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Les rues de la citéL'Elfe ouvrit la porte de l'auberge sans bruit, s'arrêtant un bref instant sur le seuil pour examiner la salle d'un regard las. C'était visiblement un lieu simple et bien tenu, ce qui était loin d'être le cas de toutes les auberges. Après avoir refermé l'huis en douceur, il salua les personnes présentes d'un signe de tête sobre et se dirigea vers une table libre appuyée contre un mur. La tête lui tournait légèrement, d'un geste un peu brusque il tira une chaise et s'assit lourdement, posant son maigre sac entre ses pieds. Maladroitement, il en sortit quelques bandes de lin propres et soigneusement enroulées qu'il déposa devant lui, sur la table. L'aubergiste s'approcha, les sourcils froncés à la vue du sang qui maculait la manche gauche de la tunique du guerrier et gouttait sur son sol religieusement récuré.
-Hey, vas pas tout dégueulasser avec ton sang, c'est pas une boucherie, ici...-Navré, mon brave, vraiment. J'aurais besoin de quelques chiffons propres, d'un petit verre d'alcool fort, d'une cruche d'eau et d'un repas, il y a moyen? Ah, et une chambre, aussi, pendant qu'on y est...-T'as de quoi payer?Le Sindel prit quelques pièces dans sa bourse et les tendit à l'homme.
-Tiens. Si tu pouvais m'apporter les chiffons et le verre d'alcool rapidement, ton sol ne s'en porterait que mieux...-Je t'apporte ça.-Merci.Quelques instants plus tard, muni de ce qu'il avait demandé, le Sindel entreprit de nettoyer ses blessures comme il le pouvait avec un chiffon trempé dans l'alcool, serrant les dents sous la brûlure infligée. Comme il l'avait vu lors de son premier et sommaire examen, ce n'étaient que des estafilades sans gravité, il avait eu beaucoup de chance. Il parvint assez aisément à faire un bandage serré autour de la plaie de son avant-bras, celle de l'épaule lui donna en revanche plus de fil à retordre mais il finit par arriver à un résultat plus ou moins satisfaisant. Evidemment, il lui faudrait refaire le pansement lorsque il serait dans sa chambre, une fois sa tunique ôtée, mais il se voyait mal l'enlever ici en plein lieu public et il avait trop faim pour différer plus longtemps le repas chaud qui lui fut apporté dès qu'il eut achevé sa besogne. D'une voix neutre l'aubergiste l'informa:
"Il y a un guérisseur qui habite à quelques rues d'ici, je peux envoyer quelqu'un le chercher si tu veux."
"C'est aimable, merci, mais ce ne sera pas nécessaire. C'est sans gravité.""Toi qui vois", fit l'humain en s'éloignant pour servir un autre client.
Dès que l'homme se fut éloigné, Tanaëth se précipita sur l'écuelle de ragoût, se faisant violence pour conserver un semblant de bonnes manières et mâcher la viande étonnamment tendre et goûteuse avant d'avaler. Il dévora de même la large tranche de pain noir fournie avec puis vida la moitié de la cruche d'eau à longues gorgées avant de s'adosser au mur avec un soupir de volupté. Dieux que cela faisait du bien! Repu, il prit enfin le temps d'observer plus attentivement ce qui l'entourait. Un bon feu brûlait dans l'âtre, sous le grand chaudron de ragoût, répandant une chaleur bienvenue en ces frimas hivernaux. Quelques clients étaient attablés ici et là, mais l'auberge était loin d'être comble. Les prunelles de jais de l'Elfe ne s'attardèrent pas sur les êtres, ce n'était pas le moment d'offusquer quelqu'un par un regard un peu trop appuyé, il avait eu sa dose de bagarre pour la nuit. Une douce somnolence l'envahit peu à peu, et comme rien ne semblait nécessiter une vigilance particulière, il se laissa aller à ses pensées.
(Je me suis battu comme un crétin...bon sang, trois mendiants sans la moindre notion martiale, armés de mauvaises dagues, et je me prends deux blessures...j'en connais un qui m'aurait fait passer un mauvais moment s'il avait assisté à ça! Un Hirdam...tu parles! Trop longtemps que je n'avais pas eu à me battre, à courir la cambrousse comme un animal sauvage. Enfin, Sirthi soit louée je m'en suis sorti sans trop de casse, mais il va falloir que je me reprenne en main sévèrement. Bon, ma bourse est presque vide, je n'ai plus d'arc, plus de provisions, et ce fichu hiver ne semble pas décidé à finir de sitôt. Je fais quoi, maintenant? Il y a quand même un point positif, les humains de la région ne semblent pas haïr les Sindeldi, c'est toujours ça. Je devrais pouvoir trouver quelques petits boulots dans le coin le temps que le printemps revienne. Mouais. Et après? Continuer comme ça, à errer sans but en attendant de crever au détour d'un chemin ou d'un bois, bouffé par une meute de loups ou étripé pour quelques pièces par une bande de tire-laine? La gloire...et tout ça pour quoi?! Pour fuir le passé? Pour oublier? Abruti! Comme si je pouvais oublier...merde!)L'Elfe réalisa qu'il serrait les dents à les briser. Il prit un profonde inspiration et se força à se détendre, finissant par y parvenir non sans mal. Il se sentait vide, épuisé, mais il savait que le sommeil ne viendrait pas tant que ses pensées étaient tournées vers ces ombres qui le hantaient depuis tant d'années. C'était toujours pareil. Il lui arrivait de ne pas y penser pendant quelques jours, mais cela ne durait jamais. Il se demandait souvent s'il n'aurait pas mieux fait de suivre le destin que ses parents lui avaient tracé. Il se serait uni à cette Sindel, comment se nommait-elle déjà? Il soupira imperceptiblement. Il ne s'en souvenait pas. Elle était mignonne pourtant, à défaut de son nom il avait gardé une image assez claire de son visage. Il aurait sans aucun doute été engagé dans l'armée du roi, aurait pu sans trop de difficulté gravir les échelons de la hiérarchie, après tout il provenait d'une famille noble et honorable du Domaine de Farsha. Il aurait eu des enfants, qu'il aurait élevés dans le respect des coutumes de son peuple, les voyant grandir, puis fonder une famille à leur tour. Il aurait eu une belle demeure, ses parents étaient considérés comme riches et auraient été ravis de lui en faire bâtir une dans les hauts quartiers, des serviteurs, de beaux vêtements, des armes et une armure délicatement ouvragées par des maîtres forgerons. Une petite vie confortable et bien réglée, en somme. Seulement...
(Seulement il y a eu Jaëlle. Jaëlle...Sithi! Pourquoi cela fait-il encore si mal, tant de temps après?! Combien d'années écoulées depuis? Trente-cinq ans, ou pas loin. J'ai l'impression que c'était hier...Et j'étais où quand elle avait besoin de moi? En train de me saouler avec ces deux quasi inconnus qui avaient piqué une gourde de gnôle dans les réserves...)Tanaëth n'avait plus touché à une goutte d'alcool depuis ce jour. Il n'y toucherait plus. Jamais. Il ne pouvait pas, pas après ce qui s'était passé. Il aurait dû être à ses côtés, la protéger ou mourir en le tentant. Il ferma les yeux pour retenir les larmes qui menaçaient de jaillir. Dieux que ça faisait mal! Le fait que son maître ait répété à lui en faire éclater le crâne que cela avait été une bénédiction qu'il ait été absent n'y changeait rien. Le Sindel se rongeait de culpabilité depuis ce jour. Lorsque il avait vu son cadavre à moitié dévoré, il était devenu comme fou. Une sombre folie, sanguinaire, brutale, puissante comme un raz de marée que rien ne pouvait arrêter, l'avait privé de toute raison. Son maître d'armes avait tenté de le raisonner, de lui expliquer qu'un dévoreur des sables n'était pas à sa portée et que seule la mort l'aurait attendu s'il avait été là pour tenter de défendre son âme soeur. Mais l'Elfe n'était plus en mesure d'entendre, il avait bousculé rudement son précepteur et avait voulu se précipiter dans le désert pour retrouver la bête, et l'anéantir! Il avait fallu trois instructeurs et un bon coup de matraque sur le crâne pour l'arrêter. Personne ne lui en avait vraiment voulu de cette incartade à la stricte discipline militaire, il n'avait même pas été puni. A son réveil pourtant, le maître d'armes était venu le voir et avait été limpide: le jeune Elfe avait le choix entre se tenir à carreau et finir sa formation sans autre dérapage, ou être envoyé à Raynna, le bagne. Tanaëth avait hésité. Vraiment hésité. Raynna se trouvait dans le désert, territoire de ces dévoreurs qu'il brûlait d'exterminer. Mais le carcan social était bien enraciné en lui, être envoyé au bagne signifiait déshonorer sa famille, et ceux qui y allaient n'en revenaient pas, pour les réprouvés il n'y avait pas de deuxième chance.
Quelque chose s'était brisé dans l'âme du jeune apprenti guerrier. Lâcheté? Résignation? Un peu des deux, sans doute, même s'il ne l'admettrait jamais. Il avait poursuivi, et achevé, son entraînement, mais à dater de ce jour le rire sembla l'avoir fui. Ses compagnons apprentis en étaient vite venus à craindre d'être opposés à lui lors des exercices, le jeune Sindel se battait comme un démon et ne retenait pas ses coups, semblant dévoré par une haine meurtrière que seul un ordre de l'instructeur pouvait arrêter. Peu à peu, au fil des ans, il apprit à se maîtriser, mais la joie ne revint pas. Froid et dur, sombre et renfermé, inatteignable aux émotions et sentiments, c'est ainsi que tous le virent après les tragiques événements. S'ils avaient su. Cent fois par jour il revoyait le doux ovale de son visage, son sourire timide. Il entendait son rire cristallin si communicatif, qui semblait jaillir de ses lèvres si joliment ourlées comme une source cascadant joyeusement. Il entendait le son de sa voix mélodieuse lorsque elle le suppliait d'arrêter de l'embrasser, sentait son corps se presser contre le sien comme pour contredire ses paroles. Et ses yeux. Ses yeux. L'océan lui-même n'avait ni la profondeur, ni l'infinité de nuances de son regard. Se plonger dans ses prunelles, c'était se noyer dans un univers insondable mêlant les teintes des cieux et de la mer, c'était se faire emporter comme fétu de paille dans une ronde des fées que seule la fin des temps pourrait interrompre. Mais elle était morte, et il avait vu son corps atrocement déchiqueté. D'une main légèrement tremblante il essuya la larme qui, finalement, avait trouvé moyen de rouler sur sa joue.
(Je suis mort avec elle, ce jour là, il aurait mieux valu qu'ils me laissent partir. J'aurais dû partir. Aller dans le désert, affronter cette créature. En finir avec honneur, d'une manière ou d'une autre. Pourquoi ne l'ai-je pas fait? Pourquoi, Sithi? Regarde ô protectrice! Vois ce que je suis devenu! Un vagabond misérable, rien de plus qu'un chien errant sans but ni espoir...POURQUOI? Était-ce ton dessein pour moi? Une existence brisée, sans joie, sans lendemains, est-ce là mon chemin? J'aurais dû mourir, Sithi! Ma vie ne signifie plus rien...pourquoi continuer?)(Parce qu'elle aurait voulu que tu vives, Tanaëth Ithil.)Surpris, le Sindel ouvrit les yeux, cherchant autour de lui la source de cette voix inconnue qui avait envahi subitement son esprit. Nul ne prêtait attention à lui, il fronça les sourcils, perplexe.
(Sithi?!)Un rire moqueur résonna en lui:
(Idiot! Crois-tu que la Lune se préoccupe d'un pauvre chien errant qui ne sait que se lamenter sur lui-même?)(La Protectrice se préoccupe de tous les Sindeldi! Mais si tu n'es pas elle...qui es-tu?!)Le silence seul lui répondit. Il ne comprenait pas, avait-il rêvé? La fatigue lui faisait sans doute entendre des voix, il était grand temps d'aller dormir un peu. Il soupira doucement, se leva en récupérant ses affaires et en étouffant un bâillement, puis alla demander à l'aubergiste de lui montrer sa chambre et de lui apporter un broc d'eau et une cuvette. Une bonne nuit de repos ne serait vraiment pas un luxe, se décrasser pas davantage.
Il gravit l'escalier à la suite de l'aubergiste puis, une fois que ce dernier lui eut octroyé une chambre agréable, y déposa sac et baudrier d'armes avant de retirer précautionneusement sa tunique ainsi que les bandages de fortune confectionnés peu auparavant. Les plaies ne saignaient presque plus, c'était déjà ça de pris. Quelques légers coups furent frappés à la porte. Le Sindel alla ouvrir sans penser à se rhabiller, ce qui lui valut un regard éberlué et imperceptiblement gêné de la part de la femme de chambre qui lui apportait l'eau demandée. Il ne releva pas, s'abstenant de la rabrouer vertement, et se contenta de lui demander de déposer le tout sur une petite table qui jouxtait la seule fenêtre de la pièce. Lorsque elle eut obtempéré et se fut retirée, l'Elfe entreprit de se laver méthodiquement tout en prenant bien garde de ne pas tirer sur ses blessures, une moue légèrement narquoise aux lèvres en voyant l'eau virer rapidement au grisâtre. Il se prit à rêver d'un long bain brûlant, mais chassa aussitôt cette pensée, sa bourse ne lui permettait pas de tels luxes. Une fois propre, il fouilla dans son sac et en extirpa une petite bourse de cuir dont l'intérieur était divisé en quatre compartiments. De l'un d'eux il sortit quelques feuilles étranges de couleur pourpre. L'un des côtés était rugueux et son contact déplaisant, l'autre au contraire était lisse et aussi doux que la peau d'un nourrisson. Des feuilles de Snaria, une plante bien peu connue dont les propriétés étaient pourtant remarquables. C'était Jaëlle qui lui avait appris à reconnaître et à utiliser ce végétal, elle en avait fait d'ailleurs toute une histoire, lui enseignant cela comme un secret précieux autant que merveilleux. Et merveilleux, l'effet l'était véritablement, pour autant bien sûr de ne pas se laisser abuser par les apparences. Il plaça délicatement quelques feuilles sur ses entailles, côté rugueux contre la peau, puis refit ses bandages avec des bandes de lin propres du mieux qu'il put. Ceci fait, il réprima sans complaisance son envie de s'allonger immédiatement, il s'était rarement senti aussi vanné mais il avait un rituel quotidien qui ne souffrait aucune exception à accomplir. Avec des gestes qui témoignaient d'une longue pratique, il affuta soigneusement son épée au moyen d'une petite pierre d'abord, puis d'une bande de cuir, jusqu'à ce que le tranchant lui paraisse irréprochable. Il rangea ensuite les quelques affaires sorties puis alla mettre un genou en terre devant la fenêtre, contemplant un long moment en silence la lune qui se devinait entre quelques nuages.
(Ô Mère bienveillante, entends ma prière,
Toi qui veilles sur nous depuis le premier de nos pères.
Pardonne mes doutes, mes erreurs,
permets que ta sagesse infinie me rende meilleur.
Ô Sithi, je ne sais plus...je ne vois plus le chemin,
j'erre depuis si longtemps, sans but ni espoir, n'y aura-t'il jamais de fin?
Je t'implore, Toi dont l'éclat opalescent sait seul,
me redonner courage et force lorsque je rêve d'un linceul.
Illumine ma route d'un signe, Ô Guide vénérée,
indique-moi la voie du destin que tu m'as tracée!
Tu lis en mon cœur, en mon âme, de moi tu sais tout,
aide-moi, je t'en prie, aide-moi à rester debout!)Le jeune guerrier se releva lentement, le regard toujours rivé à la lune, espérant un signe, un indice, mais une fois encore la Mère des Elfes Gris demeura muette, froide et distante lueur dont il était peut-être simplement incapable de discerner le sens. Pesamment il alla s'allonger et, pour une fois, le sommeil vint presque aussitôt.
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L'auberge de l'Au-Delà