Il marchait d'un pas raide et digne, entrant dans une petite pièce sombre dont les murs disparaissaient dans l'obscurité. Il n'y avait là qu'une petite table. Azra sentit la colère monter en lui. Ils avaient même pris le temps d'installer une table pour mieux se concerter et le trahir !
Azra se demanda vaguement pourquoi il voyait dans l'obscurité, mais il fut interrompu par un bruit derrière la porte qu'il venait de franchir. Il se cala dans un coin de la salle.
Un petit groupes d'hommes entra, le meneur portant une chandelle. Ils regardaient furtivement autour d'eux, l'air anxieux. Ils avaient de bonnes raisons ! Les fous ! Comment avaient-ils pu croire le duper ainsi ? Car il savait leur trahison. Il savait tout...
Azra se dissimula. C'était chose facile pour lui, qui maîtrisait les ombres mieux que personne. Il se glissa dans un coin de ténèbres et s'y fondit naturellement. L'éclairage était insuffisant et ses pouvoirs le plongeaient encore plus profondément dans les ombres. Invisible aux yeux des mortels, il les regarda s'assembler en rond. Le meneur prit la parole :
« Comme vous vous en doutez, nous nous sommes assemblé pour mettre fin à cette folie. Nous avons rejoint ce monstre pour le pouvoir, mais la situation a changé. »« Pourtant, il nous a offert ce qu'il a promis, remarqua un autre homme. Regardez les prodiges que j'ai accompli hier ! Je n'étais qu'un petit magicien de campagne et maintenant, mes pouvoirs sont à faire pâlir de jalousie un archimage ! »« Et moi donc... marmonna un autre. Grâce à lui, je suis en mesure d'imposer ma propre volonté à n'importe qui et je pourrais faire régner ma loi... Sauf que je ne peux pas : il m'en empêche. Il nous en empêche tous. »Le meneur hocha la tête.
« Je ne conteste pas les dons qu'ils nous a fait. Nous avons tout lieu de nous réjouir de tout cela... Mais il faut aussi regarder la vérité en face. »Il frémit :
« C'est un fou. Et de la pire espèce. Je... C'est vrai. Je ne suis pas un parangon de vertu... Mais nous n'avions pas à massacrer les habitants de ce village ! C'était monstrueux et gratuit ! Je n'ai pas peur de vous le dire : ce n'est pas le genre de pouvoir que je veux. Je veux qu'on me respecte. Je veux devenir un grand seigneur ! À quoi ça sert de tuer les gens, juste comme ça, sur le passage ? »« Tu as raison, frémit un autre.
Je n'arrête pas de faire des cauchemars depuis quelque temps, mais là c'était pire que tout. Ces gens qui hurlaient tandis que leurs corps tombaient en lambeaux... »« Ça va arrête ! » gémit un autre.
« … Je ne veux plus voir ça ! Et lui, qui riait comme si c'était une blague en débitant ses sornettes ! »« Alors je pense que nous sommes tous d'accord, déclara le meneur. Il se prépare à affronter le nécromancien Anko Drouk. Lorsque l'affrontement éclatera, nous l'attaquerons dans le dos, par surprise, pour qu'Anko Drouk l'achève sans difficulté. »« Tu es sûr de toi ? Nous ne sommes rien par rapport à lui... » s'inquiéta l'un des conjurés.
« Peut être, mais Anko Drouk n'est pas le moindre des Lords nécromants ! Il saura profiter de la faille. »Tout autour de la table, il hochèrent la tête avec enthousiasme. C'était plus qu'Azra ne pouvait en supporter. Il sortit des ombres qui se dissipèrent autour de lui. Il se dévoila dans toute sa splendeur, la chandelle suffisant à illuminer les innombrables babioles et bijoux d'or qui le recouvraient.
Il y eu des cris autour de la tablé, mais ils étaient incapable de fuir, paralysés de terreur.
Azra déclama d'une voix sépulcrale qui ne lui ressemblait pas.
« Et ils se dressèrent, vautours fourbes et menteurs, contre leur seigneur et maître. Sept était le nombre des parjures qui pensaient piétiner la gloire de l'Illustre et fouler du pied son œuvre. Ils avaient résolu ce plan infâme : se joindre à celui qui marche sous le signe du crâne d'or pour renverser le puissant Chandakar.... »« Maître, pardon ! gémit l'un des conjurés.
Je n'avais fait que les infiltrer, je comptais vous prévenir tout de suite après ! »« … Porté par la haine et la jalousie, les maîtres du mensonges pensèrent pouvoir s'approprier les pouvoirs de celui qui marche dans le droit chemin... »« Pitié, hurlait un autre.
Nous ne recommencerons pas ! Vous êtes le plus grand, pardonnez quelques âmes qui se sont égarées, éblouies par votre splendeur ! »« … mais en réalité, ils n'avaient fait que prendre le sentier de la ruine et de la destruction. Leur propre perte était scellée dès qu'ils avaient quitté le chemin de leur maître et nul ne pouvait plus les sauver... »Les hurlements redoublèrent tandis que les ombres jaillissaient pour les dévorer, vampirisant leur énergie vitale, faisant pourrir leur chaire et dévorant jusqu'à leurs âmes. Quelques uns tentèrent de se battre mais ils étaient dépassés, leurs pouvoirs aspirés et leur force drainée par un enchainement de sortilèges aussi rapides et précis qu'efficaces.
« … Tandis que le courroux de l'Éternel s'abattait sur eux, ils implorèrent une pitié qui ne pouvait leur être accordé. Seul celui qui éleva la voix pour chanter les louanges de son maître reçu le bénéfice d'une mort prompte et miséricordieuse. Les autres ne furent bientôt plus que cendres justes bonnes à être dispersées par delà les airs. »Il ne restait plus que des squelettes. Azra baissa ses propres mains qui n'étaient elles aussi que des os, quoique parés de bracelets et de chaînes d'or. Il contempla son œuvre et en fut satisfait.
Quelle folie que de faire confiance à des humains ! Il conclut :
« Tel était le sort de ceux qui s'opposaient à Chandakar l'Éternel. Et ainsi sa volonté fut faite... »Il était le plus grand. Encore quelques efforts et le monde ne l'oublierait jamais ! Il serait celui qui en aurait changé la face jusqu'à la fin des temps !
Azra se réveilla en sursaut. Il faisait nuit mais il avait l'esprit curieusement embrouillé. Il mit un peu de temps avant de se reprendre et regarda autour de lui. Il était à l'auberge et son corps était humain ce qui, somme toute, était rassurant. De toute évidence, il avait été submergé par un souvenir de Chandakar, et l'expérience lui laissait un mélange d'horreur et d'exaltation. Tant de puissance...
Il secoua la tête et se reprit. La liche était un monstre, il n'y avait rien d'autre à dire. Mais si Azra n'avait pas vraiment compris ce qui s'était passé pendant le massacre, il avait parfaitement perçu comment le mort-vivant s'était caché dans les ombres.
Il se concentra et appela les fluides qui coulaient en lui, comme lorsqu'il faisait appel au souffle de Thimoros. Les ombres se mirent à courir sur son corps, à se rassembler et il eut bientôt l'impression qu'elles allaient l'engloutir.
Puis, quand il baissa les yeux, il réalisa que ça avait marché : il n'était plus qu'une ombre dans les ténèbres de la nuit ! Voilà un pouvoir qui pourrait être utile !
Il se leva et retira sa tunique. À la faible lueur de la lune il se regarda dans un miroir qui se trouvait sur une armoire. Dès qu'il avait bougé, les ombres s'étaient effilochées et il était redevenu visible. Néanmoins, ses pouvoirs bouillonnaient encore en lui : des ombres le sillonnaient, se mêlant aux habituelles trainées de crasse, et ses yeux avaient virés au noir.
Il respira à fond et ces phénomènes s'estompèrent. À la place, il put contempler son torse pâle aux muscles fins et à peine visibles.
Il rougit devant cette laideur que même la nuit ne pouvait cacher, il décida d'aller se laver dans la barrique pleine d'eau qui se trouvait dans un coin de la chambre. L'aubergiste ne l'avait pas arnaqué, ce qui était inattendu : il y avait de quoi se baigner et même un morceau de savon !
Il se lava puis, comprenant que la nuit était loin d'être terminée et que la fatigue revenait rapidement, il décida de retourner se coucher. Se doutant que la bain n'avait rien arrangé, il se garda de diriger le regard vers le miroir et se rendormit bien vite.
La nuit se poursuivit, sans rêve et réparatrice, et, lorsqu'il se réveilla, ce fut pour constater que le soleil était bien monté et qu'il était en pleine forme. Il devait être en fin de matinée. Il redescendit et eut la confirmation que le petit déjeuné était passé depuis longtemps. Il dû se contenter de restes, ce qui avait l'avantage de couter moins cher.
Il engloutit plusieurs énormes tartines de pain beurrées, satisfait de pouvoir contenter son appétit d'adolescent trop souvent contrarié.
Il allait tout de même falloir se limiter dans les dépenses s'il ne voulait pas se retrouver à sec...
Voyons, que devait-il faire aujourd'hui ? À oui, aller retrouver Tirassin, en espérant qu'il n'ait pas déjà quitté la ville. La journée d'hier avait été chargée et il avait encore un peu de mal à remettre de l'ordre dans tout ça.
Allons, il fallait mieux se mettre en route tout de suite...
Plan de journée