Avant Grigwig le beau... ou pas ! Bien que loin de l'auberge, j'avais encore l'impression d'entendre les cris du gérant. Il faut dire qu'il avait des raisons d'être énervé, et que je ne l'avais pas franchement aidé à se calmer... Enfin, aucune importance: je ne serai bientôt plus à Tulorim. Devant moi, je voyais déjà la silhouette des bateaux se profilaient, et de l'eau à perte de vue. Je m'arrêtai pour pouvoir contempler cette chose magnifique qu'est l'océan. Une beauté presque irréelle... Mais quelque chose vint troubler ce moment de paix, ou plutôt quelqu'un. Je le compris au moment où une main se posa sur ma bouche et qu'un bras m'enserra au niveau du cou, après quoi je fus tiré de force à l'écart de toutes personnes susceptibles de voir ce qui allait se passer. La courte ballade fut terminée au moment où l'homme me lança de façon violente contre un mur.
Aussitôt, une tâche se forma au niveau de ma hanche. Serrant les dents, je regardai mon agresseur. Il devait faire ma taille, et n'était probablement pas plus fort que moi physiquement parlant, bien que ma blessure lui donnait un bonus non négligeable. Il était chauve, et un sourire me révéla des dents jaunes. Deux yeux marrons étaient encastrés dans un visage des plus communs. L'homme était torse nu et portait comme seule arme une épée, solidement attachée à sa hanche. Il me toisa du regard un bref moment, et lâcha d'une voix extrêmement grave :
« Pas de doutes, c'est toi l'gars que Grigwig m'a envoyé pourchassé ! C't'une chance de t'avoir choppé avant que tu n'prennes un bateau... Ah, oui... Grigwig te veut mort ! » Sur quoi il dégaina son épée, et donna un puissant coup vertical, ne me laissant même pas le temps de réagir. La lame n'allait pas tarder à me sectionner le bras quand je compris ce qu'il se passait. Prenant sur moi, et tachant de résister à la douleur, j'envoyai un puissant coup de pied dans l'estomac de l'homme qui parut bien étonné que sa proie se débatte. Il recula un peu, me laissant le temps de me relever et de dégainer mon arme à mon tour. L'endroit où m'avait emmené l'homme était clairement isolé, n'ayant toujours vu personne passer malgré le vacarme que faisait à lui seul mon agresseur. Le lieu en lui-même n'était pourtant pas le plus moche de la ville. À sa droite, à quelques dizaines de mètres, il y avait un muret, et, en contrebas, on pouvait voir l'océan. À sa gauche se trouvait une cabane, ou plutôt un cabanon qui, s'il était rénové et débarrassé des mauvaises herbes, serait sûrement sublime. La seule chose qui pouvait ternir ce spectacle se trouvait dans mon dos : un gigantesque mur, en mauvaise état, délimitant l'endroit, privant ainsi la personne qui voudrait habiter ici du sentiment de liberté procuré par l'océan.
Enfin, le moment était plutôt mal choisi pour réfléchir à des choses comme ça, car déjà l'homme retournait à la charge, décidé à ramener ma tête à l'aubergiste. Il tenait son épée à deux mains, et pointait sa lame au niveau de ma gorge, s'attendant à voir gicler le sang d'un moment à l'autre. De mon côté, les choses ne se présentaient pas aussi bien, étant obligé de tenir mon épée d'une seule main, l'autre s'occupant de compresser la blessure pour stopper l'hémorragie le temps du combat. Je choisissais de tenir mon épée de la main droite, n'étant pas ambidextre, à mon grand regret.
Actuellement, je me demandais si l'homme se rendait compte du nombre d'ouvertures dans sa garde. Si j'avais été opérationnel, sa tête aurait déjà roulé au sol. Mais, faute de mieux, je fis une légère esquive sur la droite, et eus dans la tête l'idée de lui couper le bras droit. Au moment où l'homme passa à côté de moi, de par mon esquive, je lui abattis mon épée de toutes mes forces sur son bras. Je voyais déjà mentalement le bras voler dans un geyser rouge, et l'homme tombait à terre dans un hurlement de douleur. Mais rien de tout cela ne se produisit, car au moment où il passa à mon niveau, il enleva une main de son épée et la passa dans son dos. D'un mouvement extrêmement rapide, il dégaina une dague et donna un coup vertical. Heureusement pour moi, la vitesse de l'action ne lui permit pas de viser avec précision, et il ne me fit qu'une blessure superficielle à l'abdomen.
Je reculai un peu, le temps de reconsidérer mon adversaire : de toute évidence, je l'avais sous-estimé... Bien fait pour moi. Il ne faut jamais crier victoire trop vite. Si mon adversaire avait été un peu plus grand, ça aurait été ma gorge qui aurait été tranchée ! Je décidai donc de prendre le combat un peu plus au sérieux, et cette fois, ce serait moi qui allait attaquer, pour voir comment il allait réagir. Si tôt dit, si tôt fait, je chargeai le plus vite que je pus, en prenant en compte le fait que je sois blessé, l'épée devant moi, juste au cas-où je devrais parer une nouvelle attaque rapide. Le chauve me regardait, avec un sourire amusé sur le visage : pour lui, j'étais déjà mort apparemment. Mais je ne partageais pas son avis, loin de là...
Mon adversaire était imprévisible, je devrais donc l'être moi aussi. C'est pourquoi, une fois arrivé à son niveau, je sautai. Le plus rapidement que je le pouvais, je bondis sur lui, épée brandie au dessus de ma tête, prêt à lui donner un coup fatal. Il fut surpris par une manœuvre comme celle-ci, et n'eut pas le temps de se mettre dans une position de garde convenable. La lame de sa dague, qui fut la première à arriver pour parer l'attaquer qui visait sa tête, se fendit puis, un bref instant plus tard, se brisa. Mais ce bref instant lui permit d'armer un coup de pied qu'il m'envoya dans les côtes, mais mon épée eut quand même le temps d'entailler un peu le haut de son crâne chauve. Du sang s'écoulait d'ailleurs de la blessure, et coulait le long de son front, avant de perler, goutte par goutte, sur le sol, une fois le menton atteint. Pour ma part, le coup n'avait pas été si puissant que ça, mais, comme par hasard, avait touché cette saleté de blessure. Vraiment, mon combat dans l'arène restera un très mauvais souvenir...
Titubant, et prenant appuis sur mon épée, j'étais en train de me relever quand un coup de poing m'arriva au niveau de la tempe, qui faillit me faire perdre connaissance. L'homme, qui avait apparemment une sacrée envie de se défouler, essaya de m'en donner un autre. Son poing ne rencontra qu'un sol de pierre bien dur à en juger par l'expression de douleur qui déformait son visage. En effet, au moment où il voulut me redonner un coup, j'avais tout simplement effectué une petite roulade. Le temps qu'il se remette me permit de me relever. Puis il chargea, l'épée prête à me trancher la gorge. Je fis de même. Les lames s'entrechoquèrent encore, et encore, et encore. Essoufflés, aucun des deux adversaires ne trouvaient d'ouvertures dans la garde de l'autre. Puis le chauve en eut assez, et voulu porter une attaque décisive, mais également très imprudente. Il fonçait à nouveau sur moi, l'épée brandit au-dessus de sa tête, prêt à la rabaisser. Ce genre d'attaque, il ne valait mieux pas les parer, sous peine de voir sa lame se briser.
Et c'est justement ce que je ne fis pas. Ce type d'attaque pouvait en effet devenir rapidement décisive, mais cela s'appliquait aussi bien à l'attaquant qu'au défenseur. Il arrivait à mon niveau, quand brusquement il piétina le sol pour s'arrêter. Je n'eus pas le temps d'anticiper de suite, tant persuader qu'aucune ruse ne se cachait derrière cette attaque pourtant tellement grossière. L'homme en profita pour passer d'une frappe verticale à horizontale. J'eus néanmoins le temps de mettre mon épée devant la trajectoire de l'arme, ce qui rallongea mon espérance de vie de quelques secondes. En effet, bien que l'épée de mon adversaire ne parvint pas à entamer la chair, elle réussit néanmoins à me désarmer, mon épée se mettant à voltiger au loin... Tiens donc, cela me rappelait un certain combat dans l'arène.
L'homme ricana : il avait gagné. Dans quelques instants, ma tête roulerait à ses pieds, et c'en serait fini de moi. J'aurais eu une belle vie ! Enfin, je présume, mon amnésie ne me permettant pas de l'affirmer avec exactitude, mais bon. L'homme leva son épée. Je baissai la tête et soudain, l'espoir m'envahit de nouveau : il y avait une solution, qui me coûterait néanmoins une blessure supplémentaire, mais mes mitaines devraient un peu me protéger. L'homme abaissa violemment son épée, qui atteint la pierre, provoquant un bruit suraigu. il me poursuivit, ricanant de plus belle quand il me vit trébucher et m'étaler de tout mon long sur le sol. Je le sentais, il était juste derrière moi, il allait abattre son épée et je mourrai...
Du moins, c'est ce qu'il devait croire... jusqu'au moment où son sang se répandit sur le sol, et qu'il s'arrêta net, avant de tituber, se tenant au ventre. Médusé, il regarda ce que je tenais, et dit un dernier mot avant de mourir :
« Merde... » Sans plus attendre, je lâchai rapidement la lame brisée de la dague, qui m'avait quand même un peu entaillé la main. Puis je regardai à nouveau l'homme, qui continuait à se vider de son sang, la blessure étant bien plus profonde qu'elle en avait l'air. Cela servirait de leçon à Grigwig. Enfin, je l'espérais, car pour moi, il était désormais hors de question de prendre un bateau avec ma blessure ouverte... Je ne voulais pas mourir en chemin... Boitillant, je me redirigea donc dans la ville, espérant que tout cela allait s'arranger, et que mes futures rencontres se dérouleraient mieux...