Le cœur prêt à exploser, Aztai déboula au centre d'Ambervalle, auprès de l'autel en pierre blanche. Durant sa course, plusieurs ennemis tentèrent de l'arrêter, il ne prit le temps de tuer que les moins habiles, mutilants les plus forts avant de reprendre son chemin.
Enjambant carrément l'autel, il s'empara de la sacoche paisiblement posée et en défit rapidement les lanières. Un coffret de bois, présent de Lictaria, qui contenait peut-être la clé de la victoire !
(Alors on y est ?) Temporisa le fauve en fixant le coffret et en rengainant son épée.
(Ouuuuh oui!) Lança joyeusement sa faera, s'accordant un moment d'éclat.
Dans l'esprit du woran neige, un semblant de doute nageait encore, résistance du félin qu'il avait été, faible et en peine de confiance. Bien sûr Aztai savait qu'il n'y avait qu'une manière d'anéantir ce doute à jamais...
(Je ne te quitterai pas) Glissa Zénith alors qu'il posait la patte sur le loquet en ferraille.
(Guide-moi)Autours de lui, Gaora et les siens le rejoignaient peu à peu, formant une ligne infranchissable pour offrir un peu de paix au woran neige. L'affrontement était plus violent que jamais, la rage avait laissé place à une véritable folie. Chez les siens, l'épuisement ne triomphait toujours pas de la détermination, mais le nombre de worans morts pesait dans les rangs. Le cœur du tigré se serra encore, en proie à une pression jamais connue. Par Meno il fallait que cela cesse au plus vite, comment son peuple pourrait survivre à deux batailles s'il ne faisait rien maintenant ?
(Allez Aztai!) Pressa la faera.
Le félin obéit et se concentra sur son fardeau, faisant le vide autours de lui comme il pouvait. Relevant le couvercle de la griffe, une douce chaleur vint caresser la fourrure de ses phalange alors que ses yeux tombaient, fascinés, sur différents objets... il fut instinctivement captivé par une fiole grande d'une paume. Aux reflets allant du rouge sang à l'orange feu, des filaments se mouvaient lentement à l'intérieur. Alors qu'il empoignait le contenant de sa patte gauche, son sang à demi séché vint souiller le verre. Déja Aztai sentait une énergie magique lui chauffer la paume, quelque chose s'éveillait. Zénith s'exclama :
(Il y avait longtemps que je n'avais pas ressentis une telle appréhension!) (Très rassurant...)Dans ces dernières secondes de concentration l'intensité venait chatouiller le woran neige, il pria Meno d'être enfin prêt pour laisser les fluides se lier à lui. Que cela se fasse, dans la douleur, la peine ou même la joie : ainsi Aztai voyait ses prochaines minutes.
Poussé par Zénith, les pensées de sa faera étaient plus proches que jamais dans son esprit. Il captait en effet une certaine appréhension, mais par dessus tout un sentiment prônait : la fierté. Encouragé et porté par cette vérité, pouvoir ainsi prendre conscience de la confiance qu'il lui apportait, voilà le sentiment qui manquait au félin pour accomplir sa tâche.
(Aztai!) Tonna Zénith dans sa tête.
Cette voix si intense ne lui était pas commune, elle portait littéralement le fauve dans son action. Ses dernières pensées se tournèrent vers Gaora qu'il était résolut à ne pas regarder. Le souvenir seul qu'elle aussi avait confiance en lui acheva de décider le félin, sonnant comme un glas dans sa tête.
(Brise-là!) Ordonna la faera millénaire.
Pensées toutes tournées vers le dieu du feu, Aztai pressa la patte et éclata la fiole dans un tintement largement couvert par les bruits du combat. Respirant à grandes saccades, ses yeux étaient captivés par ce qui se déroula. Les fluides, une fois libérés de leur prison de verre, coururent le long de l'avant-bras du félin. Accompagnés d'une chaleur grandissante, les filaments orangés dansèrent quelques secondes sur la fourrure blanche-sang d'Aztai...
Et alors son cœur s'emballa. Sous son regard fasciné, les fluides dansants se resserrèrent autours de son bras, lui infligeant une brûlure déchirante. Vacillant sous le choc, le fauve lâcha un rugissement mais tint debout. Son membre n'avait visiblement rien mais il sentait encore une douleur cuisante lui paralyser la patte gauche. Ne perdant sa concentration sous aucun prétexte, il interrogea Zénith.
(La magie est étrangère à ton corps. Crois-moi il ne se laissera pas faire...)
Malgré ces paroles annonciatrices d'un mauvais quart d'heure, la voix de sa faera tenait un ton rassurant, et il le fallait.
Observant sa patte avec appréhension, une sensation des plus étranges s'empara du woran neige. Le poing serré, il comprit vite que son propre sang chauffait à l'intérieur de ses veines.
-Par tous les dieux... s'entendit dire le fauve.
Déglutissant avec difficulté, il constata très vite que le phénomène ne s'arrêterait pas à son bras... gagnant peu à peu le reste de son corps, les fluides s'activaient en lui et bientôt s'ajouta un ennemi que jamais Aztai n'aurait imaginé, plus angoissant encore...
(La fièvre!) Désespéra le félin en flanchant complètement, s'accoudant à l'autel.
La gueule lourde, la peau moite sous sa fourrure trempée d'une sueur glacée... la fièvre le dévorait bel et bien, à un degré incroyable. Respirant avec difficulté, Aztai fut bientôt en proie à des délires et des hallucinations.
(Zénith!) Résonna sa voix.
Mais il comprit très vite que sa faera n'était pas étrangère à la douleur de son maître : de son côté si proche du sien, Zénith luttait aussi de toutes ses forces.
Les griffes fermement plantées dans le sol, le félin était affaiblit, les genoux tremblant. Un combat contre lui-même, la domestication complète de son corps et la consécration de son périple.
La fièvre faisait naître des images, des souvenirs, provenant de la mémoire des deux êtres liés. Encaissant cela les crocs serrés, le fauve voyait sans comprendre des bribes du passé de sa faera et du sien se mêler... oppressé par un corps brûlant de fièvre, assaillit par une migraine dévastatrice, Aztai s'écroula finalement à côté de l'autel.
(Que cela cesse!) Hurla-t-il en labourant le sol de ses griffes.
(Le parchemin, Aztai!)La voix de Zénith, ressuscitée en cet instant intense, eut l'effet d'un coup de fouet. Rugissant un grand coup, Aztai concentra ses forces entravées pour se relever, s'affaissant sur l'autel. Relevant un instant les yeux, sa vue était brouillée par la fièvre, il devait faire vite. Les échos de la bataille ne parvenaient même plus à ses oreilles alors que son regard tombait sur les parchemins. Agrippant le bord de la pierre pour plus d'appuis, luttant comme il pouvait contre le flot de souvenirs, il s'empara d'un des deux parchemins, prêt à le desceller.
(Non!) l'interrompit Zénith
(Trop de fluides parcourent ton corps, il faut les disperser et non les concentrer, au risque d'un massacre : l'autre sort est plus approprié !) Sans demander d'explication, obéissant tel un automate chancelant, le félin attrapa le deuxième fardeau à bout de patte. Reprenant équilibre, il sortit une griffe et la posa avec difficultés sur la fine ficelle. Il ne savait pas ce qu'il devait faire ensuite, vivant l'instant présent comme jamais, guidé par la faera millénaire.
(Une fois cela fait, il faudra tenir!)-Meno... nous guidera... haleta le tigré.
Tranchant le sceau, Aztai déroula la fine feuille de papier et l'apposa sur l'autel. L'encre, s'il s'agissait d'encre, marquait presque entièrement le parchemin. Certes la fièvre l'empêchait de lire précisément ce qu'il y était inscrit, mais il ne reconnu là aucune langue de sa connaissance. Avant qu'il ne puisse interroger sa faera, les inscriptions se mirent à briller couleur orange-feu.
(Ta patte Aztai!)Sans réfléchir, le woran neige posa sa paume tremblante au centre du parchemin. A sa grande surprise, le papier s'embrasa de toute part et disparu dans l'air, ne laissant aucune cendre derrière.
Pendant un instant, il n'y eut qu'un bourdonnement sourd alors que le fauve luttait toujours contre les fluides, agriffé à l'autel et prêt à exploser. Les yeux fermés, il donnait ses dernières forces pour résister.
Chaque flots d'images faisaient battre son cœur plus fort encore. Sa mémoire s'encombrait de visages humains et félins, des bribes d'une vie vécue dans une tribu, puis dans un village forestier. Des lieux déjà visités qu'il revoyait à travers lui-même, un Aztai du passé trop peu confiant et trop faible. La gueule du fauve qu'il était apparue alors, lui faisant face :
(Ambervalle va-t-elle tomber?) S'entendit-il se questionner. (Et toi avec ? Alors tout cela aura été fait en vain... tant d'espoir, c'était trop lourd à porter.) Son reflet prit alors une expression haineuse. Bizarrement, Aztai sentit ses propres muscles faire de même, étirant ses babines, renâclant tel une bête enragée:
(Il n'y a aucun choix, AUCUN!) S'hurla-t-il.Pour la première fois depuis qu'il avait brisé la fiole de sa patte, la fièvre retomba, brutalement même. Vide d'énergie, dans son esprit se dissipa le sombre nuage de présages, de visages, d'étendues de terres... à présent, une carapace de vide l'entourait, une bulle intérieure impénétrable. Libéré de sa fiévreuse prison, Aztai voulut interroger Zénith mais la voix de ce dernier couvrit sa question, chuchotant d'un air lassé...
(Pourquoi faillait-il que tu reviennes...)Interdit, Aztai comprit bien vite que ces mots ne lui étaient pas destinés.