Le géant, la racine et la hache
Le chauve se tourna vivement pour observer le nouveau venu. C'était un grand gaillard vêtu d'une cotte de mailles et d'une cape de voyage d'un vert qui se fondait particulièrement bien dans les milieux forestiers. Il portait en dessous de sa protection une tunique assortie à sa cape, et ses imposantes mains étaient couvertes de gants marrons. Son pantalon anthracite était tacheté de boue séchée et la couleur de ses bottes était impossible à déterminer tant la vase y était incrustée, ce qui laissait penser que son accoutrement n'avait pas été lavé depuis au moins une semaine au vu de la récente météo. Il était accroupi au dessus du cadavre du jeune homme et ses marmonnements laissaient imaginer une contrariété plus professionnelle que personnelle.
« Tu veux le rejoindre, l'affreux ? » demanda le brigand, encore sous le coup de la colère.
L'intéressé se redressa nonchalamment, dévoilant son visage de trentenaire. Il avait une barbe hirsute rousse et des cheveux mi-longs entre le blond et l'orange, les joues plates, le nez très légèrement aquilin, et des petits yeux verts surmontés de sourcils broussailleux. Debout il était encore plus imposant ; il devait mesurer près de deux mètres, et ses vêtement moulants laissaient entrevoir une musculature impressionnante. Une lourde hache était attachée dans son dos, soulignant plus encore son aspect bestial. Il ressemblait aux pirates des mers du Nord des contes dont la jeune femme était si friande.
« Acran Marchevel ? » demanda l'inconnu d'un ton formel.
« Qui le demande ? » rétorqua le chauve, qui avait retrouvé son rictus habituel.
« Où est Fitus Boischevin? »Le visage du brigand s'assombrit.
« Mort. Tué par cette pétasse, » fit-il en désignant Anastasie du menton.
« Merde, » marmonna l'autre.
« On dira que c'est moi qui l'ai crevé, petite. »« Qui t'es ?! » reprit le bandit, visiblement irrité par la nonchalance de son interlocuteur.
« Fitzekiel Jordsank, mandaté par le Duc Dimitri, » répondit le grand chevelu en sortant une feuille froissée de sa poche.
« J'ai ici un permis de tuer messires Acran Marchevel et Fitus Boischevin. »Anastasie connaissait le Duc Dimitri, c'était un personnage très influent de la politique Kendranne. Quelques années auparavant il s'était mis en tête de faire de la région de Kendra Kâr d'une sécurité infaillible, utilisant de ses propres fonds pour financer les mercenaires et les chevaliers qu'il envoyait ''nettoyer le territoire'', comme il aimait à le dire.
Conscient de la nature de la mission de son adversaire, le chauve se para d'un masque d'impassibilité et dégaina sa lourde épée bâtarde. Il était conscient de ne pas avoir un novice face à lui, et il se doutait que la ruse ne suffirait pas contre celui-ci.
La jeune femme, elle, était prise d'un tel stress qu'une envie de vomir commençait à poindre dans son estomac. Elle avait d'abord eu particulièrement peur du nouveau venu, presque autant que de son ravisseur, mais après l'avoir entendu parler du Duc, qui était une connaissance de son père et qu'elle savait être un homme d'honneur, l'espoir la regagnait. Elle priait juste Yuimen de toutes ses forces pour qu'il ne finisse pas comme le jeune homme qui gisait à ses pieds.
L'inconnu attrapa sa lourde hache à double tranchant d'un geste habile. C'était un bel ouvrage, le manche avait été sculpté dans une épaisse branche d'ébénier, ses lames étaient ornées de gravures dorées et entre les deux tranchants culminait une pointe finement taillée.
Les deux adversaires se jaugèrent du regard pendant quelques secondes. Le brigand attaqua le premier ; il effectua une rotation sur lui-même pour donner plus de vitesse à sa lame et visa le flanc gauche du géant. Celui-ci fit un petit bond en arrière, esquivant l'assaut, mais son ennemi enchaîna aussitôt avec un coup montant, dirigeant son arme vers le visage de son opposant. L'inconnu évita de justesse la seconde attaque en reculant sa tête, qu'il envoya ensuite directement dans le visage du bandit, qui chancela sous l'impact. Il fit suivre son coup de tête d'une puissante estoc de son talon dans le plexus du chauve, le poussant plus encore en arrière et le remettant ainsi à la portée de son arme, beaucoup plus longue qu'une épée bâtarde et donc inutile dans un duel trop rapproché. Refusant de laisser trop de répit à son adversaire, le géant l'agressa de nouveau, d'un coup plongeant de son immense hache. D'un habile pas de côté, le brigand esquiva l'assaut, et, sortant une de ses dagues de sa tunique, s'apprêta à l'enfoncer sous le bras de son ennemi. Celui-ci fit valser son épaule dans le menton du bandit, qui, manque de chance, trébucha sur une grosse racine de feuillu et s'affala sur son dos de tout son long. Il n'en fallu pas plus au géant pour clore le duel, abattant prestement sa hache sur le visage de son adversaire, dont le crâne fut fendu en deux, répandant sang et cervelle sur le lit de feuilles qu'avait déposé le début de l'automne.
Anastasie, qui avait l'impression d'avoir retenu son souffle pendant l'intégralité de l'affrontement, soupira de soulagement.
« Dieu merci vous l'avez vaincu ! » s'exclama-t-elle.
« Vous allez pouvoir me ramener à mon domicile. »Le dénommé Fitzekiel la regarda longuement, pensif, grattant sa barbe fournie, avant de répondre d'un simple :
« Non ». La jeune femme n'en croyait pas ses oreilles. Après tout ce qui venait de lui arriver, voilà que son sauveur était un goujat ?
« Vous avez dû mal me comprendre, » commença la jeune femme avec un aplomb retrouvé.
« Je me nomme Anastasie Terreblanc, fille de Grégoire Terreblanc, éminent Comte de la cour de Kendra Kâr, et je vous demande de me détacher et de m'escorter en lieu sûr, à mon domicile familial. »« Non, » répéta simplement le géant.
« Je vais te détacher, et tu te démerderas à rentrer toute seule, comme une grande. Et tu n'oublieras pas de dire que j'ai tué Titus Boischevin. »La petite noble était stupéfaite. Outrée. Scandalisée. Cette grosse brute s'apprêtait à la laisser rentrer chez elle seule, à pied, sans défense, alors qu'elle venait juste d'échapper à un brigand assoiffé de sang ! Ou d'or, peu importait.
« Mais je vais me faire tuer ! » s'exclama-t-elle.
« Mais non, » répondit Fitzekiel d'un ton nonchalant en tranchant la corde qui la liait à l'arbre.
« Y a rien de plus dangereux qu'un loup dans ces bois. »« DES LOUPS ? » s'écria-t-elle d'une voix bien plus stridente et paniquée qu'elle aurait voulu.
Le géant ricana doucement.
« C'est le début de l'automne, petite. Aucun loup n'a assez faim pour s'attaquer à une bestiole de soixante kilos. »La jeune femme s'empourpra aussitôt.
« S-soixante kilos ?! » s'offusqua-t-elle puérilement, soudain plus préoccupée par son apparence que par sa sécurité.
« Beaucoup moins ! »« Mais bien sûr, » répondit-il, un sourire moqueur aux lèvres alors qu'il se redressait.
« Le Nord c'est par là, » fit-il en désignant un chemin à sa droite.
« Si je ne me trompe pas, tu devrais arriver chez toi d'ici un quart d'heure par ce sentier. »Et sur ces paroles, il la laissa là, presque nue, seule, et se dirigea vers ce qui semblait être le Sud-Est sous le regard médusé de la jeune femme.