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Lydia cessa bien vite de gémir, comme si la douleur disparaissait lentement, sous l'action des prùù. L'archère n'aurait su dire si les effets allaient être durables ou s'ils n'étaient que de passage, ce qui n'empêcha pas Victoire de pousser un soupir de soulagement. Elle sentit des larmes de joie monter doucement, sans pour autant les laisser sortir, même si cela fut difficile.
La soldate énonça qu'il était temps de partir et que les femmes verraient bien si la blessure allait vraiment mieux en temps et en heure. Elle remercia Victoire, lui disant que c'était quelque chose qu'elle n'oublierait pas. La jeune fille ne répondit rien, se contentant d'adresser un sourire à celle qu'elle considérait de plus en plus comme son amie. Elle l'aida par la suite à ramasser les flèches de ses doigts gluants, avant que toutes deux ne s'en aillent, toujours suivies par les bestioles qu'elles n'avaient ni l'une ni l'autre à cœur de manger.
Elles marchèrent ainsi, le cœur bien plus léger que précédemment, bien que restant sur leurs gardes. Victoire avait eu envie de poser mille et une questions sur le chemin, mais sa gorge sèche par la soif l'en dissuada bien vite.
Au bout d'un moment, le son reconnaissable d'une cascade se fit entendre. Les deux femmes s'y dirigèrent, rejoignant bientôt en effet un petit point d'eau vive et clair, entouré de rochers. Lydia décida bien vite que ce serait là leur refuge pour la nuit. Assoiffée, Victoire n'attendit pas plus longtemps, se dirigeant aussitôt sur les rochers, faisant attention de ne pas tomber. Les prùù la suivirent, enchantés par l'agitation nouvelles de la jeune fille.
Celle-ci ne frémit qu'un instant quand ses souliers entrèrent dans l'eau glaciale, se baissant tout en joignant les mains, buvant alors du précieux liquide avec délice. Lydia fit de même, avec un peu plus de sobriété certes, mais l'eau leur avait manqué depuis deux jours à présent.
Lydia annonça qu'elle allait chasser, en espérant avoir plus de chance que dans l'après-midi. Victoire dut promettre qu'elle resterait bien là et ne chercherait pas à la rejoindre. Elle n'aimait pas être seule, mais cela lui donnait l'occasion de se laver, première fois depuis qu'elle avait quitté le château. Elle choisit un rocher près de la cascade, où il serait difficile d'accéder si quelqu'un la surprenait. Vérifiant méticuleusement que la seule compagnie était celle des prùù, elle ôta sa robe, la posant ensuite sur la pierre froide. Ses souliers la rejoignirent presque aussitôt.
Elle entra dans l'eau, d'abord simplement jusqu'aux cuisses, faisant très attention à là où elle marchait ainsi qu'au courant, qui n'était pas des plus violents. Les créatures hésitaient, piaillant en touchant l'eau qui était bien froide pour eux. Victoire ne put s'empêcher de les éclabousser, les faisant courir dans tous les sens en criant à la mort, avant de toujours se rapprocher.
Prenant son courage à deux mains, elle entra totalement dans l'eau, gémissant tout en se frottant vigoureusement la peau et le visage. C'était très froid, mais pas insurmontable, ne serait-ce que par le manque qu'elle avait vécu pendant ce temps. De plus, l'eau avait quelque chose de purifiant, chassant d'elle la souillure et l'horreur qu'elle avait vécu. Les chassant pour un temps en tout cas.
Quelque chose passa contre ses jambes, la faisant pousser un petit cri. La peur nouvelle des serpents la figea, mais elle se rendit bien compte que ce n'était qu'un poisson. Ce fut alors la faim qui la saisit, son ventre émettant un gargouillis audible. Elle plongea les mains dans l'eau, visant gauchement le poisson. Ses doigts effleurèrent celui-ci, mais il fila bien vite hors de portée.
S'étant trouvé une activité utile, elle continua cependant, essayant maladroitement de pêcher, armée de ses seules mitaines. Cela lui prit du temps, mais, elle parvint au bout d'une lutte acharnée à jeter hors de l'eau une petite truite qui s'agita vainement sur la berge, sous le regard amusé des prùù. Victoire décida que c'était le moment de sortir de l'eau, ayant peur même d'avoir attrapé froid. Elle frotta sa peau pour chasser l'humidité, n'ayant pas de serviette, avant d'enfiler sa robe. Si elle eut froid au début, au moins se sentait-elle propre.
Sa dague cloua au sol le poisson, tandis qu'elle entreprit de ramasser du bois mort, ne s'éloignant guère de la cascade. Elle revint les mains pleines, choisissant un endroit sec. Préparant du petit bois auquel elle ajouta un peu d'herbe séchée, elle tenta plutôt en vain de frictionner deux morceaux de bois entre eux pour faire partir le feu. Heureusement, Lydia ne tarda pas, se faisant tout de suite accueillir par les prùù. Elle avait de nouveau pu capturer un lapin et sembla contente de voir le poisson gésir sur le sol.
Concernant le feu, elle ne le fit pas elle-même, laissant continuer Victoire sur sa bonne initiative, lui conseilla seulement de plutôt frictionner du bambou. L'adolescente prit donc la branche que lui avait indiquée Lydia, s'échinant de nouveau à créer la chaleur qui ferait partir le feu. Ce n'est que lorsqu'elle eut mal aux mains qu'une petite braise commença à poindre. Suivants les instructions de l'archère, elle souffla légèrement, jusqu'à ce qu'une timide flamme ne fasse son apparition, léchant bientôt les herbes mortes, puis les brindilles.
Satisfaite, Victoire se vit attribuer la responsabilité du feu, sans pour autant échapper à des cours accélérés d'évidage et de découpage. La jeune fille profita du savoir-faire de Lydia, s'y intéressant sincèrement, tâchant de mémoriser chaque étape pour les prochaines fois. Elle participa même aux tâches qui ne risquaient pas de gâcher la viande. Le repas qui suivit fut pour le moins délicieux: le lapin grillé était mille fois meilleur que le lapin cru, la truite ayant aussi vraiment bon goût.
Une fois repues, Lydia montra encore jusqu'où son ingéniosité pouvait aller, arrivant à préparer une paillasse digne de ce nom avec seulement une grande écorce et des fougères. Les prùù l'étreignirent bientôt, prouvant que cela avait l'air en effet d'être plutôt confortable. L'archère, satisfaite, prit son arc en main, demandant à Victoire ce qu'elle savait faire avant de se rétracter, expliquant qu'elle le verrait bien assez tôt. Elle expliqua que l'archer se devait d'être d'une implacable précision, quelques soient les conditions. Pour démontrer ces propos, elles désigna une cible à une centaine de pas.
Victoire regarda Lydia encocher une flèche, se plaçant face à l'arbre dans une position droite et presque académique, avant de tirer sur la corde tout en visant, avant de relâcher la pression. La flèche siffla, fondant vers la cible dans laquelle elle se planta sans effort. Les prùù suivirent le projectiles en gambadant, tandis que la jeune fille estimait la difficulté énorme de ce simple tir.
Lydia tendit son arc à la jeune fille, qui hésita un court instant avant de le saisir. L'arme était lourde, pesant sur le bras fin de Victoire. L'archère lui demanda de faire la même chose, pour juger de la qualité de sa technique. Elle rappela les créatures, tandis que Victoire encochait lentement la flèche sur la corde de tendon. Elle se plaça de profil, tentant d'imiter tant bien que mal ce qu'elle avait vu quelques instants plutôt.
Le simple fait de tendre la corde fut une épreuve de force, la jeune fille passant un moment à simplement armer le tir. Une fois prête, elle commença à viser, les bras tremblant légèrement sous la tension de l'arc. Elle prit une profonde inspiration, avant de libérer le projectile qui prit très rapidement de la vitesse, sifflant dans les airs. Il rata cependant l'arbre, se fichant dans la terre un peu en arrière.
Victoire regarda Lydia, qui n'avait pas l'air satisfaite pour un sou. Elle se leva, lui demandant de recommencer, la guidant cette fois-ci à chaque étape du tir. En premier lieu elle s'occupa de la position des pieds, qui était extrêmement importante pour apporter de la stabilité. Le plus simple était d'avoir les pieds parallèles, suffisamment espacés mais pas trop, pour que la ligne de tir prolonge l'alignement des pointes. Cependant, si c'était le plus facile, elle conseilla à Victoire de se mettre en position ouverte, c'est à dire que la ligne de tir n'était pas exactement parallèle. Elle montra ainsi à la jeune fille où se placer, et quel serait l'axe de tir.
Ce n'était pas naturel, son frère ne lui ayant jamais appris à faire ainsi. Ceci dit, Roland n'égalait pas Lydia loin s'en fallait, Victoire se pliant donc aux conseils de la dernière. L'archère montra ensuite à son apprentie comment pincer la corde, par rapport à l'encoche, ainsi que comment tenir l'arc. Il fallait que le poids de celui-ci repose selon un certain angle, là encore pour une question d'équilibre.
Une fois la jeune fille en position, celle-ci dut de nouveau tirer sur la corde, se brûlant un peu les doigts fins, sans pour autant se plaindre. L'archère lui plaça le bras directeur de manière convenable, afin que l'avant-bras ne détourne pas la flèche au moment du lancer. Elle força aussi Victoire à se redresser, lui indiquant que les muscles les plus utilisés devaient être ceux du dos, et non ceux du bras. L'adolescente se rendit en effet vite compte qu'il était plus facile de tenir ainsi, sans que les bras n'aient la tremblote.
Victoire était alors en position de tir, qui était fort différente de celle qu'elle avait prise quelques instants auparavant, preuve qu'elle avait de très mauvaises bases. L'avant dernière étape était la visée. Lydia lui montra comment bien ancrer sa flèche, ainsi que où placer la corde par rapport à son œil directeur. C'étaient dans les petits détails que l'on reconnaissait un grand archer.
Enfin, ne restait plus qu'à lâcher la flèche. La dernière indication de Lydia était déjà connue de Victoire: ne cesser de viser que lorsque la cible était percutée, pas avant.
La jeune fille se concentra donc, gardant précieusement sa position sous le regard attentif de la formatrice. Elle lâcha la corde, la flèche filant à toute vitesse jusqu'à l'arbre dans lequel elle s'enfonça avec force. Lydia ne fut hélas toujours pas satisfaite, demandant à Victoire de recommencer, seule cette fois.
Les conseils qui suivirent furent moins académiques, plus personnels. Il fallait qu'elle ne respire qu'une grande fois avant de se figer, qu'elle lâche la corde rapidement mais sans à coup ou encore que la main d'encoche devait rester au niveau de l'oreille après le tir.
Victoire recommença donc, faisant attention à tous les détails, ou du moins à la plupart d'entre eux. Les pieds, les bras, les épaules, l'œil... Tout devait être parfaitement coordonné. Il était beaucoup plus délicat de bien se placer sans l'aide de Lydia, la jeune fille en faisant les frais en laissant une flèche rater mollement sa cible. Cela ne l'empêcha pas de recommencer, encochant un quatrième projectile, corrigeant au mieux qu'elle le pouvait la trajectoire.
Malheureusement, cette fois-ci ce fut de l'autre côté de l'arbre que la flèche s'égara. Le conseil suivant de Lydia fit mouche cependant: il ne s'agissait pas de s'entrainer sur un arbre. Le tir à l'arc était un combat et ce qu'elle visait était un ennemi qui la mettait en danger. Elle devait prendre son temps, se détacher, mais savoir qu'il fallait qu'elle touche. Sans le besoin de tuer, tirer ne servait tout bonnement à rien.
Victoire en prit bonne note, armant de ses frêles bras un nouveau tir. Elle ferma un instant les yeux, imaginant son pire ennemi, le duc Tristan, à cent pas d'elle. Rouvrant les paupières, elle se força à l'imaginer, dînant dans son propre château, après avoir tué sa famille. Elle sentit en elle un sentiment sombre prendre le dessus, un sentiment de vengeance et de colère, mais une colère froide.
Visant Tristan, elle savait qu'elle ne devait pas le rater. Que c'était sa seule et unique chance de se faire justice. Elle se concentra sur sa position, sur la tension de chacun de ses muscles, puis elle inspira une dernière fois, se tendant de tout son corps.
Quand la flèche partit, elle sut que Tristan n'était plus...
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