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Ziresh n'avait fait que balayer la Hallebarde protectrice autour de lui, et pourtant, le résultat l'étonna presque autant que l'avaient probablement été ses adversaires : Tous ceux qui avaient jailli sur lui, sans exceptions, tombèrent simplement sous ses attaques. Sur son rat géant, il lui semblait jouir d'une portée bien plus grande maintenant, tant il avait réussi à atteindre les cinq garzoks qui l'entouraient, mais aussi trois autres qui avaient décidé de se joindre au combat. Au moins, s'il avait fait une erreur avec la bille enivrante, il avait su se rattraper en performant une attaque aussi dévastatrice. Il eut alors amplement le temps d'amener Eva à le rejoindre sur son étrange destrier. Elle mit un long moment avant d'y arriver correctement : en effet, le fait d'avoir lancé un tel sort semblait l'avoir réellement fatiguée. Et ce n'était pas tout : elle avait empêché la progression des ennemis sur les échelles, certes, mais elle avait aussi touché ses propres alliés. Et elle s'en rendait compte maintenant.
"Ce que tu as fait, Eva, c'est empêcher que l'on soit submergé. Il n'y a plus que ces bêtes noires désormais. Ce ne sera pas facile de s'en défaire, mais tu nous as sauvé. Alors reprends tes esprits, parce que nous n'en avons pas terminé !"
En haut du rat, Ziresh voyait encore la situation des différentes murailles. Et les choses n'allaient définitivement plus dans leur sens. Ils étaient trop peu nombreux pour vaincre une telle armée et il lui semblait que ses compagnons ne portaient plus tellement de coups de maîtres : l'un avait éjecté une vague gigantesque d'orcs, un autre avait réussi à détruire les trébuchets à distance... Mais depuis tout cela, il lui semblait que rien ne pouvait arriver de plus en leur faveur. Le loup d'argent réfléchit un moment, alors que devant lui, des esserothéens se faisaient tout simplement massacrer par les machines (car elles ne semblaient avoir rien de vraiment vivant), sans rien pouvoir faire en retour. Elles s'étaient alors essentiellement postées là où se trouvait la tour qui aurait permis de revenir dans la cour, pour une retraite. Et en bas, les béliers étaient déjà arrivés au niveau des portes de la ville.
Ziresh avait plusieurs choix, mais chacun d'entre eux signifierait qu'il devrait alors risquer sa vie. Il pouvait attaquer les géants de fer pour permettre aux citoyens de fuir correctement, sans savoir pour autant s'il pouvait vaincre ces choses. Il pouvait aussi, grâce à sa monture, en profiter pour descendre directement et empêcher le bélier d'être utilisé, aussi longtemps qu'il le pouvait. Avec l'avantage qu'il avait au combat, il s'était bien rendu compte qu'il pouvait être capable de défendre les portes pour quelques instants... même si rien n'était sûr. Et il eut une idée plus folle encore : descendre dans le champ de bataille, atteindre les ennemis, trouver un des lieutenants et le vaincre, pour frapper en plein cœur du monstre de mort que constituait cette armée. Et il réalisa alors qu'il avait un autre choix : Celui de fuir pour de bon, de ne plus voir cette guerre comme étant la sienne, revenir sur Yuimen et espérer que d'autres y arriveraient.
Et alors il pensa aux raisons pour lesquelles il faisait tout cela. Pourquoi il avait décidé que lui, Ziresh, petit chasseur du clan de Liykkendra, se trouverait à la tête d'un groupe pour défendre une cité qu'il ne connaissait pas. Il regardait autour de lui, et à travers chacun des citoyens, il lui semblait voir en chacun d'eux une personne qu'il avait croisée dans sa vie. Bien avant, même, son voyage qui l'avait poussé dans une quête souterraine. Il voyait ses parents, Xavir, Erin, Kâhra, Terra, Calimène, l'intégralité de la citadelle, et même la famille Freinlyn. Il voyait aussi Aztaï, Depheline, Serpent... D'autres aventuriers qu'il avait croisés. Et il réalisa qu'il ne pouvait pas les abandonner. Que ces citoyens étaient comme ceux qu'il avait croisés, qu'il avait aimés, et même détestés. Que tout compte fait, ils voulaient défendre leur foyer. Et c'était ce que lui-même faisait en défendant la cité d'Esseroth. Il empêchait que son monde, Yuimen, connaisse ce qu'il était en train d'endurer à l'instant.
Ce qu'il faisait là, c'était pour le clan de Liykkendra et ses torches dansantes. C'était pour Amarok et les chants de fujoniens. C'était aussi pour le village d'Akinos et son auberge Au Bon Pain. C'était pour les mines de Lebher et le seigneur infâme qui avait payé pour l'extermination d'un peuple. C'était pour les liykors noirs qui avaient détruit sa famille, mais aussi pour le souvenir de Kâhra, tuée par ces chiens. C'était pour les rues bondantes de Kendra Kâr et les océans agités qu'il avait dû traverser pour rejoindre le continent de Nosvéris. C'était pour des dieux qu'il détestait, ceux qu'il aimait, et même ceux dont il ne connaissait pas l'existence. Il ne pouvait pas fuir, car il défendait tout ce qu'il connaissait. Tout ce qu'il avait vécu et aussi, tout ce qu'il devait vivre un jour.
Il comprit alors que s'ils abandonnaient maintenant, s'ils faisaient une retraite, ils devraient tout recommencer depuis le début. La cité serait prise par Oaxaca, et ils ne pourraient pas la récupérer. Il serait infiniment plus difficile de recommencer une telle chose, que de ne pas l'abandonner.
"Eva, nous ne gagnerons pas la bataille ainsi. On ne peut pas simplement encaisser de telles attaques... Il faut frapper en plein cœur. Tout au fond de l'armée, là où les chefs ont le contrôle de ces bêtes. Et je suis le seul à pouvoir potentiellement y aller."
Dans sa patte, il serra la Fleur de Lys que Kâhra lui avait offerte. C'était son bien le plus précieux, bien au-delà de ses reliques comme la Hallebarde Protectrice ou la Masamune de l'Imperturbable. Sa valeur était essentiellement sentimentale, mais ce bijou renfermait un pouvoir qu'il n'avait utilisé qu'une seule fois. Il lui avait alors permis de tuer un dieu. Pour un long moment, il pourrait devenir invisible. Et si la magie était décuplée sur Aliaénon, alors il pourrait jouir bien plus longtemps encore de ce sort.
"Avec ça, je passerai inaperçu. Défendre la muraille ne suffira pas. Ne sauverons cette ville uniquement en frappant fort, comme l'on fait les autres en mettant feu aux trébuchets. Ce sera à toi de prendre la tête des troupes. Tu pourras y arriver."
Ziresh ne pouvait pas cacher sa peur, mais il n'avait pourtant aucune hésitation dans ses paroles et dans son regard. Il était convaincu que son choix était le bon et que ce serait cela qui sauverait la ville. Et par la même occasion, Yuimen.
"Je sais que je peux tout perdre, mais c'est le seul moyen." conclut-il sombrement.
Le loup d'argent se leva sur la bête géante, de manière à être perçu par tout le monde. De son bras droit, il brandissait la Hallebarde, puis il dégaina la Masamune pour la porter en main gauche.
"N'abandonnez pas, citoyens ! Si la ville est prise, vous ne pourrez pas la reprendre ! Brisez les échelles et coupez les membres de ces géants de fers ! Seuls des fils leur permettent de rester debout ! Concentrez vos attaques sur eux, pour un moment, les ennemis ne pourront pas monter ! Alors faites tout ce que vous pouvez !"
Le rat géant était penché sur le bord de la muraille, donnant sur le marée d'orcs, de gobelins et de bêtes noires. Ziresh déglutit alors, tandis que la Fleur de Lys commençait à briller intensément. Très vite, cet éclat commença à recouvrir le corps entier du liykor, pour le rendre partiellement transparent, puis complètement invisible. Il pouvait maintenant y aller. Cela allait laisser amplement le temps à Eva de quitter la bête, si elle le souhaitait. Ce qu'il cherchait, il n'en était même pas vraiment sûr. Au départ, il pensait à vaincre une des créatures qui dirigerait ces troupes, puis il pensa à autre chose. Ces colosses de guerre n'étaient pas vivants. Il n'avaient rien de vivant, ni même d'organique. Ils étaient de machines, tout simplement. Mais pourtant, ils n'avaient l'air d'être que des carcasses, rien, pas même un cristal ou une aura magique n'émanait de leur armure. Cela signifiait alors que quelqu'un ou quelque chose manipulait ces armes, car ils n'étaient finalement que des armes. C'était cela qu'il devait chercher. Au fond de cette armée, il devrait trouver la source de ces monstres. C'est ainsi qu'il sauverait la Cité.
Alors il descendit. Si tout allait bien, les orcs ne verraient alors qu'un simple rat descendre de la muraille. Si tout allait bien, il pourrait rejoindre les derniers rangs de l'armée sans encombre. Et alors il se surprit à faire une chose qu'il ne faisait pourtant jamais. En descendant, les armes tendues de part et d'autre de sa monture, il pria. Il n'avait jamais vraiment vénéré de dieux : il n'avait fait que suivre sa famille sans grande conviction. Mais à cet instant-ci, il lui sembla n'avoir jamais eu autant besoin de croire en une entité qui soutiendrait ses actions. L'instinct de sacrifice ne pouvait pas suffire à avoir raison de cette bataille. Plus que l'amour de Kâhra et sa volonté, il aurait besoin de l'approbation des dieux.
"Père et Mère, pria-t-il. Ou bien... Yuimen et Gaïa... Je sais que je ne suis pas votre plus grand prêcheur. Je n'ai jamais cru en vous, car je n'ai jamais eu le sentiment d'en avoir besoin. Mais si vous me voyez... Ou alors, si vous m'entendez... Vous comprendrez que j'ai besoin de vous. Ne laissez pas ces citoyens mourir. Ne laissez pas cette ville tomber, et permettre à Oaxaca de prendre possession de notre monde. J'en jure ma vie, mon amour pour Kâhra. Aidez-nous, et je vous vénérerai jusqu'à me donner à vous, dès que je serai sur l'Île volante. Je vous en prie."
Et il répéta alors inlassablement ces derniers mots. Car c'était encore le peu d'espoir qu'il lui restait.
---------------------------------- Utilisation d'objet : - Fleur de Lys : (Collier, End +6, Maitrise AA +4, rend invisible pendant 30min/jour)
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