Je n'aime pas ce lieu. Même si je n'apprécie d'ordinaire aucun endroit visiblement destiné à accueillir des géants, celui-ci me tape sur les nerfs encore plus qu'à l'accoutumée. Les espaces ouverts me manquent, l'odeur de la forêt n'est plus qu'un souvenir, et j'espère que Lyïl s'est remis du choc. Ce harney a beau être jeune, la maudite corneille qui m'a envoyé dans cette histoire n'était pas de petite taille. Je pousse un souffle entre agacement et légère anxiété, tapotant une nouvelle fois sur la paroi franchie à l'aide de mon arme. Je n'attends pas vraiment de confirmer mes soupçons, et me retourne vers Hekell.
Le shaakt vient de s'avancer un peu dans cette salle, que je remarque d'un coup circulaire. Inhabituel, et définitivement pas bon signe. Voletant sur la gauche de l'elfe sombre, je comprends bientôt en direction de quoi il s'avance. Au beau milieu de la pièce, un individu se tient. Qu'il s'agisse de sa peau, de sa tignasse ou de quoi que ce soit à son sujet, tout est bleu. C'est à croire qu'il s'agit d'une matérialisation d'un esprit aquatique. Lorsque Hekell présente ses mains vides, je ne parviens pas à empêcher mon visage d'afficher une grimace mécontente.
Mais là, vraiment chargée de dégoût. J'en ai par-dessus les ailes, et je ne m'en cache pas.
"
Mais c'est pas vrai ! Sur toutes les créatures possibles qu'il serait normal de rencontrer dans un lieu pareil, il faut évidemment qu'on tombe nez-à-nez avec une affreuse femelle géante !"
Je lève les yeux vers le plafond de pierre, serrant le poing sur ma sarbacane. Cette créature n'est définitivement pas un lutin, et le fait que son portrait ne soit pas présent, du moins dans mes souvenirs, sur le mur de l'auberge, ne fait qu'accroître ma suspicion. Et ma colère. Pour une fois que j'étais tranquille, entouré de mâles, même gigantesques, voilà qu'il faut encore que ce maudit conte me joue un sale tour ! Et si cette chose croit m'intéresser avec ses courbes rondes et ses grands yeux, elle se fourvoie totalement. Elle se croit attirante peut-être ? Une laideronne trempée, simplement ! Et je suis quasiment certain que si je m'approchais, elle serait à l'origine d'une puanteur de poisson avarié !
Prudemment, je surveille tout de même les elfes non bleus de la pièce. Sur mes gardes, je ne jette un regard que par brefs moments vers cette mocheté colorée. Si elle tente quoi que ce soit d'hostile ou de suspect, qu'elle n'espère pas me voir rester inactif. J'espère que c'est là une bête illusion destinée à nous faire perdre du temps, plutôt qu'une véritable chose de chair et de sang.
À cette pensée, je tends mes spirales auditives autour de nous. Il ne manquerait plus que ceci soit un leurre, destiné à attirer notre attention pendant que nos vrais ennemis s'apprêtent à nous sauter dessus. Je n'ai pas confiance, et cette situation me rappelle que la prudence et la méfiance sont les traits qui m'ont permis de survivre jusque-là.
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"Être libre, c'est ne pas s'embarrasser de liens."