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« Tu sais, la mort, la mort, j’me dis qu’c’est pas si terrible. Y parait qu’des âmes peuvent rev’nir dans leurs corps, des grandes âmes, y parait. Mais tu vois, Esmé, moi quand l’heure viendra, j’s’rai bien content d’y aller. J’dis pas que j’aime pas la vie, mais chacun meurt à son heure, faut l’accepter, des gens qu’on aime, des gens qu’on aime pas, et puis un jour vient not’ tour. C’est aussi ça la vie, accepter de passer de l’aut’ côté. J’sais bien que t’as plus de mal, par’c’que t’es encore jeune, t’as la vie d’vant toi. Moi j’crois qu’ma vie elle est derrière moi, y m’reste pas autant qu’toi à vivre. Alors c’qui m’reste, j’vais l’vivre bien, j’vais tout faire pour l’vivre heureuse et satisfaite de c’que j’ai. Et quand viendra l’heure, j’irai. »
‘Man Grenotte me parlait souvent de la mort, et je lui en parlais aussi souvent. C’est aussi ça être une sorcière. Arriver trop tard là où on nous a appelé, parce que le village était loin, parce qu’on n’a pas pensé à nous appeler assez tôt, et puis trouver la mère morte, ou le petit étouffé avec le cordon, le blessé trépassé, le vieillard parti. Vivre avec les autres, c’est aussi accepter leur mort, disait ‘Man Grenotte. Dans ma famille on ne parlait pas des morts… On ne parlait que de ceux qu’il fallait sauver, de ceux qui vivraient encore de longues années, ou au moins quelques jours de plus, sous la lumière du soleil. Ceux qui mourraient de mort naturelle n’étaient plus l’affaire de ma famille, et ceux qui mourraient malgré leurs soins, ils n’en parlaient pas plus : ils estimaient sans doute que les échecs s’oublient d’autant mieux qu’on les tait. Avec les années, je sais qu’ils se trompaient. Et j’ai compris qu’ils étaient loin de soigner les gens : ils les soulageaient sans doute de leurs maux physiques, mais ils avaient oublié que parfois, il faut être là quand le pire advient. C’est ça que ‘Man Grenotte m’a…
« Reviens à la lumière, petite sœur, reviens parmi nous, le soleil est haut, le jour est beau, et les ténèbres de la nuit de sont dissipées. »
Esmé ouvre les yeux, pour jeter un regard médusé au vieillard qui la surplombe et lui donne du « petite sœur ».
« Vous êtes qui ? »
« Je m’appelle Isaac. Tu te sens mieux ? »
« Euh… » Esmé procède à une rapide évaluation de son état ; ses côtes brisées semblent ressoudées, à peine ressent-elle un vague endolorissement au niveau de son torse. « Je vais bien, merci. Je vous dois ça, je suppose ? »
« Oh, non, je me suis contenté de vous faire boire des potions qu’un ami a préparé pour moi. Ce sont elles, et un peu de repos qui t'ont remises en état. »
« Et l’homme qui était avec moi ? »
« Je suis arrivé à temps pour le tirer des griffes de la mort. C’est passé à peu de chose, mais je crois l’avoir pour de bon ramené dans le monde des vivants. Il lui faudra une longue convalescence, c'est tout. Il est allongé là-bas. »
Voyant le corps adossé au tertre, Esmé se relève et se précipite vers lui. Le prénommé Isaac ne fait aucun geste pour l’en empêcher, se contente de se redresser lui aussi pour se rendre vers une mule qu’il approche en la tenant par la bride. La sorcière s’assure que le cœur du libre entrepreneur bat toujours ; c’est bien le cas, malgré la teinte cireuse de son visage, plus proche de celle du cadavre que du vivant. Cependant, aucune blessure n’est visible sur son corps, même soignée : ses vêtements sont intacts, à peine couverts de poussière.
« Son énergie vitale a été absorbée. Je suis arrivé à temps je crois. Pour toi et pour lui. Il faut croire que notre destin à tous trois était de nous rencontrer, et sûrement pas pour vous deux de mourir. » explique Isaac avec un sourire épanouit sur le visage.
La sorcière tourne la tête vers cet homme étrange. Hormis sa crinière de cheveux gris, et la longue barbe qu’il s’est laissé pousser jusqu’à la ceinture, rien ne le distingue d’un campagnard comme on en croise tant dans bien des contrées. Large d’épaule, présentant une musculature encore développée, son physique rappelle celui du bûcheron, du travailleur des champs ou du guerrier, d’un individu habitué à compter sur sa force et ayant soigné de longues années durant cet atout ; pourtant il se dégage de lui une sorte de sérénité, qui tient sans doute à son attitude générale, son port détendu. Son visage buriné de rides est éclairé par deux yeux bleus, et fendu d’une bouche habituée à sourire. Ses bottes sont de bonne facture, tout comme ses braies de laine, sa chemise et sa cape taillées dans la même étoffe brune. La boucle de bronze de sa ceinture, figurant un sanglier, et la broche de sa cape – une feuille de chêne – sont l’œuvre d’un bon artisan et, sans donner dans l’ostentatoire, révélaient pour l’œil avisé une certaine aisance. Un élément vient troubler cette apparence engageante, l’épée longue au fourreau qui bat contre sa cuisse droite : la garde ouvragée en motifs laisse présager une lame d’une grande qualité.
« C’est vous que j’ai vu affronter le guerrier noir ? C’est vous qui êtes arrivé cette nuit ? »
« Eh oui, juste à temps d’ailleurs. Je suis venu pour la tombe, sur mission de mon ordre. Mais je suis malheureusement arrivé trop tard… »
« Venu pour la tombe ? Votre ordre ? Pourriez-vous être plus explicite ? Parce que là je ne vous suis pas… »
« Oui, c’est vrai que ce que je dis n’est peut-être pas très clair. Pardonne-moi, petit sœur, c’est l’âge qui me rattrape. Mais ma mission ici est accomplie, il ne sert à rien de traîner en ce lieu sinistre. Yarthiss est à peu près à une journée de marche, nous pourrions atteindre la ville au soir, si nous ne trainons pas. Ton ami a besoin de repos, d’une longue convalescence ailleurs que sur cette plaine. Je le hisserai sur la mule, et quelques cordes le maintiendront et puis nous marcherons. La marche t’inquiète-t-elle ? »
« Non, non, je peux marcher. » Mais les pensées d’Esmé ne sont pas tant occupées par la fin du voyage et le bavardage du vieillard que par l’analyse de la scène qui se découpe dans le petit matin. Les squelettes ont disparu, ainsi que toute trace du combat ; sur le dos de la mule est attaché un petit paquet d’effets, ainsi qu’une pelle.
(Se pourrait-il qu’il ait enterré ces morts-vivants cette nuit ? Pendant que je me remettais ? Après avoir vaincu le guerrier noir ? Mais qu’est-ce que c’est que ce type ?)
Pendant qu’elle se livre à ses réflexions, la sorcière se redresse et époussette sa robe, chassant toute la poussière accumulée. Isaac, quant à lui, soulève le corps inanimé de Gringoire pour l’asseoir à califourchon sur la selle de la mule ; avec un reste de corde, il parvient à maintenir le libre entrepreneur sur le dos de l’animal.
« Prête ? »
« Allons-y. »
Les premiers kilomètres se font dans le plus grand silence, Esmé perdue dans ses pensées, et Isaac respectueux de ce mutisme. Cependant, une fois les évènements de la nuit traités et analysés par la sorcière, un certain nombre de questions demeurent, des questions auxquelles elle pense pouvoir obtenir des réponses en s’adressant à son sauveur.
« Et si vous m’expliquiez la raison de votre présence ici ? » commence-t-elle, s’efforçant – sans succès – d’adopter ce que les gens ont coutume d’appeler le ton de la conversation.
« Volontiers ! Eh bien… Par où commencer… Par le plus simple sans doute… Je suis membre d’un ordre, l’Ordre des Passeurs, dont l’une des vocations est d’apporter la paix aux défunts… Oui, je crois que c’est une bonne définition pour ne pas se charger de détails superflus. Dans cet Ordre, je suis ce qu’on appelle un Marcheur. Je parcours les continents à la recherche des morts dont les âmes n’ont pas trouvé le repos, n’ont pas gagné les Enfers… Tu sais, les spectres, les morts-vivants, tout le toutim… Ces derniers temps, j’étais aux alentours de Yarthiss, je trouvais des choses à faire. Et puis je me suis arrêté dans un village, un peu plus à l’est – peut-être que t’es passée devant, avec ton ami – pour voir s’ils n’avaient pas besoin de mes services… C’est pas rare qu’on ait besoin d’un exorcisme, les âmes tourmentées, c’est malheureusement courant par les temps qui courent… Enfin je me rends là bas, et qu’est-ce que je vois ? Ah ces corniauds avaient pris des stèles funéraires, gravées de runes, pour faire des pierres de construction ! Non mais t’imagines ? Enfin bref, j’ai posé quelques questions, haussé un peu la voix, pour demander d’où ça venait. Parce qu’en me penchant un peu sur les cailloux, j’ai vu que les runes et les textes, c’était de la protection et des avertissements, enfin quelque chose pour tenir à l’écart un mort pas commode… Des pierres de construction… Ah ben au moins le malheur va pas se pointer dans leur maison ! J’en étais où… Ah oui, les stèles. Je me suis dit qu’y fallait pas attendre, je me suis mis en route dans la nuit, pour voir de quoi il retournait, pour faire l’exorcisme le plus tôt possible. Et puis la suite, tu la connais… Je me doutais que ce serait un sacré morceau, mais là… Une sorte de chef de guerre d’un ancien temps, qui versait dans les arts noirs de la nécromancie… Le temps a dû émousser un peu ses pouvoirs, je crois qu’au faîte de sa puissance, il n’aurait fait qu’une bouchée de moi… Enfin voilà, il est retourné à la terre, son âme aux Enfers, et c’est une bonne chose de faite. Va falloir que je me renseigne sur ce type, que je pose des questions à Yarthiss, que je vois s’il y a quelque chose dans des archives. Ca m’intéresse, cette histoire, et faudra que j’ajoute ça dans les archives de l’Ordre… Voilà toute l’histoire… »
« Vous chassez les morts-vivants, vous êtes une sorte de mage de lumière ? »
Isaac part dans un grand éclat de rire, au plus grand agacement de la sorcière, qui ne voit pas ce que sa question a de drôle.
« Je suis né sous la bénédiction de Gaïa, il est vrai, mais l’Ordre auquel j’ai voué ma vie est avant tout dédié à Phaïtos. Je ne chasse pas les morts-vivants parce que ce sont des morts-vivants, mais lorsque cela s’avère nécessaire pour libérer une âme. Les amas d’os animés par la magie ne sont pas si importants… Mais lorsqu’une âme est restée piégée, là je me dois d’agir. Telle est la vocation de l’Ordre des Passeurs. »
« Et vous faites ça depuis longtemps ? »
« Des années ! »
« Et ça ne vous paraît pas… Paradoxal ? »
« Et toi, tu te parais paradoxale ? »
Cette phrase touche juste, et révèle à Esmé un personnage différent de celui qui la tutoie et l’appelle « petite sœur », de ce bavard un peu confus, aux yeux pétillants de malice. Cette question qu’il lui retourne réveille les souvenirs de la nuit, les terreurs tout autant que les quelques instants avant l’inconscience où elle a découvert un combattant nimbé de lumière, capable de tenir tête à une adversité qui l’avait balayée. Sa prudence comble rapidement les failles apparues dans sa carapace, et aussitôt elle se demande si l’homme l’a percée à jour, ou si, incapable de répondre, il a lancé dans le vent une parade toute construite qui lui paraissait habile.
« Et Gringoire… Cet homme, là, qui m’accompagne, il va se remettre ? Il aura des séquelles ? Il faudra s’occuper de lui ? »
« Oh, il a l’air de bonne constitution. » Isaac tapote la cuisse du libre entrepreneur toujours attaché à la selle de la mule, et toujours inconscient. « Il s’en remettra. Pour ce qui est de s’en occuper… Il peut rester comme ça pendant un ou deux jours, peut-être plus. C’est sûr qu’il va falloir veiller à ce qu’il reste… propre, et qu’il mange un peu. » L’expression exaspérée d’Esmé l’amène toutefois à ajouter : « Le mieux est sans doute que je le conduise à un guérisseur que je connais, une fois en ville. Il demandera quelques yus pour se charger de ton ami, parce qu’il faut bien vivre, mais il le fera bien. »
« J’ai de quoi payer, je paierai. Et je verrai avec lui pour ce qui est de me faire rembourser. Par contre, intégrez bien une chose : ce n’est pas mon ami, je ne suis pas son amie. Nous nous sommes retrouvés dans la même cellule, nous nous sommes évadés ensemble, et pour l’aide que je lui ai fourni il devait me mener à Yarthiss. Sans encombre… Mais comme cet idiot a voulu s’arrêter pour dormir près de ce tertre… »
« Ne le blâme pas, il ne pensait sans doute pas à mal. Et puis sans lui, nous ne nous serions pas rencontrés. Chaque rencontre est une bénédiction. »
« Ca ne vous choque pas que nous soyons deux prisonniers évadés ? » le sonde Esmé.
« Bah, je me dis que si tu étais vraiment une criminelle dangereuse, tu ne m’aurais peut-être pas dit t’être évadée. Je crois aussi aux secondes chances. Et puis de toute manière, je ne compte pas te ramener en prison, ce n’est pas sur mon chemin. Je préfère avoir une compagnie aussi charmante que la tienne pour terminer ce voyage. Cette mule n’est guère bavarde, et ma route n’a pas croisé récemment quelqu’un d’aussi intéressant que toi. »
_________________ Esmé, sorcière à plein temps
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