> Je viens d'une ruelle sombre...Une fois à l'intérieur, je fus soulagé de constater que l'établissement était presque vide. L'Auberge du Pied Levé était réputée dans tout Tulorim pour ses soirées bruyantes et arrosées
(en fait, tout ceci était fondé : même en étant au Marché, on entendait les soûlards chanter), mais il était encore tôt. Les nombreux voyageurs arrivaient souvent de nuit et j'avais deux ou trois heures de tranquillité devant moi.
Les lieux étaient simples, d'une propreté et d'un goût douteux, mais irrésistiblement accueillants. La salle principale était grande et rectangulaire, et chaque mur était abondamment garni de tableaux et de trophées de chasse empaillés. Ce lieu m'évoquait tellement de souvenirs... Je me rappelais notamment les nombreuses soirées hiémales passées près de la cheminée, à écouter les histoires de baroudeurs chevronnés ou de bardes en voyage. Des tables étaient disposées un peu partout, attirant les clients fatigués de leurs périples.
Ce soir encore, le gérant Talic pouvait être certain que sa bière coulerait à flot, vu la chaleur de la journée. Il était d'ailleurs absent à ce moment là ; sa fille Alice le remplaçait. Elle avait changé en cinq ans, et j'étais presque sûr qu'elle ne se souviendrait pas de moi.
(Elle avait douze ans, à l'époque !) Plutôt grande, elle était agréable à regarder.
(Quoi ? Je n'avais que cinq ans de différence avec elle, et c'était maintenant une femme !) Ses cheveux noirs de jais tombaient jusqu'aux épaules et encadraient un visage plutôt pâle. Ses yeux noisettes avaient conservé leur étincelle d'espièglerie, mais son petit sourire légendaire avait disparu. En fait, elle était plutôt concentrée à essuyer consciencieusement les verres. Un petit pli barrait son front, et elle ne paraissait pas m'avoir entendu arriver.
Toujours immobile sur le pas de la porte, j'observais les rares clients déjà là. Deux hommes discutaient à voix basse dans le fond, portant régulièrement une choppe de bière blanche à leurs lèvres. Sûrement des voyageurs, au vu de leurs vêtements poussiéreux.
(Et n'importe quel habitué sait que la bière blanche de Tulac ne vaut pas la blonde.) Un petit bonhomme que je n'avais pas vu me signala sa présence en rotant bruyamment. Il était accoudé au comptoir, et en était à sa sixième pinte. Sa figure était bien rouge, et s'il respirait la bonne humeur, une lueur paillarde brillait dans ses yeux, alors qu'il dévorait Alice du regard.
J'approchai lentement, et me laissai tomber sur un tabouret, soupirant d'aise. La jeune femme me remarqua.
« Bonjour, je peux vous servir à boire ? » demanda-t-elle, sans vraiment me regarder.
Elle paraissait soucieuse, un peu embêtée. Peut-être à cause de l'ivrogne ? Bah, ce n'était pas mon affaire.
(Mais ça n'allait pas tarder à le devenir...)« Une choppe de blonde, je te prie. » Sans plus de conversation, elle s'exécuta, et quelques instant plus tard, un délicieux liquide glacé coulait dans ma gorge. J'en aurais pleuré de joie, mais le répit fut de courte durée. Déjà le petit homme déclarait d'une voix forte, en postillonnant :
« Les bondes sont bonnes, mais les brunes sont meilleures encore ! » Il avait dit ceci en braquant son regard sur Alice, ne laissant aucun doute sur le sens de ses paroles. Il partit d'un rire gras, tapant avec force sur le comptoir. L'intéressée rougit et retourna à ses verres, l'air excédé. Je continuais de boire sans y prêter attention. Les deux voyageurs se levèrent et quittèrent l'établissement après avoir payé. L'un d'eux me salua d'un hochement de tête poli, que je lui rendis naturellement, un peu surpris.
(Aucun habitant de Tulorim n'aurait eu cette correction) pensai-je en finissant ma bière. À mon tour, je me dirigeai vers le comptoir, attrapant ma bourse. Le bonhomme me vit, et lança à la serveuse :
« Hey ma jolie, on va bientôt être que tous les deux. J'aimerais vérifier la résistance du lit, à l'étage. Tu voudrais bien m'aider ? »Il était bien plus ivre qu'il ne le laissait paraître, et une touche mauvaise éclairait maintenant son visage. Alice était abasourdie, ne sachant comment réagir. C'est moi qui pris la parole, à ma grande surprise.
(Je n'ai jamais tenu l'alcool...)« Ça suffit, tu as suffisamment bu. Je te conseille de partir immédiatement. » Je passais peut être pour un dur à cuir, avec ma coupure à la joue et mon regard noir. Ou bien le ton que j'avais employé était-il trop menaçant pour lui ? Toujours est-il qu'il me jaugea un instant, calculant mentalement les chances qu'il avait. Puis il hocha brièvement la tête, capitulant. Sans un mot de plus, il bondit de son siège et se dirigea vers la sortie en titubant dangereusement. La porte se ferma en silence, alors qu'Alice bégayait :
« Merci... »-Euh, ce n'est rien, répondis-je, toujours étonné de ma propre initiative.
Voilà pour la bière. J'aimerais aussi prendre une chambre pour la nuit, le souper et le petit déjeuner.Elle pris l'argent, puis saisit une petite clé qu'elle me tendit.
« C'est la deuxième porte sur votre gauche, en montant. »Je la remerciai à mon tour, et posai une nouvelle pièce sur le comptoir.
« Pourras-tu monter une bassine d'eau fraîche ? J'aimerais faire un brin de toilette. »Son regard croisa le mien, et la peur respectueuse que j'y avais lu quelques instants auparavant disparut.
« On ne s'est pas déjà vus ? » demanda-t-elle abruptement.
-Je ne crois pas, répondis-je d'un ton sans réplique, en me tournant vers les escaliers.
L'idée d'une discussion me fatiguait déjà, et je ne désirais pas être reconnu. Qui sait, vu ma chance ce jour là, son père pouvait me jeter dehors, ne voulant pas d'un potentiel criminel sous son toit.
La chambre était petite et semblait douillette. Un lit et une armoire, que demander de plus ? Je me déchargeai de mon sac et approchai de la fenêtre. Le ciel était toujours bleu, mais le soleil disparaissait peu à peu à l'horizon. Les rues étaient encore désertes, mais je savais qu'à partir d'une certaine heure, le peuple de la nuit les remplirait pour exercer ses activités nocturnes et souvent illégales. Le souper serait servi deux heures plus tard, ce qui me laissait le temps de faire une sieste. Durant mes deux dernières nuits en prison, j'avais très peu dormi, excité à l'idée de pouvoir courir à nouveau sous le soleil.
(Une course sans voleurs et sans Mefiât, bien entendu. Une course agréable, quoi.) On frappa discrètement à la porte, et j'allai ouvrir. Sans me lancer un regard, Alice posa la bassine près du lit et déposa une serviette, un miroir et un gant de toilette.
« Vous n'aurez qu'à tout mettre devant la porte quand vous aurez terminé. »Puis elle s'inclina courtoisement avant de disparaître. Alors que j'ôtais mes vêtements, quelque chose me piqua la hanche. Je fouillai la poche de la veste offerte par Onark, et y découvrit une petite boucle d'oreille ornée d'un motif rouge sang.
(Ce bijou est magique) souffla le Maudit dans mon esprit. Immédiatement, je retirai une de mes propres boucles pour l'accrocher, et sentit mon fluide s'agiter.
(Effectivement, cet objet augmente ma puissance magique.) Décidément, plus le temps passait, plus j'appréciais ce mystérieux gardien. Un coup d'œil critique sur le miroir m'apprit que les deux boucles n'allaient pas du tout ensemble, j'enlevai donc l'autre. Même s'ils n'étaient pas magiques, je tenais à ces bijoux, et je les rangeai donc avec précaution dans une poche du sac.
Puis j'attaquai ma toilette, grimaçant lorsque le gant passait sur ma peau contusionnée. J'avais des bleus partout, surtout sur les jambes. Je nettoyai la coupure laissée par Mef et me séchai, avant de me rhabiller. Comme l'avait demandé la jeune femme, je poussai la bassine dans le couloir et fermai la porte à clé.
(Va te reposer. Tu ne peux rien faire sans tes réserves magiques) ordonna le Maudit, alors que je jetais un coup d'œil au sac. Il avait raison, je sautai donc dans le lit pour un sommeil que j'espérais rapide et réparateur.
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