Précédemment : iciYurlungur marchait en contemplant les étoiles. Celles-ci rayonnaient de leur céleste éclat dans la noirceur de la nuit et venaient conforter la petite fille dans la satisfaction qui l'étreignait alors qu'elle rentrait pour de bon à Dahràm, avançant difficilement du fait de la douleur de ses plaies. Mais une fois là-bas, elle trouverait facilement Liniel et celle-ci lui enlèverait les bouts de verre qui restaient dans sa chair, puis elle prendrait un peu de repos pour repartir du bon pied.
C'était en effet un étrange optimisme qui l'enveloppait alors qu'elle regardait en souriant la face de la Lune. Elle avait bien entendu certaines légendes concernant une divinité lunaire, mais ce n'était pas à celle-ci qu'elle adressait sa joie : simplement à la faune et à la flore, au ciel et à la nuit, aux constellations et aux astres qui l'observaient en ce moment même. Que pouvait-elle rajouter ? Venir crier qu'elle avait vaincu, qu'elle vaincrait encore et que rien, jamais rien ne pourrait terrasser sa volonté et son être serait, au-delà de la simple présomption qui s'en dégageait, la pire manière pour briser à jamais cet instant de grâce dans lequel elle était plongée.
Aussi souriait-elle simplement en avançant sur les routes calmes et endormies. Il n'y avait pas de brigands et, même si elle pourrait certainement se faire tuer si elle était trouvée ainsi blessée sur les routes, l'épaule déboîtée et l'esprit embrouillé, elle n'en avait cure. Un intime instinct lui soufflait que cela n'arriverait pas.
Son sac, toutefois, commença à l'encombrer. Elle le saisit, en extirpa deux des épées courtes qu'elle avait récupéré l'autre jour face à cette idiote de nécromancienne et, constatant qu'elles étaient bien trop rouillées, elle les laissa tomber dans une flaque d'eau au bord du chemin. Elle les salua une dernière fois et repartit, un poids en moins sur les épaules.
Mais la fatigue revint, chassant petit à petit l'adrénaline et elle décida d'écarter les hautes herbes du bas-côté pour s'éloigner de la route et, quelques mètres plus loin, elle s'effondra sur la terre palpitante en sentant son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Ah ça oui, si Enulcard avait effectivement été un homme comme elle l'avait supposé en premier lieu, elle aurait pu éprouver de forts sentiments envers lui... Qu'étaient son âge et son sadisme en comparaison de l'élégance et de la prestance dont il – ou elle – avait fait preuve ? C'était bien Aethalin qui l'avait sauvée, elle, lorsqu'elle était tombée, elle en était certaine. Et qui lui avait offert cette bague...
Elle la saisit et la regarda scintiller à la lueur cosmique puis, après avoir profité du spectacle, elle l'enfila. Son cœur était comblé et sa raison ensommeillée : plénitude et sérénité avaient envahi son corps pour lui faire atteindre un état de pur bonheur que ne touchent que de rares personnes au cours de leur existence.
(Yurlungur...)Était-ce le râle du vent dans les herbes qui s'adressait à elle ?
(Yurlungur... C'est moi,) reprit l'Autre.
(Oh, vraiment, si tu pouvais savoir comme je suis heureuse !) la coupa-t-elle en se roulant en boule, fermant les yeux pour s'endormir. Il n'y avait pas de raison que l'Autre n'en soit pas au courant.
(Malheureusement, mon bonheur à moi n'est pas complet.)Cela aurait pu jeter un froid dans la discussion interne, mais Yurlungur, toujours enthousiaste, reprit égayée en mimant mentalement Enulcard :
(Je sais me montrer magnanime. Si tu m'en parles, c'est que je peux y faire quelque chose !)(Yurlungur, j'ai besoin d'un nom.)Cette fois-ci, la petite fille se tut, stupéfaite.
(Yurlungur, je me sens disparaître. Je suis dévouée à ta survie, à notre survie, mais petit à petit, mon âme tend à s'éloigner de ce corps. Tu en es la maîtresse, c'est certain, et je crois que je vais disparaître si tu ne fais rien. J'ai besoin d'un nom, Yurlungur, il en va de ma survie.)(Mais... Je...)(Tu as de la chance, toi ! Tu l'as toujours su, ton nom, tu as grandi avec : et ce corps est le tien. Nous nous le partageons, mais à combien de moments de douceur ai-je eu le droit ? Tu ne sais pas ce que c'est que de sentir que l'on disparaît petit à petit, à jamais ! La mort de ton père m'a éveillée et m'a menée à toi, mais je suis ta prisonnière et je dépéris. Si tu souhaites me voir mourir, laisse-moi donc crever en paix... Mais je te le demande, Yurlungur, j'ai besoin d'un nom.)Un instant de répit s'installa et, après quelques instants de réflexions, une pensée émergea.
(Asmodée. Tu t'appeleras Asmodée.)Et, leurs deux âmes lovées l'une contre l'autre dans ce corps meurtri, l'assoupissement les gagna et les propulsa, heureuses, jusqu'aux plus lointains confins de l'imagination onirique.
***
«
Hé, ho, petite ! »
La voix grave et pressante d'un homme d'un certain âge tira la petite fille de ses rêveuses élucubrations et, craignant un danger tout proche, elle roula sur le côté et se releva en dégainant sa dague. Mais il n'y avait rien de ce côté-là, et elle ne se retourna que lorsque la voix revint de derrière :
«
Euh... Je suis là, ma petite. »
Prenant aussitôt une posture hostile, elle le pointa du bout de son couteau en observant cet homme. Il s'agissait à l'évidence d'un marchand qui parcourait ces terres, conduisant une caravane traînée par deux chevaux dociles aux yeux cachés. Il portait une barbe légère, semblant atteint d'une bonhomie agréable. Ses vêtements, sans être riches, démontraient une aisance évidente et il fixait la gamine d'un air inquiet. La fillette se rendit compte de son manque de crédibilité face à l'homme et hésita sur la marche à suivre. Il se dirigeait vraisemblablement vers Dahràm et son origine humaine ne laissait pas de doute quant à ce fait, aussi pouvait-elle sans problème lui demander de se joindre à lui afin de tester les qualités du bijou d'Enulcard, mais il était également tentant de procéder à une exécution publique. N'avait-il pas osé la tirer de son doux sommeil ?
Mais un galop qui se rapprochait la tira de ses réflexions et un guerrier attentif surgit de derrière la caravane, brandissant épée bâtarde et arborant une armure qui laissait songer quant à son expérience sur le champ de bataille.
«
Il y a un problème, mon sieur ? demanda-t-il en fixant ostensiblement Yurlungur. »
(Vas-y, amuse-toi,) indiqua Asmodée.
«
Oh, s'il vous plaît ! lança Yurlungur en se jetant aux pieds du sieur en question.
S'il vous plaît, je suis perdue, je suis assassinée, on m'a coupé la gorge, on m'a tout dérobé ! »
C'était tout à fait le discours que tiendrait une folle, ou une toute juste éveillée encore confuse.
«
Tu as fait un cauchemar, ma petite, pas d'inquiétude... commença le marchand en s'approchant. »
«
Attention, sieur Galrond ! intervint alors l'autre preux chevalier.
Vous savez que des brigands rôdent dans les alentours, nous ne devons pas rester ici longtemps, et si j'étais vous je... »
«
Mais vous n'êtes pas moi, le coupa Galrond,
et cette pauvre enfant est toute seule perdue. Allons, monte donc, je vais t'emmener à Dahràm, ajouta-t-il en ne pouvant résister à l'expression suppliante de désespoir de Yurlungur.
Mais dis-moi, comment as-tu atterri là ? »
«
Oh, c'est une longue histoire ! se lamenta l'intéressée en sautant agilement aux côtés du marchand tout en ignorant les regards méfiants du chevalier qui ne fit toutefois aucun geste envers elle.
Non, je ne me ferai plus jamais avoir, vraiment. Vous seriez un grand seigneur de me ramener chez moi, par là-bas. J'ai été recrutée pour accompagner une expédition de marchands à travers ces terres. »
Elle désigna d'un geste lent de la main les herbes qui dansaient sous le vent, les bosquets qui tapissaient les environs et les monts qu'on distinguait au loin, entre les nuages, alors que la caravane se mettait en marche à nouveau.
«
Je suis fort aise d'avoir été recueillie avant qu'un méchant ne m'ait trouvée, vous savez. Qui sait ce qui aurait pu m'arriver ! Si l'un de ces méchants qui ont attaqué notre expédition m'avait attrapée... »
Galrond émit un petit son de stupeur et son mercenaire s'éloigna un peu pour vérifier que tout allait bien.
«
Nous avions pour objectif de partir de Dahràm pour arriver jusqu'à Caix Imoros où nous aurions vendu quelques armes. Idéalement, nous nous serions même rendus jusqu'à Shory, ce qui aurait été fantastique... »
Elle laissa son regard se perdre dans les méandres de souvenirs inventés de toute part, cherchant une suite crédible.
«
Mais cela n'aura jamais lieu. Jamais plus je ne quitterai Dahràm, je peux vous l'assurer ! Hier, dans la journée, des brigands sans foi ni loi nous ont attaqué. Nous n'avions que peu de défense et l'ordre fut de donner de se séparer. Je suivis l'un des convois, mais nous fumes à nouveau pris en embuscade par un groupe, sans doute affilié, qui se tenait prêt non loin ! Alors que l'acier chantait et tuait, j'ai pris mon courage à deux mains et je me suis enfui. Pendant une éternité, hier, j'ai couru à travers la lande ! fit-elle avec un soupir en remarquant avec satisfaction que son public était toute ouïe.
Mais je crains que nous ne soyons séparés à jamais. »
Elle haussa les épaules et se tourna vers lui, un sourire discret sur les lèvres.
«
Je vous remercie encore de m'avoir prise avec vous... »
«
Je t'en prie. Tu n'as qu'à te reposer, si tu le souhaites, nous serons à Dahràm d'ici quelques heures tout au plus. »
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