L’homme de main de la reine esquissa une grimace lorsque Daemon fit sa remarque sur la garnison du château. Il n’était pas réellement agacé, seulement de ceux qui communiquent par des grognements, constamment de mauvais poil, mais avec une bonne âme. Il expliqua avec orgueil que le palais n’avaitt pas besoin de défense, car aucun ennemi des Hommes-Pâles n’avait jamais réussi à atteindre le centre de la forêt. Il n’y avait pas d’armée d’ailleurs, seuls quelques guerriers à la solde de la reine. Les autres étaient des patrouilleurs, des chasseurs, mieux habitués aux escarmouches qu’aux combats de mêlés. Un art de la guerre finalement semblable aux elfes, adapté à leur pays et commun aux contrées paisibles.
Ce constat dérangea Daemon. Il était venu ici pour trouver des hommes, en plus de l’aval de la reine, et ce n’était pas avec les quelques clampins assignés à l’entretien du château qu’il allait avancer.
Mais d’un point de vue plus large, il comprenait maintenant la détresse de la souveraine face à la guerre civile. Le pouvoir politique ne disposait d’aucune force militaire, aucune garnison, aucune phalange, pour faire face à une guerre d’envergure. Seulement un perchoir au milieu d’une mare. La nation s’embrasait et la reine ne pouvait que constater, impuissante, les ravages de la guerre à venir.
Sur ces mots échangés, la reine fit son apparition dans la cour, élégante et d’une indéfinissable jeunesse. Elle plongea son regard dans celui de Daemon, d’une couleur analogue, quoique plus claire, et après les usages en rigueur, elle lui demanda en quoi elle pouvait l’aider pour son entreprise.
« Votre altesse. » fit-il en s’inclinant avec la sophistication que son éducation lui permettait. « Je me nomme Daemon, envoyé par les D’Ombles, comme vous l’avez deviné. »
Il hésita un instant, Astidenix lui ayant bien précisé que le château était dépeuplé, mais il se décida néanmoins à réclamer de l’aide.
« Les yuiméniens se sont dispersés ce matin. Chacun avec un objectif en tête. Azraël, mon compère, à décidé de s’intéresser à l’obélisque de la forêt qui est apparu peu de temps après l’éveil des titans. Une discussion avec Talia D’Ombles a confirmé nos soupçons à ce sujet : il semblerait que ce monolithe soit la source de la malédiction qui frappe votre pays. Nous pensons que sa destruction permettrait de pacifier Treeof.
Cependant, devant l’ampleur de la tâche à accomplir, j’aurais souhaité vous demander, humblement, des hommes pour parvenir à démolir ce monument. Comprenez que je ne pourrais y arriver seul, sans outils. »
Il évitait de fixer son regard, par déférence, par décence envers sa bienveillance royale. Son exposé enfin tu, il se remémora les stupides croyances autochtones, ainsi ses affects envers la femme oiseau.
« Cette saleté d… !
Je veux dire… Hum. On nous a prévenu que l’endroit était considéré comme sacré pour certains Hommes-Pâles. Aussi, j’aimerais quérir votre permission pour une telle entreprise. Même si, dans de pareilles circonstances, heurter la sensibilité de votre peuple est un moindre sacrifice. »
Il émit une moue contrite envers le garde du corps.
« Enfin, si vous avez des hommes à me louer… »
Une expression triste traversa le visage de la reine, la même peine qu’il eut perçue la veille lors de l’entretien chez les D’Ombles. Elle était soucieuse de son peuple et mettait en doute ses soupçons sur l’influence de l’obélisque. Son peuple avait assez peu de religion, il était assez peu porté sur les croyances et les préceptes mystiques, mais il vénérait son identité et son passé. Sans qu’elle n’explique le comment, il se serait identifié au monolithe et sa destruction sur de simples suppositions l’inquiétait. Astidenix compléta, maussade, qu’ils n’avaient de toute façon aucun homme à lui prêter. Il s’offrit cependant de lui prêter main-forte, tout en révélant avec évidence que la cours était vide.
Daemon ne cacha pas sa déception face au dépit du garde en chef, pour répondre à la reine :
« Nous tenons une quasi-certitude sur ce phénomène de notre expérience dans les landes mortes. Une pyramide ouvragée par la puissance des titans a généré une frontière infranchissable par les mortels. J’entends par là qu’il y a tromperie. Les Titans ont apporté la guerre sur vos terres, vous devez y répondre. »
Il se tourna vers Astidenix pour confirmer son désappointement.
« Enfin… nous manquons de moyens de toute façon. Accepteriez-vous de m’accompagner à cette besogne ? Peut-être pourrions-nous trouver une solution sur le fait. Je vais rejoindre mon compère parti à la recherche de réponses sur les inscriptions du monolithe. »
Astidenix opina du chef sentencieusement, avec sa trogne renfrognée, se justifiant avec franchise qu’il ne pouvait plus rester les bras croisés à ne rien faire. Il invita aussi la reine à les accompagner, car plus que quiconque, elle pourrait décrypter les inscriptions. Elle reçut sa demande sans y répondre, alors que le semi-elfe la dévisageait. Il ignorait qu’elle était dotée de ce genre d’érudition ; érudition qui pourrait s’avérer précieuse pour Azra.
Elle se contenta de commenter les dires de Daemon, malmenant les bases de ses « quasi-certitudes », en demandant si les maux et les monuments n’étaient pas simplement des conséquences directes et inévitables de l’éveil des Titans, plutôt que la cause réelle de la guerre civile. Lui demandant ainsi s’il n’était pas plus judicieux pour lui de se tourner vers les Titans et leurs destructions, bien que le conseil d’Or ne le laisserait pas faire.
L’évocation du conseil d’Or surprit Daemon, qui ne connaissait finalement que peu de choses sur cette assemblée. L’idée de se confronter aux Titans était de toute façon une folie, puisqu’ils n’arrivaient déjà pas à se dépêtrer de leurs émanations inconscientes.
Après avoir laissé passer un instant, la reine poursuivit sur une mise en garde. Elle avait senti la non-vie en lui et elle lui conseillait de ne pas en faire étalage, sous peine d’essuyer la vindicte populaire. Alors qu’il suivait passivement la discussion, Astidenix fit un pas en arrière subit, comme s’il venait de comprendre, avec un léger temps de retard, la teneur des propos qui venaient d’être révélés, les yeux ronds, teintés de méfiance et de rejet à l’égard du mort-vivant.
Daemon accusa sa réaction brutale sans réagir, impassible, mais intérieurement amusé.
« Je connais les remontrances envers les arts noirs. Nous autres serviteurs de la mort en sommes coutumiers. La mort m’a frappé là-bas, tout comme la transformation frappe ici votre peuple. »
Il se voulait rassurant envers la défiance du garde du corps et maintint son regard sur celui-ci pour faire passer le message. Le résultat était discutable. Il referma donc sa parenthèse pour poursuivre son témoignage.
« Je ne comprends pas vraiment les positions du conseil d’Or. J’ai échoué sur votre monde en suivant un membre de mon ordre, pour répondre à une tâche précise : enquêter sur les désordres dans la Lande Tanathéenne. Cependant, les changements qui affectent cette terre, et le reste du cosmos, nous dépassent vertigineusement. Si nous le pouvions, nous nous tournerions vers les Titans, mais après avoir vu de mes yeux le Chaos d’Ethel’Ar… »
L’intérêt de la reine Sheeala sembla se raviver à l’évocation du Chaos. Elle lui demanda ce qu’il y avait vu.
« J’y ai vu des formes de pierre, dont émanait une magie écrasante, à en déformer l’espace et la perspective. Nous avions prévu de traverser le défilé d’Ethel’Ar, mais à sa simple vue, nous avons compris que c’était impossible. »
Elle poursuivit en évoquant la posture politique du conseil, qui s’intitulait pompeusement : « la sauvegarde et la paix des peuples ». Ils savaient qu’une provocation envers les Titans provoquerait la perte de tous et elle s’accordait à cette prudence, avouant par la même être une membre dudit conseil. Daemon se dressa de surprise, il ignorait avoir affaire à un membre du conseil. Elle se demandait cependant si le bien-être de chacun ne dépendait pas de la disparition des Titans, entendant que le Sans-Visage pourrait avoir raison, à sa manière. L’évocation du Sans-Visage parut la mettre mal à l’aise, puisqu’elle esquissa un geste de main comme pour chasser l’idée.
Son comportement laissait le semi-elfe sur sa réserve. Il savait que le conseil dénonçait les agissements du Sans-Visage et qu’un groupuscule de chevaliers le tenait en chasse. Un sujet qu’il avait jugé bon d’ignorer à sa venue, pour se concentrer sur sa quête. Son ignorance jouait contre lui, mais il se risqua dans l’adoption d’une approche.
« Concernant le Sans-Visage, je l’ai rencontré et je dois avouer qu’il me laisse perplexe. Un personnage convainquant, avec une réelle défiance envers Naral. J’ignore ce qu’il projette mais je pense que si quelqu’un peu se dresser contre les Titans, ce pourrait bien être lui. »
Sheeala précisa qu’il l’avait déjà fait, en tentant d’empêcher leur éveil. Le conseil d’Or l’aurait considéré comme l’unique ennemi, mais elle remettait à présent cette considération en cause. Elle sous-entendait que leur vision d’alors était sans doute trop étroite et que le Sans-Visage était, possiblement, un mal pour un bien. Elle avoua qu’ils ignoraient ce qu’il projetait, regrettant de ne pas avoir eu l’occasion, comme lui, de lui demander en face. Daemon ne comprenait pas ce qu’elle entendait par : « un mal pour un bien », mais il en était à présent certain, vu le retrait manifeste d’Astidenix de la conversation, que le sujet était sensible.
« J’ai eu le sentiment que le Sans-Visage était aussi soucieux des peuples d’Aliaénon que le Conseil d’Or. Il entretient de bonnes relations avec le peuple des Ol’Toga. Vous devriez peut-être prendre le temps d’entendre ce qu’il a à dire. En essayant d’empêcher l’éveil des Titans, il cherchait surement à vous protéger d’eux. Regardez où nous en sommes. »
Elle précisa alors que le Sans Visage souhaitait empêcher l’Éveil des Titans, mais aussi s’octroyer une suprématie sur le monde ; il était considéré comme l’unique divin d’Aliaénon avant l’arrivée des Titans. Voilà qui expliquait la défiance qu'éprouvait le conseil à son égard.
À force d'évoquer le devenir du monde, Daemon s'assombrit progressivement en se remémorant son destin éphémère.
« Enfin, me concernant, la nature devrait bientôt reprendre ses droits. En attendant je suis à votre disposition pour éviter ce conflit. »
Elle secoua la tête de dénégation, en le remerciant pour son dévouement, mais en rappelant que c’était lui qui était venu quérir leur aide. Évoquant de fait ses projets concernant le monolithe.
« Ils ne changent pas. Si l’occasion de détruire la malédiction se présente, je n’hésiterai pas un instant. Mais pour le moment, sans doute serait-il plus sage d’essayer de décrypter ses inscriptions. Si vous en êtes capable, vous nous seriez d’une aide précieuse, votre altesse. »
Elle opina doucement du chef, acceptant de le suivre, en ajoutant que sa sagesse l’honorait. S’il avait pu rougir, Daemon n’aurait pu réprimer sa réaction cutanée. Abusé par la flatterie, il s’inclina avec respect.
« Et votre présence m’honore. »
Sur ces entrefaites, ils quittèrent la cour ombragée et désespérément déserte.
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