précédentLorsque je pénétrai dans l'auberge, je fus d'abord frappée par l'ambiance de plomb qu'il y régnait. Et ce n'était pas à cause de la chaleur, bien au contraire. Il y avait pour chauffer cette grande pièce pas moins de trois cheminées dont une centrale assez basse, ce qui accentuait l'impression d'intimité des fauteuils installés par quatuor un peu partout autour.
L'ambiance, c'était la clientèle qui la calfeutrait.
La grande salle baignait dans un silence profond et embarrassant. Et ce n'était pas un groupe de ci de là qui s'était arrêté de parler le temps d'observer le nouvel arrivant par réflexe avant de retourner à leur existence la seconde d'après. Ce fut toute la salle qui se tut, toutes les têtes qui se tournèrent et tous les yeux qui me toisèrent impitoyablement.
L'épidémie avait quasiment vidé l'auberge de ses clients, les voyageurs étaient tellement rares en ville ces derniers jours que chacun avait pu mettre plus d'un mètre d'espace avec autrui.
Et chaque nouvel arrivant avait droit à son analyse médicale à distance. Étais-je une de ces contaminées ? Avais-je de la bave au coin de la bouche, les membres tremblants, le regard vide ? Avais-je perdu l'usage de la parole, ou avais-je une propension à l'auto mutilation ?
- Je ne suis pas malade, dis-je en balayant l'air de ma main pour les inciter à retourner à leur bol de soupe.
Je rejoignis ensuite directement le comptoir et demandai une chambre et insistai sur le fait de pouvoir y prendre un bain.
- Vous souhaitez manger aussi ? Demanda l'aubergiste derrière un grand comptoir qu'il était en train de briquer.
- Non, juste la chambre et le bain.
- Très bien. Il fit signe au jeune homme à coté qui partit sans un mot exécuter l'ordre muet du patron.
Lui revint à moi, la clé de ma chambre pendant à son doigt.
Mais je vais vous demander de retirer votre capuchon mademoiselle. Vous avez l'air normal, mais on est sur de rien en ce moment.
J'obtempérai en silence car tout bien considéré, j'aurais demandé la même chose à un client de la Maison Rouge malgré nos règles plus strictes établies pour faire de ces derniers des rois à qui on n'ordonne rien.
- Grands Dieux, mais qu'est-ce qu'y s'est passé ? S'exclama-t-il soudainement.
J'estimai sa réaction un peu disproportionnée … mais bien malgré moi communicative. Je passai la main sur mon visage de peur que l'étape par la fontaine n'ait fait qu'étaler un peu plus le sang, mais elle resta propre.
- Rien de méchant, mentis-je sur un ton que j'espérai suffisamment rassurant de désinvolture.
Notre véhicule a perdu une roue et s'est renversé. C'est la tête qui a prit.- Et où sont vos collègues ?
- Je n'étais que passagère. Chacun ses soucis. Ils ne m'ont pas accompagné jusqu'ici et je ne les ai pas invités à le faire.
Puis-je avoir ma clé, continuais-je en posant les Yus sur le comptoir.
- Bien sur, capitula-t-il en me tendant mon dû.
Ça sera au deuxième étage, la première porte dans le second couloir à droite.J'aurais du lui parler de Morlet, mais j'étais lasse, fatiguée et blessée. Je ne me sentais pas la force de rajouter à la première histoire une autre série de mensonges pour savoir où logeait mon compatriote. Et je lui en voulais encore de m'avoir envoyée là bas sans me dire quoi chercher ou ce que je risquais, mais pas assez pour laisser tomber et préférer une autre auberge à celle-ci.
Et à bien y réfléchir, je n'étais même pas en état de réfléchir à ce que je voulais ou ne voulais pas. A part un bain chaud, un lit et une nuit de sommeil.
La porte de ma chambre était entrouverte et j'y entendis les voix des employés venus préparer l'eau du bain. L'entrée s'ouvrait sur un couloir étroit qui donnait sur une pièce spacieuse dont le sol était entièrement recouvert de tapis. Elle était meublée du minimum vital, sans décoration d'aucune sorte ou tapisserie au mur, mais tout y était propre et en bon état. Mais, et c'était là le seul luxe apparent de ma chambre, il y avait une cheminée où flambait déjà un beau feu, et une niche sur le coté avec quelques bûches entreposées. En plus de la cheminée qui irradiait la pièce de chaleur et de lumière, une lampe à pétrole était à disposition sur la table de chevet et le bureau proche de la fenêtre.
La partie adjacente au mur du couloir était une petite salle d'eau où se trouvait un bac assez grand pour m'y allonger. Les employés finirent de tout préparer et me firent part de la chance d'avoir eu une des rares chambres où étaient installées les baignoires avec chauffage de l'eau. En temps normal, dirent-ils, les clients se bousculeraient pour être les premiers à réserver ces chambres, les autres se contentant des robinets ou des bains publics. Plusieurs grosses bougies, posées sur le muret contre la baignoire, plongeaient la pièce dans une lumière intimiste et chaleureuse.
Je les remerciai rapidement et à peine le dernier sortit, je fermai la porte à clé et regagnai la baignoire, délaissant mes vêtements sur tout le chemin.
Il y avait sur le muret plusieurs flacons d'huiles essentielles que j'utilisai sans modération. Les parfums de girofle et de gingembre n'étaient pas les plus raffinés du monde mais je leur connaissais des propriétés tonifiantes et, parait-il, elles soignaient les douleurs musculaires. Je m'immisçai lentement dans l'eau chaude en poussant bien malgré moi des soupirs de soulagement. Je restais assise un moment, après m'être lavée, à faire le tour de mes blessures à la lumière des bougies. La couleur de ma peau au niveau de ma hanche n'était pas belle à voir mais j'avais déjà moins mal et marchais plus facilement, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter d'une blessure plus grave. Mes côtes aussi étaient nettement moins sensibles maintenant, j'avais hérité d'une belle ecchymose mais je ne me tordais pas de douleur en y touchant. La coupure récoltée dans le cou était heureusement superficielle et je pus voir dans le miroir qu'elle était déjà refermée.
Ma tête en revanche me faisait encore un mal de chien. Lorsque je remuais trop j'étais prise de vertiges et le bourdonnement dans mes oreilles c'était à peine calmé. Je plongeais ma tête sous l'eau et me lavais les cheveux avec le reste de savon acheté à Oranan, mais même après avoir pu me débarrasser de tout ce sang séché, je n'arrivais pas à voir correctement la plaie sous cette masse.