Ses doutes et ses interrogations ne désamplissaient pas sous la voûte d'albâtre qui lui tenait lieu de front. Si quiconque avait pu voir, par le biais des deux rubis flamboyants de ses yeux, quelle tempête s'acheminait - dévastatrice, elle envolait toute autre chose sur son passage, toute chose qui n'était pas cette sournoise question qui demeurait irrésolue : qu'avait donc voulu lui dire que Grand Pilipoum ?
Alors que son visage avait été dissimulé sous les féroces crocs lupins, luisants dans la pénombre du soir d'une étrange lumière à la fois vert et or, elle avait espéré se rendre invisible aux yeux des autres, se rendre introuvable, inattaquable. Et pourtant... Et pourtant un géant auquel elle n'avait encore jamais prêté attention, malgré sa complexion impressionnante, s'était très doucement approché d'elle, et, plus doucement encore, il s'était adressé à elle. Mais il l'avait fait avec dans le ton les trémolos qu'Elris n'aurait jamais cru pouvoir entendre chez un homme, et cela avant d'avoir trouvé sur sa route Petite-Pomme et le sieur Ybeild. Ces hommes-là n'étaient pas, et de cela seulement elle pouvait être sûre, ils n'étaient pas de ceux qui donnent aux dieux de sombres sacrifices, et qui versent, indolemment, le sang des innocents sous la clarté de la lune.
Qu'avait-ce donc été, qui lui avait étreint le coeur et l'avait empêchée de parler ? La douleur aiguë qui la perçait de part en part, à l'idée de perdre le premier homme qu'elle eût jamais aimé comme père, celui que longtemps elle avait regardé, inconscient, gésir à son côté ? Avait-ce été la crainte, de nouvellement se lier de pareille amitié avec un homme qui possiblement connaîtrait la même fin ? Avait-ce encore été... la crainte qui bouillonnait sans fin ? A vrai dire, elle ne pouvait se défaire en son esprit des élucubrations qu'elle érigeait sur le compte du Grand Pilipoum. Aussi, elle avait ourdi un plan - non pas machiavélique, ni même emprunt d'une sourde intelligence, mais tout juste bon à résoudre les énigmes qui se posaient, étagées au fur et à mesure, dans les ténèbres de sa petite tête.
Elle n'avait pas répondu aux mots pourtant si tendres du géant, dont les yeux gris brillaient de grande force, de grand courage, mais aussi de bien trop d'amour et de peine pour que ce fût supportable - était-il réellement du commun des mortels ? Elris avait cessé de se méfier des gens qui portaient dans l'oeil ou sur la chevelure des couleurs si étranges et si disparates, car, avait-elle remarqué, nul dans ce monde nouveau où elle était tombée ne tenait du sang des Phalanges ; lui pourtant, par sa taille, lui posait encore question, tout comme l'Ogre si parfaitement distinct de la race des hommes. Elle n'avait donc pas répondu, et dans son coeur elle en perçut pincement de chagrin, chose qui la surprit grandement. Mais certainement était-ce là une juste réponse à ce chagrin terrible qui semblait saisir tout entier l'homme face à elle. Devant son silence, qui parut durer cent ans, il dut croire en son esprit que la petite avait sombré dans les royaumes oniriques, car lorsque des lits apparurent par la toute force de la magie, il la prit dans ses bras comme il eût cueilli la fleur la plus délicate, et Elris, si elle sentit un battement sauvage étreindre sa poitrine, ne se débattit pas. N'avait-elle pas laissé Petite-Pomme la prendre sur son dos ? Ce jeu-là, en réalité, servait son dessein. Laisser penser qu'elle tombait dans le sommeil et dans l'oubli des choses matérielles était bien étrange, car n'avait-elle pas dormi bien longtemps, sur le chemin qui les avait menés jusqu'ici ? Mais enfin... Elle entendit au loin feuler le Grand Pilipoum, mais sa voix était comme lointaine, car déjà le géant rabattait sur son petit visage à la paleur de neige une douce couverture qui, espérait-il sans doute, la mènerait plus sûrement jusqu'au monde des rêves. Ouvrant imperceptiblement les paupières, elle le vit lui-même s'étendre à côté d'elle et, lorsqu'elle fut certaine qu'il dormait bel et bien, et que personne ne pourrait entendre ses mots, elle confia à son esprit perdu dans les limbes :
"Ne croyez pas, Sire, que j'aie pu me cacher, car je ne crains rien qui soit ici."
Et puis elle attendit, encore et encore, que tout un chacun se fut couché dans un lit qui lui était propre par la taille, et quand la nuit devint enfin tout à fait silencieuse, à l'instar de la lande gelée quand l'embrasaient les feux ardents des vêpres, elle sortit de sa petite couche et se mit à errer, spectre tout de blanc vêtu, avec seule lumière les deux brasiers qui lui faisaient voir le monde.
"Puissé-je trouver ici de quoi manger, se dit-elle pour elle-même. Et puissé-je aussi rencontrer céans le Grand Pilipoum, pour l'interroger."
Car tout comme son esprit, son ventre tonnait : elle n'avait pas voulu se sortir de sa cache au grand jour, et n'avait fait que laisser ses yeux caresser les mets sans jamais y poser la main. Maintenant elle payait le prix de pareil caractère farouche, car la faim la tenaillait.