuse pour ces êtres ? Je hausse un sourcil d'incompréhension et relâche le Garzok. Je lâche une pièce d'un yus sur le bois, en attendant une réponse. Pendant que le tavernier me sert un verre d'un truc trouble à l'odeur pour le moins alcoolisé, c'est mon voisin qui me répond, plein de morgue :
"Tes frusques, ils sont pas d'ici." "Je les ai gagnés, pas volés." "T'as joué aux dés contre un elfe ?"
Le ton est toujours moqueur, mais il ne semble pas douter de mes propos, juste mal les interprétés. Quand j'ai parlé de gagner mes affaires, d'autres oreilles se sont tendues, ils savent que je ne suis pas de la ville et ça met toujours de l'animation dans une taverne, une nouvelle histoire.
"Aux dés ?"
Je dégaine mon kriss noir, que j'ai laissé volontairement ensanglanté suite à ma dernière proie, et je le plante dans le bois, juste à côté de la main du tavernier qui vient à peine de se saisir de sa pièce de monnaie.
"A moins que le rat des villes qu'on trouve ici appelle ça un dé, non. J'ai pas joué aux dés !"
Le silence fait son job, une dague de qualité, sortie et avec du sang, voilà qui est intéressant pour eux. Un sourire carnassier se dessine sur mes lèvres.
"T'aurais tué la Massacreuse ?"
Ahhh... On y est. Mon coeur s'accélère et j'ai peur, peur de raconter une connerie, peur de faire une erreur fatale. Interdiction de se planter là, pour voir Oaxaca, il faut que le peuple croie en mon mensonge.
"C'était son nom à la peau de pierre ?" "C'est sa cape en tout cas."
Dégainant l'épée de cristal pour la poser à côté du kriss à lame noire, je regarde la vieille Garzok qui vient de parler.
"C'est son épée, ça ?"
Un murmure parcourt la salle, si le kriss noir n'est pas connu, ni la cape d'ailleurs ; l'épée a une sacrée réputation. Ça y est, l'histoire est bien partie, les gens sont convaincus que j'ai, au minimum, réussi à voler le matériel de Lothindil.
"Ainsi, cette femme maudite était la massacreuse... Ca explique beaucoup de choses!" Le silence ne dure que quelques secondes et c'est avec un soupçon de respect non-feint que le Garzok du comptoir exprime ce qu'une bonne partie de l'assemblée pense à voix basse : "Impossible que tu l'aies tuée seule." "J'ai dit que je l'ai fait seule ?" craché-je.
Ne pas oublier les conseils d'Anouar quand on a répété l'histoire : glorifier l'adversaire pour se glorifier soi. Et surtout ne pas oublier ceux d'Astinor, à savoir les détails : du sang, des tripes et du courage.
"Avale ton verre et raconte !"
Je rengaine mon kriss noir, mais laisse l'épée de cristal sur le comptoir, bien en évidence, preuve de mes dires et commence à raconter l'histoire cent fois répété durant le voyage :
"Tout à commencer, y a trois lunes, dans les montagnes. Mon clan vivait de rapines et de petites batailles. Puis y a eu les soldats de Luminion, puis y a eu cette peste grise. Y a trois lunes, plusieurs d'entre nous sont morts dans des tremblements de terre venus de nul part. Yuimen n'avait aucune raison de se fâcher, mais on a fait des offrandes, on a fouetté à mort des esclaves pour lui plaire, on a même planté des arbres sous le conseil de notre shaman. Mais les morts étranges ont continué. Puis on l'a vue, une nuit. Elle est venue sous la forme d'une panthère couverte de poils, elle a combattu le chef et l'a vaincu lâchement, d'une dague lancée dans la gorge."
Après un raclement de gorge, je gobe le verre d'alcool qui vient me flamber le gosier d'un coup sec. Bordel de Yuimen, j'ai bien fait de me droguer au saké ces dernières semaines pour m'habituer, sinon j'aurais eu du mal à survivre. Là, j'ai la gorge en feu, mais je sais que ça va passer et je sais ce qui se passe autour de moi. La taverne est calme, mon récit les intéresse, il donnera un nouveau sujet de conversation durant des jours, je continue donc :
"Mais il l'avait blessée, l'épieu était couvert de poison. Revenant de la chasse, j'ai découvert le carnage avec mon groupe. Nous étions six, sains et bien nourris. Elle était seule et blessée. Nous l'avons traquée. Elle aurait dû crever avec l'épieu, mais non, ses pouvoirs l'ont aidée. On a dû s'y mettre tous ensemble et lui tomber dessus quand elle méditait. Elle a étripé trois des miens, dont ma sœur. La rage m'a envahi et j'ai combattu comme jamais, mais sa cuirasse tenait bon, je parvenais pas à blesser ; elle en a tué un quatrième.
Et là, Gravurk a vu la faille. C'était le meilleur de nous, pas pour rien qu'il était le chef d'expédition. Le bouclier en plante de l'elfe, il couvrait devant, mais pas le dos. On a attaqué tous les deux en même temps. Elle est parvenue à nous bloquer, tous les deux. Elle m'a désarmée, mon kikoup a volé et j'ai bien cru que j'allais crever comme les autres. Mais elle s'est retournée pour contrer une nouvelle attaque de Gravurk. Elle l'a tranché en foutant en l'air son armure. Mais lui, il a pu la blesser au visage. Et moi, j'ai piqué sa dague, celle à sa botte. Et j'ai planté, dans l'arrière du genou.
Elle a hurlé comme un cochon, la peau grise. J'le savais pas, mais cette dague, elle a du poison ; puissant, bien plus que celui que fabrique le clan... elle a crevé comme un rat, la bave qui coulait de ses lèvres. J'ai pris le kitappe de Gravurk et je l'ai plaquée au sol alors qu'elle tentait d'user sa magie pour se soigner. J'ai tapé, j'ai tapé et j'ai encore tapé. J'ai bousillé sa face de rat et sa gueule. J'ai fait sauter ses dents, une par une. C'était beau... Elle a tué mon clan, et moi je l'ai tuée, elle.
Puis j'l'ai pillé, j'ai pris ses armures, sa cape, ses bottes, son sac. Par Yuimen, c'était un beau combat, j'ai gagné ces affaires."
Autour de nous, les réactions sont diverses et variées, mais globalement, la rumeur va pouvoir faire son chemin. Vu la taille de la ville, je pense avoir deux ou trois jours devant moi au minimum avant que ça atteigne les bonnes personnes. En espérant que ça tombe plutôt du côté de Leona ou directement d'Oaxaca que d'un autre des treize. Je n'ai, à vrai dire, aucune envie de faire une rencontre avec un des autres, je redoute particulièrement Vallel qui est, sans doute, au courant de mon changement de corps. Il sait que j'ai tenté de voler son corps avant qu'il ne se fasse trahir par Naral.
"J'te crois pas, femme." "Tu fais ce que tu veux, homme." "Trop maigre pour vaincre la massacreuse." "Tu la connaissais ?"
(Tu fous quoi là ?) (Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?) (Il te défie. Démonte-lui la gueule, là il te croira.) (Ahhhh.)
Bordel, comment voulez-vous que je le sache, franchement ?
"Lâche..."
Ah... Là le message est clair. Je saisis mon épée, toujours sur le comptoir et, d'un bond, le jette au sol, lui pointant ma lame sur la nuque, le genou entre ses omoplates. Sa tête sur le côté me lance un sourire carnassier.
"Tu veux te mesurer à Lisha ? Tu veux vraiment savoir si tu peux tuer celle qui a vaincu la Massacreuse ?" "Avec plaisir. Dans deux heures, à l'arène. Juste toi et moi. A poils, une seule armure, armes aux choix !" "Ca m'va."
Je me redresse et rengaine mon épée, avec un sourire. Ça va me faire du bien pour me dégourdir et je doute que le combat soit aussi compliqué que cela, vu l'aisance avec laquelle je viens de le plaquer. De surcroît, ce combat-là, il va faire monter ma popularité et enfler la rumeur, ça m'arrange, finalement.
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Je suis aussi GM14, Hailindra, Gwylin, Naya et Syletha
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