C'était si différent – ce chaud clair-obscur en vert et or. C'était si différent de l'opalescente neige, embrasée sous les filets de sang qui s'échappaient sans fin des plaies des sacrifiés.
Une seule chose ne changeait pas : un monstre qui se tenait dans la pénombre, un monstre qui se croyait puissant, un monstre dont les yeux lactescents reflétaient la pâle mort.
Par-delà les voies du sommeil qui l'avait emportée, Elris se souvint du Monstre, de sa haine, et de sa fourberie. Elle se souvint de ses regards, de ses mots, de ses gestes, et ces réminiscences déferlèrent sur elle comme tombent les flocons dans la terrible tempête. Elle avait choisi de ne pas répliquer, de laisser faire – pour l'instant. Choisir de se taire, dans un simple et subtil rictus amusé, dévoilant à peine, et imperceptiblement, la pointe luisante d'un croc sur sa lèvre enfantine. Choisir de se taire, toujours, pour mieux en secret fomenter le meurtre.
Alors, lorsqu'il laissa entendre qu'elle serait elle-même dévorée à l'instar de ces plats qui assombrissaient la table, elle tut le grondement sinistre qui avait été sa première réaction au réveil, et eut, sans qu'elle eût pu se contenir, un ricanement étouffé. Non, elle n'en avait pas peur – au contraire, lui devrait se méfier, au sortir de cette sombre histoire, lorsqu'il serait seul dans les rues de Kendra-Kâr, de la petite au regard écarlate qui s'approcherait sans bruit, et, sans un mot, ferait verser le sang.
A cette idée, Elris sourit, et ses cils dessinèrent sur sa pupille flamboyante les ombres d'une danse macabre. Seule pouvait amenuiser sa joie la perte de Petite-Pomme, unique espoir rencontré dans la ville maudite aux blanches murailles, depuis son arrivée dans les cachots d'esclaves. Elle lui adressa un regard, lentement, caresse tendre qu'elle eût destinée à une tendre mère. Une caresse spectrale, invisible à qui n'était pas un enfant.
Un mouvement la sortit soudain de ses songes : un petit être, qu'elle n'avait auparavant pas vu car la table se dressait entre elle et lui, fit un pas vers elle et se ravisa. Elle qui était assise au sol, elle ne put distinguer que son visage, marqué par le temps. Il avait les traits similaires à ceux de Pipapoum, mais ses cheveux avaient toutes les nuances de l'argent, sa feuille brunissait comme celles d'automne, et ses yeux, eux aussi brillants, l'étaient pourtant comme deux lunes – un aveugle.
Pourquoi avoir ainsi esquissé un pas vers elle ? Pourquoi n'avoir pas achevé de venir, de lui parler, peut-être ? Avait-il quelque chose à lui dire, à elle en particulier ? Avait-il quelque sombre chose à se reprocher pour ainsi se défiler ? Elris se mit en tête de répondre elle-même à ses interrogations, car la curiosité la dévorait toute entière.
Alors elle se tapit tout contre le mur, espérant se fondre dans l'obscurité relative du lieu. Sa petite main alla sans brusquerie chercher la gueule béante du loup pour s'en cacher le visage, et, patiemment, elle attendit que tous s'en fussent pour demeurer seule avec l'étranger.
(Cape de dissimulation.)