Un brouillard onctueux balayait les environs d'une douce fraîcheur matinale. Le soleil, timide, n'osait pas encore montrer ses rayons, laissant place à une légère brise venue apporter les bruits alentours. Des oiseaux se faisaient les messagers de ce jour nouveau, à travers diverses mélodies sifflotantes, premiers éveillés venus apporter leur touche sonore à ce paisible tableau. Borri avait émergé le premier. Depuis une dizaine de minutes, il cheminait avec ses pensées d'un pas lent et mesuré, tel un ancien savourant sa promenade quotidienne. Là était son moment favori de la journée, car sous ses airs durs et renfrognés apparaissait tout de même une certaine douceur, celle d'un père. D'un regard partagé entre la curiosité et la mélancolie, il observait ses deux nouveaux protégés apaisés dans un sommeil profond. Le vétéran allait devoir leur apprendre les bienfaits et vertues de se lever tôt. Penser à cela dessina un sourire sur son visage de nature autoritaire.
- Mais pas aujourd'hui... Je leur en fait baver à ces petits. Ils ont bien le droit de se reposer un peu. Le temps de s'y habituer, héhé... Sur ces dires, le vieux loup s'installa tranquillement dans l'herbe humide et saisit dans l'une des innombrables poches disséminées sur son imposante ceinture en cuir une pipe de magnifique facture. Taillée dans un os d'hornal, l'artisan avait mis du cœur à l'ouvrage, y dessinant de magnifiques figures triballes et y incrustant quelques pierres aux multiples couleurs. Du bel ouvrage. Son ancienne paie ne lui aurait jamais permis de faire l'acquisition d'un tel bien. Le ravage des trolls sur le convoi de Manfred en revanche lui avait donné une belle opportunité de s'en procurer une. Il ne faut pas sous-estimer la roublardise d'une vieux loup.
Après l'attaque du convoi, les trois compagnons sont bien entendu allés jeter un œil sur les restes de ce petit -mais non pas moins écœurant- champ de bataille. Les oiseaux de proie et autres corbeaux eurent prit un malin plaisir à faire de tous ces cadavres un gargantuesque buffet à ciel ouvert, lorsqu'ils n'avaient pas été emportés par de plus gros bestiaux auparavant. Naturellement, les survivants de la mêlée n'étaient pas totalement idiots et avaient emporté la majeure partie du butin restant. Prudent, le trio avait progressé à travers cette scène sordide dans l'espoir d'y trouver quelques provisions. Ezekiel, à la vue d'une des carcasses de bandit devenue garde-manger ne put réprimer une grimace accompagnée d'une douloureuse pensée pour le pauvre Ferland. "La seule chose qui unit les êtres vivants, c'est la mort", aimait répéter son père, coutume paysanne visant à rabaisser les plus riches. Triste fin. Cette petite pêche leur avait toutefois permit de mettre la main sur quelques prises intéressantes, entre denrées, tissus, couteaux, gourdes, cordes et autres babioles. Au début, le rôdeur eut bien des difficultés, réticent à l'idée de faire les poches de macchabées et remettant sa morale en question. Harolt en revanche, au vu de la dextérité et la vitesse avec laquelle il exécutait la tâche, ne semblait pas en être à son coup d'essai. La crapule parlait certes souvent pour ne rien dire, les actes eux ne mentent que rarement lorsque l'on est en mesure de les lire. Au final, le rôdeur avait fini par loucher sur la hache de l'un des brigands, mettant malgré tout un certain temps avant de s'en saisir. La vie d'aventurier réserve bien des surprises et abrite nombre de danger. Aussi est-il préférable de savoir et pouvoir se prémunir face à toutes ces situations et imprévus. Il s'était mis en tête de trouver un maître en la matière afin de puiser au mieux dans son savoir. Les seules limites sont celles que l'on s'impose, Ezekiel avait décidé de faire de cet adage son credo. Sur ces pensées, il sangla la hachette à sa ceinture et alla prêter main forte à ses deux camarades afin de déceler d'autres effets intéressants.
Borri savourait le mélange d'herbes qu'il avait forcé Harolt à récolter durant une après-midi entière à travers la forêt. Cela faisait bien longtemps qu'il fumait. Peut-être trop. Sa femme le lui reprochait souvent, à l'époque. Il commençait à s'impatienter. Ses jeunes ouailles dormaient bien trop. Il les fixait d'un œil mauvais, comme si ce lourd regard allait lui permettre de les arracher plus facilement à leurs rêves. C'est pourtant bien ce qu'il se passa. Avec difficulté, Ezekiel émergea d'un sommeil où les vieux démons de son passé s'amusaient à torturer son esprit dans d'étranges cauchemars. Il repoussa le bras d'Harolt de son torse, le jeune homme l'ayant passé inconsciemment durant la nuit. Au loin, il aperçut Borri, assis en une position lui conférant une allure respectable, en train de fumer.
- Et bah enfin ! Harolt et toi vous êtes vraiment de vraies feignasses. J'vais remédier à ça crois moi ! hurla le vétéran entre sourire et reproches.
Le timbre de sa voix réveilla Harolt en sursaut, mais celui ci retomba dans ses songes les secondes suivantes. Ezekiel se leva et commença à ordonner ses affaires, conscient que l'heure du départ approchait. Il avait plus que hâte de se mettre en route, découvrir de nouveaux lieux et plonger dans l'inconnu. Désormais, il en était certain. La monotonie n'était pas faite pour lui. Il avait besoin de rythme, de mouvement. Ce train de vie était parfait pour lui. La cap était fixé. Gamérian. Borri avait quelques contacts là-bas qui pourraient l'informer sur les dernières rumeurs. De quoi donner au trio l'occasion de se trouver de l'action et de récolter de précieux yus. Sans argent, impossible de survivre en arpentant ce vaste monde. Après une bonne demie-heure de préparatifs -sans compter le temps nécessaire pour faire se lever Harolt- ils se mirent en route.
Ezekiel marchait seul en tête, d'un pas léger, presque enfantin. Sa curiosité de découvrir une nouvelle région et donc une nouvelle façon de vivre était à son paroxysme, tout comme son impatience. Borri ne manquait pas de la rappeler à l'ordre lorsqu'il prenait trop de distance, usant de son infini répertoire d'insultes.
- Tu tiens tant que ça à te dépenser mon garçon ? Alors soit. Fais moi le plaisir d'aller remplir les gourdes, elles sont vides et j'ai soif. Après avoir hésité un moment et caressé l'idée d'y envoyer Harolt, Ezekiel céda dans un soupir las devant le regard sans appel de son aîné. C'est ainsi qu'il saisit les gourdes que lui tendait Borri, avec virulence et agacement avant de quitter la route de terre qu'ils empruntaient pour s'enfoncer dans la forêt. Il marcha durant une bonne centaine de mètres puis se stoppa et tendit l'oreille. Le rôdeur ferma les yeux et se concentra, à la recherche du doux bruit d'un cours d'eau. Il prenait plaisir à se perdre ainsi, laisser la nature environnante prendre le dessus sur son être et le guider. Quelques instants après s'être enivré de la richesse et la diversité des sonorités, entre symphonies d'insectes, feuillages capricieux, battements d'ailes et, qui sait, peut-être murmures d'élémentaires de vent, il entendit. Le tranquille et doucereux ronronnement de l'eau qui coule, suivant son infini chemin voué à se répéter et reproduire inlassablement. Satisfait de sa trouvaille, il se dirigea vers la source. Les bois présentaient toujours cet aspect à la fois chaleureux et mystérieux qui lui plaisait tant, atmosphère silencieuse et feutrée où tendre l'oreille et se laisser transporter est une invitation au régal auditif, olfactif, visuel. Les arbres d'âges et espèces divers garnissaient les lieux de verdure sur des kilomètres à la ronde, abritant en leur tronc foule d'animaux, véritables villes et couloirs pour rampants. Ils n'empêchaient pas pour autant les rayons du soleil de filtrer, baignant les alentours d'une chaleur lassive et sublimant les couleurs. Il y avait de tout. Du vert, du jaune, du marron, du rouge, du orange, tourbillon multicolore dénué de logique mais doté de charmes certains. De petits rongeurs curieux faisaient parfois leur apparition, filant telles des flèches aux cibles incertaines. Les oiseaux se faisaient les chefs d'orchestre de l'endroit, s'échangeant de suaves aubades. Ce qui retenait le plus l'attention du rôdeur étaient les odeurs, nombreuses et incessantes, parfums boisés aux doux arômes de baies, emplissant les narines de nostalgies et d'évasion. Ezekiel atteignit enfin le point d'eau qui se présentait en un paresseux ruisseau, fier d'avoir pu le dénicher grâce à sa simple écoute. C'est alors qu'une chose curieuse se produisit. Alors qu'il était attelé à remplir les gourdes de l'eau claire et fraîche de la rivière, l'eau prit subitement une teinte beaucoup plus sombre. Le rôdeur comprit vite qu'il n'avait pas à faire avec un rare phénomène naturel lorsque la couleur du liquide vira à un noir profond, dénué de vie. Soudain, ce ne fut plus seulement l'eau qui était de cette couleur, mais tout son champ de vision. Il pouvait toujours distinguer les formes, mais se retrouvait plongé dans un véritable monde de ténèbres, bien loin de la félicité qu'il s'était figuré juste avant. Rapidement, il se redressa et sortit sa lame. Un frisson le parcourut, ses poils se hérissèrent d'effroi, il serra son arme à s'en faire mal. Face à lui, à pas plus de deux mètres, de l'autre coté du ruisseau, se trouvait un monstre. Ezekiel n'en revenait pas, jamais de sa vie il n'aurait pensé qu'une telle abomination puisse exister. Parodie de cadavre, la chose dans son entièreté paraissait avoir été dépecée. Bien que de taille et d'apparence humaine, la créature arborait une face hideuse dépourvue d'yeux et de nez. Ses yeux se trouvaient dans les paumes de ses mains décharnées, qu'elle avait tendu en direction du jeune homme. Ses ongles était aussi longs que des griffes et paraissaient plus qu’affûtés. Le rôdeur n'eut pas le temps de plus tergiverser devant telle atrocité. La bête montra une rangée de dents pourries et taillées en pointe avant d'attaquer.
Dans un bond d'une vitesse anormale, le monstre se retrouva juste à coté d'Ezekiel, qu'il tenta de blesser d'un coup de griffe. Le rôdeur eut tout juste le temps de faire une roulade en arrière pour l'esquiver, prolongeant le mouvement afin de se redresser et de faire face, en garde, bardant ses vêtements d'une boue froide et humide au passage. La chose se tourna lentement, déplacements saccadés, tels des spasmes. Sa gestuelle même inspirait la terreur. La vue d'Ezekiel se brouilla quelque peu, passant du net au trouble par intermittences. Il était visiblement victime d'un sort. Jusqu'alors, il n'avait jamais vu la magie en activité. Il n'en avait entendu parler qu'à travers des contes où les récits de quelques rares vagabonds l'ayant rapidement évoquée à la taverne de son village. Maintenant, il en était la cible. Il aurait pu y avoir mieux comme premier rencard... Plein de volonté et bravant sa peur, il décida de faire face, lutter contre cette horreur et les effets de sa magie sournoise. Il inspira profondément avant de lui aussi porter un coup. Une frappe verticale, sèche. À l'instant où son attaque aurait dû faire mouche, le temps se ralentit, et là où se trouvait la chose il n'y avait plus que du vide, dans lequel son épée se perdit en sifflant dans l'air. L'instant suivant, un nouvel assaut s'abattit sur lui, sous forme de deux coups consécutifs, la créature ayant refait surface juste à coté. Surprenant mais pas ingérable. En effet, la bête semblait parfois éprouver des difficultés à se mouvoir avec aisance, agissant de manière grossière, voire prévisible. Ezekiel esquiva la première tentative d'un tour sur lui-même, puis se courba vélocement pour passer sous la seconde. En se relevant, il porta une frappe vers le haut du tranchant de sa lame qui cette fois ci, atteignit sa cible. Ce fut le bras gauche de la chose qui fit la connaissance du fil de son épée, tranché net au niveau du poignet. La main voyante se fit éjecter avec vigueur, son œil affichant une sorte d'effarement. La créature hurla, plus de haine que de douleur, d'un cri perçant, aigu, inhumain. Une rage meurtrière se dessina sur la face difforme de la chose, qui répliqua en envoyant la plat de sa main valide d'un geste sec en direction d'Ezekiel, sans l'atteindre. Le rôdeur, de prime abord, pensa que la créature eut manqué de précision, mais il déchanta vite. Une onde de choc vint le propulser en l'air, en une violente vague d'énergie concentrée. La malheureux fit un véritable vol plané, lâcha son arme sous la force du sort et s'écroula sur un tapis de feuilles. Tout étourdi et le souffle coupé, il tenta de se relever au plus vite, cherchant frénétiquement son épée des yeux. Une douleur brûlante s'empara de lui. Le bas de son dos lui faisait mal. Il n'était pas si bien retombé. Sa vue s'était améliorée, laissant à nouveau les couleurs apparaître. Un bon début. Vraisemblablement, le fait d'avoir blessé la chose avait réduit son emprise sur lui, donnant du répit à ses sens. La bête s'approchait d'un pas lourd mais suffisamment précipité pour ne guère laisser le temps au rôdeur de reprendre son arme. Concentré, le gaillard se remit en garde, s'emparant de sa hachette. Il ne savait certes pas l'utiliser pour se battre mais avait déjà eu l'occasion de s'en servir lorsque l'hiver approchait et qu'il fallait abattre quelques arbres pour ne pas succomber au froid mordant. S'il frappait le premier, la chose se rejouerait de lui en distordant le temps. Il ne referait pas cette erreur. Il décida de patienter, lui laisser l'honneur du premier geste. L'anticiper, le contrer. En finir. Pas le droit à l'erreur, à la bévue. Toute méprise pouvait lui être fatale. Bien heureusement, la leçon de la veille avec Borri lui serait plus qu'utile dans telle situation où la réactivité était de mise. Après la théorie vient la pratique. La chose n'était pas des plus vives d'esprit, elle entra totalement dans son jeu, se présentant à lui, les griffes de son ultime main levées, se mouvant tel un pantin désarticulé. Lorsque la bête arriva à hauteur du jeune homme, elle attaqua de nouveau. Bien que sous l'influence d'un sort, Ezekiel s'en remettait à ce qu'il avait apprit, porta son attention sur les jambes rachitiques de son adversaire pour en lire les intentions, décoder la logique, agir en fonction. Une fois encore, le monstre manquait de vivacité. D'un bond en arrière, le rôdeur prit de l'impulsion, solidifiant ses appuis avant de s'élancer sur sa cible, le bras levé, la hache prête. Il ne laissa pas le temps à la créature de raviser sa molle attaque, de se rejouer de lui, d'attenter à sa vie. Convergeant sa puissance dans son bras armé, il frappa de toutes ses forces, en un cri de rage, de guerrier. La hachette vint se loger profondément dans la boite crânienne de l'atrocité qui se figea avant de s'écrouler dans un râle dégoûtant.
Ezekiel, l'air choqué, mit un certain temps à assimiler ce qu'il venait de se
passer. Qu'était cette chose ? Que voulait-elle ? Était-elle seule ? Gardait-elle quelque chose...? Son acuité visuelle revint en même temps que ses esprits. Hagard, il alla récupérer son épée ainsi que les gourdes, puis nettoya sa lame dans l'eau claire et remplit les contenants du précieux sésame, la main tremblante. Il s'apprêtait à quitter les lieux sans demander son reste quand quelque chose l'interpella. La main du monstre qu'il avait au préalable tranché durant l'opposition avait atterri juste de l'autre coté du point d'eau, tout proche de lui. L'œil présent de lui le fixait. Suivait ses mouvements, n'en ratait pas une miette. Ceci le pétrifia de peur, le laissa béat de longues secondes durant. Il n'osait plus bouger. Ne sachant trop comment réagir, il prit tout de même son courage à deux mains et décida de s'en emparer, l'enveloppant dans un tissu qu'il rangea dans une poche après s'être assuré qu'elle ne l'attaquerait pas. Quelqu'un pourrait sans doute lui donner plus de détails quant à se curieux artefact et l'informer sur ses propriétés. Une fois toutes ses affaires récupérées et remis de ses émotions, il rebroussa rapidement chemin pour s'en retourner auprès de son groupe, qui devait forcément commencer à se questionner sur la durée de son absence...
- Et bien tu en as mis du temps ! Qu'est-ce que tu foutais ? T'en as profité pour chier ou quoi ?! lança Borri à Ezekiel au retour de celui-ci.
- Je... Euh... Je préférerai en parler autour d'une pinte une fois arrivés à destination. lâcha Ezekiel encore tout secoué de son hostile rencontre.
Borri fronça les sourcils. Il avait remarqué le sang noir et putride présent sur la hachette du rôdeur mais jugea bon de ne pas relever devant la face déconfite qu'il arborait. Le vieux guerrier se contenta de porter une tape amicale et réconfortante sur son épaule.
- En route alors !! dit Harolt avec enthousiasme et fidèle à lui-même, n'ayant rien noté de suspect et hypnotisé à l'idée de se soûler après
tant d'inconfort et de péripéties...