(
Avant)
Chapitre 2 : P'tits boulots chez les Corbeaux !
Chasse, Peau et Trouille !
(1)
Le soleil vient juste d'se lever. Quelle feignasse ! La peau-verte est debout et marche depuis presque une heure, elle ! En fait, elle est réveillée depuis plus longtemps que ça. Faut dire, entre l'envie d'une bonne partie de chasse et ses rêves bizarres où elle chevauchait une grosse bête à trois têtes, faudrait être con pour gaspiller son temps à pioncer ! N'empêche, elle aimerait bien savoir si dans son rêve c'était un ours, ou juste un garzok super poilu tombé à quatre pattes. En fait nan, elle s'en fout déjà.
La peau-verte a pris quelques informations auprès des gardes des Messagers. Sa proie, un gros ours plutôt costaud, trainerait dans la forêt au sud. Il a été vu plusieurs fois, à boire une eau dégueulasse dans une fosse. Sauf que ces bestioles, ça ne reste pas souvent en place. Si elle ne le trouve pas à sa flotte, va falloir le pister.
Elle lève les pieds, évitant les ronces qui se baladent par terre dans cette partie de la forêt. D'un coup, s'élève une voix animale et rauque juste devant elle.
"
Roah ! Gaaaare !"
"
Sbaff" !
"
Oaille ! Merdeuuh !", chouine la peau-verte en se frottant le pif.
Ben voilà ! À force de mater le sol pour pas s'vautrer, et surtout pour trouver des traces, on en oublie d'faire gaffe aux branches basses ! La garzoke se pince le pif, renifle salement et finit par cracher un truc verdâtre par terre.
"
Pas d'sang ? Tout baigne !", s'esclaffe-t-elle avant de voir Aroroa, sa corbeau de Phaïtos perchée sur la branche qui vient de lui refaire le portrait. Le bec sombre s'ouvre, claque deux fois, puis le piaf noir chantonne.
"
Rah ! Rah ! Rah !"
Ah. C'est pas du chant, c'est du foutage d'sa gueule en fait. La femelle à crocs choppe le bec et le secoue. Marrant ça. Quand tu la pinces là, ses ailes s'agitent.
"
Gardes-en pour plus tard, Aro' ! Bon, t'as une idée d'où on va l'trouver ?"
L'oiseau dégage son bec. Et vlan ! Un bout d'peau du pouce vert en moins ! Un caractère de cochon ce piaf ! En tous cas, elle décolle et file un peu plus haut entre les arbres. Faudrait pas qu'elle s'perde l'oiselle, parce que sinon la peau-verte va avoir du mal à r'trouver son ch'min. Elle aime bien les grands espaces, mais un arbre ressemble quand même pas mal à un arbre. Alors pour les différencier en pleine forêt sans tous les marquer, c'est pas facile. Si au moins ils étaient morts et tordus et à moitié enfoncés dans de la boue, on y verrait plus clair.
Zu'Gash continue d'avancer. Au moins, là, elle peut respirer. Parce qu'au château, c'est la galère. Elle peut même pas s'vider l'air du bide ou des entrailles sans s'faire mater d'travers. Genre... Comme si ça pouvait déranger les squelettes qui marchent qu'elle s'laisse aller !
Elle a quand même hâte de trouver l'ours et de lui faire sa fête ! Mais pas trop. Après tout, elle a un truc super précis à faire. Changer la bébête en déguisement, et aller foutre la trouille à des bûcherons venant un peu près du château. C'est vrai qu'c'est dangereux, ça. Suffit qu'un d'ces cons abatte un arbre, qui fait effet en chaine, et la secte peut se retrouver avec une bâtisse en pierre ensevelie sous les troncs !
Bon, p't'êt' pas... Mais ce serait marrant si ça arrivait !
"
Roah !", chante soudain le corbeau, faisant lever le nez de la garzoke.
"
Quoi ? Une aut' branche ?"
L'oiseau à trois yeux fait du sur-place après un gros rocher tout en faisant des "clap" avec son bec. Marrant, ça fait le même bruit que quand le guérisseur du clan claquait sa langue parce qu'un truc l'emmerdait. Zu'Gash et ses conneries, en général. L'bon vieux temps, quoi ! En tous cas, elle a l'air de vouloir que la peau-verte se grouille.
Grands pas en avant, main qui se pose sur le roc, saut vite-fait par-dessus et...
"
Sprotch".
"
Beuh ? Woah !", lance-t-elle en regardant sa botte gauche.
"
Rah ! Rah !"
"
P'tain ! T'es chier Aro' ! 'Reus'ment qu'j'ai pas d'trous dans celles-là !", lâche la garzoke en levant le pied d'une masse sombre et chaude. "
Dégueu. Mais quel genre d'fion peut être assez gros pour laisser passer un truc pareil ?"
Zu'Gash racle son pied sur la terre proche et se penche. Oaip, c'est bien une bonne grosse fiente toute récente. Sauf que ça sent pas comme un garzok qu'aurait mal digéré. Ça pue, c'est sûr, mais y'a comme des relents d'fruits et d'viande pas trop moisie. Une bestiole qui bouffe des plantes, d'la barbaque, et largue des trucs gros comme ça, c'est sans doute son ours. Ou alors c'est Shu-Rii, la liykore noire qu'était supposée prendre possession du coin... Naaan ! La loulouve c't'une grosse mangeuse de bestioles. Pas d'racines ou d'fruits !
Ses yeux rouges balaient les lieux autour d'elle. Elle renifle fortement, mais y'a trop d'odeurs pour trouver ce qui l'intéresse. Elle sent la terre, l'humidité, les végétaux cassés par les habitants du coin. Mais elle finit par remarquer un buisson où pendent des fils. Ah nan, pas des fils. Des poils. Elle en trouve d'autres sur le tronc d'un arbre rugueux. Elle hausse un sourcil.
"
Tous ces poils sur c't'écorce... J'me d'mande..."
Zu'Gash contourne l'arbre sans le lâcher des yeux. Elle choppe sa cape et y pose son dos. Elle plie les genoux et les raidit. Une fois. Deux fois. Et elle monte et elle descend, dos collé au tronc. Et elle grimace, et elle chouine, et elle couine en cadence.
"
Aaah ! Ouuuh ! Awww ! Ben p'tain ! Ça fait du bien ! D'puis l'temps qu'j'avais c'truc qui m'piquait dans l'dos !"
"
Ah ! Rêt-ça !", chante le corbeau à trois yeux.
La garzoke lui lance un regard curieux. Elle a encore trop d'cire dans les oreilles ? Pourtant son doigt lui revient presque propre quand elle se la cure.
"
T'sais quoi, Aro' ? Pour un peu, j'étais sûre qu'tu m'avais causé !", se marre la peau-verte avant de tapoter son épaule. L'oiseau sombre s'y pose et lui colle un coup de bec sur le côté du crâne. "
Oh ! Touchée !", rigole la garzoke avant qu'Aroroa ne lui tire les cheveux. "
Eh ! Oh ! Héméoh ! C'pas en tirant d'sus qu'ils vont pousser plus vite ! J'ai d'jà essayé !"
"
Raaah !", fait le piaf avec une voix vive. Genre qu'elle est agacée.
La tête de la garzoke suit le mouvement et les yeux rouges aperçoivent un truc au sol. Des traces de pattes. Cinq griffes. Cinq doigts. Une paume. Zu'Gash plante sa main dans la terre humide à côté, pour comparer. Ah oais, quand même. L'empreinte au sol fait les deux tiers de la taille de la sienne. Mais la marque de la griffe la plus courte fait quand même sa phalange de long. D'autres traces sont visibles, s'éloignant de l'arbre anti-grattouilles.
"
Joli boulot Aro'. Y'a plus qu'à suivre ces traces... À la trace !", fait fièrement la peau-verte. Sauf qu'elle ne reçoit du corbeau qu'un regard appuyé et un gros silence. "
Ben quoi ? C'était drôle, quand même."
Légèrement accroupie, la garzoke se met à suivre la piste. L'idée de se frotter à une bestiole qu'elle imagine déjà énorme lui tire une expression de sekteg affamé, venant de trouver une carcasse fraiche. Et qu'est surtout le premier à mettre la patte dessus !
(
Après)