(
Avant)
Quand les bottes de la rôdeuse tapent le sol du sentier défoncé, il fait nuit noire. Il n'y a que la lanterne métallique de vraiment visible. Et encore, la peau-verte en a diminué l'intensité. Pas folle. La voie qui relie la cité noire et celle des pirates est toujours plus ou moins habitée. Et généralement, par des gens qu'on aime pas voir. Détrousseurs, lépreux, prêcheurs et assassins s'emmerdant tellement qu'ils tuent le premier qui croise leur route. Et cette fois, elle n'a pas le clan autour d'elle pour donner le change. Un sourire demeure sur sa face à crocs. Zu'Gash fait un pari avec elle-même, se demandant sur quoi elle va tomber en premier.
"
Poc ! Tac tac..." La petite a trébuché sur une pierre, l'envoyant ricocher plus loin. Elle se retient au bras musclé mais la rôdeuse s'en fout. Ce qui l'emmerde, c'est ce bruit. Un frottement. La gosse traine tellement des pieds que la tanneuse se demande quand le cuir va lâcher. Quel gâchis. Aucun respect pour le boulot de l'artisan celle-la !
Tout autour, les bruits des bestioles nocturnes des marais se font entendre. Grenouilles, criquets, piaillements de prédateurs ailés ou pas. Bref, l'endroit désert est loin d'être silencieux. Et si on ajoute les grondements d'estomacs, la symphonie est complète !
"
Bon, ça suffit.", clame soudain la rôdeuse, faisant sursauter l'esclave.
Sans ménagement, elle la tire hors de la voie ponctuée de trous et de flaques, l'amenant près de buissons rachitiques. Pas une feuille dessus, mais pas d'épines pour autant. Parfait pour s'y adosser. La grande main de la garzoke pose rudement la lanterne, déploie le couchage, s'y pose de tout son poids et s'empare d'un morceau de pâte trop cuite. Elle mord dedans, grimace puis mâchouille et rote si fort qu'elle en fait sursauter la fillette. Debout comme une conne, la petite se tient le coude sans bouger. Elle a des yeux ronds, comme un petit rongeur apeuré.
Zu'Gash arrache un autre morceau épais mais l'avale trop vite. Elle tousse, expulsant sur la fourrure l'aliment qui a failli l'étrangler. Pas question ! Elle l'empoigne, le frotte contre sa cuisse et le reprend en bouche. En voyage, tant qu'ça s'est pas changé en poussière, la bouffe, ça se bouffe !
"
Ben alors ?", fait la peau-verte en avisant la silhouette de la gamine. "
J'croyais qu't'avais la dalle.", ajoute-t-elle en tendant son biscuit amer entamé dans sa direction.
L'esclave fait un petit pas en arrière, masquant sa bouche. La rôdeuse hausse un sourcil. Elle en fait des manières cette morveuse pour un peu de salive ! Ou alors c'est le biscuit qui lui revient pas. Elle a pas tort. Luriol sait soigner. Par contre, pour ce qui est de faire cuire quelque chose sans cramer toute la végétation du coin, c'est pas le meilleur. Et le plus drôle, c'est que ce qu'il veut cuire finit toujours à moitié cru et à moitié brûlé. Tout un art ! Mais il fait des efforts pour mettre des herbes pas trop pourries pour masquer l'odeur infecte. C'est déjà pas mal !
Zu'Gash lève le nez, mâchant bruyamment la bouche ouverte. Elle observe l'esclave. L'enfant se tient les bras. Elle grelotte. Normal. Il fait nuit, il fait froid, et à force d'être tombée dans la flotte, ses fringues sont gorgées d'eau. Si la gosse reste comme ça, elle va chopper du mal. Et une esclave déjà pas foutue de mettre un pied devant l'autre qui tombe malade, c'est un gaspillage de yus à court terme ! La garzoke prend une décision. Elle coince sa bouffe entre ses crocs, se redresse un peu, choppe la gamine et l'attire à elle.
Une fois la fillette agenouillée entre ses jambes étendues, Zu'Gash agrippe la tunique humide et lui ôte sans ménagement. Elle fait de même avec le pantalon, grognant quand le vêtement résiste au niveau des bottes. Autant la gamine est tétanisée en perdant sa tunique, autant l'attaque contre son pantalon la fait se débattre vigoureusement. Ses petits poings fermés s'agitent maladroitement. C'est drôle. Elle ne sait pas du tout ce qu'elle tape. Le vide, la plupart du temps. Et elle ne fait franchement pas le poids contre la garzoke rigolarde.
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Assez joué. T'arrêtes de gesticuler ou j'te déboite les épaules.", fait la rôdeuse après avoir mastiqué un bout de son biscuit tombé.
La menace fonctionne. Elle en profite pour examiner le corps de profil de la petite. Enfin, les zones que ses petits bras ne parviennent pas à couvrir. Immonde. Une peau pâle, lisse, parfaite. Ponctuée de boue à cause des chutes, mais pas la moindre cicatrice ni trace de coups ou d'égratignures. Ah ? Par contre... En un battement de cils, Zu'Gash a attrapé une brindille, l'a faite chauffer et l'a appliquée. Une paire de sangsues chute du dos clair. La rôdeuse les choppe, les renifle puis les balance avec force. Les bestioles s'éclatent dans un bruit dégueulasse sur le chemin.
La gamine se recroqueville quand la poigne de la garzoke la fait se tourner vers elle. La tête brune est baissée. Les bras masquent la forme pas encore là de sa poitrine.
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Enlève tes pattes de là. On est deux filles, t'as rien que j'ai pas. Enfin presque.", s'amuse la peau-verte en avisant la zone sous le nombril de la gamine. "
Mais j'compte pas te piquer tes boyaux. J'ai assez à bouffer dans l'sac."
Les yeux rouges parcourent la peau et découvre une tâche de naissance sur son sein gauche. Pas facile à voir, la fillette se penche en avant, tremblant de tout son corps. Elle ne chiale pas, mais n'en a pas l'air loin. Satisfaite, Zu'Gash décide de saper la petite avec une de ses tuniques de toile. Le vêtement est trop grand. La gosse nage dedans. Brutalement, la garzoke fait encore se tourner la petite, ramasse son biscuit, et plaque le dos de la gamine contre elle. C'est toujours aussi chaud les morveux ? Première nouvelle. Au moins, entre la fourrure et la gamine, pas besoin de faire un feu pour la nuit.
Zu'Gash émet un bâillement sonore avant de plaquer rudement un fruit sec dans les mains de l'esclave. Sans un mot, elle-même se remet à mordre dans sa pâte trop cuite, les oreilles pleines des gueulantes des insectes du coin. Quel bordel ça peut faire ces petits machins ! Contre elle, la fillette cesse peu à peu de trembler et mord enfin dans le fruit. Toujours pas un mot, même quand le côté acide de la bouffe doit lui garnir la gueule. Bah, au moins elle ne se plaint pas. Pas comme les innombrables esclaves femelles que la rôdeuse a déjà côtoyé.
Appuyée contre le buisson, la garzoke émet un rot sonore, se racle la gorge et crache sur le côté. Deux fois. Elle se mouche dans ses doigts, les essuie contre sa jambe et recouvre la forme de la gamine de ses longs bras. L'enfant tressaille, se raidit, mais ne dit toujours rien.
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Pionce vite. On r'part avec le soleil.", lâche la peau-verte avant de bâiller à s'en tirer les larmes. "
Et pas d'conneries. J'ai pas l'sommeil lourd."
Zu'Gash diminue encore l'intensité de la lanterne et regarde en l'air. Le ciel est dégagé, la lune est haute, et y'a pas un souffle de vent. Elle esquisse un sourire amusé. C'est un temps idéal pour une embuscade nocturne. Reste à savoir si quelqu'un a eu la même idée. Rien pendant une poignée de minutes, sauf la silhouette de la petite qui s'affale contre elle. Infoutus de rester réveillés plus d'une journée ces humains. Enfin, au moins, la rôdeuse va avoir la paix pendant quelques heures. Et elle n'a perdu qu'un fruit sur son lot de bouffe.
Si elle pouvait marcher toute seule, elle serait pas si mal cette petite !
(
Après)