L'Univers de Yuimen déménage !


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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Dim 1 Juil 2012 23:41 
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Un orque. (UN ORQUE.) Pépin n’en croyait pas ses oreilles. D’ailleurs, il aurait pu tout bonnement tourner de l’œil à ce simple mot s’il n’avait pas été aussi sonné par le coup du macchabée de tout à l’heure. Et en plus, là, c’était un monstre même pas mort. (Faudra le tuer, alors ?) Pensée affreuse pour ce petit héros en herbe qui n’avait jamais fait couler le sang. De fil en aiguille, il en vint soudain à une réflexion lointaine, touchant à une métaphysique d’un mysticisme cruel pour un cerveau embrumé : un héros, ça tue des monstres. Dingue. Et pas des petits monstres choupinous, avec ça ! Des gros, moches et dégueu’, et énooormes ! Pépin sentit qu’avec ces révélations d’une finesse suprême, son esprit était en train d’aboucher au cosmos, et la lumière se fit subitement dans son esprit : comment, s’il vous plaît, un orque (confer les bestioles énormes susnommées) pourrait décemment pénétrer un village lutin ? Le pire était encore à venir, dans les méandres incertains et vaseux de l’intellection, car Pépin comprit soudain que les zombies – ceux qu’ils venaient de dégommer, l'air de rien – ne pouvaient pas être plus gros que des lutins pour s’être cachés comme ça.

- Si c’est bleu comme un bouloum, disait souvent le vieux Péperci, et que ça fait ‘louuum’ comme un bouloum, alors c’est un bouloum.

(Alors si c’est pas plus haut qu’un lutin, et que ça a une tête de lutin… même si c’est mort, affreux, sanguinolent, et mort, et putride, et fourbe, et pis mort, menaçant, méchant…)
(Hm-hm.)
(… c’est un lutin ?)

Cette découverte le rendit sourd au raclement de gorge qui s’était fait entendre dans sa tête comme aux mugissements des combats qui avaient lieu de tous côtés, à peine dissimulés par de gros panaches fumée. Il avait combattu des lutins, et le pire de tout c’est qu’il les avait abattus ! Bon, il faut dire qu’ils voulaient sa peau, mais cette simple pensée humidifia sensiblement ses prunelles, brillantes de chagrin, et bientôt vertement noyées sous les grandes eaux.

- Ouille ! laissa-t-il échapper lorsque Gaudriole, le voyant s’abîmer dans ses pensées au lieu de courir sus à l’ennemi, lui fila une tape derrière la tête.
- Hé ! Faut y aller !

Pépin se frotta l'arrière du crâne en reniflant bruyamment, et, vexé, il jeta un coup d'œil à Fauche-le-vent. Monté sur Calicute à quelques pieds au-dessus de leurs tête, le Capitaine expliquait ce qu'il venait d'apercevoir depuis sa vigie :

- Il arrive de la plaine. Il a dû investir le fortin aux Meuh-Niés, je ne vois pas d’autre raison à sa présence ici !
- Les morts-vivants non plus ils n’ont pas vraiment de raison d’être ici, je trouve !

Pépin acquiesça avec virulence, ce qui n'eut pour effet que d'accroître sa nausée. Il essuya ses larmes, et quand le régiment se fut réuni presque au complet, les troupiers filèrent droit à travers une enfilade de rues sous les instructions de leur Capitaine. Pépin faisait de gros efforts pour suivre l'allure énergique de ses camarades, mais lorsqu'il surprit les soldats Zeugma et Métalepse aux prises avec deux homologues préalablement zombifiés, il ne put s'empêcher de fermer les yeux. La bagarre avait lieu au milieu de décombres qui dissimulaient passablement la scène, et la vision n'avait duré que quelques secondes, mais ça avait suffi pour que le lutillon eût envie de rendre les crêpes fourrées à la confiture que Gaudriole avait faites pour le petit-déjeuner. L'envie lui prit de garder les paupières closes pour continuer d'avancer, et à peine les eut-il rouvertes que tous ses amis avaient disparu.

Haaaaa !

Il avait marché sans regarder et maintenant ils avaient pris des chemins séparés ! Au milieu d'un carrefour dont les panneaux d'indication avaient flambé, il tourna comme une toupie pour essayer de distinguer quelque chose qui lui évoquât la route à suivre – mais rien. Et puis en même temps tout se ressemblait : noirâtre, en cendres, et enveloppé de volutes somme toute jolies mais initiées de manière assez peu civilisée. (Humpf…) C'est alors que, dans les confins de son esprit désormais désœuvré et égaré, une idée brillante lui vint : il attrapa le dragon en papier multicolore qu'il avait prestement fourré dans son sac à dos quand il l'avait trouvé, le plaça sur le sol, et le fit pirouetter sur lui-même. *Gnuuuu-huu !* Pépin s'aventura très dignement dans la ruelle que pointa l'origami de son bec quand il s'arrêta de tourner, et il suivit son bonhomme de chemin au hasard mais la tête haute (alors qu'en vrai il était terrorisé, mais ceci, pour l'honneur de notre héros, doit rester entre nous).

Dans la pénombre du dédale, il découvrit le corps d'un défunt lutin en armes, l'un des derniers qui avaient vaillamment défendu son village face aux horriiiibles zombies et aux orques et tout ça. Un guerrier, peut-être même un Chevalier ! Une poutre rongée par les flammes écrasait son tabard, mais Pépin sut discerner le cupcake couronné, or sur champ azur, emblème de la maison Tartempion d'Âne-aux-Nîmes. Un membre de la garde royale de la reine Tanaquil, Pépin en manqua un instant de souffle, scotché par la bravoure évidente de ce lutin. Il entreprit de bâtir un cairn, accablé de sanglots réprimés qu'à grand' peine, priant aussi pour que Yuimen-au-Citron veillât à ce que sa vie d'après fût pleine d'arcs-en-ciel, de nuages roses, de licornes bleues et de papillons amoureux. Puis il reprit son exploration, et tandis qu'il ramassait un drôle de petit caillou par terre, il entendit un bruit suspect derrière lui. Le cœur du lutillon manqua un battement lorsqu'il vit feu le guerrier s'élever de son tertre mortuaire… hallebarde en main et prêt à claudiquer pour le dévorer.


vv

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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Mar 3 Juil 2012 00:42 
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- Aïe !… Ouch !… HAAA !

Pépin esquiva tour à tour tous les coups portés par le macchabée. D’un bond, il évita un arc de cercle qui en voulait à ses chevilles, et l’instant d’après une flexion des genoux le sauva de la hallebarde dardée à hauteur de sa tête. Il faut dire qu’il n’avait jamais fait face à une arme aussi lourde – en fait, il serait plus exact de dire qu’il n’avait pas souvent fait face à quoi que ce fût. La lame incurvée brillait d’une lueur mortelle, son fil était tout bonnement effrayant et tout ça collait des sueurs froides au lutilllon.

- Mais qu’est-ce que… HA !

Il recula brusquement quand le fer frôla dangereusement sa carotide. On ne pouvait pas vraiment dire qu’il n’avait pas froid aux yeux, pour un héros en herbe – courageux mais pas téméraire ! Pourtant, l’adrénaline lui donnait des ailes… lorsqu’il s’agissait d’échapper aux assauts du zombie, au moins, c’était déjà ça. Parce qu’il se mettait un point d’honneur, quant à lui, à ne pas attaquer. Il se jeta sur le côté, défonçant au passage les restes d’un banc public – « Wow, mais ça suffit, oui ? » Comment pourrait-il faire autrement ? Il n’allait tout de même pas récidiver, se bidonner, et puis frapper un lutin ! Parmi les gravats, il eut tout juste le temps de lever les yeux sur son adversaire avant qu’il ne vînt essayer de lui trancher la gorge : des tâches de rousseur, il lui en restait sous les balafres aux chairs nécrosées, son nez mutin, on pouvait le deviner selon la moitié qui lui restait encore, et si ses cheveux n’avaient pas été aussi poisseux de sang et de boue, ils auraient pu être blonds. Enfin…

D’un saut carpé, Pépin était à nouveau debout, et il retenta son coup de pied de tout à l’heure. Cette fois, il se concentra pour bander ses muscles au bon endroit. Jambe gauche fléchie en avant, il lancerait le droit, mais auparavant il se souvint des dernières leçons de Fauche-le-vent : pas de Grue-Maligne-d’Oranan, ni de langue tirée, ni de remuage de popotin qui tînt. Mais… il n’avait rien dit à propos du Coq-d’Or-Qui-Danse-Sur-Une-Patte ! (Hinhinhin, tu vas voir ce que tu vas voir !) A sa grande surprise, le petit surprit une onde d’énergie fébrile lui parcourir l’échine jusque dans la hanche. Le mouvement partit subitement, il se dressa sur ses demi-pointes, éleva la jambe en équerre, mains levées en salut vers le ciel, et son pied s’envola sans qu’il en eût l’idée, en plein contre la hallebarde pointée sur lui. Mais tandis que ses mains s’abaissaient à nouveau dans un port de bras qu’il trouva vraiment super-gracieux, il se rendit compte que l’arme en question n’avait pas sauté d’entre les mains du mort-vivant – à vrai dire elle n’avait pas bougé d’un pouce, et, quant au zombie, on aurait dit qu’il n’avait rien senti du tout. Alors, en proie à une frayeur grandissante, voyant qu’il avait énervé le monstre au lieu de le désarmer, Pépin fit volte-face et se mit à courir, avec sur le visage l’air de celui qui est vraiment dans la fiente de chonkra jusqu’au cou. Il entendait derrière lui les grognements mortifères de son poursuivant, et ce n’était pas du tout pour lui plaire. Son cœur battait la chamade tandis il sautait par-dessus le muret d’une maisonnette en ruines, et ses idées filaient comme lui à la vitesse du vent (un miracle, c’est sûr !).

- Hé ? Mais t’étais passé où ?
- Gaudr… Attention !

Son archi-cousin pointait tout juste le bout de son nez derrière lui que le mort-vivant le prenait pour cible à son tour. Surpris, Gaudriole écopa d’un coup dans les reins qui le mit par terre. Pépin se figea sur place, incapable de réfléchir à ce qu’il fallait faire. Un souffle fusa brusquement à côté de lui, le Capitaine courait sus au mort-vivant et lui rentra dedans sans ménagement.

- Qu’est-ce qui vous arrive, Trucarion ?!! hurla-t-il, abattant coup après coup sur l’ancien garde royal. Vous alliez le laisser le tuer ou quoi ?
- N… Non… !

Pépin fondit sur le corps étendu de Gaudriole. L’armoire à glace cligna des yeux avec un demi-sourire contusionné :

- Ah, ben t’étais là… Coriace, celui-là.
- Tu l’as dit.
- Nom d’un poil de grenouille, Trucarion.

Le ton de Fauche-le-vent lui fichait presque autant la trouille que la trogne du zombie. Pas vraiment en colère, vous voyez ? Plutôt du genre tueur en série. Le Capitaine s’approcha lentement en essuyant le sang qui perlait de sa lèvre, comme celui qui n’a pas encore fini le travail – ou qui est juste complètement épuisé, c’était à voir. La première option parut plus vraisemblable à Pépin quand il se fit plaquer au sol par la poigne vigoureuse du militaire.

- Mais qu’est-ce que vous avez dans le crâne, sacrebleu !
- Rien, M’sieur.

Le lutillon était complètement tétanisé, et ce n’était pas d’entendre Gaudriole qui s’esclaffait à côté qui lui remontait le moral. Le Capitaine n’avait pas tellement tort : qu’est-ce qui lui était passé par la tête ? L’œil d’or de Barbanfeuille s’inscrivit sur sa rétine.

- Jamais sans raison ne tueras… risqua-t-il, sachant pertinemment que c’était ça, la réponse.
- MAIS IL ETAIT DEJÀ MORT ! Par les deux corps d’Oaxaca… Il était déjà mort. Et sauver la vie de votre compagnon d’armes, ce n’était pas une raison suffisante, peut-être ?

Pépin resta bouche bée. Des larmes lui montaient aux yeux, lui brûlant douloureusement la gorge à mesure qu’il tentait de les retenir. Mais soudain il n’eut plus le loisir de cacher sa faiblesse à Fauche-le-vent, lequel fut jeté au loin dans un immense fracas de pierres et de bois. Le tabard azur au cupcake couronné jaillit dans le champ de vision du lutillon.

- Coriace.

Pépin se releva d’un bond et, propulsé en avant par la surprise, il prit appui sur la hallebarde fermement tenue par l’adversaire et s’en servit pour assurer son salto avant. Il s’était si solidement emparé de la hampe qu’elle lui resta entre les mains lorsqu’il atterrit, arrachant du même coup quelques doigts à l’infortuné aux neuf vies. En le frappant avec son arme, il se rendit compte que ces gros trucs-là n’étaient pas pour lui : il la balança au loin de toutes ses forces pour que l’hideux ne pût plus la rattraper quoi qu’il fît. Mais tandis qu’il s’en assurait d’un coup d’œil, le zombie profita de cette seconde d’inattention pour le plaquer à nouveau au sol, le coude lui opprimant durement la trachée. Pépin s’agita dans tous les sens pour se libérer, complètement paniqué à l’idée de ne plus respirer. Et en effet, l’air parvenait de plus en plus difficilement à ses poumons… d’autant que la puanteur du mort-vivant ne l’aidait pas beaucoup. Il se débattit, donna des poings et des genoux, alors que ses pieds battaient vainement l’air : le monstre était à califourchon sur lui, et Pépin avait une vue imprenable sur ses dents pourries. Mais il sentait que ses yeux allaient bientôt sortir de ses orbites, tant la pression que le zombie exerçait sur lui était forte. Il perçut les reptations glacées et perfides de la peur envahir ses veines et lui geler le cerveau : il ne pouvait plus rien faire d’autre que gigoter pour se déloger de la prise du mort-vivant. Tout à coup, un de ses bras émergea du magma qu’ils formaient, et il essaya vainement de repousser l’assaillant, le tirant, le poussant, le frappant comme il pouvait. Il tâtonna pour trouver sur le sol de quoi se défendre, mais ce ne fut que lorsqu’il glissa la main dans sa poche qu’elle rencontra le drôle de caillou qu’il venait de trouver. Frappant le monstre de toutes ses forces à l’aide de son arme improvisée, il entendit un craquement sourd – son crâne, fendu sous le choc – et finit par se libérer de l’emprise qui avait menacé de le tuer petit à petit.

Le souffle rompu, il balaya la scène du regard. Le macchabée, mais aussi Gaudriole et Fauche-le-vent, tous étaient étendus immobiles sur le sol. Il n’y avait plus que lui. Le cerveau vide de toute pensée, sonné, choqué, il ne sut que regarder le caillou qui l’avait sauvé. Un éclat granitique zébré d’une diagonale dorée.



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Dernière édition par Pépin le Jeu 5 Juil 2012 18:21, édité 3 fois.

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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Mar 3 Juil 2012 20:26 
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Un vent d’est léger caressa la joue de Pépin. A l’horizon, le ciel se moirait déjà des nébuleuses rose et or du crépuscule naissant. Ça faisait déjà bien trois heures qu’il avait remis sur pieds le Capitaine et que tous deux avaient ramené un Gaudriole inanimé vers la formation lutine, ligne de défense bien rangée et dans l’attente que l’orque survînt. En voyant ses mains constellées de morceaux grisâtres de zombie, le lutillon avait manqué de défaillir.

- Pas le moment, soldat.

Fauche-le-vent, sa colère passée, retrouva son intonation toute paternelle. S’approchant du feu que les lutillons avaient allumé pour faire braiser des amandes, il referma ses doigts sur l’épaule du novice plongé dans la mélancolie.

- Cet ennemi est plus fort que vous.
- Il faudra… le tuer ?
- Avant qu’il ne nous tue, nous fasse rôtir ou servir quelque noire engeance de sa sorte. Que croyiez-vous ?
- Yuimen…
- Yuimen, hein ? rigola le Capitaine. Depuis quand en êtes-vous un fidèle ? Votre dieu n’aime pas voir mourir qui que ce soit, bien sûr, c’est le digne frère de Gaïa.
- Hé bien… Il a raison !
- Oh, oui, sûr qu’il a raison, et plutôt deux fois qu’une. Mais notre ordre n’est pas incompatible avec les serments des yuiménites.

Pépin darda un regard plein d’espoir sur son instructeur, lâchant du même coup l’ombre noire qui se découpait contre le ciel sur le point de s’embraser – l’orque avançait nonchalamment.

- Trucarion… soupira Fauche-le-vent. Nous ne tuons pas, nous… protégeons. Et ce faisant nous portons les armes pour que ceux que nous aimons n’aient pas à le faire. Ces créatures sont à la solde d’une force noire, d’une cruauté qui ne pourrait même jamais vous effleurer l’esprit. Eussiez-vous voulu que Fibule Trucarion, et toutes les belles lutines nées Filipendule – pensez donc à Bidule ! – affrontassent ces maux ?

Les paroles du Capitaine étaient de belles fléchettes empennées de plumes multicolores : certes des plus chouettes, évoquant qui sa maman qui sa grand-maman, mais douloureuses quand elles le touchaient au cœur. Sa bouche se tordit en plusieurs moues cocasses. Il ne pouvait pas supporter l’idée de voir la Biche de Nori ravagée comme Âne-aux-Nîmes : même plus un seul toit pour abriter la garnison, résignée à faire le pied de grue dehors. Un bien pour un mal… au moins la ligne était formée, ils n’auraient pas à le faire au dernier moment, paniqués par le cri de Calembour en vigie. Pépin éleva les yeux vers son archi-cousin, plutôt drôle avec sa main en visière pour se cacher les yeux du soleil déclinant, posté qu'il était en haut de ce qui avait dû être la très haute hampe d'un étendard. Il décida de le rejoindre et, prenant congé poliment de Fauche-le-vent, il grimpa sans mal jusqu’au faîte.

- Pas facile, hein ?
- A qui le dis-tu…

Ils ne parlaient pas de l'escalade, pour sûr.

Là-haut, le vent se muait en bourrasques, et Pépin sentit ses cheveux s’ébouriffer un peu plus. Il ajusta son casque-noisette pour ne pas qu’il s’envolât. La fraîcheur du soir s’insinua aussi sous son plastron d’écorce, et le lutin ne put s’empêcher de penser au garde royal lorsqu’elle s’engouffra dans ses poumons.

- J’ai bien failli y rester, cette fois, laissa-t-il échapper.
- C’est ce qu’on m’a dit. Rien à voir avec les zombies qu’on a poutrés.
- Boh, la même puanteur, peut-être…

Un instant silencieux, les deux amis échangèrent un regard et éclatèrent de rire. Pépin profita de ce moment pour graver l’odeur des amandes grillées dans sa tête. Qui savait ce que lui réservait l’avenir ?

- Tu crois qu’on a fait le mauvais choix ? demanda le rouquin.

Pépin s’abîma dans la contemplation des champs, plus loin, chamarrés d’un bel émail rosé. Il ne savait pas quoi répondre à ça, pas plus qu’il n’avait eu de réponse à apporter aux assertions de Fauche-le-vent. Cela ne faisait que quelques jours qu’ils avaient quitté Bouh-Chêne, et ils avaient tous vu plus d’horreurs qu’en trente ans de vie à se raconter des histoires de croque-mitaines et de dragons tricéphales – tous, sauf un.

- Tu en avais déjà poutré, toi, du zombie…
- C’est jamais une affaire de routine, en tous cas. Pour Carambole, peut-être un peu plus, mais à mon avis il n’a jamais eu à combattre des lutins. Je n’avais même pas fait attention que c’en était, là. C’est bizarre de se dire ça.

Pépin ne pouvait qu’acquiescer. Ses yeux s’embuèrent à nouveau à cette pensée, mais il prit sur lui et consola son ami qui avait l’air aussi désappointé que lui. Tout ça était vraiment trop dur pour les deux lutillons.

- Et en même temps, on va sauver des gens…
- Oui. Mais où sont les villageois, ça…
- Mystère.

Ils concédèrent un regard à l’orque qui serait bientôt là, accusant les tremblements de terre qui précédaient son avancée avec résignation, jaugeant sa stature de chêne avec résolution :

- En scène, fit Calembour avant de donner de la voix pour prévenir les autres.

Et pourtant, ce ne fut pas devant eux, mais derrière, qu’ils entendirent résonner cette voix d’outre-tombe :

- Pourritures de nécromants.

Et avant qu’ils pussent sauter au bas de leur mât, les deux amis virent la ligne de lutillons brisée par l’énorme main de l’orque. Gros, gras, vert, couvert de croûtes et de pustules, ses pas avaient été étouffés par la lourde démarche de son comparse arrivant de l’autre côté. Les lutins s’étaient faits encercler. Pépin prit les airs comme un écureuil volant, et juste avant qu’il ne se fracassât sur la besace de l’orque, il entendit proférer ces mots mélodieux :

- Par Gülli le magnifique, je vais te trogner, sale raclure de chaussette pourrie ! Toi et ton copain, vous n'êtes que des bouffeurs de rogneurs ! Bande de…

Ce fut ainsi que Fil se fit enlever dans le poing suintant de la bête, mais Pépin était trop occupé à faire toutes les connexions pour s’en effrayer (pour l’instant). Gülli. Il n’y avait qu’une personne pour jurer en utilisant ce nom-là. Pépin l’avait déjà entendu mille fois, cette imprécation funeste parmi toutes, dans la bouche de…

De…

- Gnuuu ?
(Consternant…)

De… Heu ?

- FIIIIIIIIIIIIFOOOUILLE !!!
- NAN ! FI-LEUH ! grogna la lutine en se débattant furieusement avec le monstre.

Fil. Ephélide. Ephélide Filipendule. Sa choupette d’archi-cousine aux yeux verts parsemés de paillettes dorées. Fifouille, quoi.

- Je vais te sauveeeeeeeeeeeeer !

*Scroutch*



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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Lun 22 Déc 2014 15:13 
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Après avoir pris le temps de nous désaltérer dans un bras sans risque du torrent, notre petit groupe se dirige vers le sud-ouest depuis la falaise. Le revers de ma main intacte contre le plumage du harney, je lève légèrement le regard en direction de Dae'ron quand je l'entends émettre quelques sons de gorge. Plus que du bruit, leur tonalité et leur rythme me font penser à quelque mélodie qui, je le sais, devrait me rendre nostalgique. C'est sans doute une musique de ma race, mais je ne la reconnais pas. J'ai volontairement fermé mes spirales auditives au chant monstrueux de mes geôlières, qui en plus de se faire entendre à haut volume, me cassaient les tympans par leur fausseté. Malgré l'envie d'envoyer une pique acérée au mâle, en l'accusant de se montrer aussi agaçant que l'une d'entre elles, je ne trouve pas la force de me prononcer. Je dois être malade, ou simplement préoccupé par autre chose.

À moins que cette succession de sons assez graves me plaise simplement. Ou ne me rebute pas, au moins.

L'après-midi avance tandis que nous survolons une zone montagneuse un peu moins en pente, et légèrement plus clémente au niveau de la température. À quelques heures, je distingue le vert florissant de la forêt entourant l'empilement de tombeaux pour vivants humains. Même en volant à bonne allure, nous ne devrions pas dépasser plus que la lisière à la nuit tombée. C'est toutefois une bonne chose. Ce genre d'environnement permet de trouver plus facilement un abri que l'étendue d'arbres odorants et épars que nous survolons.

Dae'ron interrompt son fredonnement, et avant de m'en rendre compte, j'ai relevé les yeux sur lui, croisant son regard. J'ai presque la sensation qu'il attend quelque chose de moi. Je demeure une poignée d'instants silencieux, consultant mon envie du moment et reportant mon attention sur le ciel plutôt dégagé que nous traversons. Ma propre voix me parait presque étrangère quand elle sort tranquillement de ma gorge.

"Ne t'arrête pas."

Mes yeux sombres remontent un bref instant sur le visage de mon congénère, et s'en détournent presque aussitôt. Aucune timidité dans mon attitude. Il ne manquerait plus que cela ! Cependant, voir l'expression presque heureuse du brun a réussi à me porter un étrange coup à la gorge. C'est soit ça, soit une coïncidence avec l'extension de la corruption. Dae'ron est dangereux. Pas dans le même sens que Célestin cependant, juste dans le fait que j'ai tendance à davantage prêter attention à lui qu'à ce qui m'entoure. Il me faut garder mes distances avec lui. Son tempérament me perturbe. Je suis habitué aux humains hypocrites, aux femelles imbéciles, aux lutins lâches ou fous, pas à un congénère capable d'endurer qui je suis. Et dont la voix commence à m'être plus que supportable.

Je m'efforce de demeurer attentif cependant, n'ayant pas envie qu'un autre rapace nous fonde dessus. Ma méfiance reprend ses droits quand nous passons au-dessus d'un hameau humain des montagnes. Leur silhouette géante me fait me crisper, et je ne peux qu'être d'accord avec mon congénère quand il suggère de ne pas passer directement à l'aplomb. Fort heureusement, ces imbéciles de grande taille se croient si supérieurs qu'il ne pensent pas avoir besoin de lever les yeux. Cela suffit à m'assombrir. Ce n'est que partie remise.

La soirée approche lorsque nous parvenons à la forêt dense. La proximité d'oiseaux vifs me pousse à descendre sous le couvert des cimes. Cette fois-ci, je prends garde à repérer des mouvements dans les branches. Une embuscade m'a suffit et j'en ai tiré une bonne leçon. Il ne reste plus qu'à trouver un abri, chose qui risque de s'avérer compliqué. Le seul que j'ai connu était le terrier du lutin, et non seulement nous en sommes encore bien loin, mais en prime, je n'ai nullement envie d'y mener Dae'ron. Célestin est ma proie, mon problème, et je ne veux pas de lui dans mes pattes quand j'irai lui régler son compte.

L'aldryde brun m'indique bientôt un arbre dont certaines branches sont un peu à plat, et où nous nous posons. J'ai du mal à l'admettre, mais son savoir en matière de lit de feuilles sur brindilles s'avère pratique. Nul besoin de faire de feu en prime, le couvert du feuillage barrant la légère brise qui aurait pu nous déranger. Perché à côté de nous, Lyïl sommeille, mais s'éveille sitôt qu'un bruit attire son attention. Avec lui aux aguets, je songe pouvoir dormir sans souci. Le seul problème est que l'espace n'est pas assez large pour deux emplacements distincts. Je suis contraint de partager la même couche que le mâle. Plus agaçant encore, nos ailes doivent reposer partiellement les unes sur les autres pour gagner de la place.

( Si je me mets dans le crâne que c'est Lyïl, cela devrait aller. )

Je me mure dans le silence, écoutant vaguement les sons forestiers qui nous entourent. Il me faut dormir, mais je me surprends à guetter la respiration de mon congénère à la place. Il ne faut pas que je m'y habitue, cela me desservira plus qu'autre chose quand il ne sera plus là.

Je m'assure avoir mon casque à portée de main et ferme les yeux.


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Dernière édition par Nessandro le Mer 7 Jan 2015 18:35, édité 3 fois.

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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Lun 22 Déc 2014 20:27 
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À mesure que la nuit tombe, criquets et hululements lointains font écho dans la forêt. Quelques battements d'ailes résonnent aussi dans des branches, et je suis persuadé d'avoir entendu un gros animal se frotter contre un tronc proche. Un murmure dans mon dos me fait tendre ma spirale auditive.

"Nessandro ?"

J'hésite entre émettre un grondement signalant ma contrariété ou rester silencieux.

"Tu dors ?"

Dans ma tête défilent quelques nombres, et lorsque je parviens à un peu plus de quinze, j'entrouvre la bouche. Je souffle doucement, comme contraint par la nuit de me faire discret.

"Devine."

Un son amusé lui échappe, et je perçois le léger frottement de nos plumes en conséquences.

"On peut rajouter des feuilles, si besoin."

"J'ai connu pire."

"Ah oui ?"

Mes lèvres restent closes. Je me doutais bien qu'il cachait certaines intentions derrière son apparente gentillesse. Je ne réponds pas à sa question, mais rouvre les yeux et scrute la pénombre qui s'installe. Je ne vois pas pourquoi j'irais satisfaire sa curiosité, en particulier quand je tente de faire exactement l'opposé de ce qu'il cherche à accomplir. Mon mutisme semble gêner brièvement mon interlocuteur, qui remue un peu.

"Pire que ce creux dans la montagne ?"

Je suis fatigué, mais me sens aussi curieux de savoir ce qu'il va sortir ensuite puisque je ne lui réponds pas. Abandonnant sa piste, il demande autre chose.

"Je n'ai jamais vu ce genre de vêtements. Ils sont de ta main ?"

Mes sourcils se froncent un peu. Il a failli m'amener à penser à la grosse moche dans sa bâtisse trop grande, et à ses goûts douteux. En fait, non. Il a réussi. Pas question de répondre à sa curiosité à mon sujet, mais sa façon de souffler ses mots a tendance à me bercer. Autant le laisser parler. Cela ne me coûte rien et ne m'irrite même pas.

Nouveau silence et léger mouvement.

"Est-ce que... Tu viens de loin ?"

( Raté. )

"Il est comment ce Célestin ?"

( Très mauvais sujet. Essaie encore. )

J'inspire lentement et ferme les yeux, étrangement détendu maintenant que j'y songe. Cette fois-ci, le silence se prolonge un peu et je crois qu'il a fini par s'endormir, jusqu'à ce que je l'entende de nouveau. Il semble réfléchir depuis un moment, car il part sur un tout autre sujet. Douce, sonnant avec une certaine tristesse, sa voix n'est encore qu'un souffle que je capte avec autant d'attention que s'il s'était directement adressé à moi.

"Existe-t-il encore quelque part d'autres mâles chanteurs ou suis-je bien... Le dernier..."

Mes paupières se rouvrent un peu. Jamais je n'ai voulu laisser mon chant être entendu par cette immonde humaine, et je pense sincèrement avoir perdu ce don. Ma voix s'est entachée d'amertume et de violence, et j'ai presque une once de jalousie en me rappelant de celle de mon voisin. Par contre, fredonner un rythme qui me tient à cœur, oui, j'en suis parfaitement capable. J'ignore s'il l'a fait exprès, mais Dae'ron m'a tendu une perche que, pour une fois, j'ai envie de saisir.

Ma mâchoire se décrispe et je bouge légèrement pour pouvoir respirer plus librement. Ma gorge laisse ensuite lentement filer les sons doux et calmes de cette mélodie que j'ai entonné pour la dernière fois en compagnie du shaakt Arkalan. Il y a normalement des paroles célébrant la nuit et le silence sur ce rythme doux, choses que les garces de notre race n'aiment pas. C'est ce qui me fait adorer cette musique. Mais je songe qu'elle ne doit être connue que des quelques mâles de ma ruche, chantée en secret quand les oreilles féminines sont occupées avec leurs cris immondes.

L'enchainement de sons s'élève dans la nuit, sans perturber les alentours, et semble bientôt prendre une plus grande importance, comme une profondeur différente. Il me faut quelques instants pour réaliser que Dae'ron m'accompagne. Depuis l'aldryde Hyjuud, c'est le seul être capable de l'entonner que j'ai rencontré. Je ne comprends pas comment il la connait mais je n'y réfléchis pas. D'abord assez neutre, l'accompagnement du brun s'affine, s'affirme et pour finir s'harmonise avec ma tonalité. Je peux presque deviner un sourire sur son visage à mesure que nos fredonnements s'entremêlent, s'unissant parfois, mais sans jamais se dominer. Les notes s'élèvent doucement et en boucle, jusqu'à ce que Lyïl nous interrompe en voulant se joindre à nous.

Dans mon dos, Dae'ron émet un son amusé. Il sifflote les deux notes qui font réagir mon harney, et ce dernier y répond. Je me surprends à sentir mon visage s'apaiser. Ce n'est pas un rictus qui est présent sur mes lèvres, c'est bel et bien un petit sourire.

Quand je m'en rends compte, mon expression se ferme subitement.

( Pauvre idiot. Baisser ta garde aussi facilement ! C'est comme cela qu'on finit poignardé dans le dos. )

Le brun n'a rien appris de plus sur mon compte, mais la proximité que ce partage a créé me cause un élan de frayeur. J'ai commis une grave erreur en me laissant aller, car si je refuse en bloc de m'attacher à lui, je dois garder en tête que c'est exactement ce que j'attends de sa part. Lui laisser ce genre de liberté, c'est lui faire croire qu'il peut aller plus loin. Je lui fais déjà trop confiance en acceptant de sommeiller presque contre lui. Il n'a pas l'air d'un assassin, mais c'est justement ce qui fait la qualité d'un bon tueur.

Cette brève pensée chasse le moment de quiétude qui s'est glissé dans ma poitrine.

"Nessandro ?"

Je ferme les yeux, essayant vainement de chasser la paix que la voix de mon congénère m'inspire. Si je songe qu'il ne pense pas ce qu'il dit, tout ira bien. Il ne cherche qu'à m'amadouer et je ne compte pas le laisser faire.

"Dors bien."

Je me fais le plus immobile possible, écoutant la douce brise agiter les feuilles. Jamais je ne formulerai à voix haute ou murmurée ou de toute autre manière ce que je pense, car avant même d'y réfléchir, ma petite voix intérieure répond au brun.

( ... Toi aussi. )

Le réaliser me chagrine et me contrarie, mais je suis trop fatigué pour m'énerver. Je prends juste la mesure de mon comportement. Il ne faut pas que cela continue. Si Dae'ron parvient à se frayer un chemin aussi loin dans mon armure, je risque de ne pas parvenir à m'en défaire facilement. Mais c'est temporaire. Je vais juste faire ce que je veux, profiter de ce que je peux prendre sans rien donner en retour, jusqu'à ce que je m'en sépare.

Dès que j'aurai mis de la distance entre nous, physiquement parlant, cette illusion de bien-être disparaitra. Et alors, je redeviendrai l'aldron que j'ai toujours été, capable de faire couler le sang sans sourciller. Libre. Seul sur mon harney. Et sans devoir affronter cette pointe désagréable qui se fiche dans mon torse en y pensant. Il n'est pas bon d'avoir un cœur capable d'une telle faiblesse quand on vit pour soi, et surtout pour sa revanche. Et si moi je n'arrive pas à le détester, j'ai toute confiance en mes capacités pour que la haine vienne de son côté. Il me suffira de taper là où cela fait mal, moralement ou physiquement parlant s'il le faut. J'ai encore quelques jours avant d'arriver à Bouh-Chêne pour y penser et m'y préparer. Ce sera mieux pour tout le monde.

Moi, surtout.



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Dernière édition par Nessandro le Mer 7 Jan 2015 18:43, édité 4 fois.

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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Jeu 25 Déc 2014 22:04 
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Les trois journées de voyage suivant cette nuit se passent sans réelle embûche. Chaque matin, Dae'ron emploie sa magie lumineuse pour soigner son membre blessé, et je peux voir l'hématome disparaitre progressivement de sa peau. Plus sa pâleur revient, moins mon bleuté demeure. La corruption a touché mon torse. J'ignore si c'est parce que la zone atteinte est d'une surface supérieure ou si c'est lié au calme qui m'habite, mais la tache a du mal à s'étendre. Tout en apercevant les bois régis par la soi-disant autorité de Bouhen, perché de nouveau sur mon harney tandis que le brun effectue une cabriole avec un sourire ravi, je songe à ces derniers jours.

Le matin suivant notre arrêt dans la forêt kendraine, j'ai eu la surprise de percevoir le contact de mon congénère. Pendant la nuit, il s'était retourné et, sans doute touché par la fraicheur nocturne, était venu se nicher entre mes ailes. Plutôt que de décrocher une feuille, il a fallu qu'il entre dans mon espace personnel ! Et le pire, c'est ce qu'il a fait à mon réveil. En fait, ce n'est pas tant ce geste que ce qu'il a fait en parallèle qui m'a contrarié, blessé même. Sans doute pas encore totalement réveillé, il a osé me saluer en manquant de peu m'appeler par le nom de la guerrière à crinière flamboyante. Inutile de dire que je ne lui ai pas adressé la parole de la matinée, irrité par cette erreur aussi ridicule qu'insultante. D'un autre côté, j'ignore comment j'aurais réagi s'il ne s'était pas trompé.

Mes provisions n'ont pas été entamées durant cette journée de voyage, car notre groupe a déniché plusieurs pieds de fraisiers sauvages ainsi que de rares mûres précoces. Lyïl s'en est donné à cœur joie, allant peser de son poids sur les ronces pour aller décrocher quelques fruits pas toujours bien colorés. Il ne semblait pas redouter cette plante malgré la peur qui devrait y être liée, et le savoir me soulage grandement. La fin de cette journée nous a amené à recommencer à faire des couches de brindilles et de feuilles, mais l'espace était cette fois suffisant pour ne pas avoir à les partager. Dans la nuit tombante, Dae'ron a voulu chantonner et je lui ai fait comprendre sèchement l'inutilité de la chose. Cependant, même en lui tournant le dos, la vision de son expression déçue me restait. Et il a fallu que je cède, que je lui dise de ne simplement pas le faire trop longuement. Sa mélodie ne me disait rien, mais malgré toute mon envie de ne pas me laisser aller, elle m'a bercé jusqu'à ce que je m'endorme.

Le deuxième jour, j'ai diminué mes interactions avec lui au maximum. Nous étions sortis de la forêt et devions traverser des étendues de plaines, ponctuées de bourgades moches et sales d'humains. Je pense que le brun s'est calmé maintenant, mais il m'a fait comprendre avec force qu'il n'était pas d'accord pour voler quelques fruits présents dans les vergers de ces imbéciles gigantesques. Cela ne m'a pas arrêté, bien au contraire. J'ai pris plaisir à disputer quelques figues en avance à des insectes bourdonnants et à abimer une bonne dizaine de fruits à venir voire de branches épaisses. Je crois que j'ai été brièvement aperçu par un de ces imbéciles, mais à sa trogne aussi rouge qu'un fruit trop mûr, je doute qu'il s'en souviendra longtemps. Personnellement, si j'avais été seul, je crois que j'aurais fait bien pire que mettre à mal une partie de leur récolte.

Le brun n'a accepté de manger ces fruits dérobés que lorsque j'ai menacé de les laisser pourrir en bordure de champ, pour ne pas m'encombrer ou risquer de retrouver mes affaires collantes. Cela a été mesquin, et cet élan de liberté m'a fait beaucoup de bien. C'est une haie pas très confortable qui nous a servi d'abri cette nuit-la, et que nous avons partagé avec d'autres volatiles. Cette période n'a donc pas été très reposante, en particulier parce que Lyïl avait tendance à vouloir chasser les curieux.

Nul prédateur aérien ne nous est tombé dessus. À force de me contraindre à ignorer le brun, j'ai fini par reprendre l'habitude de guetter les mouvements, les ombres, et à faire plonger notre groupe à couvert des cultures et buissons en cas de doute. Cela nous a évité la rencontre avec une ou deux buses, sans doute peu dangereuses, et les yeux perçants du protecteur nous ont permis d'échapper à une plus grosse chose. Une sorte de volatile, ne semblant étrangement pas doté de pattes, et flottant dans les airs grâce à un quatuor d'ailes. L'animal n'avait pas l'air très agressif, mais la prudence était de mise, surtout en terrain découvert. Toutefois, même s'il nous a peut-être épargné des ennuis, je ne me fie pas à mon congénère. J'ignore s'il est vraiment capable, et refuse de me reposer sur lui quelle qu'en soit la raison. Cela risque de me jouer de sales tours au moment le moins opportun.

À présent, alors que le soir tombe en cette fin de troisième cycle, je m'aperçois que le ciel s'est grandement obscurci à cause de lourds nuages noirs. Entre deux cabrioles vives et maîtrisées, Dae'ron émet un commentaire.

"La pluie arrive."

"You-pi."

Durant tout ce trajet, je m'en suis tenu au strict minimum concernant regards et discussion, mais me suis douloureusement rendu compte que je lui répondais toujours. Certes, la plupart du temps, ce ne sont que grondements mécontents ou souffles, mais pas moyen d'ignorer sa présence ou ses demandes concernant mon avis. Heureusement que Bouh-Chêne n'est plus qu'à une bonne demie-journée, si ce crétin de Célestin ne s'est pas trompé ni ne m'a menti.

Alors que nous progressons sous les cimes, j'émets un sifflement contrarié en constatant le peu d'épaisseur des premiers arbres. Ce bois est sombre, mais étrangement clairsemé. Je doute qu'il nous soit possible de trouver des branches assez solides et surtout planes pour accueillir nos lits de feuilles. Même ces dernières semblent étrangement éparses sur les végétaux présents.

( Il faut avancer, mais je ne sais pas si nous en aurons le temps. )

À peine quelques minutes après cette pensée, les premières gouttes frappent entre les feuilles. Avant d'avoir eu le temps de songer à trouver un abri, c'est bien plus qu'une bruine qui choit, et l'eau est glacée pour la saison. Le son de percussion m'empêche de bien comprendre mon congénère, mais son geste de la main en direction d'un arbre un peu plus large que les autres, et surtout creux, est assez explicite. Lyïl se pose sur la branche maîtresse la plus proche de l'entrée tandis que l'eau tombe de plus en plus fort. Je peux la sentir alourdir le cuir de mes habits, et pire, se glisser sournoisement entre mon plastron et mon torse.

L'endroit découvert me donne une étrange sensation, et un bref aperçu sur le visage perplexe de Dae'ron m'informe que c'est aussi son cas. La pluie ne nous laisse pas vraiment le choix et nous décidons d'entrer, lui armé de sa lance, moi d'une torche que je me hâte d'allumer pour y voir plus clair avant d'attraper l'orbe noir. Il ne reste plus qu'à attendre que mes yeux se fassent au changement de luminosité.



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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Mer 21 Déc 2016 18:14 
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En sortant de la forêt qu'ils avaient dû emprunter au sortir du campement des humains d'Izurith, ils laissèrent Bouhen sur leur gauche et remontèrent vers le nord, en direction des duchés des montagnes. Ils en avaient pour un peu plus qu'une trentaine de jours ; d'abord des plaines bordant un fleuve, puis des conifères de plus en plus nombreux avant qu'eux-mêmes ne laissassent la place à des chemins à vif, plus accidentés, où les pierres roulaient sous les pieds des voyageurs et où la fumée blanche et sèche s'accrochaient aux bas des vêtements. Sur la dernière partie du voyage, même les montures n'étaient plus d'aucune aide. L'air se rafraichit et Kay frissonna plus souvent. Par chance, elle n'avait aucun mal à trouver du petit bois pour le feu, aux haltes qu'ils devaient faire, à chaque tombée de la nuit, car la semi-elfe avait besoin de repos - davantage qu'un elfe de sang pur.

Lorsque le soleil dépassait l'horizon, enflammant l'air avant que Sithi ne vînt à son tour veiller sur eux, Kay s'occupait de dresser un camp sommaire, d'allumer un feu, de cuire quelques aliments. Quand ils avaient fini de manger, laissant Tanaëth à ses pensées - mais elle savait, maintenant, qu'elle ne le laissait pas seul, elle s'éloignait de quelques pas, avec juste ses deux épées et répétaient lentement des passes d'armes. La vitesse ne lui était d'aucune utilité et tout son esprit se concentrait sur la précision. Chaque fois, aussi, elle se concentrait sur son Ki, sur son utilisation, pour que le flux rugissant qui animait de cette sorte ses membres fût plus prompte à déferler, qu'il fût convoqué plus aisément. Elle répétait les attaques que lui avait enseignés Tanaëth. Elle répétait les mouvements qu'elle lui voyait faire. Elle répétait ceux qu'elle avait trouvé elle-même et qui la faisait miser plus sur l'agilité que sur une réelle force. Enfin, lorsqu'elle sentait ses jambes tremblotantes, sa tête vacillante et ses bras gourds, elle rengainait ses deux lames et allait se coucher. Le matin, elle déjeunait dès le lever, afin de s'exercer, encore, mais cette fois-ci contre le maître d'armes et d'avoir assez d'énergie à lui opposer. Cela ne durait que quelques heures car le Sindel semblait pressé d'atteindre Luminion. Alors il la faisait abandonner rapidement - ce n'était pas très difficile, elle n'avait pas encore d'endurance bien qu'elle travaillât d'arrache-pied.

Les jours passaient, Kay essayait parfois d'entamer une conversation. Souvent, elle posait des questions sur les Sindeldi, leurs coutumes ancestrales, la vie qu'ils menaient, là-bas, au Naora. Elle poussait aussi sa curiosité sur les précédentes aventures de Tanaëth, la manière dont il avait acquis ses armes, le genre de créatures qu'il avait été amené à combattre. D'autres fois - la majorité du temps à mesure que le terrain se faisait moins amical et qu'elle se concentrait sur sa marche, elle se contentait de rester à sa hauteur et de se taire. Ce que lui avait dit l'elfe gris, lorsqu'ils étaient encore dans la forêt, aux alentours de Bouhen, la troublait encore. Elle se demandait si tous ceux destinés à un grand destin avaient une faera - aucun cas cela signifiait que sa vie n'était pas vouée à devenir héroïque (ce dont elle ne se formalisait guère, étant d'un naturel assez humble). Elle se demandait surtout ce qu'elle faisait en la compagnie d'une Lame du Crépuscule. Bien que Tanaëth lui eût dit qu'il était content de voyager en sa présence, elle ne comprenait pas il l'avait acceptée, de prime abord. Kay s'était attachée à ses pas à cause de sa soif d'apprendre à se battre, mais, à l'Opale de Lune, sûrement, il y avait suffisamment de guerriers plus que capables d'étancher cette soif et de l'instruire. Mais plus elle y réfléchissait, plus elle revenait à la même pensée, à la même résolution.

(Tant qu'il ne me rejette pas... Je veux rester à ses côtés !)

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Kay de Kallah, Maître d'Armes et demie-Sindel

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 Sujet du message: Re: Route entre Bouhen et les duchés des montagnes
MessagePosté: Jeu 22 Déc 2016 03:47 
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Kay approuvant l'idée de nous en prendre à l'ennemi principal de notre peuple, il ne reste plus qu'à définir où et comment nous pourrons tenter d'agir. La frontière de l'empire Oaxien mesurant plusieurs milliers de kilomètres et jouxtant au moins trois pays, les possibilités semblent nombreuses, mais nous ne sommes pas de simples troufions à la recherche d'un emploi de garde-frontière et cela restreint passablement le choix. Il faudra que nous nous renseignions sur la situation actuelle bien évidemment, mais je ne doute pas que les zones les plus proches d'Omyre soient aussi les plus directement menacées, et donc les plus susceptibles d'avoir l'usage de nos talents martiaux. La frontière nord de l'Ynorie et le Duché de Luminion me semblent donc être les deux endroits les plus appropriés. Nous discutons tout en marchant vers le nord des avantages et des inconvénients relatifs à chacun de ces lieux et finissons par décider de nous rendre à Luminion, qui occupe une bien meilleure situation stratégique à mon sens.

Nous ne tardons pas à quitter la forêt se trouvant au sud de Bouhen pour entrer dans de vastes plaines, que nous arpentons d'un bon pas jusqu'à rejoindre la route qui relie cette ville à Kendra-Kâr. Nous la suivons durant quelques jours en direction de l'est puis obliquons au nord lorsque nous atteignons le croisement qui marque le début de la piste allant vers Gamerian. Les jours passent sans que rien de notable ne vienne perturber notre voyage. Nous croisons quelques marchands, des voyageurs et même un ou deux groupes de malandrins, mais ces derniers nous cèdent le passage sans trop rechigner, jugeant sans doute que nous avons plus d'acier que d'or à leur offrir. Une certaine routine s'installe bien vite, Kay s'occupe d'installer le camp et d'allumer le feu tandis que je pourvois à notre approvisionnement en chassant ou en pêchant, mais aussi en récoltant racines et plantes comestibles. La jeune femme s'entraîne seule chaque soir, répétant les gestes que je lui ai montré ou s'essayant à des techniques de son cru. Je n'interviens que rarement dans ces moments, me contentant de l'observer et de lui donner ici et là quelques astuces quand elle bloque sur quelque chose. Ce n'est que lorsqu'elle s'est endormie que je reprends mon apprentissage de cette danse de l'éclipse que ma Faëra m'a montrée, me bornant durant plusieurs nuits à tenter de trouver le rythme et les postures adéquates sans utiliser mon Ki. A l'aube, nous nous entraînons ensemble durant quelques heures et je constate avec plaisir que Kay s'améliore de jour en jour, ses deux armes deviennent peu à peu les prolongements de son corps et ses gestes plus instinctifs.

Peut-être ne le réalise-t'elle pas mais elle a atteint un niveau suffisant pour devenir maître d'armes, si bien que je décide un matin de commencer à lui enseigner certaines techniques de combat un peu plus avancées. Elle sait se battre, mais cela, de nombreux êtres en sont capables et cela ne fait pas d'eux des Danseurs d'Opale. Je pourrais lui apprendre à améliorer sa maîtrise d'armes grâce à son Ki, mais cette méthode a l'inconvénient de rendre les coups moins puissants et Kay manque encore un peu de force pour que le jeu en vaille la chandelle. D'autre part, l'impératif premier d'un combattant est de survivre et, pour cela, mieux vaut être capable d'éviter les coups. Je commence donc par lui montrer la redoutable danse défensive permettant d'optimiser les parades contre des armes ou contre des projectiles, de quelque direction qu'ils viennent. C'est une technique complexe qui nécessite du temps pour être apprise, mais ce voyage me semble être l'occasion idéale pour cela. Je consacre donc un moment chaque matin à lui transmettre cet enchaînement défensif tout en insistant sur l'importance de savoir économiser son énergie interne. Là encore elle doit connaître ses limites et être capable de gérer son énergie spirituelle de la même manière que son énergie physique, le corps et l'esprit ne doivent former qu'un.

Au fil des jours et de ses questions, je lui parle de notre peuple, de ses coutumes, de notre pays. Je lui conte également les aventures les plus marquantes que j'ai vécues, principalement celles qui ont suivi mon arrivée en Imfitil. L'assassinat de Moraen par des sbires du Clergé, ma convalescence à l'Université de Magie de Tulorim, le piège que j'ai tendu aux assassins dans les contreforts des montagnes d'Hidirain. Ma rencontre avec le Lokyarme qui m'a sauvé la vie en me protégeant et en me nourrissant après les blessures subies en éliminant les assassins. La découverte de sa tanière et de ses secrets, qui m'ont permis de découvrir le tombeau de l'ancienne propriétaire de l'arc que je porte et de le récupérer après que le Sylphe m'ait éprouvé. Je lui narre ma rencontre avec le Woran Sha'ale Wakhan, ancien esclave échappé de Khonfas, son histoire qui m'a décidé à m'opposer armes à la main aux Shaakts. Puis c'est l'attaque de la Banshee au temple de Moura près de la perle blanche, banshee qui s'est avérée être mon premier amour, Jaëlle, atrocement souillée et torturée. Cette même Jaëlle que j'avais cru morte tant d'années auparavant et dont la perte a si bien failli me briser que j'ai refusé le mariage arrangé par mes parents, refus qui a conduit à mon bannissement de Nessima. J'évoque ensuite la recherche de mon épée ardente, l'interminable errance dans les profondeurs inconnues du Rock Armath, la rencontre de Lyann, le terrifiant et létal jeu de cache-cache avec l'Arctosa dans la nécropole d'un temple damné et oublié. Puis c'est la découverte de l'Opale de Lune, l'épreuve qui a fait de moi le guide des descendants des Danseurs d'Opale suivie peu après de mon engagement à la milice d'Hidirain et de ma première mission. Une longue traque mortelle d'une unité d'élite Shaakte dans les montagnes dont seuls Adrienn Sylartha et moi sommes sortis vivants, incursion Shaakte qui s'est avérée avoir été organisée par mon père, corrompu par le Clergé et mort de ma main. Je lui raconte également l'intrusion d'une forte troupe de Shaakts dans la cité Thorkine, soutenue par deux prêtresses de Valshebarath qui avaient trouvé moyen de lancer un monstrueux Arctosa contre les nains. Un terrifiant combat dans les ténèbres où je n'ai dû la vie sauve qu'à l'intervention du chef des éclaireurs Thorkins qui a jeté sa lanterne à huile sur le dos du monstre à l'instant où il allait m'achever.

Au fil des jours, nous passons des plaines aux forêts de feuillus, qui se mélangent peu à peu aux conifères à mesure que l'altitude s'élève, jusqu'à leur céder totalement la place à partir d'une certaine hauteur. C'est une région sauvage et peu peuplée, seuls quelques petits villages parsèment ici et là les immenses étendues de forêt. Ce retour à la nature me fait le plus grand bien, je m'y sens dans mon élément et cela me rappelle les longues années d'errance en solitaire qui ont précédé mon arrivée à Tulorim. Je connais plus ou moins cette région pour l'avoir traversée voilà plus de vingt ans, je n'ai jamais été à Luminion mais je sais que cette ville se trouve derrière les hauts sommets enneigés du puissant massif montagneux qui constitue la frontière nord du royaume Kendran. Un point de repère qu'il serait difficile de perdre, et qui dirige jour après jour nos pas sans risque d'erreur. Toutefois, lorsque nous approchons de la partie la plus élevée du massif, nous décidons de le contourner par la droite, réalisant qu'il serait trop périlleux d'essayer de le franchir étant donné la saison. Nous avons dépassé Bouhen depuis un peu plus d'un mois lorsque, enfin, nous apercevons au loin la ville de Luminion, verrou de la défense Kendrane contre les forces de la sombre Oaxaca.

Alors que nous marquons une pause pour contempler la cité et le paysage, à l'instant où mon regard se pose sur les cimes aux neiges éternelles, une image insufflée par Syndalywë me vient soudain à l'esprit: un majestueux fauve à la fourrure immaculée que je ne peux manquer de reconnaître, ma Faëra me l'ayant déjà montré. Pensif quant à la raison de cette soudaine vision, je m'interroge à mi-voix:

"Ithilartëa...mais pourquoi maintenant...?"

(Parce que le temps est venu, bien-aimé.)

(Ah...il y en a dans ces montagnes, donc. Tu as vu la gueule de ce massif? Je ne sais pas si tu es au courant, mais je ne sais pas voler...)

(Personne n'a dit que ce serait facile. Ne se lie pas à un Ithilarthëa qui veut, Tanaëth, de tous les Silnogures ils sont parmi les plus sauvages et difficiles à approcher. Mais pour les Danseurs d'Opale d'Eden, c'étaient aussi les plus proches de Sithi parce que, symboliquement, ils vivent au plus près d'elle. Ce sont des créatures sacrées et légendaires, qui ne se lient qu'à ceux qui se montrent dignes d'elles.)

(Eh bien, il ne reste qu'à voir si c'est le cas, alors.)

Il ne me vient pas à l'idée de contester le chemin suggéré par ma Faëra, je lui voue une confiance aveugle, absolue, comment pourrait-il en être autrement après que Sithi nous ait si intimement unis? Et puis, je savais au fond de moi que ce moment arriverait, je l'attends depuis la seconde où j'ai vu cette créature aux côtés de mon ancêtre Ethërnem. Je me tourne donc vers ma jeune compagne et lui désigne d'une main les sommets enneigés, avec un étrange éclat dans les yeux:

"Kay...il faut que j'aille là-haut, pour tenter de trouver une créature sacrée semblable à celle qui accompagnait mon ancêtre, un Ithilartëa. C'est...une épreuve, une initiation, que je dois surmonter seul. J'attends ce moment depuis longtemps, mais je n'y aurais sans doute pas survécu avant...maintenant...j'ai peut-être une chance."

Peut-être, car je sens en partageant les pensées de Syndalywë que mon destin sera sur le fil du rasoir, sans pour autant parvenir à déterminer la nature du danger.

"Je te propose de m'attendre à l'auberge de Luminion et d'essayer d'obtenir des renseignements pour la suite, il serait par exemple utile d'avoir un ou deux contacts bien placés, ou encore de savoir où en est le conflit avec l'empire Oaxien. Et si je ne reviens pas...souviens-toi de notre devise: c'est par ma seule volonté que mes lames se meuvent."

Je souris doucement, serein, puis j'ajoute:

"Il y a une citadelle de l'Opale près de Mertar et une autre, celle que tu as vue, près d'Hidirain. Ces lieux sont tiens, tu y seras accueillie comme un membre de la famille. Tu es une combattante douée et, plus important, une belle personne. Quoi qu'il arrive, vis ta vie avec droiture, aies foi en notre Mère et, surtout, sois heureuse."

Il me reste une dernière chose à faire avant de partir en quête de mon destin, Kay l'a largement mérité. Je dégaine ma lame d'Eden et la pose doucement sur son épaule en fixant la jeune femme au fond des yeux:

"Kay de Kallah, par la grâce de Sithi je te confère au sein de notre Ordre le grade d’Éclat d'Opale. Ne te méprends pas: ce n'est pas un honneur, c'est une responsabilité et un fait que tu ne dois qu'à tes choix, à ta bravoure et à ton dévouement à la cause de l'Opale. Le grade suivant celui-ci n'est autre que Danseuse d'Opale, je ne doute pas que tu le deviennes rapidement et j'espère bien être là pour le voir. A bientôt Kay, puisse Sithi veiller sur toi et éclairer ta route."

Je rengaine ma lame d'un geste vif, puis je m'incline avec respect avant de me détourner pour entamer l'ascension du vertigineux massif.


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