<<< Précédemment78. De ses propres ailes. Nuyan tendit une petite bourse en toile au gobelin.
"Bon, il y'a deux yus dans cette bourse, lui dit-il,
tu vas l'accrocher à ta ceinture et nous on va essayer de te la piquer d'accord ?" Méfiant à cause de tout ces regards narquois autour de lui, Sump s'exécuta cependant. Il se trouvait au milieu d'une ruelle plus larges que les autres mais non moins sale pour autant. Nuyan, Lena, Gil, Po et quelques autres étaient avec lui et avaient entrepris de lui inculquer les ficelles du vol de rue. Gobelin de son état, Sump n'avait pourtant jamais eu l'occasion de s'adonner à ce genre d'exercice. Les milieux urbains étant déjà très néfastes pour sa survie à la base, voler leurs habitants directement dans leur poche n'était pas une idée qui lui était venue. Cependant des petits humains y arrivaient parfois avec brio, pourquoi pas lui ?
"Fais comme si tu marchais vers moi." Lui dit Gil.
Le garçon et Sump s'avancèrent l'un vers l'autre. L'un regardant nonchalamment autour, l'autre ne le lâchant pas du regard, sur le qui-vive. Lorsqu'ils se croisèrent, Sump aperçut un léger mouvement au niveau de ses hanches ainsi qu'un frôlement presque imperceptible. Le gobelin dégaina à une vitesse prodigieuse.
"T...t'es malade, hoqueta Gil, la lame d'une dague dorée sous le menton,
c'est qu'un entraînement bordel."
Sump le fixait avec une mine belliqueuse. Un entraînement certes, mais ses fameux deux yus lui appartenait quand même. Et on ne plaisantait pas avec ce qui appartenait à... Un sifflement taquin lui fit se détourner du visage effaré de Gil. Le coude appuyé contre un des murs encadrant la ruelle, Nuyan faisait sauter une petite bourse dans sa main, une satisfaction innocente sur le visage. Médusé, Sump jeta un coup d'œil à sa ceinture. Oui, c'était bien la sienne !
"Pas mal hein ? Ricana nerveusement Gil,
et si tu baissais ta lame maintenant ?" ⌂⌂⌂
Ils se trouvaient maintenant sur la place du marché à l'heure du zénith. Il faisait un temps superbe et Sump savait désormais qu'il était au sein d'une bande de voleurs précoces dont les larcins étaient aussi diversifiés qu'audacieux. Et dont l'organisation était surprenante. Si Lena jouait les "muscles" lors des situations épineuses avec son habileté à l'arc, Nuyan se servait de sa verve pour attirer ou détourner l'attention pendant que Gil et les autres détroussaient de pauvres victimes sans défense. Cependant ce n'était pas pour rien que le rouquin était comme le grand frère parmi de ce groupe d'enfants-voleurs. Il était le plus âgé, le plus malin et surtout le plus habile voleur d'entre tous. Avec sa redingote trouée de toute part par exemple, il pouvait glisser un bras dans le pan du vêtement et subtiliser discrètement pain entier, fruit et autres tout en étant de dos aux victuailles qu'il chipait. Sump avait trouvé ça très fort.
Le premier coup du gobelin fut lui aussi très fort.
Nuyan et les autres lui avaient assurés qu'il était prêt à le tenter. Le vol était une seconde nature chez lui après tout et sa main gauche ne suffisait pas à le gêner suffisamment. On lui avait montré quelques techniques allant du discret vol à l'étalage quand le propriétaire regardait ailleurs à la découpe pure et simple d'une lanière de sacoche à même le dos des passants. Il était midi et le marché était bondé de toutes sortes de gens : Pauvres, bourgeois, moyens, résidents, étrangers, touristes. Cette diversité de proies en faisait l'heure idéale d'après Nuyan. Les vols faisant parti de la routine au marché de Tulorim, beaucoup de commerçants, en plus de reconnaître leurs voleurs, avaient parfois engagés des hommes pour les aider à surveiller leurs marchandises.
"Lorsque c'est des miliciens, c'est mieux parce qu'on les voit facilement avec leur emblème peinte partout, lui avait soufflé le rouquin en débarrassant sa casquette de quelques parasites, mais lorsqu'il s'agit de mercenaires sans signes distinctifs, c'est plus dur." Le rouquin lui avait ensuite conseillé de s'en prendre à des non-résidents de la cité qui contrairement aux autres, n'étaient pas forcément sur leurs gardes, émerveillés par les marchandises proposées. Sump ne faisant pas la différence entre habitants, visiteurs, voyageurs ou autres, le jeune voleur lui avait discrètement montré du doigt un petit groupe de jeunes demoiselles enveloppés dans des draperies de soie aux couleurs vives :
"Les bouffeuses de riz là-bas... Elles sont pas d'ici c'est sûr." On lui avait également précisé que ces dits "bouffeurs de riz" étaient bien souvent très dotés, se parant toujours de tissus et cailloux précieux. Sump s'était donc approché à petits pas, sa résolution faiblissant à chaque mètres. Il se lançait dans une autres prises de risques encore moins productive que les autres. Ne pouvait-il donc pas résister à l'appât du gain ?
Ses cibles, pour la plupart féminines, s'extasiaient sur des sortes de minuscules rongeurs mit en cage.
"On s'en sert pour éliminer les insectes qui détruisent nos champs." leur expliquait le commerçant d'un air savant sans toutefois être vraiment écouté par ces dames qui n'avaient d'yeux que pour les bestioles.
Sump était maintenant dans leur dos alors quelles poussaient des petits cris aigus et des gloussements. Il s'interrogeait sur la manière de procéder. Devait-il utiliser une lame pour couper la lanière d'un de leur sac à main ? Cela lui semblait être une bonne option.
À tord.
Au moment où sa main se déplaçait vers Grifoniss, la lame-miroir d'un sabre étincela devant ses yeux. Un fin guerrier vêtu d'une armure légère venait d'apparaître à ses côtés, fixant un point devant lui alors que son arme chatouillait le nez du gobelin qui ne bougeait plus d'un iota. Les yeux de celui-ci firent des allers-retours entre l'acier et le visage de l'homme, impassible à l'extrême. Il avait le même teint jaunâtre et les même yeux tirés que les dames qu'il paraissait protéger. Après quelques secondes de flottements, Sump prit le risque de reculer lentement, les mains en évidence pour bien montrer qu'il ne comptait plus sortir son arme. Le type resta immobile mais finit par ranger son sabre lorsque le gobelin eut effectué quelques pas de plus en arrière. Encore sous le choc, Sump revint dans le petit coin à l'écart où l'attendait ses professeurs de vol. Ils semblaient tous avoir trouvé la situation très comique. Nuyan affichait une mine de culpabilité amusée alors que Po se tordaient de rire.
"Je l'avais pas vu, désolé !" Pouffa Nuyan.
Pas grave ! Sump aurait juste pu avoir la tête tranchée ce midi-là.
Le gobelin fit quelques nouvelles tentatives mais qui ne s'avérèrent pas plus fructueuses. Nuyan expliquait cela par le fait qu'étant un gobelin, et dans une ville réputée pour ses vols qui plus est, il attirait trop facilement l'attention. De plus, depuis qu'il avait manqué de se faire raccourcir, Sump se montrait cent fois plus prudent, ce qui avait tendance à énerver le minuscule et fou furieux Po. Ce dernier et malgré son jeune âge, tentait des coups d'une audace incroyable dont un des plus subtil fut d'aller quémander quelques pièces aux jeunes femmes que le gobelin avait essayé de truander quelques instants plus tôt. Au lieu de sortir son sabre, le guerrier avait regardé aux alentours tandis que les gentes dames donnaient aux garçonnets des gémissements attendris, des petites caresses, des friandises et des yus. Facile quand on était un mignon bout de chou, cela l'était moins quand on avait la trogne de Sump. Ce dernier n'était parvenu à voler, en tout et pour tout, qu'un gros saucisson. Et en plus il découvrit qu'il détestait cela. Il le laissa aux gosses qui le dévorèrent.
Alors que Sump comptait améliorer son ratio en profitant du remue-ménage qu'avait déclenché d'autres enfants des rues en volant un vendeur d'alcool, Po lui secoua le poignet. Comme souvent lorsqu'il souriait, le petit garçon avait l'air diabolique. Cette fois-ci, cependant, une excitation ainsi qu'un amusement prononcé brillait dans ses yeux :
"Viens voir ! Ils vont se faire un bisou !" Le gobelin se laissa entraîner à l'angle de la ruelle et tout deux glissèrent un œil derrière le mur. Face à face Lena et Nuyan se trouvaient là, pas forcément à l'aise.
"Ça fait tellement longtemps qu'ils se tournent autour ces deux-là." expliqua le petit garçon, concentré sur la scène qui se déroulait sous ses yeux.
Le rouquin avait enlevé sa casquette et se grattait nerveusement la tête :
"Écoute, pour hier soir... j'ai un peu réfléchis et je crois que je me suis mal expliqué..." Bredouilla-t-il, ne tenant pas en place.
Elle prit un air dégagé :
"Ah bon ?" Dit-elle comme si elle ne voyait pas de quoi il était question mais la teinte de ses joues la démentait.
Il la regarda enfin en face et prit une voix soudainement intense et claire :
"Ouais...Je veux vraiment pas que tu partes en fait. J'ai besoin de toi." Elle rougit encore plus et son regard descendit au niveau de ses chaussures :
"C...C'est vrai ?" bredouilla-t-elle.
Il acquiesça et lui prit les mains ce qui la fit lever les yeux vers lui à nouveau. Leurs visage se rapprochèrent alors lentement l'un de l'autre pendant que Po trépignait comme un dingue et que Sump, les yeux plissés, appréhendait ce que les deux jeunes gens étaient sur le point de faire...
À cet instant Gil déboula derrière les deux espions et se planta entre eux tous. Nuyan s'éloigna précipitamment de Lena en se raclant bruyamment la gorge alors que Gil prenait la parole :
"Eh, dit-il,
vous serez peut-être contents d'apprendre que le vieux Schlaïd vient de rentrer ?" Suite.