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Quatre, en plus du chef fraîchement libéré. Voilà qui nous devrions affronter, dans un binôme improvisé, dont le seul point commun était d’avoir affronté les salles de torture cérébrale d’un manoir maudit, sans jamais s’y croiser. L’honorable et l’opportuniste, la valeureuse et le réfléchi, l’elfe pure et le bâtard. Tout nous éloignait, et pourtant aujourd’hui, nous se battrions de concert pour une cause qui n’était pas notre, et pourtant. Nous aurions pu laisser filer ces gredins, laisser faire cette évasion, mais j’avais redouté, d’une brève analyse de la situation, que cette bande organisée ne cherche à se venger de notre témoignage visuel, fut-il sans conséquence. Sibelle avait eu l’air de me suivre dans cette idée. Peu m’importaient ses raisons : je n’étais pas seul. Et à deux, nous avions deux fois plus de chance que si je m’étais attaqué seul à cette vermine des rues.
Ainsi, alors que nous courions vers la scène d’évasion, je détaillai nos futurs adversaires, alors qu’un début d’organisation naissait entre l’elfe et moi. Les deux premiers qui croiseraient notre route étaient deux armoires à glace dont les seuls yeux bleus intenses dépassaient d’un costume entièrement noir, masquant crâne et bas du visage. D’une tête de plus que moi, et deux fois plus larges que ma partenaire, ceux qui semblaient être des jumeaux nous attendaient de pied ferme. L’elfe semblait n’avoir rien à faire de leur carrure impressionnante : elle fonça vers eux sans hésiter, précisant qu’elle s’occupait de celui de gauche.
Fort aise de ne pas devoir me les coltiner tous les deux, j’embrayai sur celui de droite. Mais mes sens me criaient de me méfier : debout sur la carriole, une silhouette fine et souple, mince et féminine, venait d’armer une flèche sur un arc. Une elfe, à n’en pas douter, même si elle aussi, ses traits étaient masqués. Ils étaient souvent considérés naturellement comme des archers émérites… J’espérais que ce ne soit pas le cas pour celle-ci. Afin d’éviter d’avoir à le vérifier trop vite, je chargeai mes fluides dans ma main libre, et la tendis vers elle avant qu’elle n’ait eu le temps de décocher sa flèche. Un trait de lumière partit de mon poing fermé, droit dans sa direction. L’attaque magique la frappa de plein fouet, l’aveuglant et la déstabilisant momentanément… Du moins le temps pour ma partenaire et moi d’arriver au corps à corps avec les deux mastodontes, afin de réduire son avantage à nous frapper de ses traits avant que nous n’arrivions. Dans la confusion du combat, l’utilisation de son arc serait risquée : elle pourrait toucher ses alliés. D’autant qu’ils seraient dos à elle, couvrant nos corps combattifs de ses projectiles.
Même dans l’urgence, je restais fier de ma capacité d’analyse et de ma prise de décision rapide et censée. Mais il allait me falloir également penser avec l’instinct dans ce combat. Ils étaient en surnombre, et peut-être plus forts que nous chacun… J’espérais que ce ne soit pas le cas, confiant en mes capacités, et, peut-être à tort, en celles de mon équipière, dont j’ignorais tout. L’homme imposant vers lequel je fonçais était armé d’un gros gourdin de bois brut, qui aurait donné peine à être manié par le commun des mortels, tant sa taille et son poids devaient être impressionnants. J’avais intérêt à être rapide pour éviter ses coups, et en donner moi-même. Parce qu’il serait implacable : je le savais.
Poussant un cri de hargne, impulsif, je le chargeai, espérant que cela suffirait à le faire hésiter un peu sur ma puissance. Me montrer plein d’assurance, voilà quelle était ma meilleure chance contre lui. Et j’eus raison de le croire, puisqu’hésitant sur mon attaque brutale, il ne chercha pas à me cueillir dans ma course, mais juste à parer mon coup d’épée de sa lourde trique. Ce qu’il parvint cependant à faire sans peine, hélas. Mon épée entailla le bois de son arme, sans s’y planter. J’avais l’avantage de l’assaut, sans avoir celui de la touche… ça me suffisait pour embrayer sur un nouveau coup, emporté par mon élan. Je frappai, mais il para de nouveau, et prit assez d’assurance pour faire volter son arme vers moi, dans un geste plus rapide que réellement puissant. J’accusai le choc dans mon petit bouclier… Ce qui ne voulait pas dire que je n’avais rien senti : loin de là. Sa force était grande, et je dus reculer d’un pas pour ne pas être déséquilibré par son coup de boutoir. Il frappa une nouvelle fois, mais dans le vide cette fois. J’eus assez d’amplitude pour bondir sur le côté pour esquiver son attaque, et en plaçai une moi-même sur lui, au niveau de l’épaule, du tranchant de ma lame. Le coup déchira son costume, mais rencontra la maille en dessous, qui cueillit le coup sans qu’il soit blessé. Ils étaient mieux protégés qu’il n’y paraissait, ça ne serait pas simple de les vaincre… Ou peut-être n’était-ce que lui.
Je frappai à nouveau, et j’eus l’impression qu’il se laissa sciemment touché, regard bleu fixé sur moi avec un air de défi. Ma lame ne perça à nouveau pas sa maille, mais il en profita pour me saisir le poignet de sa main libre, pour me l’étreindre avec force. Je grimaçai, tenant fermement mon arme, refusant de la lâcher… Sa force était grande, mais ma volonté était sans faille.
À l’arrière, le chef découvert de cette bande, l’elfe au crâne tonsuré, ricanait en lorgnant un quatrième sbire détacher péniblement les chevaux apeurés de la milice du charriot accidenté.
« Dépêche-toi, incapable ! »
Puis, se tournant vers le combat, il cria ses ordres d’une voix claire, mais redoutablement ferme.
« Retenez ces importuns le temps de notre fuite, puis tuez-les. »
Implacable, l’ordre était donné… Et la stratégie était bonne : nous contraindre face à ces deux baraques pendant qu’ils fignolaient la fin de son évasion, et sa fuite. Peinant dans ma situation, je cherchai le regard de Sibelle dans son combat. Un geignement combattif s’échappa de ma bouche alors que je me défaisais de l’étreinte de mon bourreau, et je lui criai :
« Il faut les arrêter : nous ne pouvons passer trop de temps sur ceux-ci ! »
Il fallait, non pas les tuer, mais les dépasser ou les rendre inaptes au combat… Au moins le temps d’entraver les autres dans leur volonté de fuir. C’était la seule solution pour que ce que nous étions en train de faire ne soit pas vain. Car s’ils cherchaient à se venger, ça serait avec un nombre bien plus grand…
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- Selen Adhenor -
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