La salle était de dimension impressionnante. Entièrement tapissée d'huîtres, de moules, d'algues... elle avait une teinte verdâtre et ses murs semblaient briller légèrement comme les couloirs. Néanmoins, au milieu de cette étendue verte, se dressaient des coffres, des monceaux d'or et de pierres précieuses... et un autel. Il ressemblait plus à un monticule de coquilles, mais au milieux, se distinguait la forme d'une dague plantée à la verticale. En revanche, derrière l'autel, la salle disparaissait dans les ténèbres.
La jeune femme n'eut guère de temps de détailler d'avantage les lieux car soudain, les murs semblèrent de mettre à glisser vers elle et la porte à rétrécir. Les carcinos tentaient de lui bloquer le passage !
Heureusement, ils étaient si lents qu'elle passa sans problème. Aussitôt, ses pieds se mirent à écraser des coquilles et elle sentit des corps gluants qui tentaient de grimper sur ses pieds. Elle s'était coupée et le sang semblait rendre les mollusques fous. Toute la salle pulsait comme un cœur tandis que les murs glissaient, semblant fondre comme de la cire. Continuant à écraser des coquillages sous ses pieds, elle se précipita vers l'autel.
Elle l'atteignit bien vite mais comme elle l'avait constaté, la dague était enfouie sous une épaisse croûte de coquillages qui la cimentait à l'autel. Donnant de furieux coups de poignards, la semi-elfe entreprit de casser cette croûte, mais bientôt, une glissement immonde et une sensation visqueuse l'avertit que les carcinos commençaient à monter sur ses jambes. Quelque chose de rapeux... désagréable... des souvenirs antiques lui donnaient une bonne connaissance des coquillages et elle comprit qu'il s'agissait de la radula, la langue couverte de petits crochets dont se servaient certains coquillages pour racler leur nourriture sur les rochers. Ils essayaient de percer sa peau pour atteindre son sang ! Elle se mit à les racler pour les rejeter au loin, mais il en venait toujours d'autres.
Le navire se mit à tanguer violemment et elle devina que les sang-pourpres avaient engagés le combat avec le calmar. Elle, elle affrontait un ennemi qui lui semblait finalement tout aussi terrifiant. Certes aucun conte ne mentionnait des héros luttant contre des berniques tueuses ou des bigorneaux vampires, mais maintenant qu'elle était littéralement dedans, ces inlassables adversaires l'épuisaient. Elle devait alternativement creuser autour de la dague et chasser les bêtes qui montaient sur ses jambes et sa robe. Heureusement, les écailles de ladite robe semblait gêner leurs déplacement...
Puis, elle vit une autre menace : un énorme bénitier, porté par un tapis de berniques. Ces créatures pouvaient vraiment s'adapter et travailler en commun !
Comment lutter contre cette épaisse coquille ? Déjà, le plus gros de tous les coquillages commençait à ouvrir sa gueule béante, capable d'arracher le bras d'un homme. Leyna tourna autour de l'autel pour se mettre du côté opposé à la menace. Cela impliquait de tourner le dos aux ténèbres, ce qu'elle n'aimait guère, mais elle n'avait pas le choix.
Mais le travail sur la dague avançait trop lentement ! Il lui fallait un moyen de mettre le bénitier hors d'état de nuire...
C'est alors qu'elle se rappela un détail : l'eau de ses sortilèges était de l'eau douce !
Elle fit ni une ni deux, elle concentra ses fluides, puis les libéra avec fureur. Sa magie gicla dans la gueule grande ouverte. Le coquillage se referma sèchement tandis que le mouvement des patelles qui le portaient devenait erratique. Les coquillages, conçu pour résister à l'eau très salée, ne supportaient pas le contacte de l'eau quasi-pure de la magie de Moura !
Le bénitier s'était refermé par réflexe, ne comprenant pas qu'il s'enfermait avec ce poison. Ses jours étaient comptés.
Ce serait une maigre consolation pour Leyna si elle ne parvenait pas au bout de sa tâche. Le sortilège l'avait projeté en arrière, dans les ténèbres, aidé par une ultime embardé du navire. Tout se calma ensuite, et la jeune femme comprit que ses compagnons avaient réussi à s'emparer du gouvernail. Elle sentit le virage effectué par le navire qui cherchait à rejoindre le chasseur des brisants.
Elle avait atterri prêt d'un plan d'eau, aussi se dépêcha-t-elle de remonter vers l'autel. Elle avait cassé une bonne partie de la croûte et les premiers reflets marrons et violets du manche de la dague apparaissaient.
Mais voilà que derrière elle, le plan d'eau sembla entrer en ébullition. Elle se retourna juste à temps pour planter son poignard dans un tentacule qui visait sa gorge. Le calmar, décroché de la barre, cherchait maintenant à défendre la dague de l'écho de vie !
Apparemment, Saryon et Valgan lui avait arraché ses deux tentacules principaux, mais les autres étaient plus avides que jamais avec leurs ventouses griffues.
Leyna recommença à monter, mais un autre tentacule s'enroula autour de sa jambe qu'elle écorcha et tira en arrière. Elle le poignarda fébrilement jusqu'à ce qu'il la lâche.
Elle remonta jusqu'à la dague, reprenant son attaque frénétique, ignorant les coquillages qui continuaient à prendre ses jambes d'assaut. Mais de nouveaux tentacules l'attaquèrent de toute part et elle compris qu'elle n'y arriverait pas. L'épuisement la rattrapait. Les larmes aux yeux, elle se prépara à rejoindre sa déesse.
(Grande Moura... je suis désolé...)Des chocs, des bruits de lutte... les tentacules refluèrent, la laissant sur la berge où ils l'avaient traînée. Avec stupeur, elle reconnut Valgan, le visage en sang, qui chassait le calmar de son sabre.
« Vite ! Ces saloperies attaquent de partout ! Barbe-rouge m'a envoyé pour t'aider en devinant que cette fichue bestiole était redescendu vers toi, mais il est lui-même en train de se faire bouffer sur place ! J'ai libéré les autres, apparemment, les coquillages ne les maintenaient plus endormis, mais certains étaient déjà morts... »« Ton visage... »« C'est superficiel, une étoile de mer épineuse qui m'est tombée dessus du plafond. Grouille toi ! »Protégé par son compagnon, Leyna se débarrassa des carcinos que lui grimpaient dessus et recommença à dégager la dague. Les autres membres d'équipages arrivaient aussi, usant de leurs armes pour fracasser tout ce qu'ils trouvaient, mais plus ils marchaient et s'écorchaient sur les coquilles de moules, plus leur sang alimentait la fureur des créatures marines.
Soudain, une véritable lame de fond se souleva et un homme fut engloutit sous une marée de mollusques avides de sang. Les autres fracassèrent la gangue, mais trop tard pour le sauver. Partout, les murs se déformaient furieusement. Les créatures, maintenant bien nourries, se déplaçaient à une vitesse impensable pour des rampants et ils devenaient de plus en plus dur à contenir. Certains sang-pourpres s'unissaient pour pousser des coffres d'or et écraser un maximum de coquillages, mais ils avaient de plus en plus de mal à agir sous la marée tueuse.
Leyna n'était pas en reste : les carcinos essayaient de recouvrir à nouveau la dague, profitant du sang qu'ils avaient déjà réussi à lui prélever. Plusieurs transportaient des anémone urticantes pour tenter de gêner la jeune femme et celle-ci dû percer les créatures les unes après les autres pour les retenir.
Derrière elle, le calmar en furie émergeait de l'eau, claquant de son bec tueur. Il devant mesurer plusieurs mètres !
Un jet d'encre aspergea Leyna, cherchant à l'aveugler. Heureusement, elle parvint à protéger ses yeux et, tandis que Valgan repoussait les tentacules, elle plongea son arme juste au dessus du bec, perçant la chaire. Un deuxième coup arracha un gros œil globuleux. Mobilisant ses derniers pouvoirs, elle invoqua un jet d'eau sous pression qui atteignit le cerveau de la bête et le broya. Elle retomba enfin, inerte, son corps atroce presque entièrement sortit de l'eau.
Leyna se retourna vers la dague qu'elle avait presque réussi à dégager, mais elle s'aperçut que ses pieds étaient entièrement pris dans une gangue de coquillages. Alimentés par le sang du céphalopode, les carcinos s'étaient regroupés autour d'elle et cherchaient à l'ensevelir.
Les cris de marins se mêlaient aux raclements des coquillages tandis que le navire tanguait, menaçant de se disloquer par les forces contradictoires des mollusques qui se précipitaient sur les sang-pourpres. Saryon Barbe-rouge était-il seulement encore en vie dans ce cauchemar ? Et l'amant de Moura ? Il devait sans doute essayer de commander ce qu'il pouvait encore pour retenir les carcinos, mais ça n'allait pas être assez.
Déjà à moitié recouverte, Leyna s'acharnait sur la dague. La douleur et une étrange langueur se répandait dans son corps tandis que les mollusques aspiraient son fluide vitale pour devenir encore plus forts, plus rapides...
Elle n'allait pas échouer !
Elle hurlait de rage, comme possédé par la déesse. Sa lame lui échappa, mais elle saisit la dague et tira. Elle tira de toutes des forces, chassant de son autre main les mollusques qui tentaient de recouvrir à nouveau l'arme sacrée. D'autres atteignaient ses bras, commençant à les paralyser de leur masse tandis que le glissement râpeux des radula s'approchait de sa jugulaire. Mais elle tirait. Malgré l'épuisement, malgré la faim, elle y mettait toutes ses forces.
« Pour Moura !!! »Un raclement. Comme un déclic. L'écho de vie, la dague sacrée de Moura se détacha.
La suite fut un grondement horrible. Les humains, furent débarrassé de tous leurs assaillants et Leyna retrouva sa liberté de mouvement tandis que le navire se convulsait violemment. Une pluie de coquillages mourants leur tomba dessus depuis le plafond.
Les sang-pourpres n'auraient pas été des sang-pourpres s'ils ne s'étaient pas aussitôt précipité vers les trésors, se mettant parfois à deux pour porter un coffre. Leyna fit de même, comme en transe, s'emparant d'une poignée d'or et d'une pierre précieuse, un diamant étincelant. Elle remarqua à peine qu'elle avait ramassé des trésors, pas plus qu'elle fit vraiment attention sur le moment aux énormes fissures qui s'ouvraient de toutes parts. Les coquillages se désolidarisaient. Privés de la dague qui était leur mère, ils se mourraient et se détachaient les uns des autres. La coque pourrie qui restait du navire antique ne pouvait tenir sans eux, le mat tombait en pluie de coquille, les couloirs s’effritaient, les salles se cassaient... tout le navire éclata en morceaux et les pirates furent submergés.
* * *
L'homme qui avait aimé une déesse était toujours dans son lit. Agonisant après les efforts qu'il avait fait pour retenir les coquillages, dressant ceux qu'il maîtrisait encore contre les carcinos. Tout son navire avait été le théâtre d'une bataille aussi extraordinaire qu'à l'époque où il fuyait les dieux.
Tandis que la coque se brisait, il vit une lumière bleue.
Deux yeux comme l'océan se posèrent sur lui. Elle était là sans être vraiment là...
Mais quand même... elle était là...
« Moura... »Sa chambre se brisa en fragments qui s'éparpillèrent et l'Aerolande, son seul pays, se referma sur son visage éclairé d'un sourire.