Rien n'est impossible tant qu'on ne l'a pas essayé. Azra, après avoir dormit toute la matinée, s'était senti d'humeur assez optimiste pour tenter d'aller aux docks pour retrouver Rendrak le liykor. L'après-midi commençait tout juste et la journée était ensoleillée. Sans doute était-ce pour cela que le jeune homme se sentait aussi bien. En plus, il avait gagné assez d'argent pour se faire un vrai repas, ce qui était rare. Chandakar n'avait rien dit de la journée, ce qui ne gâchait rien non plus.
Azra flâna donc au gré des rues du quartier des docks, qui lui semblaient même un peu moins crasseux.
C'est en s'arrêtant pour s'adosser à un mur et profiter du soleil sur sa peau qu'il remarqua un homme en haillons qui se cacha précipitamment pour échapper à son regard. Aucune émotion ne passa sur le visage d'Azra mais il s'assombrit imperceptiblement. Visiblement, quelqu'un voulait lui gâcher une de ses rares bonnes journées. Avec un soupir désabusé, il reprit son chemin. En tournant au coin d'une rue, il vit que l'homme le suivait toujours. Il s'arrêta donc juste après le coin d'une maison miteuse et se retourna vers la rue principale en préparant ses mains gantées.
Comme il s'y attendait, l'homme tourna pour le suivre et se trouva juste nez à nez avec lui. Instantanément, le jeune homme lui saisit les avant-bras pour l'empêcher de sortir une arme et le plaqua contre le mur.
« Alors, tu veux ma bourse ou ma vie ? » ironisa-t-il.
L'homme répondit en lui envoyant un coup de genou dans l'estomac. Azra recula en grimaçant et évita de justesse un coup de poing. Il répondit d'un revers qui résonna d'un joli son métallique, sonnant son ennemi. Il allait lui porter un second coup quand l'homme leva les mains :
« Attendez, c'est Rendrak qui m'envoie. »
« Pour me tuer, oui, j'aurais dû m'en douter. »« Quoi ? Non, pas du tout ! »« Alors pourquoi m'as tu frappé ? »« Un réflexe, vous auriez fait pareil que moi, non ? »Azra fit la moue.
« Oui, sans doute... Alors il ne veut pas me tuer ? »« Mais... non ! Pourquoi ? »« Je n'ai pas l'habitude c'est tout... En principe, quand on me suit c'est pour me tuer. »L'homme, visiblement un des bandits-mendiants du groupe de Rendrak, se releva péniblement en frottant sa tempe, là où le coup avait porté.
« On vous suit souvent pour vous tuer ? »« Non, ça n'était jamais arrivé, mais j'anticipe. »Il y eut un instant de silence pendant lequel l'homme décida probablement que son interlocuteur était cinglé, puis il lui fit un signe.
« Suis-moi. »Ils arrivèrent bientôt à une impasse où, au milieu de monceaux d'ordures, les attendait une montagne de poiles et de muscles.
« Ah ! Azra ! grogna Rendrak.
Paré pour apprendre à te servir de tes poings ? »Azra fit la moue et haussa les épaules.
« J'ai réfléchie à ce que je pourrais t'apprendre, hier. Tu es un combattant léger, il te faut un style de combat plus orienté sur la vitesse et la précision. Je connais une technique qui pourrait te sauver la vie face à un adversaire plus fort que toi : on l'appelle la 'contre-attaque fatale'. »« Ça donne envie, marmonna Azra qui avait maintenant l'air prêt à s'endormir.
Et si on en venait aux fait ? »Rendrak lui lança un regard acéré, appréciant visiblement assez peu la désinvolture du garçon.
« Tu devrais faire plus attention à ce que je te dis, car si cette technique est efficace, elle est aussi très compliquée pour quelqu'un d'aussi peu expérimenté que toi. Le but est de profiter de l'attaque de ton adversaire pour passer sous sa garde et lui porter un coup aussi douloureux que possible. »Azra commençait à se sentir allécher. L'idée d'une technique aussi fourbe lui plaisait bien.
« Et comment suis-je sensé faire ? D'autant plus que je n'ai pas de lames, seulement mes poings, quel genre de points faibles puis-je atteindre ? »« Je t'ai promis sur mon honneur de t'enseigner une technique et, quoi que tu en penses, l'honneur est important même pour un truand comme moi. J'ai donc pris soin de réfléchir à tout ça... »Le jeune homme retint un commentaire ironique. Il attendait plus de sens de l'honneur de la prêtresse de Phaïtos que d'un bandit, mais ce n'était peut-être pas le moment de dire ça. Le liykor continua :
« Il faut que tu pares un coup de ton adversaire et, s'il est plus grand que toi, que tu le dévies vers le haut, sinon, vers le côté du bras qui a frappé. Le but est d'obtenir l'ouverture la plus importante possible. Tu me suis ? »Azra hocha la tête. Il avait déjà pratiquer des parades comme celle-ci avec plus ou moins d'efficacité. De toute évidence, il allait falloir faire preuve ici d'une précision du geste et d'une maîtrise de soit qui dépassait de loin son habitude. Autant dire que le garçon se sentait pessimiste quand à ses chances de réussite.
« Ensuite tu pourras viser plusieurs objectifs, poursuivit Rendrak,
le ventre, juste sous la poitrine, ou la gorge. Le ventre est plus facile à atteindre et coupera le souffle à ton adversaire. De plus, les côtes flottantes, qui sont à cet endroits, sont plus fragiles, tu auras donc une chance de mettre ton ennemi hors de combat. La gorge est beaucoup plus dure à atteindre, surtout si ton ennemi est plus grand que toi, mais alors, le coup peut être fatal ! »Nouveau hochement de tête. Oui, une technique vraiment alléchante, mais serait-elle faisable par un gamin trop vite monté en graine ?
« Tu as bien compris ? » demanda le liykor.
« Je vais essayer... »« Bien, je vais tenter de te porter un coup, je ne frapperais pas trop fort mais, si j'étais toi, je le parerais quand même... Pour l'instant on va seulement s'essayer à la parade. »Azra hocha la tête et serra les dents. Ils se firent face et tournèrent un peu l'un autour de l'autre. Les membres de la bande du liykor étaient assis un peu partout autour, contre les murs de la ruelle, visiblement avides de spectacle. Le garçon ne pouvait s'empêcher de se demander si son adversaire n'allait pas chercher à le tuer pour le dépouiller. C'était assurément le comportement le plus probable de la part d'un bandit... Comment faisait-il pour toujours se mettre en parfaite situation pour se faire tuer ? Quelle poisse...
Soudain, le poing de l'homme-loup jaillit, Azra se jeta de côté et roula à terre. Il y eut quelques applaudissements moqueurs.
« Il me semble que j'avais parlé de parade... » fit remarquer Rendrak.
Le jeune homme rougit et bafouilla quelques excuses en se maudissant lui-même. Il se releva et se remit en position de combat. Étant donné la taille du liykor, il fallait qu'il dévie le coup vers le haut. Il se concentra sur cette action. Heureusement, malgré son esprit quelque peu dérangé, Azra avait hérité d'une volonté de fer. Après tout, il avait l'habitude de se débrouiller seul... Entièrement focalisé sur le coup à venir, il put l'anticiper juste à temps et tenter de passer son gantelet sous l'avant-bras de son adversaire pour le soulever. Pas assez, hélas. Le poing, au lieu de le frapper au menton, le frappa au front et il manqua de tomber en arrière.
« Quand j'ai dit parade, protesta le liykor,
je ne voulais pas dire que tu devais rester raide comme un piquet ! Tu dois quand même esquiver un minimum ! »Azra serra les dents mais resta silencieux. Il se remit en position en écartant de son esprit les ricanements des autres bandits.
(Je déteste qu'on se moque de moi ! Je suis le seul à avoir droit de le faire !)L'assaut suivant fut plus concluant. Il parvint à dévier le coup du liykor et à passer en dessous. Il décida d'improviser une attaque vers le ventre mais le coup maladroit fut sans grand effet.
« Frappe si tu veux frapper, sinon ne frappe pas, mais n'hésite pas entre les deux possibilités. »Non mais pour qui se prenait-il pour lui parler comme ça ?
Pour son maître de combat, d'accord...
Azra se remit en position. Rendrak déclara :
« Bon, puisque tu as hâte d'en découdre, on passe vraiment à la phase de contre attaque. »Les cinq tentatives suivantes furent infructueuses et plusieurs ecchymoses en témoigneraient pour quelques jours. Mais Azra n'aurait pas été lui-même s'il avait abandonné pour si peu. Même la conviction qu'il était totalement incapable de faire ce qu'on lui demandait ne suffirait pas à lui faire renoncer. Il continua donc et, bientôt, les premiers coups au but portèrent.
Il parvint à se glisser sous une énième attaque et à couper le souffle de son adversaire.
« Pas mal, hein ? » lança-t-il tandis que le liykor se redressait.
« En effet. Recommençons. »L'attaque suivante prit par surprise Azra car le poing du liykor partit du bas vers le haut pour exécuter un uppercut. Impossible de dévier cette attaque vers le haut. Le garçon reçut le coup et s'effondra en arrière, la mâchoire douloureuse.
« Tu dois apprendre à t'adapter au type d'attaque de ton adversaire. » signala doctement Rendrak.
Azra se releva avec un apparent stoïcisme. En fait, il brûlait intérieurement de colère. Cette fureur devait provenir de Chandakar. Un besoin féroce de réduire en bouillie l'insolent qui lui manquait de respect. Il se contint. Chandakar voulait toujours tuer tout le monde, il valait mieux l'ignorer. La mort de Parcos suffisait.
Mais tout de même, au fond de son esprit, restait un certain désir de vengeance...
Ils continuèrent l'entrainement mais Azra avait toujours du mal à anticiper les différentes attaques. Au bout d'un moment, le liykor recula.
« Ça suffit. Je ne peux rien de plus pour toi. Il ne te reste plus qu'à prier pour que tu sois plus efficace en situation réelle. Seul l'épreuve du feu pourra parfaire ta formation. »Le garçon sentit ses épaules s'affaisser. Il fallait mieux qu'il s'en aille, en effet. Il ne serait jamais un grand guerrier. Il fut néanmoins surpris par le silence des bandits qui s'écartèrent devant lui. Derrière lui, Rendrak ajouta :
« Tu as une volonté d'acier. Tu peux y arriver. »Un vague hochement de tête. Azra se retira, peu convaincu.
Il prit le chemin du temple de Phaïtos. Prier, voilà au moins quelque chose dont il était capable.
Une amitié de circonstance