Le réveil se fit dans le vague. Azra n'avait pas vraiment mal, en revanche, il avait l'impression de sortir d'une grosse cuite. Il serait bien resté plus longtemps dans cet état de vide agréable et bienveillant, mais la voix furieuse de Chandakar le tira de sa torpeur :
(Abruti ! Comment as-tu pu te faire avoir aussi facilement ?)Le jeune homme tenta de remettre de l'ordre dans ses pensée. Ça y est, il avait mal à la tête. Mais ce n'était pas une migraine, c'était plutôt la conséquence d'une percussion crânienne majeur dont il se souvenait vaguement avoir été la cible. Les évènements lui revenaient peu à peu en mémoire et il s'en serait bien passé.
(Ma magie, se souvint-il,
elle n'a pas fonctionné...)(Évidemment, tu as épuisé tout tes fluides en apprenant les sortilèges, hier !)Ainsi, apprendre des sortilèges consommait des fluides ? On ne lui disait jamais rien...
(Alors comment vais-je faire ? Il faut que je consomme des potions ?)(Non, souviens toi de ce que t'a dit Tirassin, la magie reviendra. En fait, tu as déjà presque tout récupéré. Bonne nouvelle, car je crains fort que nous ne soyons en mauvaise situation par ailleurs...)Azra fit un effort pour se lever. Le sol était en pierre avec un peu de paille. La pièce était petite et fermée par des barreaux de fer, et on lui avait prit toutes ses affaires. Il ne lui restait plus qu'une tunique et des chausses noires. Chandakar avait eu la bonne intuition : il étaient en prison.
« Ah, je ne l'avais pas anticipée, celle-là... » marmonna Azra.
Le garçon fit quelques pas hésitants pour faire le tour de sa cellule. Ce fut vite fait, en fait. Il n'y avait pas grand chose à voir ni à parcourir. Il n'y avait même pas de lit, juste un endroit où une plus grande épaisseur de paille avait été empilée, sans doute par un précédent prisonnier.
Il fallait se rendre à l'évidence : la fin était proche. Cette ridicule société avait fini par le vaincre et il serait bientôt condamné à mort. Il s'assit dans un coin et entreprit de s'apitoyer sur son sort. C'était plutôt agréable. Il conclut tout doucement :
« Quoiqu'il arrive, Azra, je serais toujours avec toi. Toujours... »Le silence s'installa, insupportable. Chandakar le brisa donc avec son tact habituel :
(Ta stupidité ne cesse pas de m'impressionner. Tu ferais mieux de chercher un moyen de sortir.)(Ben tiens, facile. Puisque tu es si malin, dis moi, toi !)(J'ai depuis longtemps perdu l'habitude d'un corps aussi faible...)(Merci)Le silence revint. Au bout d'un moment, la liche s'énerva :
(Mais enfin, ça ne va pas se terminer comme ça !)(Apparemment si.)(Il y a forcément un moyen ! Fais quelque chose !)(J'étais condamné dès que tu es entré en moi. Maintenant, c'est fini. Vraiment fini.)(Tu te souviens que ça signifie la damnation éternelle pour nous deux ?)(C'était à toi d'y penser avant.)Le ton vaincu du jeune homme rabattit le caquet du mort-vivant. Le monde n'était pas fait pour les êtres maléfiques. Seuls les gentils prétendument très purs et vertueux avaient le droit à un avenir ici. Bien sûr, ils ne valaient pas mieux que les autres, en fait, mais dans le monde des apparences, les hypocrites sont rois.
Par certains côtés, Azra réalisa que c'était sans doute ce qui l'avait aidé à supporter un monstre tel que Chandakar. C'était vraiment un monstre. Il ne pensait qu'à tuer. Il était guidé par des pulsions meurtrières qui, semble-t-il, lui commandaient d'aller tuer même le dieu de la mort, qu'il avait pourtant déjà repoussé par son accession à la condition de mort-vivant. En fait, il passait son temps à se dépasser dans le mal. Il s'épanouissait dans tout ce qui était mauvais...
Il était honnête.
Bon, d'accord, ce n'était pas l'honnêteté au sens courant du terme, mais bien plutôt au sens premier. Il n'avait jamais prétendu être gentil. Il tuait les gens parce qu'il les haïssait, même si Azra ne comprenait pas encore pourquoi. Il cherchait le pouvoir, l'immortalité et tuait pour y parvenir. Était-ce vraiment pire que les rois ou les marchands qui condamnaient des milliers de vies au nom de 'la société' et du 'bonheur collectif', des jolies noms qui dissimulaient juste une fortune personnelle inutile ? Ces gens ne se battaient pour rien, juste quelques poignées de pièces de monnaies. Chandakar, au moins, cherchait à atteindre quelque chose. Il comprenait le monde et s'y accrochait.
Il voulait devenir un dieu.
Quel noble idéal ! Fut-ce un dieu du mal !
Au moins, il tuait pour progresser, et sans doute parce qu'il était fou. Pas parce qu'il était stupide et aveugle de ce qui se passe dans le monde.
Bercé par ces pensées sinistres, Azra se laissa glisser dans le sommeil et ne fut réveillé que par l'arrivée d'un repas, un infâme brouet qui ressemblait à de la vase avec des grumeaux. Comme il avait été pris par surprise, il n'eut même pas le temps d'interpeler le garde qui avait apporté le plat pour demander combien de temps il allait passer ici. En fait, il ne l'avait même pas vu.
Il jeta un regard à l'infâme nourriture et la jeta par terre, dégouté.
(Tu regretteras ça.) lui signala Chandakar.
(J'ai l'habitude d'avoir faim.)Il s'adossa au mur et bascula la tête en arrière.
(Je suis toujours un humain. Au moins, ça, ils ne me le retireront pas.)(Allons, tu as mangé des vers de terre pendant tes voyages !)(Oui. Mais c'était mes vers de terres. Je n'avais rien d'autre, alors je les ai mangé. Mais eux, ils me servent leur nourriture pour chien ? Peuh ! Je mourrais plutôt que de m'abaisser comme ça devant eux !)Il resta donc assis là. C'est vrai que ces derniers jours, il avait prit l'habitude d'un certain luxe, et son ventre commençait déjà à gargouiller, mais il savait que ça ne durerait qu'un temps. Bientôt, il aurait épouvantablement mal au ventre, puis ça passerait. Il s'affaiblirait peu à peu et, peut-être, il aurait la joie de mourir avant l'exécution publique qui lui était certainement réservée.
Le temps passa donc encore. Le soir tomba et le pic de la faim était passé comme dans un rêve, ou un cauchemar. Azra s'était recroquevillé par terre et ne bougeait plus depuis. À quoi bon ? Il n'avait nul part où aller. Il avait cherché comment s'en sortir et son défaitisme s'en était vu confirmé : il n'y avait rien à faire. Ses pouvoirs ne lui permettaient pas d'y échapper. Et même s'il y arrivait, comment sortir d'un bâtiment rempli de garde ? Il pourrait préciser qu'il avait aidé la ville, mais il n'y avait personne à appeler. Il ne pouvait qu'espérer que le gradé qu'il avait rencontré la veille soit mis au courant et décide d'intervenir pour le sortir de là.
Dans un état de semi conscience il sombra peu à peu vers un sommeil étrange.
Il se trouvait dans un lieu de ténèbres. Des flammes rouges s'élevaient ça et là sans parvenir à éclairer quoique ce soit. Puis, elles disparurent pour laisser place à une terre dévastée, grisâtre, dénudée à l'exception de quelques arbres dont les branches noires étaient des griffes tordues tentant de déchirer le ciel dans une rage aveugle.
Au milieu de tout cela, une paire d'ailes noires envahirent le ciel, une forme noire au bec sombre. Sans émotion. Trois yeux. L'image de la mort. Un corbeau de Phaïtos.
L'animal se posa devant lui. Il se mit à donner des coups de bec par terre, et Azra réalisait qu'il dessinait des signes. Le dessin grandit, grandit... série de cercles concentriques, d'arabesques et de symboles cabalistiques. Bientôt, Azra dut reculer, mais le dessin grandissait de plus en plus vite et il bascula en arrière pour être submergé par le diagramme. Il tomba et il emporta dans les ténèbres une dernière vision du troisième œil du corbeau qui le fixait.
Il ferma les yeux et, lorsqu'il les ouvrit, il était de retour dans la plaine. Le corbeau avait disparu mais le sol était entièrement recouvert d'un formidable schéma d'une complexité extrême. Un homme maigre et aux cheveux noirs semblait l'étudier pensivement.
« Chandakar ? »L'homme se tourna vers lui. L'air un peu perdu.
« Je m'appelle Chanda... Nous nous ressemblons. »Avec une boule de terreur dans la gorge, le garçon hocha la tête.
« J'y ai veillé... le pouvoir créateur... »« Que... que voulez-vous dire ? »Mais l'homme au cheveux noir ne l'écoutait pas. C'est vrai qu'il lui ressemblait beaucoup. Le même visage osseux, les même cheveux noirs graisseux... et une détresse infini dans les yeux.
« Sais-tu ce que c'est qu'une blessure de l'âme ? »Azra fronça les sourcils à cette étrange question :
« Non. »« C'est le fléau des génies du mal. De ceux qui sont intelligents et maléfiques. C'est lorsque quelqu'un de mauvais qui pensait être enfin débarrassé de toute humanité, alors qu'il vient d'accomplir quelque chose de particulièrement terrible, comprend que son humanité, son sens moral, étaient là, à l'affut. Ils lui tombent dessus et commencent à le ronger de l'intérieur. Et il souffre, et il devient de plus en plus mauvais. Et plus il est mauvais plus il souffre, jusqu'à ce que ce cycle cruel l'entraine dans une spirale de folie qui ne s'arrête qu'une fois arrivé au néant. »Azra voulut dire quelque chose mais il ne savait pas quoi. Des larmes emplirent les yeux de l'homme et il pointa un doigt furieux :
« Comment ? Comment as-tu pu faire quelque chose d'aussi monstrueux ? Le monde entier paye le prix de ta faute ! Et tout ça pour quoi ? Pour rien !!! »Le jeune homme hurla, terrassé par une souffrance indicible. Il avait vraiment fait quelque chose d'horrible. Il ne se souvenait même plus de ce que c'était mais il savait que c'était pire que tout. Que jamais il ne pourrait défaire ce crime.
Il tenta de se déchirer le visage de ses ongles mais l'ombre des ailes du corbeaux passa sur lui et son esprit se délivra légèrement. Il y eut un hurlement. L'homme lui lança un regard désespéré et tendit une main pour appeler au secours.
Azra aurait voulu l'aider mais il n'arrivait pas à bouger. L'homme fut dévoré par des flammes vertes et pendant un instant, le crâne de Chandakar flamboya, hurlant de douleur et de rage, et Azra hurlait avec lui...
… avant de se réveiller.
Un espoir