À mesure que la nuit tombe, criquets et hululements lointains font écho dans la forêt. Quelques battements d'ailes résonnent aussi dans des branches, et je suis persuadé d'avoir entendu un gros animal se frotter contre un tronc proche. Un murmure dans mon dos me fait tendre ma spirale auditive.
"
Nessandro ?"
J'hésite entre émettre un grondement signalant ma contrariété ou rester silencieux.
"
Tu dors ?"
Dans ma tête défilent quelques nombres, et lorsque je parviens à un peu plus de quinze, j'entrouvre la bouche. Je souffle doucement, comme contraint par la nuit de me faire discret.
"
Devine."
Un son amusé lui échappe, et je perçois le léger frottement de nos plumes en conséquences.
"
On peut rajouter des feuilles, si besoin."
"
J'ai connu pire."
"
Ah oui ?"
Mes lèvres restent closes. Je me doutais bien qu'il cachait certaines intentions derrière son apparente gentillesse. Je ne réponds pas à sa question, mais rouvre les yeux et scrute la pénombre qui s'installe. Je ne vois pas pourquoi j'irais satisfaire sa curiosité, en particulier quand je tente de faire exactement l'opposé de ce qu'il cherche à accomplir. Mon mutisme semble gêner brièvement mon interlocuteur, qui remue un peu.
"
Pire que ce creux dans la montagne ?"
Je suis fatigué, mais me sens aussi curieux de savoir ce qu'il va sortir ensuite puisque je ne lui réponds pas. Abandonnant sa piste, il demande autre chose.
"
Je n'ai jamais vu ce genre de vêtements. Ils sont de ta main ?"
Mes sourcils se froncent un peu. Il a failli m'amener à penser à la grosse moche dans sa bâtisse trop grande, et à ses goûts douteux. En fait, non. Il a réussi. Pas question de répondre à sa curiosité à mon sujet, mais sa façon de souffler ses mots a tendance à me bercer. Autant le laisser parler. Cela ne me coûte rien et ne m'irrite même pas.
Nouveau silence et léger mouvement.
"
Est-ce que... Tu viens de loin ?"
(
Raté. )
"
Il est comment ce Célestin ?"
(
Très mauvais sujet. Essaie encore. )
J'inspire lentement et ferme les yeux, étrangement détendu maintenant que j'y songe. Cette fois-ci, le silence se prolonge un peu et je crois qu'il a fini par s'endormir, jusqu'à ce que je l'entende de nouveau. Il semble réfléchir depuis un moment, car il part sur un tout autre sujet. Douce, sonnant avec une certaine tristesse, sa voix n'est encore qu'un souffle que je capte avec autant d'attention que s'il s'était directement adressé à moi.
"
Existe-t-il encore quelque part d'autres mâles chanteurs ou suis-je bien... Le dernier..."
Mes paupières se rouvrent un peu. Jamais je n'ai voulu laisser mon chant être entendu par cette immonde humaine, et je pense sincèrement avoir perdu ce don. Ma voix s'est entachée d'amertume et de violence, et j'ai presque une once de jalousie en me rappelant de celle de mon voisin. Par contre, fredonner un rythme qui me tient à cœur, oui, j'en suis parfaitement capable. J'ignore s'il l'a fait exprès, mais Dae'ron m'a tendu une perche que, pour une fois, j'ai envie de saisir.
Ma mâchoire se décrispe et je bouge légèrement pour pouvoir respirer plus librement. Ma gorge laisse ensuite lentement filer les sons doux et calmes de cette mélodie que j'ai entonné pour la dernière fois en compagnie du shaakt Arkalan. Il y a normalement des paroles célébrant la nuit et le silence sur ce rythme doux, choses que les garces de notre race n'aiment pas. C'est ce qui me fait adorer cette musique. Mais je songe qu'elle ne doit être connue que des quelques mâles de ma ruche, chantée en secret quand les oreilles féminines sont occupées avec leurs cris immondes.
L'enchainement de sons s'élève dans la nuit, sans perturber les alentours, et semble bientôt prendre une plus grande importance, comme une profondeur différente. Il me faut quelques instants pour réaliser que Dae'ron m'accompagne. Depuis l'aldryde Hyjuud, c'est le seul être capable de l'entonner que j'ai rencontré. Je ne comprends pas comment il la connait mais je n'y réfléchis pas. D'abord assez neutre, l'accompagnement du brun s'affine, s'affirme et pour finir s'harmonise avec ma tonalité. Je peux presque deviner un sourire sur son visage à mesure que nos fredonnements s'entremêlent, s'unissant parfois, mais sans jamais se dominer. Les notes s'élèvent doucement et en boucle, jusqu'à ce que Lyïl nous interrompe en voulant se joindre à nous.
Dans mon dos, Dae'ron émet un son amusé. Il sifflote les deux notes qui font réagir mon harney, et ce dernier y répond. Je me surprends à sentir mon visage s'apaiser. Ce n'est pas un rictus qui est présent sur mes lèvres, c'est bel et bien un petit sourire.
Quand je m'en rends compte, mon expression se ferme subitement.
(
Pauvre idiot. Baisser ta garde aussi facilement ! C'est comme cela qu'on finit poignardé dans le dos. )
Le brun n'a rien appris de plus sur mon compte, mais la proximité que ce partage a créé me cause un élan de frayeur. J'ai commis une grave erreur en me laissant aller, car si je refuse en bloc de m'attacher à lui, je dois garder en tête que c'est exactement ce que j'attends de sa part. Lui laisser ce genre de liberté, c'est lui faire croire qu'il peut aller plus loin. Je lui fais déjà trop confiance en acceptant de sommeiller presque contre lui. Il n'a pas l'air d'un assassin, mais c'est justement ce qui fait la qualité d'un bon tueur.
Cette brève pensée chasse le moment de quiétude qui s'est glissé dans ma poitrine.
"
Nessandro ?"
Je ferme les yeux, essayant vainement de chasser la paix que la voix de mon congénère m'inspire. Si je songe qu'il ne pense pas ce qu'il dit, tout ira bien. Il ne cherche qu'à m'amadouer et je ne compte pas le laisser faire.
"
Dors bien."
Je me fais le plus immobile possible, écoutant la douce brise agiter les feuilles. Jamais je ne formulerai à voix haute ou murmurée ou de toute autre manière ce que je pense, car avant même d'y réfléchir, ma petite voix intérieure répond au brun.
(
... Toi aussi. )
Le réaliser me chagrine et me contrarie, mais je suis trop fatigué pour m'énerver. Je prends juste la mesure de mon comportement. Il ne faut pas que cela continue. Si Dae'ron parvient à se frayer un chemin aussi loin dans mon armure, je risque de ne pas parvenir à m'en défaire facilement. Mais c'est temporaire. Je vais juste faire ce que je veux, profiter de ce que je peux prendre sans rien donner en retour, jusqu'à ce que je m'en sépare.
Dès que j'aurai mis de la distance entre nous, physiquement parlant, cette illusion de bien-être disparaitra. Et alors, je redeviendrai l'aldron que j'ai toujours été, capable de faire couler le sang sans sourciller. Libre. Seul sur mon harney. Et sans devoir affronter cette pointe désagréable qui se fiche dans mon torse en y pensant. Il n'est pas bon d'avoir un cœur capable d'une telle faiblesse quand on vit pour soi, et surtout pour sa revanche. Et si moi je n'arrive pas à le détester, j'ai toute confiance en mes capacités pour que la haine vienne de son côté. Il me suffira de taper là où cela fait mal, moralement ou physiquement parlant s'il le faut. J'ai encore quelques jours avant d'arriver à Bouh-Chêne pour y penser et m'y préparer. Ce sera mieux pour tout le monde.
Moi, surtout.