Poursuite de la conversation... mensuelle, avec Larc et Khmer.
Sous la tutelle d’un vent d’allégresse, la sombre fourrure de Khmer dansait contre son corps, valsant et ondoyant tant et si bien au rythme des pétillantes bourrasques perlées de gouttes de pluie que dans cette douce pénombre, parfois illuminée le temps d’un battement de cœur de la brève fulguration d’un éclair, il semblait à Miriel que la Woran était drapée d’un halo de mystère et d’obscurité. Nimbée d’une profonde robe aux ombres changeantes, la courbure de sa poitrine damasquinée d’or et son regard lapis-lazuli transperçant les dentelles de la nuit, elle était pour la candide demoiselle comme l’incarnation d’une sauvagerie fantasque, moins rigoureuse et disciplinée que ne l’était son cher protecteur, mais plus exaltée, encline à la bravade et toute aussi étreinte par la fierté.
Toisée des lames lazurites qu’étaient ses yeux, forgés dans la certitude et le courage, la jeune femme baissa timidement la tête. Les rafales battant ses vêtements humides attisaient les baisers glacés dont ils couvraient sa peau blanche et tremblante, éveillant myriades de frissons électriques qui remontèrent le long de son échine chancelante. Ses bras fins, dont elle s’étreignait désespérément, serrant contre son cœur le chiche Gumon, formaient un frêle et inutile rempart contre le froid mordant et impitoyable qui s’était si bien enraciné dans son petit corps.
Aurait-elle été seule, qu’elle se serait abandonnée à la tendre étreinte dont la torpeur enserrait son esprit. Avec délice, elle aurait fermé les yeux et oublié, aurait refusé de voir plus longtemps les spectres insatiables et pressants des inquiétudes qui la hantaient. Miriel touchait déjà, d’un doigt aérien, la sensation de bien-être et de paix où le repos aurait su l’amener, caressait l’idée de lâcher ses pensées à la dérive et d’elle-même se laisser porter par le courant, de se laisser engloutir par les eaux calmes du fleuve du sommeil.
Mais elle n’était pas seule, ni même exempte de responsabilités. Alors, forçant ses paupières lourdes et brûlantes à demeurer ouvertes, la jeune femme s’appuya contre le banc pour se relever.
Tandis qu’elle s’approchait de la porte coulissante, ses mains quittèrent son ventre pour doucement pendre devant elle, la gauche enserrant le poignet de la droite et ses avant-bras maintenant le petit Gumon contre son estomac, le tout, dans une attitude mêlant gêne manifeste et réserve. Sa longue chevelure à la blancheur factice flottait, repoussée en arrière à la manière d’une bannière battue par les vents, comme clamant à juste titre la docile soumission de son porte-étendard face à la dureté de la situation.
Un air de triste résignation marquant ses traits fins, la demoiselle vint se poster auprès de Khmer, aussi proche d’elle que le lui permettaient les convenances. Là, elle fixa avec attention son visage félin, la contempla longuement, posément. Son regard parcourut ses traits fauves et incisifs, détaillèrent son attitude défiante, son menton relevé avec morgue, sa posture même, négligente alors qu’elle s’appuyait contre l’embrasure de la porte ; elle l’observa dans son ensemble, de lentes et patientes secondes.
Ce n’était pas plus un examen qu’elle ne cherchait à la jauger, car du fait de son inexpérience, Miriel n’aurait guère su comment évaluer une Woran, ni même une quelconque individualité d’ailleurs. C’était juste un regard, et la comparaison pouvait paraître simplette, mais de la même manière qu’elle pouvait observer en profondeur le vaste ciel d’azur, les flancs ornés de myriades de fleurs chatoyantes des montagnes des duchés, ou même la paisible agitation d’Ascalanthe aux premières lueurs de l’aube, elle contemplait Khmer. De ses yeux emplis d’un océan houleux aux lignes fermes et décidées de sa mâchoire félidée, de sa poitrine zébrée de lignes ocres et à peine dissimulée de sa brassière noire au semblant de courte jupe qui soulignait ses hanches d’un rai de couleur bordeaux. En détail, sans pudibonderie quelconque et certainement pas comme on détaillait un animal… en fait, plutôt de cette manière un peu rêveuse mais indolente dont on contemple un paysage.
Puis, sans prévenir, bien que le geste fut d’une lenteur prononcée, la demoiselle prit doucement la main de Khmer dans les siennes, entre ses doigts fins, un exercice délicat, car il s’agissait de ne pas laisser choir le pauvre Gumon, à l’instant suspendu dans le vide et à peine retenu par une légère pression que la jeune femme exerçait de ses paumes sur son pied pelucheux. Le sourire de Miriel fut fugace sur ses lèvres claires, comme éphémère et très peu dessiné par sa bouche en bouton de rose, bien qu’il s’ancra et se refléta profondément dans le bleu clair de ses yeux.
«
Excusez-moi… Lui dit-elle tout bas, le ton chuchotant et sa voix s’ourlant comme d’une peine légère.
Bien que je ne veuille en rien vous causer du souci, je ne suis pas assez forte… Je ne suis pas assez courageuse pour oser décliner votre proposition… Ce ne fut que peu, mais ses doigts serrèrent brièvement ceux de la Woran.
Pardonnez-moi d’accepter que vous partagiez nos ennuis… Reprit-elle lentement avant de déclarer avec une timide chaleur.
Pour votre bonté, vous avez toute ma reconnaissance, Khmer… »
Bien sûr, habillée comme une bateleuse avec sa chemise à carreaux bleu et blanc, ses godillots disparates et bigarrés, sa chevelure neige et pailletée ainsi que les traces de maquillages à demi effacées sur son visage, il y avait comme un petit rien de comique à la voir s’exprimer ainsi : paraissant presque grandiloquente et pleine de cette componction dignifiée qui lui était naturelle.
S’en rendant peut-être compte, ses joues rosirent furtivement et Miriel recula doucement, serrant à nouveau contre sa poitrine le petit Gumon. Outre le tumulte et les rugissements du vent, le silence s’était posé sur le frêle cabanon, une quiétude que la jeune femme aux pommettes teintées par l’embarras n’était pas sûre de goûter, sentant peser sur elle chaque regard… comme si elle venait de se donner en spectacle ! La mine soudain un peu revêche, elle se tourna vers Larc.
«
Cela te convient-il ? » Demanda-t-elle avec une pointe d’incertitude dans la voix, car elle n’avait pas oublié que c’était à elle, en posant gentiment sa large paluche sur son épaule, que le Bratien avait posé la question. Qu’il avait cherché à la remettre sur les rails et à lui faire aller de l’avant en la poussant à réfléchir à la suite des évènements, à ne pas s’appesantir sur le passé. Cependant, Khmer lui avait habilement soufflé la réponse, pensa-t-elle avec un petit sourire.