Charis, finalement, hocha simplement de la tête pour accepter la venue de la petite fille dans l'équipe. Ce fut ensuite Karz qui se joignit à eux et tout rentre en ordre. Alors que le Chevalier répondait à la question de Kiyoheïki, Yurlungur s'approcha de Celemar qui s'apprêtait lui aussi à se coucher. Un sourire malicieux sur le visage, elle demanda d'une voix doucereuse :
«
Est-ce que vous seriez capable de me faire peur avec une histoire, ce soir ? »
La réponse était presque rhétorique, songea-t-elle. De toute façon, il n'y arriverait pas – c'était l'évidence même. Mais il fallait qu'il tente le diable pour voir ce qu'elle avait dans les tripes. Et puis, une histoire “qui fait peur”, ce serait sûrement une berceuse pour elle et elle ne s'endormirait que plus facilement.
Il secoua la tête et refusa platement la demande, sous prétexte qu'il avait à s'inspirer de l'“essence de ce monde”. Elle le regarda s'écarter, une colère sourde montant en elle. Elle ravala sa fierté, se rendit, les poings serrés, dans la tente qu'elle partageait avec Dorika, puis s'enroula dans la couverture et, ainsi emmitouflée, se laissa rapidement sombrer entre les bras de Morphée.
Elle ne se réveilla que lorsque la main d'un des aventuriers du premier tour de garde vint secouer son pied, la tirant d'un sommeil sans rêve. Encore à moitié inconsciente, elle se leva et, prenant garde à ne pas faire trop de bruit ni gêner sa voisine, elle sortit. Charis était déjà là, assise à côté du feu, tandis que Karz s'était posté un peu plus loin.
L'enfant se redressa et se frotta les yeux, son esprit morcelé reprenant petit à petit une contenance. Elle vint s'asseoir à côté de la femme du désert, l'observant du coin de l'œil. Elle était belle. Une grâce mêlée à une dignité profonde s'inscrivaient sur les traits de son visage, les cheveux agréablement châtains et... un grognement la tira de sa contemplation béate alors que sa cervelle peinait à s'extirper de sa torpeur languissante.
Il n'en fallut pas moins pour qu'elle se dressât brutalement, les yeux grands ouverts tournés vers l'endroit approximatif d'où était venu le bruit et les sens immédiatement en alerte. Était-ce un monstre abominable, une créature affreuse ou un Dieu venu les empêcher de lui nuire ?
Mais elle s'était montrée trop imaginative. Ce n'était que l'un de ces massifs Buffapas, qui ne semblait pas réellement vouloir les agresser en ce moment. Elle se retourna et soupira, lorsque Charis se tourna vers elle et lui demanda ce qui poussait la gamine à venir sur Aliaénon, précisant aussitôt qu'aucune réponse n'était obligatoire. C'était peut-être cette dernière phrase qui fit s'inscrire une moue boudeuse sur le visage de l'enfant, prenant conscience au milieu de la nuit qu'elle n'avait en aucun cas à raconter son histoire à tout le monde si elle ne le souhaitait pas – ce qui était justement le cas. La honte d'avoir cru à une attaque alors qu'il ne s'agissait que d'un simple Buffapa, la rancœur qui lui pesait encore sur le cœur d'être mal considérée ici alors que tout lui souriait à Dahràm – sauf cette garce d'Asmodée – ou encore la simple fatigue de la journée rendirent son ton presque odieux :
«
Je l'ai déjà dévoilé à l'un des membres de votre expédition. Et... je n'aime pas beaucoup me répéter. »
Elle lança un coup d'œil à Karz. Il était assez loin, en train de veiller à la sécurité du campement.
«
Je ne doute pas que, de toute façon, tout cela n'a aucune importance. Qu'importe que je sois une enfant, une petite vieille ou un géant de deux mètres du moment que je peux me rendre utile ? »
Après tout, c'était bien vrai. On lui reprochait depuis le matin sa présence ici, jusqu'au plus profond de la nuit et, là, si elle n'avait pas cloué le bec à cette femme qui se croyait suffisamment prétentieuse pour la rabaisser encore... À moins qu'elle n'ait jamais voulu la sous-estimer ?
(Oui, eh bien, au moins, comme ça, elle saura à quoi s'en tenir avec moi.)Grisée par le faux génie de sa réplique, elle adressa un sourire assuré à la femme du désert et enchaîna :
«
Enfin, vous ne serez ni la première ni la dernière à croire que je n'ai pas ma place ici. Son expression se durcit – il ne serait pas dit qu'elle n'aurait pas réussi à s'imposer.
Sachez que je fais ce que je veux et que vous n'êtes pas ma mère. »
Voilà, c'était dit. Sa mère n'était pas dans ce monde, ni même dans l'autre, alors que quelqu'un ait le toupet de se faire passer pour elle, c'était tout de même gros. Observant la réaction de Charis, celle-ci arqua un sourcil avant de hausser les épaules et de replonger son regard dans le feu, reconnaissant qu'elle n'avait aucun rôle maternel à jouer (et précisant qu'elle ne le souhaitait même pas), avant d'ajouter qu'elle n'avait pas du tout parlé d'utilité. La petite connaissait les jeux comme ça : celui qui voulait gagner devait avoir le dernier mot. Elle savait jouer à ça et, si certains s'avérait tenaces, elle gagnait. Enfin, de temps en temps. Du tac-au-tac, elle répondit, un sourire amusé sur le visage :
«
Mais vous avez souligné ma jeunesse, tout comme tous les autres aventuriers venus ici. (Même si certains d'entre eux se sont contentés d'un regard méprisant pour me faire comprendre ce qu'ils pensaient de moi...) compléta-t-elle en refoulant un agacement amer.
L'auriez-vous fait si j'avais eu le même âge mais que, par le hasard d'une croissance anormale, j'étais déjà plus grande et mieux bâtie que vous ? »
Si elle trouvait quoi répondre à cela, elle était forte. La fillette était fière d'avoir placé son adversaire pour cette joute verbale devant un fait qu'elle ne pouvait nier, et l'exemple qu'elle prenait n'était même pas improbable – elle avait déjà croisé de ces humanoïdes bizarres, souvent à moitié Garzoks, qui payaient leur condition physique extraordinaire par une stupidité incommensurable (n'avait-elle pas réussi à faire croire à l'un d'eux que les serpents de Moura étaient apprivoisables ? Le pauvre avait curieusement disparu peu après.)
Elle ne devait pas se déconcentrer, toutefois. Charis, loin d'abandonner la bataille, leva à nouveau son sourcil et adopta la même lueur amusée dans le regard pour affirmer qu'elle l'aurait également fait et qu'elle l'avait déjà fait avec certains de leurs compagnons de voyage.
(Hmm.) (Tu es battue, je crois,) intervint la Faera dans son esprit. Elle était là, elle ? Préférant ignorer son commentaire sarcastique, Yurlungur leva les yeux au ciel, lasse.
«
Eh bien, tant pis, autant admettre que je me suis fourvoyée. Pourtant, je ne comprends pas bien l'intérêt de la démarche. Pourquoi voulez-vous savoir ce qui pousse chacun de nous à venir par ici ? »
C'était la deuxième fois qu'elle utilisait “par ici”, sans réellement y prêter garde, pour parler d'Aliaénon.
(Il s'agit bien d'un autre monde, si c'est ce sur quoi tu hésites.) (Je le sais très bien,) répliqua-t-elle sèchement. Restait à savoir à quel point sa raison était en inadéquation avec ce que pouvait admettre son pauvre cœur.
Charis replongea son regard dans le feu dansant et Yurlungur se concentra à nouveau sur sa réponse – il n'aurait pas été étonnant que cette femme cherchât à tester ses compagnons pour savoir lesquels étaient dignes de confiance et cela, la fillette ne pouvait l'admettre : chacun devait pouvoir faire ce qu'il voulait. Elle en particulier. La dame du désert expliqua que les histoires d'une personne étaient souvent en rapport avec son expérience et son être même, l'ayant forgé jusqu'à la rendre telle qu'elle était actuellement. C'était... C'était exactement ce qu'en pensait Asmodée.
(Tu ne trouveras ton bonheur que dans l'action...)La voix était faible, criarde et lointaine, provenant d'une profondeur monstrueusement sombre, amalgame obscur de tortures du passé ; les poils de la nuque de l'enfant se dressèrent et elle se retint. Non, ce n'était qu'une douce brise dans les arbres. Charis avait marqué une pause, mais elle reprit sans se rendre compte de la soudaine terreur qui avait étreint l'enfant.
Yurlungur, cherchant à cacher son trouble, écouta la suite en plongeant à son tour son regard dans le feu. Étrangement, ce mouvement perpétuel et naturel l'apaisa : la danse harmonieuse et sensuelle des flammèches qui dévoraient le bois qu'elle avait ramassé tout à l'heure était à la fois purement sauvage et tout à fait compréhensible. Les choses rentraient dans l'ordre. Une fois que son interlocutrice eut fini, précisant qu'elle portait de l'importance aux actes qu'allaient faire ses compagnons sur Aliaénon mais peu à leur passé, la fillette se décida à répondre sans quitter le feu à l'effet lénitif.
«
Je vois. Dans ce cas, mon passé lui-même n'a pas besoin d'être dévoilé, n'est-ce pas ? »
Y avait-il un quelconque honneur à révéler qu'elle avait vécu dans la ville des pirates, suivi voleurs, malfrats et assassins, puis qu'elle avait elle-même assassiné quelques menues personnes ? Qu'elle pouvait être prise de folie de pure destruction, que, par sa négligence, tous les êtres auxquels elle tenait avaient péri ?
«
Sachez que je suis ici pour, pour... me distraire. C'est le mot ! s'exclama-t-elle. »
C'est aussi ce qu'elle avait dit tout à l'heure à Karz. Il n'y avait qu'une seule chose dans sa vie qu'elle ne pouvait tout à fait contrôler – et cette chose, cette monstruosité devait être contrôlée par l'oubli, pur et simple. Ainsi, et seulement ainsi, elle ne reparaîtrait plus, plus jamais... Il ne fallait pas lui en laisser l'occasion. Préférant sauter à un autre sujet, elle demanda, le regard malicieux :
«
Est-ce que vous savez pourquoi les gens ont inventé les distractions, les jeux, et toutes les histoires du monde, alors que ça n'a que peu d'intérêt pratique ? »
Elle regardait fièrement Charis, l'excitation palpable. Elle savait, elle – c'était ce que lui avait raconté sa mère, comme quoi à l'origine, le mot désignait ce qui détournait l'homme de ses peurs, et en particulier de la plus grande d'entre toutes : celle de mourir. Elle savait, donc, et elle ne pouvait s'empêcher de s'en vanter.
Charis n'insista heureusement pas sur le passé de Yurlungur mais la contredit sur un point, expliquant porter beaucoup d'intérêt aux histoires et aux jeux avec un regard en coin. Sans s'en être rendue compte, la gamine était allée plus loin que sa propre pensée et elle s'exclama :
«
Ah ! Ce n'est pas ce que je voulais dire. Elles ont un intérêt, oui, mais l'intérêt le plus profond est caché. Enfin, finit-elle par préciser :
c'est ce qu'on m'a expliqué, et je le trouve plutôt avéré. »
La femme du désert approuva, précisant que l'intérêt profond était social et personnel : mais les yeux de l'enfant, après un haussement d'épaules, s'étaient déjà détournés et fixaient maintenant le feu dans une contemplation sereine.
«
Il est joli, ce feu. On dirait qu'il danse ! commenta-t-elle. »
C'était agréable de laisser sa pensée sortir sans filtre, sans avoir à se bâillonner. Certains sujets, évidemment, ne pouvaient être abordés : mais celui-ci était si badin que, dans la fatigue qui commençait à l'envelopper, elle ne parvenait pas à s'empêcher de le faire remarquer. Charis avait la même impression, indiquant l'existence d'un feu en elle. Cela aurait pu avoir une importance, mais dans l'esprit de Yurlungur, rien n'avait plus d'intérêt que sa propre souffrance – celle d'être loin de tout, à la fois juste à côté de cette femme si amicale et profondément isolée par le secret qui entourait son passé et l'épuisement qui l'attirait dans les profondeurs de la nuit.
«
Vous, vous devez connaître des histoires, n'est-ce pas ? »
Sans lui laisser le temps de répondre, elle enchaîna, prenant le ton d'une critique acerbe et catégorique, même s'il était évident que son réel sentiment était celui du dépit et de la déception :
«
Vous savez, ce Celemar, là... Il m'a dit qu'il connaissait des tas d'histoires : mais lorsque je lui ai demandé de m'en raconter une tout à l'heure, il s'est complètement défilé ! »
Était-ce un petit sourire qui s'affichait sur le visage de Charis ? Mais ce n'était qu'insignifiance que ce sourire : il fallait qu'elle sache, qu'elle sache si cette femme pouvait parvenir à la faire rêver, à la transporter vers un autre univers où son malheur serait peut-être moins grand. Et, effectivement, Charis connaissait des histoires, précisant que certaines étaient mêmes véridiques. Lorsqu'elle proposa d'en conter une, un sourire de pure joie apparut sur le visage enfantin :
«
Si vous en avez, oui ! Avant que vous ne partiez vers Meth... »
Elle ne se souvenait plus du nom. Mais qu'était un simple nom, qu'était une ville entière au regard de son excitation à l'idée d'entendre cette histoire ? Elle poursuivit malgré tout :
«
…la ville du désert. Parce que je serai toute seule avec Dorika et que... »
Elle se pencha vers Charis, parlant plus doucement – l'attitude exacte qu'aurait eu un enfant qui souhaiterait révéler un secret dont la futilité serait à la hauteur de l'exagération du ton.
«
Elle n'a pas l'air très bavarde, laissa-t-elle finalement tomber avec la solennité du docteur qui traite un patient en état critique. »
Elle se redressa et rajouta, songeuse :
«
Ce n'est pas forcément un défaut, ceci dit. »
Charis la reprit sur la prononciation de la ville et demanda si une légende de Yuimen serait acceptable. Yurlungur, prenant cela comme un jeu, s'efforça de le répéter correctement :
«
Meth... Elle butait encore un peu.
Methbe-el. »
Elle venait de réussir et même si cela ne lui avait demandé presque aucun effort, un grand sourire vint illuminer son visage, puis elle répondit :
«
C'est vous qui choisissez, mais si vous en connaissez d'Aliaénon, ce n'est pas plus mal. »
Prenant place face à la conteuse proclamée, elle s'assit en tailleurs, les yeux grands ouverts et les doigts agités – ils semblaient essayer de saisir une forme indistincte dans l'air, à moins que ce ne fût que la conséquence d'une simple bougeotte. Et Charis commença son histoire.
Il était question d'un désert flamboyant, d'un apprenti audacieux et d'une divinité joueuse. L'ensemble menait à un dénouement tragique, à une malédiction brutale, à une injustice flagrante. La petite écoutait, évidemment, mais sa tête dodelinait déjà, un sourire béat sur les lèvres alors que ses paupières ne résistaient plus aussi bien à l'éveil. Enfin, Charis indiqua que l'armure qu'elle portait était celle de l'héroïne du récit, tandis que le méchant démon, Vâkkar Tï, n'était autre que le fameux Sans-Visage. Pourtant, du point de vue de l'enfant, ce dernier s'était montré très ingénieux – ne dit-on pas que, lorsque les Dieux veulent punir les mortels, ils leur accordent leurs vœux ? Fixant quelques instants l'armure de la légende, elle opina du chef avant de demander :
«
Et c'est pour ça que vous allez dans le désert, entre autres, n'est-ce pas ? Parce que vous cherchez Vâkkar Tï... »
Charis, étonnamment, nia ce fait, expliquant qu'elle cherchait avant tout à démêler les tensions qui troublaient le peuple du désert. Un bâillement fit se décrocher la mâchoire de Yurlungur qui, après s'être étiré les bras, annonça :
«
Je me sens un peu fatiguée. »
C'était un euphémisme pur et simple.
«
La journée a été riche en découvertes ! On va bientôt se coucher, à notre tour ? »
Il lui serait agréable de pouvoir rejoindre un lit douillet. Non pas que veiller, en principe, lui causât tant de mal que ça, mais plutôt qu'une journée entière à cheval, cumulée à toutes les révélations qu'elle avait essayé d'assimiler stoïquement, lui avaient arraché l'intégralité de ses forces, ou peu s'en faut.
La dame du désert, heureusement, l'autorisa à aller se coucher, précisant qu'elle allait veiller encore un peu puis réveiller les suivants. L'enfant bâilla à nouveau, mais c'était de satisfaction :
«
Merci pour cette histoire. Bonne nuit à vous aussi... »
Elle se leva et se dirigea vers sa tente, avant de se faufiler à l'intérieur et de se laisser sombrer comme une masse, sans bruit, au fond d'un somnolent océan.
***
Le lendemain, elle se leva la tête dans les choux alors que les autres commençaient à se réveiller. Chose curieuse, son sommeil quoique long lui avait semblé peu régénérateur, peut-être parce qu'il était le premier qu'elle faisait dans un monde toute à fait nouveau. Serait-elle tendue à cause de cette nouvelle aventure ? Il n'y avait pourtant pour l'instant aucun danger...
Se rapprochant de Ser Thersien qui, assis avec d'autres en train de déjeuner, préparait un étrange breuvage, elle reçut de sa part un gobelet en contenant. Elle lança un regard suspicieux au liquide brun - l'eau, c'était déjà bien assez pour elle – puis se décida à goûter. C'était amer et elle ne put s'empêcher de faire la grimace. Mais, alors qu'elle essayait de trouver un endroit où jeter la chose pour ne pas avoir à la boire en entier, elle remarqua que le chevalier la regardait, attendant peut-être une réaction de sa part. Penaude, ne sachant comment s'échapper de ce traquenard, il lui fallut bien le boire en entier avant de se rabattre sur d'autres vivres pour chasser ce goût définitivement trop aigre. Elle était remontée.
Enfin ils démontèrent toutes les tentes, rangèrent leur matériel et repartirent, Yurlungur toujours silencieuse et mise en croupe avec Dorika. Une petite heure plus tard, heure que l'enfant avait passée à observer avec une méfiance croissante la forêt inquiétante qu'ils longeaient, Ser Thersien s'arrêta et informa le groupe qu'ils se séparaient. La fillette adressa un simple signe de la main à Kiyoheïki, bien que celui-ci ne semblât pas le remarquer. Puis ils repartirent.
La journée ne fut pas ennuyeuse, mais monotone. La forêt semblait interminable, uniquement ponctué par un arrêt pour manger puis l'arrivée au bout de la forêt d'Émeraude. Devant eux s'étalaient de vastes plaines, qui passaient au fur et à mesure de l'éloignement d'un vert agréable à un brun asséché. Au loin, indiqua le chevalier, se trouvait la cité d'Arothiir, qu'ils apercevaient minuscule : il expliqua également que les plaines étaient dangereuses puisqu'un gaz irritant, provenant d'une drogue, pouvait se révéler problématique. Mais la solution était toute trouvée : il suffisait d'un bout de tissu pour se protéger le visage. Passant la main dans les cheveux, Yurlungur sentit entre ses doigts la texture délicate de son ruban. Même s'il n'était certainement pas prévu pour, il suffirait amplement.
Ils prirent la décision de se reposer sur place mais, maintenant que la cité que Dorika et elle visaient, il n'y avait plus le temps pour se prélasser lentement. La mystérieuse jeune femme semblait avoir compris elle aussi l'impératif, fixant sans broncher Arothiir. Se rapprochant d'elle, la gamine, quelque peu intimidée, demanda :
«
Excusez-moi ? »
Évidemment, le seul air que pouvait avoir Dorika en se tournant vers elle était exaspéré, presque courroucé mais, sans se démonter, Yurlungur continua – elle avait des choses sérieuses à dire.
«
Je pense qu'il faudrait que l'on s'organise une couverture lorsqu'on sera à Arothiir. J'imagine que vous souhaitez également enquêter là-bas sans trop attirer l'attention sur vous... »
C'était clair, au vu de son accoutrement et de sa provenance d'Exech. Dorika et Yurlungur, malgré les apparences, provenaient du même monde.
«
…et révéler de but en blanc que nous venons de Yuimen me paraît la chose la plus idiote à faire. »
Son ton s'affermissait à mesure qu'elle continuait, de la même manière que Dorika semblait se détendre, comme si ce qu'énonçait la fillette était digne d'intérêt, tout compte fait.
«
Est-ce que vous accepteriez de vous faire passer pour ma sœur ? Ou ma mère, même si j'imagine que l'écart d'âge est un peu court. J'ai treize ans. »
Finalement, l'Exechienne en vint même à approuver l'explication d'un signe affirmatif de la tête, approuvant l'idée des sœurs, pointant tout de même les failles du stratagème : le fait qu'ils en sachent si peu sur ce monde, la raison de leur présence et la présence des autres aventuriers. Mais Yurlungur, ayant déjà pu réfléchir à cela – c'étaient, tout comme pour Dorika, les premières questions qui lui étaient venues à l'esprit -, répondit sans hésiter :
«
Il faudra nous séparer d'eux un peu avant l'arrivée en ville, je pense. Nous aurons de toute façon le temps de nous expliquer et j'ai pu commencer à faire connaissance avec les deux là-bas... »
Elle désigna d'un signe du menton Charis et Karz qui s'affairaient à l'installation du campement.
«
Si nous leur expliquons les raisons de notre séparation, je ne doute pas qu'ils ne s'en offusqueront pas, enchaîna-t-elle avant de se rendre compte que la formulation était un peu étrange – tant pis.
Quant à notre méconnaissance du monde... nous pourrions prétexter que nous venons de loin, d'en-dehors du Royaume Pâle. Peut-être d'Esseroth ? Le Chevalier en vient, nous pourrions lui demander des précisions sur sa patrie, ce qui pourrait nous permettre de ne pas être trop facilement démasquées. Et puis, si je me souviens bien ce qu'a dit... Sombreroc ? Oui, elle s'appelait comme ça... »
Le titre, qu'il soit “dame” ou “dragon”, n'avait somme toute que peu d'importance en l'occurrence.
«
Eh bien, elle a parlé de l'idéal de liberté des Esserothiens, non ? Ça vaut le coup de parier là-dessus pour expliquer notre volonté de découvrir de nouveaux endroits. »
Elle prit un instant de réflexion, pour ramener à elle les idées qu'elle avait déjà élaborées au cours des deux journées précédentes. Inutile de toutes les présenter, seule la plus facile à jouer et la plus pratique pour elles était importante :
«
Et puis, pour couronner le tout, si nous sommes seules et sans parents – surtout moi – cela devrait donner quelques indications sur les raisons de notre déplacement. Disons que nous essayons d'oublier quelques souvenirs liés à leur... disparition ? Cela a aussi l'avantage que toute tentative d'en apprendre plus à leur sujet de la part d'une nouvelle connaissance est très indiscrète et facilement rejetable. »
Voilà, tout était dit. Elle releva ses yeux vers Dorika, non sans une certaine angoisse aux tripes – le regard de cette femme avait quelque chose de troublant – avant de demander d'une voix qu'elle trouva instantanément trop petite :
«
Qu'en pensez-vous ? »
Celle-ci opina à nouveau du chef, lentement, avant d'accepter ce plan. Le côté tragique ne la gênait pas, au contraire, elle affirma que ce serait un rôle aisé, demandant cependant à ce que Yurlungur se charge de la conversation avec l'Esserothéen, puisqu'elle-même n'était guère douée pour cela. Un sourire de soulagement s'installe sur le visage de l'enfant qui commente sur le même ton :
«
Je n'aurai pas non plus grand-mal à jouer mon rôle. »
Le regard de Dorika était entendu, puis elle se détourna vers la cité d'Arothiir, comme pour continuer à la contempler, un soupir troublant simplement cette observation marquée d'une assurance absolue. Un instant, Yurlungur se demanda si elle pouvait partir dès à présent, mais la jeune femme reprit, sans quitter sa cible des yeux, demandant ce que cherchait Yurlungur là-bas.
Celle-ci était détendue, mais elle venait de se troubler, interloquée, remarquant un fait notable. Elle fixait son interlocutrice avec des yeux ronds, comme stupéfaite.
«
Vous... Vous me vouvoyez ? »
C'était effectivement le cas mais c'était suffisamment étrange pour en être déstabilisant. Charis aussi l'avait traitée avec respect, mais c'était plus naturel chez elle, alors que tant d'autres l'avaient tutoyée. Enfin, elle croyait. En fait, elle n'y avait pas réellement fait attention jusqu'à présent. Parce que, quand même, c'était Dorika, la fille bizarre qui se montrait rarement satisfaite, toujours sévère et à la limite du mépris... du moins jusqu'à peu.
«
Il faudra que l'on apprenne à nous tutoyer, si nous voulons être “sœurs”... expliqua-t-elle après un court instant, mal à l'aise, soulignant implicitement que ce n'était pas plus acquis pour elle.
Mais je ne souhaite pas particulièrement me rendre à Arothiir. C'est ce monde qui me sert de refuge le temps que les choses se tassent à Yuimen... Enfin, pas seulement là-bas. Arothiir n'est qu'une destination comme les autres... je crois. »
C'était difficile à expliquer. Elle n'avait pas fait un choix du cœur et, si elle cherchait quelque chose, c'était plus dans tout Aliaénon qu'à un endroit précis. La décision d'aller vers cette ville-là était plus rationnel qu'autre chose. Quant à ce qu'elle espérait trouver... La paix ? Une vulgaire sérénité ? L'oubli ? Tout était à la fois vrai, et faux : elle ne savait pas.
«
Et... toi ? finit-elle par demander après un court silence, le ton très embarrassé et dénué de toute assurance. Il n'était pas aisé de se comporter avec cette femme, à la fois si impérieuse et si implacable, comme s'il s'agissait d'une connaissance proche, à plus forte raison lorsqu'on ne la connaissait que depuis deux jours. »
Ce fut seulement à ce moment précis que Dorika se retourna, rivant des yeux d'une fermeté sans égale sur l'enfant et, sans commenter le reste, répondit qu'elle y avait été envoyée. Par qui ? Quand ? Comment ? Les questions se bousculaient – mais Yurlungur n'osaient pas les poser, surtout que, si ça n'avait pas été un secret, la conversation aurait certainement été plus fournie. Le regard perçant de la jeune femme se détourna et tomba sur ses propres mains lorsqu'elle demanda plus de précisions, cherchant à comprendre pourquoi Arothiir plutôt qu'une autre.
«
C'est là où le culte est censé être le plus important, répondit honnêtement la gamine.
Il me paraît évident qu'un culte, lorsqu'il cherche à devenir puissant, va essayer d'endoctriner des enfants. »
L'affirmation était posée sans la moindre gêne. N'avait-elle pas elle-même été initiée très jeune à l'adoration de Phaïtos d'abord, puis de Thimoros ? Elle ne pouvait nier ne pas croire en eux, quoique sa foi fût sans doute plus fidèle et passionnelle envers le premier.
«
Et puis, je sais bien mentir, continua-t-elle, ce qui signifiait : “je sais avoir l'air naïve au possible et tout à fait amicale avec ces gens-là”.
L'idéal serait de l'infiltrer en nouant contact avec les plus jeunes habitants de cette cité. C'est ce que j'ai pensé tout de suite... »
Ça, c'était à moitié vrai. Elle avait bien sûr pensé que son utilité serait optimale dans un tel cadre, là où il serait question d'infiltration, de mensonges et de ruses, mais le reste était venu après. Toutefois, la conversation n'était pas finie et, malgré tout, la petite fille osa demander après avoir lancé un regard vers les autres aventuriers qui n'étaient pas si loin :
«
J'imagine que nous ne nous connaissons pas suffisamment pour que vous me dévoiliez qui vous envoie, si ? »
La réponse, en un mot, fut quant à elle suffisamment abrupte pour ôter toute trace d'espoir de dévoiler cette part de mystère. Dorika sembla approuver le plan, indiquant simplement qu'elle avait d'autres choses à faire, sans réellement préciser quoi. Quelque part, Yurlungur se sentait lésée d'avoir ainsi tout expliqué à sa coéquipière, mais sans donner l'air de se formaliser, elle répondit en hochant de la tête :
«
Très bien. Si ça ne vous dérange pas, il faudra que nous prenions le tour de garde ensemble cette nuit, afin de préparer une histoire valide. Ce serait tout de même dommage, continua-t-elle avec un sourire sarcastique,
que nous nous fassions repérer parce que nous ne racontons pas la même chose sur notre famille, nos origines, et ainsi de suite. Demain, nous n'aurons qu'à chevaucher aux côtés de Ser Thersien pour qu'il nous donne des éléments supplémentaires sur Esseroth. »
Elle attendit un moment puis indiqua :
«
Si c'est tout, je vais aller annoncer ça aux autres. »
Dorika ne rajouta rien, opinant derechef, mais reprit à son tour la fillette sur le vouvoiement qu'elle avait employé. Celle-ci, rougissant, se détourna et bredouilla, penaude :
«
Je ne peux que m'améliorer, maintenant... »
Lançant un dernier regard vers le mystère sur pattes, elle crut apercevoir l'ébauche d'un sourire, bien que ce fût difficile à distinguer du fait de la bouche masquée de la femme. Mais cela suffit pour la rassurer, un peu.
(Au moins, elle affiche quelques émotions, de temps à autres.)Repartant vers le campement, avec l'assurance d'avoir avec elle la seconde aventurière se rendant explicitement à Arothiir, elle aida à la fin du montage du camp puis, lorsque tout fut prêt et qu'ils s'étaient rassemblés pour manger ensemble, elle se leva et toussota pour attirer l'attention sur elle. Un sourire contenu sur les lèvres, alors que les regards se tournaient vers elle, une ample respiration suffit pour la lancer sur la bonne voie.
«
J'aurais quelque chose à vous annoncer. Tout à l'heure, Dorika et moi avons élaboré l'esquisse du plan qui nous permettra d'agir à Arothiir. Nous préférerions passer incognito là-bas et nous faire passer pour des habitants d'Aliaénon. »
Elle lança un fugace regard vers l'autre concernée, sachant toutefois pertinemment que cette dernière n'interviendra pas.
«
Nous avons décidé de nous faire passer pour des Esserothéens, aussi aurons-nous besoin de votre aide, Ser Thersien, afin que vous nous en appreniez suffisamment sur cette nation pour que notre couverture ne soit pas trop invraisemblable. Enfin, nous n'allons pas chercher à nous étaler non plus. L'idée serait de se faire passer pour deux... sœurs en exil après des événements tragiques. »
Une idée surgit dans sa cervelle et, sans pouvoir s'en empêcher, elle eut l'envie de la mettre immédiatement en action. Elle prit donc une pose théâtrale, la main levée et un sourire en coin sur les lèvres alors qu'elle déclamait :
«
Ô Arothiir ! Vois en moi l'image d'un humble vétéran de vaudeville, distribué vicieusement dans les rôles de victimes et de vilain par les vicissitudes de la vie. Mes parents, mes pauvres parents, où sont-ils donc passés ? Pourquoi m'avoir chassée de ma contrée bénie ? »
Elle rabaissa son bras, le sourire maintenant triomphant avant d'enchaîner, satisfaite de son petit intermède :
«
Bref, vous voyez le tableau. Une conséquence notable pour notre groupe est toutefois que nous aurons à nous séparer après-demain, probablement le matin, afin que nous ne soyons pas assimilées à vous, puisque vous seriez rapidement reconnus. Et, c'est tout, mais vous voilà prévenus. »
Elle se rassit en souriant, les derniers relents de stress s'évaporant.