Si Azra avait pensé que le quartier des docks étaient aussi immondes et puant que les rejets de Kubi après une soirée trop arrosé, il découvrait maintenant l'horreur des miasmes de l'égout, si intenses qu'elles en devenaient presque palpables. Il adressa un dernier regard à la pâle lueur de la nuit et s'engagea dans le tunnel circulaire.
La torche éclairait des murs de pierres taillées déjà envahis de moisissures. Le conduit tubulaire contenait deux sortes de trottoirs encombrés de saletés longeant le conduit principal dans lequel coulait les effluents de la ville. Soudain, il y eut un mouvement dans l'ombre. Azra vit avec horreur un groupe de rats s'enfuir dans les ténèbres.
Il y a de cela quelques années, il avait faillit terminer ses jours sous les incisives d'un monstrueux rongeur des plaines. Depuis, la seule vue de ce genre de bestiole le laissait tremblant de terreur.
(Bon sang, j'aurais dû me douter qu'il y avait de ses saloperies ici ! Pourquoi je suis descendu plutôt que de me faire tuer par ce foutu gang ?)Il était peut-être encore temps de faire demi-tour. Avec un peu de chance, il se ferait seulement tabasser à la sortie. En plus, il ne savait même pas ce qu'il allait en retirer ! Il allait leur demander une garantie ! Ils allaient vraiment le récompenser pour ce qu'ils lui demandaient de faire ! Il allait leur dire...
… qu'il avait peur des rats ?
Il voyait déjà une dizaine de faces hilares et un sourire plein de croc dont les jappements annonçaient qu'il serait ravi de pouvoir raconter à tout le monde quel genre de courageux aventurier on pouvait trouver en ville.
Azra se tordit les mains, gémit et frappa le mur, le dos métallique de ses gantelets résonnant dans le tunnel.
(C'est pas vrai ! Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? Pourquoi ? J'en ai marre ! Arrêtez ! Arrêtez ! Je veux plus...)Il s'effondra en pleurant, se demandant s'il ne devait pas tout simplement se laisser mourir ici. Mais une petite partie au fond de lui-même, une fierté qu'il ignorait posséder alors qu'elle l'avait soutenu tout au long de sa vie, le poussa à se reprendre. Ce n'était que des rats ! De fichu sales bêtes qui fuiraient dès qu'il s'approcherait !
(J'ai survécu à pire ! Allons, tu n'es pas tout seul, je suis avec toi...)Il se demanda vaguement pourquoi il se parlait à la deuxième personne. Était-ce Chandakar qui avait dit ces derniers mots ? Ça ne lui ressemblait pas...
Le jeune homme reprit donc son courage à deux mains et, les dents serrées, s'enfonça dans les égouts.
Il passa un couloir à droite et un autre à gauche, puis, prit le tournant qui lui avait été indiqué. De temps à autre il tressaillait encore en voyant un rat détaler, mais il se forçait à ne pas y penser. Il arriva bientôt à l'ouverture suivante qu'il devait emprunter. Au loin, des bruits de gouttes d'eaux retentissaient. Il dépassa plusieurs couloirs et entrevit une faible luminosité devant lui, sans doute une autre grille d'égout. Il décida de se hâter de la rejoindre, des bruits retentissaient un peu partout et il n'aimait pas ça.
C'est alors que les rats surgirent de toute part. Des dizaines de rats qui se jetèrent sur lui, montant les uns sur les autres pour grimper le long de son corps.
Le garçon hurla, portant des coups frénétiques qui faisaient voler au loin des rongeurs qui revenaient aussitôt. Il crut qu'il allait perdre la raison, engloutit sous une masse de créatures voraces unies comme une même entité qui se faisait l'incarnation même de la folie
Azra tenta de s'enfuir en courant mais ils étaient déjà plusieurs à lui courir dessus et les autres le talonnaient. Pourtant, ils ne le mordaient pas...
(Calme toi, pitié, calme toi ! Il doit y avoir un moyen... réfléchit...)Il réalisa alors que c'était à sa sacoche qu'ils s'en prenaient !
À ce moment-là, il trébucha sur des ordures et s'étala durement par terre tandis que la torche s'éteignait. Sonné, il ne put empêcher la horde monstrueuse de le recouvrir. Il cessa de se débattre, sanglotant de terreur, cherchant désespérément un moyen de s'échapper alors que chaque seconde se transformait en heure de supplice. C'est du fond des âges que lui sembla revenir la mémoire de la cause de l'attaque des rats. Il parvint à bouger et à saisir la sacoche où se trouvait son dernier morceau de pain. Il l'ouvrit et aussitôt, les rats se précipitèrent, lui griffant la main au passage. Il prit le pain et le lança au loin.
(Mangez ça, saletés !)Les rats se lancèrent à la suite du morceau de pain et disparurent. Azra resta immobile, tremblant et choqué. Il n'était pourtant pas au bout de ses peines. Une voix retentit au loin et résonna dans le couloir.
« Qu'est-ce qui se passe ? Ça venait du couloir... »« Le chef a dit qu'il fallait tuer tous ceux qui s'approchaient de la planque, alors on ferait bien d'aller voir. »« Ouais, enfin, là je crois qu'on s'est un peu trop éloigné. »Reprenant ses esprits, Azra se drapa dans la cape de Gaber, rabattant la capuche sur sa tête. Heureusement, son ancien compagnon semblait savoir que les manteaux de couleurs vives n'étaient pas la clé de tout car la cape brune se fondait à la perfection avec le mur des égouts. Il entendit les voix s'arrêter.
« Bah, il n'y a rien dans ce couloir, ça devait juste être des rats qui se bagarrent... »Et les pas s'éloignèrent.
Azra s'efforça de reprendre son souffle.
La panique refluant laissait place à un calme surnaturel. Le jeune homme ne pouvait que s'étonner de constater que le monde reprenait son cours normalement. C'était fini. Il pouvait reprendre sa mission. Non que l'envie lui manque de laisser tomber, mais c'était le meilleur moyen de se faire massacrer par un homme-loup furieux. Tremblant et déjà rattrapé par la fatigue, il reprit son chemin. Que fallait-il faire, déjà ? À oui, traverser une salle et prendre la première à gauche...
Il tâtonna dans la semi-obscurité et récupéra la torche.
Comme l'avait dit son « employeur », il y avait visiblement d'autres bandits à vouloir s'installer par ici (sûrement des fous), Azra longea donc les murs en surveillant partout autour de lui.
Il n'y avait plus personne, heureusement. La salle d'où provenait la lumière était éclairée par la pleine lune visible à travers une grille d'égout. Par là, tombait des gouttes d'eaux saumâtres dans un bassin. Quatre couloirs, toujours suivant les canaux d'écoulements, rayonnaient de la salle. Il s'engagea dans le passage d'en face et commença à chercher « l'ouverture sombre » qui devait mener à la cachette. La raison de la mort des compagnons du liykor était compréhensible vu qu'il y avait déjà des bandits installés dans le coin, mais il fallait mieux retrouver les corps et ramener une preuve pour le satisfaire.
Comme la lumière de la salle s'éloignait, il ralluma la torche avec le briquet à amadou, en espérant ne pas attirer un ennemi.
Azra franchit plusieurs intersections en se demandant à chaque fois s'il ne fallait pas tourner, mais il décida de continuer sur le même chemin, au moins, ainsi, il ne se perdrait pas.
Cette tactique finit par payer car il trouva finalement un pan de mur effondré donnant sur un souterrain ténébreux.
Le trou donnait sur une pièce carré avec une ouverture dans le fond. Azra se laissa tomber dans l'ouverture et observa la pièce autour de lui. Il n'y avait rien à l'intérieur mais les murs étaient faits d'une pierre différente. Azra se demanda alors si les égouts n'avaient pas été construits parmi des ruines plus anciennes.
Alors qu'il était petit, il avait été surpris de trouver parfois des objets bizarres et des ossements en creusant dans la terre. Ses parents lui disaient que c'était leurs ancêtres qui avaient fabriqué ces objets et chassé ces animaux, peut être deux mille ans plus tôt, mais avec le temps, les choses finissaient enfouies sous terre. Peut être en allait-il de même pour les villes ? Kendra Kâr était âgée de plus de deux mille ans, peut être les vieux bâtiments finissaient-ils sous terre et les autres se construisaient dessus ?
Il traversa donc la pièce pour atteindre ce qui avait dû être un encadrement de porte. Le cœur battant, il vit dans la pièce suivante, de laquelle partait deux autres couloirs sur les côtés, trois cadavres.
Il ne restait que des squelettes encore rougeâtres par endroit et des lambeaux de tissus qui rappelaient les haillons grisâtres du gang du liykor. L'un d'eux portait en plus une armure de cuire fine et un peu miteuse. Azra souleva l'armure et les ossements à l'intérieur se vidèrent. L'estomac du garçon se retourna quand il vit que ces ossements avaient visiblement été rongés et nettoyés, probablement par des rats.
Les morts n'ayant plus guère besoin de leurs possessions terrestres, le garçon ne se gêna pas pour les fouiller, malheureusement, ils n'avaient pas grand-chose sur eux. L'armure serait peut-être assez caractéristique, cependant. Le liykor devrait être en mesure d'identifier si elle appartenait à un de ses amis. Il l'enfila donc.
(Tu devrais partir au plus vite !) lança Chandakar, visiblement inquiet.
(Tu crois ? Moi qui avait envie de m'installer ici...) ironisa Azra qui n'était pas d'humeur à perdre du temps.
(C'est sérieux ! Tu cours un grand danger...)(Que pourrait-il bien m'arriver dans l'immédiat ?)(La même chose qu'eux, par exemple ? Ça ne te surprend pas, toi, qu'un homme entre ici, y trouve la mort, et que deux autres partis le chercher viennent et meurent à leur tour ?)(S'il y a eu quelque chose de dangereux, ça a dû partir depuis longtemps...) s'agaça Azra.
(Ah oui ? Je n'aurais même pas besoin de retrouver mes pouvoirs de nécromancien pour te dire qu'ils ont dû penser la même chose !)Azra sentait de plus en plus son sang se glacer devant la logique imparable de son compagnon. Il se leva, se tourna vers la sortie... et vit la chose qui s'approchait silencieusement dans son dos.
C'était un rat, sauf qu'il mesurait au moins cinquante centimètres. C'était une monstruosité aux incisives baveuses et à la fourrure rongée par la vermine. Et il y avait un autre détail : les rats ne s'approchent pas discrètement dans le dos des gens avec l'intention manifeste de leur planter les dents dans le cou.
(Prend garde ! Je ressens une puissance sinistre. Cette créature tire sa force de la magie, je me souviens avoir créé des créatures envoûtées comme cela par le passé. Son créateur a dû ensuite l'abandonner dans les égouts et il s'est installé ici...)Tremblant, Azra commença à reculer pas à pas devant le monstre.
Celui-ci bondit. Plus par miracle que pour quelqu'autre raison, Azra parvint à le saisir à la gorge, mais la charge furieuse le jeta à terre. La torche roula plus loin mais ne s'éteignit pas. Il roula sur le sol tout en tenant le rat à bout de bras, laissant ses dents claquer dans le vide. Il l'étranglait de toutes ses forces mais le monstre ne semblait pas plus ennuyé que ça. Sa queue s'enroula autour du bras du jeune homme et il se tordit pour lui porter des coups de griffes à l'avant-bras.
Azra retourna la créature et se mit à lui frapper le crâne contre le sol, mais elle se tortillait tellement qu'il se faisait plus mal aux doigts qu'autre chose. À la fin, les mains douloureuses et l'épuisement guettant, il se mit à tourner sur lui-même comme un lanceur de marteau et lâcha le rat.
Celui-ci vola à travers la pièce, rebondit sur un mur... et retomba sur ses pattes !
Il semblait sonné, néanmoins, mais Azra sentait une vive douleur au bas du dos et une faiblesse qui envahissait son corps. Il n'était hélas pas encore tout à fait remis de sa blessure et n'eut pas la force de se jeter sur la bête pour profiter de sa relative vulnérabilité. C'est alors que Chandakar intervint :
(Utilise la magie, par tous les dieux !)Azra n'avait qu'un vague souvenir de son apprentissage du souffle de Thimoros, prodigué par son hôte, mais il puisa au fond de sa mémoire et retrouva le contacte des fluides obscures que lui avait infusé le mort-vivant en prenant possession de son corps.
Le rat secoua la tête et repartit à la charge, Azra le regarda avancer comme au ralentit tandis que les fluides s'éveillaient et parcouraient son corps. Une sensation glacée, comme s'il était déjà dans le royaume des morts, le submergea tandis que des ombres se mettaient à courir sur tout son corps. Son visage s'anima de reflets noirs et des ombres en jaillirent. Le souffle ravageur du dieu de la guerre et de la destruction balaya le rat comme un fétu de paille, l'envoyant rouler au loin.
Mais il se releva encore.
Cette fois-ci, cependant, il semblait vraiment mal en point, titubant et zigzaguant sans but. Azra se jeta sur lui et tenta de lui écraser le crâne d'un coup de poing. Des fragments de chaire et d'ossements volèrent et le cerveau se fit apparent. Hélas ! Le rat ne semblait pas en souffrir. Azra sentit des sanglots de terreur et de désespoir monter en lui. Heureusement, Chandakar intervint à nouveau :
(Cette chose est animée par les fluides de l'ombre ! C'est quasiment un mort-vivant et il semble presque insensible aux dégâts physiques. À moins que tu n'ai un rocher de trois tonnes à portée de main, je te conseille d'utiliser la torche...)(Et si ça ne marche, pas ?) pensa Azra d'un ton funèbre.
(Rien ne peut nous désunir, j'aurais donc l'éternité dans le royaume des morts pour te faire payer l'échec de ma résurrection...)Azra sentit son estomac se nouer à cette seule perspective. Cela lui redonna des forces et il ramassa la torche et l'appliqua sur le rat. Aussitôt, ce dernier poussa un hurlement horrible, comme des dizaines de rats couinant ensemble. Il s'embrasa d'un feu surnaturel et, lorsque les flammes s'éteignirent, il n'en restait plus que quelques ossements noircis. Azra donna des coups de pieds dedans pour les disperser, a tout hasard.
Il ramassa aussi le crâne pour montrer ce qui avait probablement tué les compagnons du liykor.
Puis, l'adrénaline retomba et il s'assit pour reprendre son souffle.
(Saloperie de foutus égouts à la noix ! Est-ce que toute ma vie sera comme ça ?)Il se rappela les dernières paroles de Chandakar et sentit le désespoir et l'impuissance l'envahir. Il avait plusieurs fois été tenté de se laisser mourir et d'attendre que son âme tourmenté se calme pour être enfin admis par Phaïtos dans le repos éternel. Hélas, il savait maintenant que cela était impossible. Il devait impérativement rester en vie et trouver un moyen d'éliminer ce satané mort-vivant.
Il se releva tant bien que mal et reprit le chemin de la sortie.
Arrivé au pied de l'échelle, il prit une grande inspiration et jura que ce foutu liykor allait avoir les oreilles qui tinteraient !
Et après ?