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Auparavant~
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Maintenant que le sujet sur la Promesse de Junji a été ouvert, la discussion va bon train. Seul le jumeau sérieux n'y prend pas une part active. Il se sert une autre coupelle d'alcool en silence, tandis que même le grand milicien scrute le futur uni avec un vif intérêt. Je dois avouer que c'est aussi mon cas. Je n'ai jamais assisté à la moindre union, et c'est aussi la première fois que je vois un symbole d'engagement. Toutefois, je peux me rendre compte que Junji est sérieux. Il irradie presque de bonheur. Quand je songe au caractère de la pyromancienne, et de son animosité à mon égard lors de ma deuxième mission, j'ai du mal à comprendre comment ils en sont arrivés là. Se connaissent-ils depuis si longtemps que cela ? Ai-je été aveugle pour ne pas voir une affection certaine dans leurs interactions ou ont-ils simplement caché ce détail ?
Suivant distraitement les échanges, mes oreilles en pointe se redressent quand Junji claque ses mains l'une contre l'autre, tout en se tournant vers son jumeau.
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Désolé mon frère, mais je vais devoir compter sur toi pour payer ma part."
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Je le sais bien."
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Hum ? Pourquoi donc ? Tu n'as plus un yû vaillant ?"
Le visage du jeune homme s'adoucit un peu, puis il étend les mains, prenant une voix presque rêveuse.
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C'est presque cela. Pour dire la vérité, j'ai même contracté une dette envers un créancier. Aya' et moi allons emménager dans une petite maison tranquille, pas si loin que cela de ta boutique, Masaya. Le bâtiment n'est pas très cher en lui-même, mais les anciens propriétaires l'ont quelque peu négligé. Du coup, nous allons devoir faire quelques réparations."
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Je me trompe peut-être, mais tu as l'air ravi de la chose."
L'expression de Junji devient presque aussi lumineuse que s'il manipulait des fluides de lumière. J'ignorais qu'une telle chose était possible, mais c'est apparemment le cas.
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Oh que oui ! Imagine-toi à ma place ! Vivre dans un petit nid douillet que tu as en partie façonné de tes mains, avec la personne à laquelle tu a décidé de dédier ta vie ! On a déjà visité ensemble. Il y a un petit vestibule, une grande pièce à vivre, une salle d'eau, une chambre et un débarras. "
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Et l'habitation sera à vous ?"
Le visage de Junji se pare soudain d'une moue embarrassée. Un rire un peu nerveux lui échappe pendant qu'il incline la tête sur le côté, se frottant la tempe. C'est d'ailleurs quand cette attitude apparait que son jumeau lui adresse un regard presque dépité.
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Ce gamin était si enthousiaste d'avoir son propre foyer qu'il est allé négocier seul."
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Chut !"
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Résultat, certes les possesseurs des lieux vont se charger d'une partie des travaux et demandent moins cher pour les murs, mais ils ont refusé de céder le titre de propriété. Pour y vivre, ils devront régulièrement les payer."
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Ah mais ! Il n'y a pas de quoi en faire un drame ! Nous serons deux miliciens actifs vivant ensemble. A nous deux, nos soldes couvriront largement le loyer et le montant de l'emprunt. Bon, par contre Masaya et Kiyo', peut-être que nous viendront vous embêter pour vous emprunter du thé. On va devoir se serrer un peu la ceinture."
Genji fronce légèrement les sourcils, puis il m'adresse un regard douloureux. Il a quelque chose de plus à dire, j'en ai la conviction. Cependant, il refuse de s'exprimer davantage. Ses lèvres entrouvertes se ferment brutalement lorsqu'il voit l'air heureux de son jumeau, et il se sert une coupelle de praijo supplémentaire. J'aimerais savoir ce qui le travaille, mais je ne me vois pas lui poser la question maintenant. Tout en mangeant, Hidate regarde intensément Junji, comme admiratif.
Maintenant que j'y songe, avec son tempérament, je doute que le grand milicien ait réussi à s'attirer les faveurs d'une dame. Quid de Genji ? A part son jumeau, les hommes de cette table font partie de la catégorie des non-unis. Je me demande d'ailleurs si oncle Masaya a déjà envisagé la chose. Il ne m'en a jamais parlé, et n'a jamais manifesté d'attirance particulière en ma présence. D'un coup, comme s'il avait suivi le même cheminement de pensée que moi, l'ynorien jovial pose sa question à la tablée.
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Puisqu'on parle romance, vous avez sans doute quelqu'un en vue, pas vrai ?"
Echange de regards, haussement de sourcils, puis expression amusée de mon parent.
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Tu crois vraiment que j'ai envie de convoler à mon âge, gamin ? "
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Eh ! Je vais m'unir je te rappelle, arrête de m'appeler comme cela ! Non mais, vraiment ? Tu n'as jamais eu le coeur palpitant pour quelqu'un ?"
L'herboriste lève une main, l'accolant à son menton. Ses yeux sombres se perdent dans le bois d'un mur proche.
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Oh si, cela m'est arrivé. Il y a eu deux personnes que j'ai aimé jusqu'à m'en briser le coeur. La première en a choisi un autre, et la seconde a du quitter Oranan avant que nous ayons pu vraiment faire connaissance."
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Oh. Triste."
Junji baisse un peu le nez, comme se sentant coupable. Il ne se redresse qu'aux paroles de mon oncle.
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Ressaisis-toi, petit. Je ne suis pas malheureux pour autant, j'ai passé des années heureuses en élevant Kiyo' comme mon fils. D'accord, il lui est arrivé de faire quelques bêtises mais..."
Embarrassé par les souvenirs qu'il est capable d'énoncer tout haut, je lui coupe la parole.
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Oncle Masaya ! Personne n'a envie d'entendre cela."
Évidemment, le sourire malicieux de Junji me fait craindre le pire.
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Mais si, moi cela m'intéresse !"
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Je dois admettre qu'imaginer Kiyoheiki faire des sottises est assez difficile."
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Hum hum."
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Ah, tu vois ?"
Levant la main, je plaque cette dernière sur mon visage tandis que mon parent commence à conter diverses anecdotes. Il se met à rire en racontant comment, quand j'étais bien plus jeune, je me cachais derrière les yukatas suspendus dans la chambre, effrayé par le grincement de la porte de la boutique. Echec monumental puisque mes pieds étaient visibles depuis l'entrée. Il narre avec sérieux le jour où, voulant l'aider à préparer le repas, j'ai fabriqué un monticule de chaises. La soudaine perte d'équilibre m'a fait attraper la première chose à portée de main, l'étagère, et décrocher cette dernière du mur. Je ne m'en rappelle pas spécialement, mais à l'entendre, j'arborais ma bosse comme une blessure de guerre.
Et j'avais sauvé le sac de riz.
Malgré la gêne, un souffle amusé m'échappe, accompagnant les rires plus ou moins prononcés de mes compagnons. L'ambiance est chaleureuse, agréable. Même l'expression de Genji s'est visiblement apaisée. Sur sa lancée, son jumeau m'interpelle.
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Et toi, Kiyo' ? Est-ce que tu as quelqu'un de particulièrement précieux en vue ?"
Aussi étrange que cela puisse paraitre, je sens que ma réponse est attendue avec une pointe d'angoisse, sans savoir de qui elle émane. Secouant la tête, je réponds.
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Pas exactement. Il faut dire que les personnes que je connais le mieux et auxquelles je tiens le plus se trouvent toutes autour de cette table."
Sur ce, je regarde mes compagnons de repas un par un. Hidate, d'ordinaire quasiment inexpressif, affiche un sourire visible. Oncle Masaya vient me tapoter la tête avec sa chaleur presque paternelle. Junji émet un rire entre embarras et satisfaction tandis que son frère me fixe avec des yeux ronds. Quand nos regards se croisent, il baisse un peu la tête, mais une expression ravie marque ses traits. Face au léger silence, je décide de détendre un peu l'atmosphère.
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J'espère que vous avez bien entendu. Dire ce genre de choses à voix haute est si embarrassant que je ne risque pas de recommencer avant un moment."
Sur ce, remplissant nos coupelles, nous trinquons une nouvelle fois, mais en l'honneur du futur uni. Le reste du repas se passe dans une ambiance détendue, Hidate faisant l'effort de participer verbalement aux échanges. Nos plats terminés, quelques circonstances extérieures nous contraignent à nous séparer. Junji, attendu à la sortie par la milicienne me lançant un regard froid, est entrainé par cette dernière en ayant à peine le temps de nous saluer. De son côté, le grand milicien se masse l'estomac, semblant avoir trop mangé. Mon parent l'invite à la boutique, histoire de lui faire prendre un digestif.
Levant le nez vers un ciel de début d'après-midi relativement dégagé, je songe à aller prier au temple de Gaïa. Je n'ai pas encore fait un pas que le jumeau sérieux me rattrape. Je lui trouve de nouveau un air songeur, mais il s'abstient de toute parole. C'est donc moi, en m'efforçant de ne pas le contraindre par mes mots, qui lui fais une proposition.
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Souhaitez-vous faire un bout de chemin avec moi ?"
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Ah. "
L'ynorien semble surpris par mes paroles. Ses yeux finissent par se plisser légèrement. Il acquiesce, puis adapte ses pas à mon allure. En restant avec lui, j'arriverai peut-être à savoir ce qui le rend aussi différent de d'habitude.