Aux paroles d'Anastasie, Kadria hocha la tête, apparemment satisfaite. Puis elle fit signe à la Comtesse de la suivre, et toutes deux quittèrent la pièce aux milles miroirs pour descendre les innombrables marches. La Dame des Brumes profita du trajet pour continuer leur conversation. Elle rassura d'abord la jeune femme concernant un éventuel hébergement, lui affirmant qu'elle pourrait aller se reposer juste après l'épreuve si elle en avait le besoin. Elle lui parla ensuite de ces tests, mais resta vague. Il y en avait deux : Les Cents Lames du Faucheur, qui n'était pas une cérémonie religieuse mais guerrière, qu'elle serait à même de réussir si elle croyait en ses capacités physiques, en son agilité ; Le Seuil de la Mort, qui était une épreuve sacrée qui testerait sa volonté et sa force mentale, la rapprochant de Phaïtos. Si Anastasie avait tant confiance en ses capacités physiques que mentales, elle choisit cependant la cérémonie guerrière sans trop d'hésitation ; elle craignait qu'un rituel lié à Phaïtos ne lui corresponde pas. Elle était cependant curieuse, une part d'elle-même aurait aimé participer aux deux, ou au moins y assister.
Arrivées en bas de la tour, les deux femmes se dirigèrent vers ce qui était censé être la salle d'armes du château, mais qui ressemblait plus à une cathédrale. La pièce était immense, ridiculement haute et toute en longueur. Et, sans qu'Anastasie ne comprenne comment, Kadria devait déjà avoir prévenu tout le monde de son choix car beaucoup de personnes étaient déjà présentes, formant deux haies, l'une face à l'autre, menant au maître d'armes des Messagers. Et tous étaient armés. Ils étaient très nombreux, prêts à abattre une dague dans la chair de la théurgiste, rendant le nom de l'épreuve bien plus littéral qu'elle ne l'avait initialement imaginé. Et, évidemment, le but du jeu était d'arriver devant Lord Gwandor, le shaakt rebelle qui trônait au fond. Pour couronner le tout, elle n'avait pas le droit de se précipiter sur lui, sans quoi les disciples de Phaïtos la repousseraient en arrière pour qu'elle évite leurs attaques une à une plutôt que de les fuir. Anastasie se mordilla l'intérieur de la joue à la fin des explications. C'était effectivement dangereux. D'autant plus qu'elle ne pouvait ni riposter, ni utiliser la magie pour améliorer ses réflexes ou ralentir ceux de ses adversaires.
« Je suis prête, » déclara-t-elle néanmoins juste après avoir déposé Perçombre, le Bouclier Sacré et son bâton derrière elle.
Il lui restait ses vêtements et équipements pour encaisser les coups à sa place, mais surtout sa vitesse et son adresse.
Lorsqu'elle s'avança, le premier coup fusa immédiatement dans sa direction. Il n'était pas particulièrement rapide, aussi l'évita-t-elle sans difficulté d'un pas en arrière, mais juste après le Messager à sa gauche passa également à l'assaut, la forçant à se baisser. Aussitôt redressée, elle fit un nouveau pas pour amorcer la seconde vague d'attaques, qu'elle esquiva encore une fois sans problème. Mais en ce faisant, elle s'était mise à portée de la troisième ligne, qui attaquèrent sans crier gare alors qu'elle se remettait tout juste sur ses appuis. Elle dut enchaîner avec une roulade pour leur échapper, mais se mit ainsi en danger, ainsi courbée au milieu de la quatrième vague. Alors qu'elle se redressait pour mieux avancer, une dague passa près de son visage, la forçant à reculer et ainsi être touchée par un autre poignard. Heureusement, le coup n'avait fait qu'entailler l'armure de cuir au niveau de l'épaule, effleurant si peu la peau que le sang n'en perlait même pas.
Elle continua ainsi son chemin sans trop de problème pendant près d'une minute, arrivant à la moitié du parcours sans trop de difficulté, mais à mesure que son rythme cardiaque s'accélérait et que son souffle s'amenuisait, l'épreuve se corsait. Sans compter la différence de talent de chaque Messager, qui rendait toute analyse impossible. C'était généralement l'un de ses points forts ; en lisant les mouvements de son adversaire, elle savait quand et comment éviter chaque attaque. Mais là c'était impossible, car si certains attaquaient avec mollesse, lui permettant d'éviter d'une simple pirouette, d'autres faisaient preuve d'une vivacité impressionnante, la poussant dans ses retranchements.
Cependant, la traversée ne devint réellement difficile qu'à sa première blessure, alors qu'elle approchait des trente mètres sans encombre. Un pas amorcé une seconde trop tôt, une esquive commencée une seconde trop tard et c'était une dague qui venait douloureusement mordre sa cuisse, l'empêchant par la même de complètement s'extraire de la seconde attaque, qui effleura son omoplate. Et ainsi tout le rythme était cassé. Elle n'avait pas fait trois pas supplémentaires qu'un Messager la prit par surprise avec une dextérité plus importante que la moyenne et la charcuta à l'avant-bras gauche. Deux mètres plus loin, alors qu'elle ratait une roulade à cause de sa jambe blessée, une dague venait perforer son armure de cuir pour entailler son estomac. Chaque nouvelle blessure l'handicapait un peu plus, causant de nouvelles inexactitudes qui venaient multiplier les plaies, l'enfermant dans un engrenage infernal. Et si elle parvenait toujours à éviter les attaques portées vers ses organes vitaux, il devint vite clair qu'elle ne pourrait pas aller jusqu'au bout de l'épreuve à cette allure. Bientôt elle n'aurait plus la force de dévier une attaque dirigée vers sa nuque ou son cœur et c'en serait fini pour elle. Mais elle ne pouvait pas non plus abandonner, au risque de se voir refuser l'accès aux catacombes renfermant la bague bénie. Alors, au détriment de la douleur, elle appliqua la seule stratégie qu'elle connaissait qui pourrait l'amener jusqu'au bout du chemin sans mourir. Elle prit délibérément les coups sur les bras. Ainsi, au lieu de dévier les attaques, elle exposa ses membres à chaque dague qui s'approchait d'elle. Bientôt, ses avant-bras étaient couverts d'estafilades, ses gantelets complètement détruits et ses mains couvertes du sang des multiples plaies. Mais elle parvint à éviter toute blessure trop handicapante, et bientôt elle était face au shaakt. Ereintée, endolorie, en sueur, mais vivante.
« Salut, » articula-t-elle. « Je crois qu'il faut que... Que je vous demande de reconnaître ma valeur, c'est ça ? »
Elle avait du mal à ne pas tomber à genoux sous la douleur, et bien plus encore à ne pas arrêter le calvaire à l'aide d'un sort.
« Et surtout... C'est bon, je peux utiliser la magie, là ? »