Le retour fut plus difficile que ce que Alcofribas avait présumé. La menace du traqueur ne pesait plus sur eux, mais le marchand avait été sévèrement secoué par cette expérience. C'était sans doute le genre de traumatisme dont parlait toujours les soldats qui revenaient des combats. Il parlait à peine, même pour se plaindre, et suivait docilement Alcofribas. Quand on connaissait l'homme, on savait bien que ce n'était pas normal. Ses yeux étaient vitreux et son teint blême.
Au départ, le vieux rôdeur eut la réaction très triviale de vérifier si le traqueur ne l'avait pas mordu, où s'il n'avait pas été piqué par une bestiole quelconque dans sa fuite. Cette « absence » était-telle due à du venin, ou à une maladie ? Pourtant, les traqueurs des ombres n'étaient pas venimeux !
Mais non, il fallait bien être un vieil ahuri comme lui pour ne pas se rendre compte qu'il ne s'agissait que d'un choc émotionnel. Du monstre hideux et poilu, lui, il en voyait relativement souvent. Il vivait la plupart du temps dans la forêt et vivait de la chasse. Mais un petit bourgeois tenant une échoppe dans les beaux quartiers de Yarthiss... Fallait le comprendre, le pauvre.
Merde, ça lui faisait mal d'extorquer du fric à un type aussi... Absent. Oh, et puis quoi ! Il l'avait bien mérité cet argent, il avait rempli sa part du contrat : il l'avait protégé, il avait tué la bête ! Mais vu son état... Avait-t-il échoué à le protéger ? Vérole, il ne devrait même pas se poser la question. Bien sûr que non. Il était là, il était vivant. La bête, elle, gisait raide morte sur le sol froid et humide d'une caverne moussue.
Quelque peu perturbé par ces pensées, Alcofribas administra une petite tape dans le dos de son triste compagnon, et lui adressa un sourire forcé.
- Aller, mon gars. On est bientôt en ville. Vous allez pouvoir rentrer chez vous l'esprit serein !Le marchand ne répondit pas.
- D'accord... Bon, au moins, cette saleté ne vous a rien fait qui ne puisse être guéri par le temps et un peu de repos. Vous n'avez presque plus de marques autour du cou.Il acquiesça silencieusement. Une réaction. C'était déjà ça.
Il avait essayer de ménager le bonhomme : il accordait plus de pause qu'à l'allée, essayait de se montrer aussi agréable, enfin plutôt, aussi peu désagréable qu'il le pouvait. En fin d'après-midi, pendant une pause à l'orée de la forêt, la marchand se décida enfin à parler.
- Ne vous en faites pas. Inutile de faire tout ça. Vous aurez votre argent. Pas la peine de vous forcer à faire des longues pauses ou à aller me chercher des baies dans les bois.Il désigna vaguement les fruits appétissants que le rôdeur lui avait présenté.
- Si c'est ça qui vous inquiète. Ne vous en faites pas. Nous serons en ville à la fin de la journée, je vous paye, et on se sépare.Alcofribas était étonné du ton employé par le marchand. Il ne le connaissait pas aussi franc du collier. En même temps, il ne le connaissait pas tant que ça.
- C'est pas ça. Je doute pas de votre honnêteté là-d'ssus. Juste... Vous avez pas l'air bien alors j'essaye juste d'y aller mollo. C'est tout.- C'est juste... J'ai honte de mon attitude. J'ai fait n'importe quoi, et c'est un miracle si je suis vivant. C'est juste que tout ça...Il désigna du menton la direction du cœur de la forêt
- … Ce n'est pas mon univers. Tout m'est inconnu. Tout m'effraie. J'ai perdu mon sang-froid bêtement et j'ai fait exactement ce que ce monstre voulait. Et j'ai failli mourir.Alcofribas s'éclaircit la gorge.
- Chacun son domaine, mon gars. Le monde tourne grâce à la multitudes de types qui y vivent, et chacun a sa spécialité. S'il n'y avait pas des gens comme moi, on aurait rien à bouffer. Mais s'il n'y avait QUE de vieux ermites de mon espèce, on ne vaudrait pas mieux que des animaux. S'il n'y avait pas de types comme vous … Et bien on n'aurait pas... On manquerait de... De tissu. Puisque vous êtes marchand de tissu. Non, c'est pas ça que j'voulais dire. De manière générale, on manquerait de... De trucs à acheter quoi. Faut bien des vendeurs. C'est un peu comme si je faisait partie des gens qui récoltent la matière première et vous de ceux qui la vende. Chacun sa place, un truc comme ça.Alcofribas bafouillait et se perdait un peu dans ses propos.
- Enfin bref. Vous avez compris l'idée, quoi. Il faut de tout. C'est pas votre truc, c'est pas votre truc ! C'est autre chose. Moi, c'est mon domaine : alors j'vous file un coup de main. Et vous me payez comme je vous payerais une chute de tissu que j'aurais pas pu me procurer si vous z'étiez pas là. Si j'avais envie de me refaire un pantalon par exemple. Le monde tourne comme ça.Alcofribas faisait tout ce qu'il détestait : de la morale à deux Yus, dans laquelle se complaisait tant de citadins. C'est justement pour éviter d'entendre ce genre de conneries qu'il vivait si loin de ses congénères, d’ordinaire. Il s’arrêta là, estimant qu'il en avait fait assez.
- Oui... Vous avez sans doute raison. Mais tout de même. J'aurais pu me montrer plus courageux.Alcofribas n'était pas d'humeur à faire l'effort de lui mentir. Il ne répondit rien, et fit mine d'être trop occupé à manger une baie pour parler.
Le reste du trajet se fit tout aussi silencieusement, et sans incident. Mais le marchand avait l'air davantage fatigué qu'abattu, et avait reprit quelques couleurs. C'était bien. Il s'était mentalement mis un coup de pied au cul. Ils avaient même aperçu un sanglier, et il n'avait ni geint ni paniqué quand Alcofribas avait donner ses instructions pour avancer sans provoquer l'animal.
S'il avait été tout seul, il l'aurait sûrement abattu. Une belle bête comme ça, solitaire, et à découvert ! Le petit veinard s'était pointé au bon moment.
- Ce n'est que partie remise mon cochon.Marmonna t-il dans sa barbe.
La retour à Yarthiss se fit dans la nuit. La brume était moins épaisse dans la cité que dans la forêt, mais était néanmoins bien présente. La garde de la ville regarda les deux hommes passer sans leur accorder grand intérêt. Alcofribas réussi à lire la lassitude sur leur visage, même à quelques mètres, dans l'obscurité et à travers la dense humidité. Il se rendait compte que désormais, il arrivait à tout mieux voir pourvu qu'il se concentre assez. Il ne pensait pas apprendre encore ce genre de... Facultés à son âge.
La vision de la ville silencieuse à demi-dissimulée dans le brouillard nocturne devait être assez loin de l'image idéale qu'avait dû s'en faire le marchand ses derniers jours. Il devait rêver d'un lit douillet et d'un bain chaud, avec un grand feu brûlant dans la cheminée.
Alcofribas, lui, n'était que conforté par ce spectacle dans son idée que les villes étaient moroses. Il n'y avait pas un chat dehors. C'était silencieux à crever.
Il raccompagna son « client » à sa boutique, en se demandant dans quelle taverne il passerait la soirée. À son grand étonnement, le marchand s’arrêta et le considéra sérieusement.
- Merci. Vous m'avez sauvé la vie. Et même si j'ai paniqué, même si j'ai fait foiré votre plan, vous avez quand même réussi à me sortir d'affaire. Et ce tir... C'était très bien visé. J'ai eu beaucoup de chance. Au-delà de mon argent... Je voulais que vous sachiez que vous avez ma reconnaissance. Vraiment.Alcofribas fût presque touché par ces paroles. Mais il se ravisa bien vite quand il vit que le marchand lui donna exactement la somme convenue, et pas un sou de plus. Il avait naïvement espérer un petit supplément après un discours comme ça.
Ils avaient raison, à la taverne, finalement. Ce type était vraiment un pingre.
Il se dépêcha d'y aller pour leur dire. Et accessoirement, boire un petit verre.