Comme elle l'avait deviné, la requête ne reçut pas une rapide réponse positive. Kadria était méfiante. Elle éluda ses suppositions en répondant qu'il n'y avait que peu de choses qu'elle ignorait en ces murs et changea immédiatement de conversation pour la recentrer sur Anastasie. Les messagers – que la Comtesse identifia naturellement comme étant leur ordre - n'avaient selon elle aucun intérêt à voir revenir un Chasseur d'Ombres et donc à accéder à sa demande. Elle craignait vraisemblablement qu'une telle personne puisse stigmatiser les utilisateurs des fluides Obscurs sans aucun discernement et se retourner contre eux plus tard. Anastasie fronça les sourcils. Elle voyait où la Dame des Brumes voulait en venir : l'Ordre Purificateur de Gaïa tournait des yeux suspicieux dans leur direction, elle-même avait gagné le sobriquet de Purificatrice en éradiquant une horde de morts-vivants et en laissant agonir un nécromancien... Elle pensait que si la Comtesse s'en allait en ce jours avec une relique supplémentaire, elle pourrait revenir plus puissante encore plus tard pour aider à leur éradication. C'était compréhensible, dans un sens. Mais complètement stupide dans un autre.
Elle voulut protester, mais Kadria n'en avait pas terminé ; elle se redressa alors que les images dans les miroirs tournoyaient partout dans la salle, lui redonnant la nausée. Alors la maîtresse de ces lieux reprit la parole, lui posant de nombreuses questions. Que savait-elle de l'ombre et de la lumière ? Que savait-elle de Phaïtos et de Gaïa ? Du cœur des hommes et des femmes ? Que savait-elle du monde des vivants ? Elle la sommait de répondre à ces questions, clamant que le regard du Dieu des Morts lui-même l'observait pour percer au-delà des mensonges et des préjugés. Les miroirs renvoyaient autant de reflets qu'il y avait de grains de sable dans l'Aeronland et bientôt la nausée fut accompagnée d'une violent mal de tête. Une migraine épouvantable qui vrilla le crâne de la Comtesse, la faisant tomber à genoux et fermer les yeux, lui provoquant un gémissement de douleur. Mais lorsqu'elle reprit ses esprits, ce ne fut pas pour répondre à Kadria ; après de nombreuses secondes d'inertie, elle se redressa rapidement en poussant un cri de colère, trouvant la force de planter ses yeux dans ceux émeraudes de son interlocutrice.
« Ne me donnez pas d'ordre ! » explosa-t-elle, le visage rougit par l'effort qu'elle avait dû fournir pour se relever.
Puis, presque instantanément, l'accès de rage s'arrêta, emportant avec lui la migraine de la jeune femme. Celle-ci prit quelques secondes pour reprendre son souffle avant de reprendre la parole, plus calme.
« Je suis venue demander votre autorisation, je me suis pliée à vos protocoles et j'ai subit vos menaces sans me plaindre parce que je ne voulais pas vous manquer de respect. Mais ne me traitez pas comme l'une de vos disciples ! Comme votre inférieure ! Demandez moi au lieu d'ordonner et d'exiger, car je vous ai respectée, malgré nos multiples différences. »
Elle souffla encore quelques secondes avant de conclure.
« J'ai l'appui du Temple de Gaïa de Kendra Kâr et celui du Duc à la puissance militaire personnelle la plus importante du Royaume, Dame Kadria. Croyez-vous que je serais venue vous montrer du respect, courir le risque de tomber dans un traquenard et me faire égorger, me jeter seule au milieu d'une armée de squelettes et de mages noirs, si j'avais été l'une de ces fanatiques qui pensent que tous les adorateurs de Phaïtos, tous les utilisateurs de fluides obscurs, sont des impurs qui méritent la mort ? Laissez moi aller plus loin : si vous ne représentez pas de danger pour Yuimen et que des suivants de Gaïa tentent de vous éradiquer, je serai la première à me dresser contre eux pour empêcher leur méfait. De nous deux, vous êtes celle qui fait preuve de préjugés, Dame des Brumes. »
Tout le long de son soliloque, la jeune femme avait fixé son interlocutrice dans les yeux, taisant ses nausées pour la défier du regard. L'avait-elle vexée ? Enervée ? Peu importait. Elle ne savait pas ce qui avait causé un tel accès de colère, ce qui l'avait faite sortir de ses gonds, mais si la première réaction avait été démesurée elle pensait chacun des mots qu'elle avait prononcé et ne regrettait aucun de ses deux sermons suivants. Elle n'était pas venu recevoir des ordres et se soumettre : elle traitait Kadria avec respect, elle attendait du respect en retour.