Depuis l'auberge où il logeait, Hivann n'avait absolument pas ralenti le pas. Il ne s'agissait pas seulement de Lenny qui avait manqué de respect à sa fille. C'était un message. Un message du groupe avec lequel il allait travailler. Et cela signifiait qu'ils se moquaient de lui et qu'ils se sentaient bien plus puissants. Car pour que l'on permette à un jeune garçon aussi inexpérimenté d'entreprendre une démarche aussi dangereuse et irrespectueuse que d'attaquer sa fille, c'était sans aucun doute que ce groupe pensait encore que le mage était faible. Mais ils se trompaient. Peut-être que ce dernier n'avait pas récupéré tous ses fluides, mais cela importait peu. S'il ne réagissait pas maintenant face à cet outrage, il ne serait pas seulement la risée de Dahràm: il allait mettre le nom des Goont au bas de l'échelle.
Durant toute sa marche (qui devenait presque une course), Wjran lui expliquait quel genre de personne était Lenny. C'était un petit voleur sans prétention qui grandissait tous ses exploits. Chose dont Hivann se doutait déjà un peu. Il était faible et apparemment, on ne l'avait jamais vu se battre sérieusement. En revanche, l'auberge des voyageurs était un endroit peuplé de personnes toutes malfamées. C'était là, le réel danger. Mais cela ne freinait pas l'Ynorien qui tenait à sa vengeance. Et il savait aussi que ses compagnons l'aideraient désormais. Il n'avait qu'à en finir avec une seule personne: ses mercenaires n'auraient qu'à écarter les hommes autour de lui.
Arrivés devant l'auberge, le groupe s'apprêtait déjà à entrer sans faire dans la finesse. A vrai dire, Hivann ne cherchait pas à faire joli. Il fallait que l'on voit ce qu'il allait faire à ce garçon. Mais le groupe fut stoppé net par Tôhko, qui, contre toute attente, ne voulait repousser le châtiment qui attendait le jeune Lenny.
"Tu devrais attendre que l'encens fasse effet, peut-être..."Ainsi donc, la jeune Ynorienne comprenait enfin les démarches de son père. Aussi inhumaines pouvaient-elles paraître, Tôhko avait eu l'occasion de voir par elle-même que ces actions étaient bel et bien justifiées. Le vieil homme lui sourit malgré tout, même s'il ressentait quelque chose d'assez complexe en lui. Il était à la fois heureux qu'elle comprenne, mais aussi peiné par le fait qu'elle se rende compte d'une telle manière que le monde était pourri et que c'était bien cela qui le forçait à agir ainsi. Il lui répondit calmement.
"Ton encens a débloqué mes fluides, mais je n'en suis pas dépendant maintenant. Il me permet simplement d'optimiser mes pouvoirs. Merci en tout cas. Ça me touche que tu comprennes."Sur ces mots, il abandonna progressivement son sourire et fixa la porte. Elle n'était pas bien lourde. Ce bâtiment n'en avait pas besoin après tout. C'était les gens qu'il y avait derrière qui constituaient la protection de cet endroit. Il fallait seulement qu'ils comprennent qu'il ne s'agissait bien que d'une seule personne. Pas des truands arrivant pour tuer tout ce qui bouge.
Hivann prit une grande inspiration. Son cœur battait à cent à l'heure. Même s'il avait été un mage très puissant autrefois, il n'avait entrepris une telle chose que d'attaquer de lui-même une personne lui ayant fait outrage. Avant, il se contentait de jouer sur ses relations, l'argent et la manipulation en général. Mais là, il ne pouvait pas utiliser ces privilèges là. Car il n'avait plus ce même pouvoir. Enfin... Quand bien même cela lui semblait tout nouveau, cela ne signifiait pas qu'il n'avait pas envie de remplir ce petit contrat qu'il avait donné à sézigue.
Il ouvrit violemment la porte en la tirant vers lui. Au-dessus, la clochette sonna, avertissant toutes les personnes présentes de l'arrivée du Goont. Seule Tôhko, pas vraiment bonne combattante, avait décidé d'attendre à l'entrée. Mais les mercenaires, eux, avaient encadré le mage et avaient tous dégainé leurs armes.
"LENNY! hurla Hivann de sa voix de stentor.
Le monde semblait avoir cessé de tourner. Chaque aventurier se contentait de regarder ce qu'il se passait. C'est ce silence là qui trahit justement le petit Lenny qui s'annonça en renversant une chaise maladroitement. Il était au fond de la salle et essayait manifestement de s'enfuir. Il avait l'air tellement désespéré qu'en voyant la porte occupée par les mercenaires, il prit l'escalier qui menait vers l'étage. Une entreprise qui fit pester le vieux mage qui réalisait à quels points certains sorts lui manquaient, notamment celui d'Ascenseur qui lui aurait permis d'atteindre les hauteurs sans trop perdre de temps.
Il dû donc se résoudre à lui courir après. Il hurlait son nom et lui ordonnait de s'arrêter, mais ce n'était qu'avoir trop d'espoir. Jamais il ne s'arrêterait. L'éventualité d'une fuite n'était pas à prendre. Mais en arrivant à l'étage qui faisait mezzanine, c'est un coup de lâche qui qui accueillit Hivann. Le dos du pied, protégé par une chaussure d'un cuir assez fin, avait comme giflé le grand mage. Un petit coup, pas vraiment puissant, mais suffisamment bien donné pour manquer de le faire tomber dans les escaliers.
La colère lui monta à la tête en même temps que ses fluides de terre. Mais il n'avait pas encore l'occasion d'utiliser sa magie comme il l'entendait. Déjà, le petit Lenny était proche de lui et s'apprêtait à lui asséner un coup de couteau au visage. Les exercices de souplesse quotidiens de Goont démontrèrent enfin leur efficacité à ce moment, lorsqu'il réussit à se pencher en arrière sans tomber. Il eut d'ailleurs l'occasion de ramasser la choppe d'un aventurier (un Sekteg) pour l'en détourner de son usage principal: tel un véritable barbare, il leva le récipient au-dessus de sa tête pour l'abattre violemment sur l'épaule du garçon. Une attaque qui le forcer à laisser tomber son couteau et qui l'imbiba du breuvage immonde.
Il s'apprêta à donner un second coup, mais quelque chose le tira en arrière. Il s'agissait bien entendu du dit aventurier qui n'avait pas apprécié que l'on vienne le priver de son breuvage. Et contrairement à ce que l'on aurait pu imaginer, ce n'est pas l'un des mercenaires qui vint en aide au mage: il se sauva lui même en cassant le nez du Sekteg avec la choppe.
Alors que le petit personnage s'affalait violemment sur la chaise, Goont le pointait de son récipient.
"RESTE ASSIS!"Une attention que l'Ynorien n'aurait pas dû prendre, malheureusement. Lenny s'était relevé pour se jeter contre sa taille. La charge fit chuter le mage bedonnant qui vit se lever autour de lui une demi douzaine d'habitués de l'auberge. Mais ils se rassirent tous quand les mercenaires se manifestèrent enfin, pointant leurs armes contre les gorges des personnes trop impétueuses. Une véritable arène s'était alors formée autour de Goont et du jeune homme.
Toutefois, cela ne signifiait pas que le mage s'en sortait mieux. Il était allongé sur le dos, avec un véritable chien fou en train de se déchaîner sur son visage. Cela dit, sa force était telle qu'il avait l'impression de ressentir de sales gifles, ni plus ni moins. Il aurait sans doute mieux faire de ramasser son couteau avec son bras encore valide pour le planter dans la gorge du mage. Car en frappant sans réfléchir de la sorte, il ne vit pas qu'en l'espace de dix secondes, une stalactite de pierre s'était formée à partir de la fumée de l'encensoir et de la poussière du sol... Les fluides de Ser Goont s'étaient tant accumulés avec sa colère qu'ils avaient comme explosé en provoquant cette formation anormalement rapide de la roche. Même la Pierre d'Oubli luisait d'une lumière pourpre incroyablement intense.
Hivann avait cessé de protéger son visage. Ses bras s'étaient levés, les paumes à quelques centimètres des tempes de son ennemi. Puis, d'un coup, il les abaissa avec force, accompagnant son geste comme d'un cri de guerre.
Le temps sembla se figer lorsque le projectile atteint sa cible en plein front. C'était comme tirer un carreau d'arbalète à bout portant. A la différence qu'un carreau n'est pas censé se briser lorsqu'il frappe sa cible... Ici, la pierre s'était ramollie en percutant le front de Lenny. Le coup ressemblait alors d'avantage à la bille d'une fronde. En tout cas, la stalactite avait disparu après avoir projeté le jeune garçon cinq bons mètres plus loin.
Lorsqu'Hivann se releva, il put voir que son adversaire arborait désormais sur son front un bel hématome sanguinolent. Il était d'ailleurs encore très sonné et clignait fortement des yeux, sans être capable de se relever. Ce n'était pas une victoire pour autant.
Le grand Ynorien se mit au-dessus de sa victime et décrocha son encensoir de sa ceinture. Le faisant tournoyer comme un fléau, il assénait encore et encore l'arme improvisée. Le frapper avec cet encensoir de famille, c'était comme signifier littéralement que la ligné des Goont le punissait pour son outrage.
"A QUOI TU PENSAIS ESPÈCE D’IMBÉCILE? TU T'ES PERMIS DE PARLER COMME ÇA A MA FILLE! MA FILLE! JE VAIS TE CREVER POUR ÇA!"Après une longue minute de tabassage. Il s'arrêta. Son kimono était complètement tâché du sang du pauvre Lenny. Mais cela ne l'empêcha pas d'aller plus loin. Il l'attrapa par le col, alors qu'il était à peine conscient et lui hurla de nouveau dessus.
"QUEL EST MON NOM?" répéta-t-il trois fois.
Ce n'est qu'après un coup de poing dans le ventre que Lenny répondit faiblement, dans un soupir:
"Goont..."Autour de lui, des voix commençaient à s'élever. Et ce n'était pas pour l'aider. On criait à Goont qu'il faisait une gosse erreur. Qu'il allait se faire des ennemis en continuant de la sorte. Mais le mage n'en prit pas compte. Pas plus que les mercenaires qui l'accompagnaient. Pour seule réponse, il attrapa le bras meurtri de Lenny et le traîna impitoyablement sur plusieurs mètres. Jusqu'aux escaliers. Du haut, il jeta le corps du pauvre jeune qui, lorsqu'il atterrit plus bas, semblait être devenu une poupée désarticulée. Mais il criait encore. Cela ne fit toujours pas apparaître une once de pitié dans les yeux du bourreau.
Il s'apprêta à descendre pour le martyriser encore un peu plus quand il sentit encore une fois une emprise sur son épaule. Un humain, cette fois-ci. Et vu son teint, il était de la Phalange de Fenris.
"Ne faites pas ça!"Encore une fois, Goont s'en fichait. Il se défit rapidement de lui et rejoint bien vite le pauvre Lenny qui attendait son sort. Cette fois-ci, il ne lui parla pas. Il l'attrapa par le bras, forçant encore un autre cri, et aplatît son visage contre la dernière marche des escaliers. Le mage entendit encore une autre sommation... En réponse, il regarda l'homme blanc, déterminé. Puis il frappa d'un coup net derrière la tête du gamin qui s'évanouit immédiatement.
Une bonne dizaine de dents vinrent s'éparpiller sur les dalles de l'auberge, et le sang ruisselait maintenant entre elles. Quant à Lenny, il avait définitivement perdu sa belle gueule. Au moins, maintenant, il aurait sans doute plus de crédit lorsqu'il irait raconter toutes ses aventures fictives.
Les mercenaires descendirent de l'étage et les aventuriers reprirent presque tous leurs places. Ceux qui étaient restés debout regardaient le mage, sans savoir quoi dire. Mais le stratège savait quoi leur faire dire.
"Quel est mon nom?" demanda-t-il calmement cette fois-ci.
Un ange passa. Mais il n'eut pas à réitérer la question. Cinq fois, de voix discrètes, mais toutes différentes, il entendit son nom résonner dans l'auberge. Maintenant, on le connaissait, et on pouvait le craindre.
"Vous êtes tous impliqués. Le prochain qui ose ne serait-ce que frôler mes enfants ou hausser le ton avec eux... N'aura pas droit à autant de clémence."La respiration saccadée, grasse et bruyante de Lenny soutenait encore un peu plus le silence qui se tenait ici. Tous comprenaient qu'il ne s'agissait pas simplement d'un règlement de compte ou d'une bagarre de bar. C'était une mise en garde.
Ils passèrent alors la porte d'entrée, dans le même silence mortuaire qui avait suivi l'outrage de Lenny dans la cour du Grand Lamin. Seul un mot avait su briser le silence alors qu'ils s'éloignaient.
"Goont..."