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Fuir...
Le plus loin et le plus rapidement possible...
Car ce n'était pas deux hommes emmitouflés dans leurs épais manteaux noirs qui attendaient le rôdeur devant l'Auberge des Voyageurs, mais deux corps se vidant de leurs sang sur le sol humide et froid de la rue Darhàmoise. Deux cadavres accompagnés d'une douzaine de gardes de la milice locale et d'un individu, chauve, laid et à la barbe plus hirsute que la fourrure d'un ours malade que Baldur aurait pu reconnaître entre milles : l'Aubergiste. L'homme ne lança qu'un seul regard en direction du « marécageux » qui venait d'apparaître au coin d'un bâtiment, mais le rôdeur sût immédiatement et instinctivement y déceler toute la noirceur, la méprise et la haine que l'Aubergiste lui vouait... Mais apparemment, Baldur n'avait pas été assez rapide à disparaître dans les ombres protectrices des ruelles de la cité obscure, puisque derrière lui tonnait l'écho des armures et des épées des soldats qui avaient déjà commencé leur poursuite avec comme chien de chasse le tavernier lui même... Ne s'arrêtant de courir, pas même pour se repérer dans la cité, Baldur ne pouvait qu'entendre ce que le vent et l'écho lui rapportait des aboiements de ses poursuivants. " Attrapez moi c'chien galeux d'marécageux ! C'est lui l'homme à abattre ! Sa mort cont'les réserves d'bières du vieux Taylor ! " hurlait l'aubergiste à plein poumon, accompagnés des grognements bestiaux des gardes qui l'accompagnaient...
Ainsi, voilà quel était le destin tragique de Baldur ? Avoir survécu aux sortilèges de sa mère, à une malédiction antique, aux dangers des marais pour finalement être éventré dans une ruelle sombre pour la promesses de quelques tonneaux de bières ?... Être ainsi considéré ne plaisait en rien à Baldur qui, tout en fuyant, essayait de mettre au clair son esprit fourvoyé par les promesses sucrées de son « ancienne amie » Azur. Son rôle à joué dans ce mystérieux échange était évident, et Baldur soupçonnait l'Aubergiste comme étant un homme de la guilde de la voleuse vu la facilité de cette dernière à le convaincre d'offrir repas et repos à un « marécageux » dans son genre... Désirait-elle éviter de partager la grosse somme que lui avait promis Tradatore ? Somme qui se trouvait entre les mains quelque peu avare de son « ami » Baldur ? Sans doute, mais encore fallait-il que Baldur en soit sûr avant de se lancer dans la vengeance.
Sûr, et en vie...
Les portes de la cité ayant été fermée pour la nuit, le rôdeur était bel et bien pris au piège dans la cité endormie. S'il ne parvenait pas à semer ses poursuivants, il finirai tôt ou tard par être rattrapé et sans doute mis à mort immédiatement – Baldur n'aimait pas vraiment aborder cette possibilité... Alors qu'il arrivait de nouveaux près des docks, où seuls quelques marins léthargiques, cuvant leurs bières et se reposant de leurs aventures nocturnes, traînaient encore sur les jetées en pierres... Sans nul doutes des hommes chargés de surveillés les stocks des marchands mais qui ont préférés les distractions offertes par l'alcool et les cartes plutôt que l'ennui d'un poste de sentinelle. Derrière lui, la course de la garde de la ville ne s'était pas arrêtée, mais il semblait qu'il y avait moins d'hommes qu'à l'origine... S'étaient-ils séparés pour couvrir plus de terrain ?... Une chance pour Baldur qui commençait à se résoudre à devoir vendre chèrement sa vie. Mais l'heure n'était pas encore aux combats, Baldur avait des questions en mal de réponses... Continuant sa course jusqu'au port marchand, le rôdeur finit par se perdre dans un dédale d'étals, d'étoffes et de fourrures. Un labyrinthe de comptoirs de bois et de tissus à vendre, un endroit qu'on ne pouvait trouver plus parfait pour se cacher. Baldur, encouragé par cette chance semi-divine, saisit immédiatement l'opportunité et sauta derrière un des innombrables comptoirs qui bordaient les quais étroits, allant s'emmitoufler entres les pièces de lins noires et les fourrures d'ours empuanties... Il ne pouvait guère plus voir ce qu'il se passait sur les quais proche, mais il pouvait entendre.
Baldur écouta, son cœur battant, le rythme des pas qui s'approchaient de plus en plus. Une voix, rocailleuse et à peine articulée que Baldur reconnue immédiatement, tonna dans l'air. " Cette ordur'd'marécageux doit pas être bien loin ! Faut qu'on l'trouve et qu'on l'tue ! Pourquoi vous vous arrêter là ?" Une autre voix, grave et austère, lui répondit : " Allons, Adago, la nuit est déjà avancée et nous n'avons plus beaucoup de temps devant nous. Cette clé détenue par ce « Baldur »... Est-elle vraiment nécessaire pour ouvrir les égoûts ?" Baldur, caché entre les étoffes, porta la main à sa ceinture... C'était cette simple clé rouillée qu'ils cherchaient ?... « Adago » l'Aubergiste, quant à lui, répondait... " Nan, j'connais une entrée qui me permettra d'récupérer les caisses en f'sant l'tour par l'intérieur. C'est pas loin, mais f'dra que j'passe par les citernes, et ça pue là d'dans. " " Alors tu passeras par les citernes." Adago tenta de négocier, mais la voix lui interdit " Je devrais te trancher la gorge pour être à la solde de cette garce d'Azur, mais j'ai besoin de ce que m'a promis Tradatore. L'aube se lève dans trois heures et avec elles les Oaxiens, je veux cette cargaison dans une demi-heure ou je te ferai écarteler moi-même. Tu as compris Adago ?" " Ouais ouais ! J'ai compris ! Pas la peine de me menacer !"
Azur ? Voilà que son nom revenait dans la discussion... Adago était donc un membre de la guilde d'Azur, ce qui explique son accès « gratuit » aux services de luxe de l'auberge. Mais... Pourquoi Azur se risquerait-elle à coopérer avec la garde, elle qui est si versée dans les arts illégaux ? Dans quelle énième machination Baldur s'était-il laissé entraîné, lui qui ne désirait pas se risquer à de telles manœuvres et complots ? Baldur, discrètement, jeta un œil entre les étoffes de soies et de satin... Il vit Adago s'enfuir en courant, vers l'Ouest, tandis qu'une demi-douzaine d'hommes en armes et armures lourdes, arborant sur leurs tuniques les armes de la cité Darhàmoise, restait près des étals des marchands. Tous étaient casqués à l'exception d'un homme, aux cheveux court et brun, au regard dur et déterminé et à la très fine et très entretenue barbe noisette. " Capitaine, vous êtes sur qu'on peut faire confiance à cet homme ?" demanda un garde. " Oaxaca a déjà commencé l'oppression de Darhàm. Si on ne fait rien toute la cité tombera sous leur joug... Si je dois passer par les guildes de voleurs et de contrebandiers pour empêcher ces charognes de contrôler notre cité, je le ferai. Maintenant, plus de questions et trouvez moi ce « Baldur », j'ai besoin de savoir ce qu'il sait sur cette catin d'Azur." " Oui capitaine." Ces mots dits, la dizaine de soldats qui accompagnait le « capitaine » se séparèrent et quittèrent les docks pour s'enfoncer dans les ruelles de la villes. Baldur, surpris que personne n'ai pensé à fouiller les quais marchands, se remémora ce que son instinct de chasseur lui avait appris... On ne cherche jamais le gibier qui se trouve devant notre porte. Il ne restait désormais sur les docks que le Capitaine de la Garde et un autre individu casqué et armé, probablement un lieutenant... Préférant jouer la carte de la prudence, Baldur commença à émerger de la montagne de fourrures et de tissus, écoutant attentivement la discussion des deux hommes. " Azur... Ce n'était pas cette femme, responsable de l'incendie des entrepôts militaire de la Garde il y a deux ans ?" " Oui Lieutenant. C'est une femme dangereuse, mais lorsqu'on l'a capturée, je lui ai appris à ne plus se moquer de la milice de Darhàm... Deux mois, l'étincelle de volonté qui brillait dans ses yeux n'a disparue qu'après deux mois à être fouettée ou accueillir entre ses cuisses la moitié des gardes des remparts. Elle m'a ensuite « convaincue » de lui laisser la vie sauve, et j'ai pensé que je pourrai profiter de sa « docilité » pour l'utiliser contre les Oaxiens... Bah ! Cette chienne n'a pas hésité à relancer ses embuscades contre la garde à peine une semaine après sa libération." répondit le capitaine, sa voix s'emplissant de haine et de mépris à l'énonciation de ces évènements. " Nous n'avons plus le temps de jouer au chat et à la souris. Oaxaca est une bien plus grande menace que la maison de passe qu'elle appelle sa « guilde ». Tradatore m'a promit potions et onguents pour mes hommes..." Baldur réalisa alors la raison pour laquelle le marchand était accompagné de seulement trois hommes pour transporter douze caisses... Il allait en laisser sur place pour les gardes... "... Je récupère la marchandise, j'égorge cet Adago et j'irai ensuite donné l'ordre de condamner les portes de la ville. Personne n'entre ou ne sortira, et je passerai au fil de l'épée tous ceux qui oseront essayer... Ensuite, nous mènerons une campagne contre tous ceux qui empoisonnent Darhàm : les bandits, les Oaxiens, les fanatiques religieux. Darhàm n'est que chaos et anarchie, je dois apporter l'ordre... Et si l'ordre se trouve dans le sang d'Azur ou de ce « Baldur » ou je ne sais quoi, alors nous le verserons sans hésiter..."
Tout venait d'être dit, ou presque... Seule les questions concernant la trahison d'Azur taraudaient encore l'esprit de Baldur. Mais elles viendront après... Après que le rôdeur ait assuré de se sauver du piège qui se refermait doucement sur lui. Il n'allait pas se résoudre à être ainsi condamné à mourir, piégé dans les ruelles de la cité ou des mains de gardes illuminés par des idéaux de libertés ou d'ordres... Non, Baldur devait survivre, il le fallait...
Dans un crissement métallique, l'épée quitta son fourreau en fourrure, son pommeau fermement tenu entre les gantelets sombres du rôdeur. Machinalement, Baldur caressa la lame dans sa longueur, s'assurant de sa finesse et de son tranchant. Ses yeux étaient rivés sur les deux hommes en armures, le capitaine observant les quais ouest, son lieutenant scrutant l'horizon ténébreux. Il allait devoir agir vite s'il voulait que le sang répandu de ces deux hommes assurent sa liberté. A l'image d'une panthère s'approchant de sa proie incrédule, Baldur se glissa comme une ombre hors de l'enchevêtrement de toiles et de bois, s'avançant à pas feutré jusqu'au lieutenant, toujours debout près du bord du quai... Baldur leva la lame en approchant sa main du dos du soldat. Entre le plastron et les tassettes de fer se trouvait la seule faille exploitable, une ouverture sur la chemise de maille du soldat. D'un geste souple et vif, la lame brisa les anneaux de fer pour percer la chair, cassant la colonne vertébrale du soldat sous la puissance de l'estoc... Pris par surprise, le soldat ne hurla qu'après le coup, au moment où Baldur, retirant l'épée de la blessure saignant déjà abondamment, poussa l'homme du bord du quai. Tombant dans l'eau noire et glacée qui martelait les pierres de la jetée, le lieutenant Darhàsmois coula rapidement, lesté par le poids de son armure, pour ne plus jamais remonté de cet océan d'onyx...
Ne prenant pas le temps d'imaginer le soldat se débattant vainement avec les sangles de son armures tandis qu'une eau sombre et frigorifiée s'infiltrait dans ses poumons, Baldur faisait volte face en direction du capitaine de la garde qui, lui aussi, s'était retourné. Dégainant une lourde masse d'arme à ailettes et se protégeant derrière un large pavois de fer marqué des armoiries de la cité, il prépara sa garde, prêt à faire payer au rôdeur le meurtre du lieutenant." Ainsi la chienne s'est décidée à montrer les crocs... Je veillerai personnellement à ce que cette putain reconnaisse enfin sa place dans ce monde... Après t'avoir fait bouffer tes propres trippes !" S'esbroufa le capitaine dans un rire moqueur, sa voix semblant dégouliner d'une haine sous forme liquide. Il se jeta ensuite en hurlant en direction de Baldur qui profita de la lenteur du soldat pour esquiver son coup de masse qui fracassa les pierres du quai. Malgré son agilité et son endurance, Baldur n'arrivait pas à trouver suffisamment de temps pour attaquer la gorge ou le cœur de l'homme sans que son arme ne soit déviée au dernier moment d'un coup de bouclier ou ne vienne qu'érafler la solide armure de fer. Fort heureusement, son armure légère lui permettait d'esquiver presque chaque coup qu'essayait de lui porter le capitaine. Le duel était spectaculaire, la cape sombre virevoltante de Baldur semblant comme danser dans le vent à l'image de son épée qui harassait sans relâche le solide capitaine de la garde, dont l'armure brillait sous la lune du soir. Devant le mur de talent et d'expérience qui se dressait devant lui, la logique aurait dicté à Baldur de fuir, mais le capitaine avait des projets qui allaient à l'encontre de l'instinct de survie du rôdeur...
Un instinct qui commençait à lui chuchoter d'utiliser la force massive du soldat contre lui... A coup de feintes et de parades, ponctués par quelques éventuelles tentatives de taillades toujours déviées par ce large pavois marqués par des combats autrement plus intenses, Baldur guidait progressivement le capitaine vers les étals des marchands... L'homme arrêta un instant ses assauts, comme flairant le piège. Le rôdeur saisit alors cette opportunité pour glisser vers son flanc droit, là, il fit tournoyer son épée dans la main avant de l'abattre de toute sa force contre l'arrière de la jambe du soldat. Coupant mailles et sangles avant d'entamer la chair, arrachant un cri au capitaine qui se retourna vivement, manquant de décapiter Baldur d'un coup de bouclier. L'attaque avait néanmoins réussie, et bien que légèrement blessé, le capitaine était déséquilibré par le poids de ses protections... Sans compter sa jambe droite maintenant exposée après que la sangle de sa jambière ai été tranchée...
Mû par la rage d'avoir ainsi été blessé, le capitaine enchaînait les moulinets avec sa lourde masses que Baldur ne pouvait espérer stopper avec son épée au risque de la voir se faire pulvériser... Il attira donc le soldat fou furieux vers les étals de marchands ou sa rage dévastatrice finit par provoquer sa perte. Sa masse en effet vint frapper un morceau de bois qui retenait une séries de poutre retenant étoffes et soies récemment teintes et en train de sécher. S'effondrant sur le capitaine, les pièces de tissus s'enchevêtrèrent dans son armure, l'empêchant de se mouvoir correctement... Baldur n'hésita pas plus d'une seconde : profitant de l'occasion, il se faufila encore une fois derrière le soldat en effectuant une large balayette avec son épée, un mouvement qui se termina exactement au niveau du genou droit du soldat, disloquant les os, les tendons et le cartilage. Déséquilibré et fou de douleur, le capitaine emmêlé dans les étoffes trébucha et s'effondra... Une fois encore, la lame qui se glissa dans son dos perça l'acier et la maille, les chairs et les muscles, le clouant au sol et scellant son destin.
Crachant le sang et la bile qui lui remontait de l'estomac, le capitaine se mit à rire nerveusement, se sachant d'or et déjà condamné à se vider de son sang en cette sombre nuit Darhàmienne... En cette cité qu'il avait voulu protéger... " … Ne pas aller assassiner un autre capitaine de la garde pour les beaux yeux d'une laronne gauche et débauchée... " dit doucement Baldur, réalisant l'écho ironique de ces paroles prononcées quelques heures avant à peine. Le rôdeur, l'épée ensanglantée à la main, s'approcha du corps du capitaine, dégageant les couvertures qui couvraient son visage. Tout en écoutant les derniers mots de l'homme dans une profonde indifférence, Baldur dégaina la fine dague pendant encore à sa ceinture. " Aarrrh... Gh... Cette catin sans honneur sait choisir... les assassins... qui sont à son image... Ah... Ah ah... Dommage... Oaxaca vous trouveront, toi et cette putain d'Azur... Darhàm tombera..." Plaçant la dague sous la gorge du soldat délirant, Baldur, sans une once de remords, trancha la chair. Le sang lourd et sombre du Capitaine de la garde se rependant sur les soies colorées, teintant les étoffes safranes, mauves et azures de la même teinte carminée... Coulant jusqu'aux pierres du ports où il glissa entre les pierres en formant de longues arabesques rouges...
Mais... L'heure ne semblait guère se prêter au recueillement. Baldur devait impérativement partir de Darhàm. Il ne venait que de retarder la condamnation des portes de la ville... Demain, il devrait contacter un armateur pour quitter la cité par la mer.
Derrière lui, une voix rocailleuse et à peine articulée, que Baldur reconnu immédiatement, tonna dans l'air...
" Que Gaïa m'suce la queue..."
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