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La bagarre avait eu raison de la plupart des clients, qui sans demander leur reste étaient rentré chez eux. Seul les plus braves étaient encore débout... Mon frère de bière et moi.
« Je te répète que le monstre géant n'est pas dans ton lac! Il est dans ma montagne ! » Dis-je avec conviction
Mon ami de beuverie me regarde, il donne un coup de poing sur le comptoir, manque de perdre l'équilibre et pointe un doigt vers moi.
« Mais je te juuuuure que je l'ai vu ! Merde, si même toi, copain… Pas m'croire... va le monde ? »
« Mais puisque j'te dis qu'l'est dans ma montagne ! Peut pas se dédou..doubler..Ou alors il a un… jumeau maléfique ! Oui c’est logique ! Non ? Rahh sais plus.» dis-je en me prenant la tête des deux mains
« Mais peut-être qu’on parle pas du même…Toi tu m’causes d’un monstre de montagne, et moi d’un d’lac, c’est… Heu.. C’est pô pareil ! » Me dit-il en secouant son verre de droite à gauche
« Bah il est comment ton monstre ? » je lui demande d’un air curieux
« Pire que ma femme le matin au réveil » dit-il en s'esclaffant
Nous nous regardons, puis nous rigolons de concert. Mon camarade de beuverie en a les larmes aux yeux et m’sort :
« Et le pire c’est que c’est vrai ! »
De nouveau, nous éclatons de rire, tout en tapant de nos poings sur le comptoir en bois, qui est d’ailleurs, le temps d’une soirée, devenu le lit d’un des clients n’ayant pas trouvé la force de rentrer chez lui.
« Non mais écouute !» Me beugle-t-il
« Il est immense, sa tête n’est qu’une masse grotesque de tentacules… Son corps est écailleux, et il possède de terribles griffes aux pattes postérieures et antérieures. Dans son dos, il a de longues et étroites ailes noires. »
« Faut tu…. Faut tu m’montres ça ! Au galop ! »
« Bah monte sur mon dos j’serais ton fidèle destrier hi haaaan ! »
Je grimpe tant que bien que mal sur le comptoir, je me sens invincible, d’un bond je tente de sauter sur le dos de mon camarade mais hélas; je me rétame sur le sol de manière grotesque. Ne perdant pas mon entrain, je grimpe de nouveau sur le comptoir, demande à mon compagnon de s’approcher et m’installe sur son dos de façon précaire, les deux mains posées sur ses épaules.
« En route !»
Mon destrier temporaire imite le hennissement du cheval et commence à courir. . J’ai gardé dans ma main une des choppes de la taverne. Elle est depuis longtemps vide, mais il est hors de question de la lâcher, c’est un trophée ! J’suis remué, l’impression d’être sur bateau voguant sur une mer déchainée, alors je crie tout ce qui m’passe par la tête histoire d’oublier c’bateau.
« L’homme alla voir une fille de joie ! Il lui demanda : Combien pour une nuit avec.. .Mooiiiii !? Tout dépendra de la taille de ton engin ! Il lui montra et lui dit… Bordel j’suis pas un foutu nain !
Le spectacle de cette course est des plus ridicules. Un homme ivre, qui court en tenant à peine sur ses jambes, et qui zigzag dangereusement avec sur son dos un nain qui crie à tue-tête des insanités sans queue ni tête.
L’homme d’un coup sec, s’arrête, je perds l’équilibre et m’étale par terre.
« Aaaah, Mais, pouvais pas prévenir bon saaang ? »
« Désolé… » Qu’il me dit, tout en se tenant le ventre.
« J’crois que l’heure est venue …Faut vidanger… »
Il commence à vomir devant moi, éclaboussant au passage mes chaussures...
(Même pas capable d’se retenir… Ahahaha ! )
« Bon.. Et ton..Monstre ? Où qu’il est ?! » Lui dis-je en beuglant
« Je te l’ai diiit ! C’est un monstre de montagne… Heu de lac… Il vit dans la flotte, va falloir prendre ma barque. Et.. pas de bruit on va passer devant chez moi… Si l’autre s’réveille elle va m’faire un scandale. » Dit-il en agitant les bras, et en me montrant la direction à prendre
« Le monstre ? »
« Nooon crétin ! Ma régulière… L’est chiante en c’moment. »
« Ah d’accord… » Que je lui réponds en souriant bêtement
Il continue d’avancer, cette fois je déambule à côté de lui. Nous arrivons devant une des petites maisons avec une barque attachée devant. J'essaye de me faire discret quand je l'entends hurler : "Voilà c'est ma piauule!". Je commence à rire en lui demandant si le projet initial n'était pas de se montrer discret. Il me répond toujours à haute voix "Si si chuuutt, va pas réveiller ma régulière ! ». Il continue de parler fort, si fort… Je tente de le faire taire mais cet imbécile n’arrive plus à s’arrêter. « Tu verras le monstre… Gigantesque ! Capable de te… »
Il est interrompu par un grincement. Ce grincement il ne le connait que trop bien, c’est celui de sa porte qui s’ouvre, il n’a jamais trouvé le temps de la huiler comme il faut. Une tête hirsute dépasse du seuil de la porte. Ce qui m’est donné à contempler n’est pas beau à voir : Les cheveux en bataille, des yeux à moitié fermé, un nez étrangement pointu et les oreilles décollées.
(Sans doute sa femme…)
Lentement, elle sort, et vient se poster devant son homme les mains posées sur ses hanches. Elle est vêtue légèrement, une petite robe qui laisse ses jambes exposées. Sur ses épaules est posé un châle qui a été tricoté sommairement, je peux y voir plusieurs trous.
« J’attends une explication ! Tu devais rentrer tôt, et voilà que tu débarques en plein milieu de la nuit, complétement saoul, tu fais énormément de bruits, et en plus tu es accompagné d’un sinaris qui n’a pas l’air frais non plus. »
« Chériiiie ! N’insulte pas mon ami… »
« Oui je suis un nain Madame ! Pas un Sinaris » Crache le mot « Sinaris » avec dégout
« Peu importe ! Geralt, tu vas dire au revoir à ton ami et le laisser sur la rive, puis rentrer avec moi à la maison. » Dit-elle d’un ton autoritaire qui ne souffrait d’aucune réplique
« Maiiis…T’rends pas compte… Dois lui montrer l’monstre ! » Répond Geralt d’un ton suppliant
« On en a déjà un devant nous bwahahaha ! »
(Oups...Je l’ai dit à haute voix ?)
« Pardon.. ? J’ai bien entendu !? » Crie-t-elle, son visage rouge de colère
« L’est temps de s’éclipser… Cours derrière moi. » Me chuchote Geralt
Il se retourne d’un coup sec, manque de basculer dans la flotte et saute sur sa barque, puis me crie : « Cours si tu veux vivre mon bon ami ! Elle va te dévorer ! » Il se dépêche de dénouer le lien qui relie la barque au ponton et une fois que je suis arrivé dessus, se propulse grâce à sa rame.
« A l’aveeeeenture compagnon ! Allons trouver c’monstre ! »
Geralt pagaie, malgré son état, il s’en sort bien, il a l’expérience de naviguer en état d’ivresse. Rapidement nous arrivons au centre du lac, il retire sa rame de l’eau, la pose dans la barque et me fait signe d’attendre sans faire de bruit en mettant son doigt devant sa bouche. « Le grand monstre va surgir d’un coup tu vas voir. » me chuchote t’il en approchant son visage, je sens son haleine, mélange de vomi et de bière, pas terrible.
Une heure plus tard
« Bon ton monstre il est peut-être malade, ou il fait un régime bwahahah ! »
« Non mais j’ai compris ! Le monstre du lac, il est pas dans l’eau, l’est sur terre. » Me répond-t-il avec aplomb
Il recommence à pagayer, je vois bien qu’il fatigue mais je dois conserver mes forces ! Y’a un monstre à chasser après tout. On accoste bientôt et, titubant je vais sur la terre ferme, Geralt essaie d’accrocher la barque comme il peut à un tronc d’arbre frappé par la foudre.
« Bon l’monstre doit pas être loin… T’as qu’à l’appeler ! » me dit-t-il avec un grand sourire. Je m’échauffe la voix et crie : « Viens t’battre le monstre…Si t’es un nain ! »
Au début, rien ne se passe, mais très rapidement, nous entendons des cris stridents. Ils proviennent de plusieurs endroits à la fois. Et les choses à l’origine de ces cris se rapprochent rapidement, je tombe à genoux et pose mes mains sur mes oreilles, persuadé que ma tête va exploser. Puis tout s’arrête, je n’entends plus rien excepté le bruit que nous faisons avec Geralt en respirant. Ce silence est angoissant, annonciateur d’un danger imminent… Je me relève doucement, et observe les alentours.
La lune est cachée par les nuages ce qui me complique la tâche mais je finis par apercevoir des mouvements. Je n’ai pas le temps de réaliser ce qu’il se passe que j’entends Geralt hurler. Je me tourne vers lui et ce que je vois me fais l’effet d’une douche froide… Geralt hurle en se débattant contre d’invisibles adversaires, je ne parviens pas à les distinguer clairement. A la place de ses yeux, je ne vois que deux trous emplis de sang, et il a des traces de morsure et de déchirure partout sur le visage. Il me supplie de l’aider, je m’équipe de ma hache mais je sais pertinemment qu’il ne survivra pas. J’ai déjà vu trop de camarades blessés à mort pour espérer que Geralt soit l’exception.
Mais je dois le venger ! Pour sa femme, ses gosses s’il a eu le courage d’en faire, ainsi que tous les villageois. Il est impensable de les laisser courir un tel risque en laissant ne serait-ce qu’une de ces créatures en vie. Quand j’arrive au niveau de Geralt, je sais ce qu’il me reste à faire. Il faut que j’abrège ses souffrances.
« Désolé mon ami. » Dis-je les larmes aux yeux
Puis d’un coup net, je lui plante ma hache dans la colonne vertébrale, il tombe, mort.
(Te faire ça aura été la dernière atrocité commise par ces monstres.)
Je sèche mes larmes d’un revers de main, et je serre le manche de ma hache. S’il y a une chose que j’ai apprise avec mon père, c’est de ne pas exploser en plein combat, je pleurerais la mort de Geralt après. Pour l’instant, il me faut réussir à identifier mes agresseurs. J’en entends un derrière moi, là où est posé le cadavre, je fais volte-face et scrute le monstre. J’en ai déjà vu dans un des bestiaires de mon père. Aucun doute possible, ce sont des Elyds. D’après le bestiaire elles peuvent se montrer dangereuses en groupe et sont très rapides. Le nombre de cris m'indique qu'ils sont une dizaine. L’elyd qui est posé sur le corps ne s’occupe pas de moi, ce qui me laisse un petit temps de répit pour l’observer et essayer de trouver un point faible. Il doit mesurer dans les 50 centimètres, si on additionne cela à sa vivacité, il ne va pas être évident de le toucher lui ou ses congénères.
(Comment faire… ?)
Un elyd vole à toute vitesse vers moi interrompant ma réflexion, il essaie de me lacérer le visage qui n’est nullement protégé, au dernier moment je lève ma main en guise de protection. Il parvient à m’arracher un bout de chair et repart aussitôt en arrière. Je nettoie le sang qui coule de l’entaille sur ma main à l’aide de mon pantalon.
(Il ne faudrait que pas que le sang rende le manche de ma hache glissant.)
J’attends que les elyds s’approchent de nouveau, je vais bien réussir à en trancher dans l’tas. Un cri résonne à gauche, un autre à droite et enfin un venant de derrière.
(Parfait, venez petits enfoirés, je vais vous découper !)
Je me prépare, et sentant le moment opportun arriver, commence à tourner en agrippant le manche, j’entends une sorte de cri plaintif, et une gerbe de sang atterrit sur mon visage. Les deux autres elyds continuent de m’attaquer rageusement, un des monstre s’approche dangereusement, il a essayé de se faire oublier mais je balance mon poing en avant et le propulse contre le sol. Il tombe rudement, je ne me pose pas de question, et d’un coup de pied, je l’écrase contre la terre.
(Déjà deux en moins, il devrait en rester huit.)
Le dernier du trio semble confus, son corps reste en suspension, je ne vois que ses minuscules ailes en mouvement. Je décide de parler de ça à un spécialise si jamais j’en croise un. Pour le moment je dois continuer de me focaliser sur mon combat, et tandis que j’approche de l’elyd immobile, un autre se projette, il vient du haut, il a dû voler suffisamment haut pour que je ne le voie pas arriver, il fond sur moi à une vitesse impressionnante, avant que je ne fasse quoi que ce soit, il est sur mon visage. Il commence à me mordre le nez avec rage, je tiens ma hache à une main et de l’autre essaie de dégager l’elyd qui s’acharne sur mon nez. Je lui choppe une aile et tire d’un coup sec, j’entends un craquement et je me rends compte, au vu de l’angle étrange que fait l’aile, qu'elle est brisée. Le monstre tente de se débattre mais il est trop tard. Je le projette à mes pieds, et abat ma hache avant qu’il n’ait le temps d’esquisser un mouvement. Je souffle un peu et remarque que l’autre elyd n’a toujours pas bougé, c’est vraiment étrange… Comme s’il attendait sa mise à mort. Mais au final qu’importe la raison de son immobilité, je donne coup de hache horizontal et le tranche en deux.
(Encore six.)
Je reçois des cailloux au visage, une des pierres me frappe la tempe, je suis un peu sonné, je commence à faire quelques pas hésitants. Les elyds décident d’attaquer de concert, deux me font face tandis que les quatre autres me tournent autours. Une des créatures plonge sur moi, c’est trop facile… Il ne peut s’agir que d’une diversion mais ai-je le choix ? J’effectue un ample mouvement et la coupe en deux, mes deux mains étant sur le manche de ma hache, mon visage est sans défense. Une d’elle lance un nouveau cri strident et vient me mordre l’oreille tandis qu’une autre se pose sur mon visage et d’un coup de griffe, me crève l’œil droit. J’hurle de douleur ! Le sang coule abondement sur mon visage, il entre dans ma bouche et me laisse un arrière-goût salé. Je sens la fatigue prendre le pas, mes bras fatiguent de devoir manier cette hache, et le voyage à travers les marécages a été éprouvant.
(Il va falloir que j’en finisse rapidement si je ne veux pas m’évanouir.)
Elles continuaient leurs efforts pour saper mes forces, m’affaiblissant petit à petit. Je suis extenué, mais à la vue du corps de Geralt, sur la rive, ma colère se ranime, une haine froide m’envahit, mes muscles trouvent une nouvelle force. Mon regard devient de braise, mes lèvres se serrent. Je dois encore m’habituer à la perte de mon œil droit mais j’essaie de ne pas y penser. Je fonce en faisant tournoyer ma hache, surpris de ma charge, deux élyds seulement arrivent à éviter le coup dévastateur que je porte. Mais elles ont beau être intelligentes, ce ne sont que des bêtes, voulant profiter de mon handicap, elles passent par mon côté droit mais je m’y attendais et au moment décisif je pivote mon buste, et d’un même mouvement abat ma hache de droite à gauche, tranchant les deux dernières créatures.
Je suis épuisé, je ne souhaite qu’une chose, ramener Geralt auprès de sa femme et boire pour oublier. Il va m’en falloir beaucoup… Je traine son corps par les chevilles, le dépose dans la barque et commence à m’installer. Je dois faire d’énormes efforts pour faire avancer la barque malgré les algues qui agrippe la rame, mais au bout d’une trentaine de minutes je reviens au village guidé par les lumières déposées sur les pontons. Je fais un dernier effort et porte le corps de mon ami devant sa maison. Je n’ai pas le courage d’annoncer ce qu’il s’est produit à sa femme, et mon œil me fait un mal de chien. Je dois trouver de l’alcool pour nettoyer la plaie, je me décide donc de retourner vers la taverne. Pas un chat dans la salle principale, je prends un des verres posés sur le comptoir, et verse son contenu sur un fin morceau de tissu que je récupère également sur le comptoir. Je me l’applique, ça m’arrache un grognement, il faut dire que c’est extrêmement douloureux… Mentalement et physiquement épuisé, je ne cherche pas à gagner la chambre du semi-elfe, je vais m’allonger près de la cheminée et m’installe en boule pour essayer de trouver le sommeil.
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J'suis tête en l'air... Merci à Dame Itsvara pour c'te superbe signature !
Korben's Song.
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