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La nuit était bien entamée lorsqu'ils arrivèrent à l'auberge du pied levé. Alistair demanda une de leurs plus belles chambres et ils montèrent pour s'y installer. Une fois dedans, Émeraude s'assit sur le grand lit et pleura à chaudes larmes, enfouissant son visage dans les mains.
« J'ai tué quelqu'un, » geignit-elle. « Et j'ai perdu mon travail, Ivan ne voudra jamais me reprendre après ça. »
Souriant intérieurement, Alistair s'assit à côté d'elle et la prit chaleureusement dans ses bras, lui murmurant quelques mots de réconforts. Au final, il avait payé deux-cents yus pour rien, et cela l'irritait profondément – bien que cet argent ne lui appartenait pas vraiment et qu'il avait gagné plus de pièces qu'il n'en avait dépensé dans la journée. Il serait certainement inutile d'essayer de coucher avec sans lui verser une nouvelle fois cette somme, d'autant qu'elle n'avait maintenant plus aucune source de revenus. Mais il pouvait cependant lui proposer de les rejoindre, il avait vu ses prouesses en matière de vol et la vivacité avec laquelle elle s'était défendue contre le gros bonhomme et il ne doutait pas qu'elle pourrait lui être utile. De plus, quelque chose lui disait qu'il aurait besoin d'elle pour quelques uns de ses projets futurs. C'était là le même genre de pressentiment qui l'avait guidé à travers la ville deux jours plus tôt. Devait-il toutes ces péripéties à Zewen lui-même ? Alistair ne voulait pas l'envisager, mais il était contraint d'avouer qu'il n'avait aucune idée de la provenance de ces intuitions. Émeraude lui serait utile, il le savait. Ne restait plus qu'à la convaincre – ce qui ne devrait pas être la partie la plus compliquée du plan.
« Si tu veux j'ai un travail pour toi, » lui murmura-t-il, la tirant instantanément de son apitoiement. « Un travail ? Quel genre ? » « Ce sera dangereux, mais je pense que tu es qualifiée. » « Parce que tu crois qu'être une pute à Tulorim c'est pas dangereux ? » fit-elle d'un ton qui n'attendait aucune réponse.
Alistair leva la main en un geste apaisant. Il était vrai que les prostituées étaient comme de la marchandise ; certains volaient les biens qu'ils désiraient, d'autres les prenaient de force, et quelques personnes peu scrupuleuses préféraient abuser des roulures plutôt que de les payer. Mais ce n'était pas le genre de danger dont le voleur voulait parler, personne ne prenait la peine de tuer une prostituée.
« Je veux dire que tu vas devoir te battre, » annonça-t-il. « Et tuer des gens ? » demanda Émeraude dont le teint tournait au livide. « Tuer des meurtriers qui n'ont plus rien d'humain, » rectifia le voleur.
La prostituée sembla réfléchir un moment, peser le pour et le contre. Elle n'avait plus de travail ni de toit et avait laissé toutes ses économies au Purgatoire, mais l'idée d'ôter des vies semblait la rendre nauséeuse. Voyant qu'elle était sur le point de refuser son offre, Alistair décida de mener le sujet vers un compromis, au moins le temps de la convaincre.
« Tu n'es pas obligée de te battre, tu peux nous aider de plusieurs autres manières. Tu seras payée et logée. Peu, au départ, certes, mais l'argent ne devrait pas tarder à arriver plus rapidement, » promit-il.
La jeune femme prit son temps pour réfléchir. Elle semblait déjà plus emballée par l'idée. Elle paraissait comprendre que ses tâches seraient de l'ordre du vol et du cambriolage, et Alistair devina que la seule chose qui la faisait encore hésiter était la perspective d'aider un groupe à éliminer des gens, aussi se pressa-t-il de la rassurer, lui faisant comprendre subtilement que ce n'était qu'une histoire de vengeance bien méritée et de justice pour toutes les femmes qui avaient été laissées pour mortes dans les ruelles de la cité. Visiblement plus rassurée, Émeraude hocha la tête en signe d'assentiment avant de laisser tomber le manteau du voleur sur le lit, dévoilant sa nudité pour la seconde fois de la soirée à celui-ci. Maintenant qu'elle avait trouvé un nouvel emploi, il semblait peu probable qu'elle accepte de vendre son corps une nouvelle fois, fut-ce la dernière, et Alistair était de toute manière peu disposé à lui céder d'autres yus, bien que le corps de la belle lui faisait douloureusement envie. Surprenant les regards insistants du voleur à l'égard de sa poitrine, Émeraude retrouva son sourire espiègle et remit le vêtement de son nouveau chef sur ses épaules.
« Vous ne devriez pas dévisager les jeunes femmes comme ça, monsieur le voleur. »
Alistair ne put s'empêcher de sourire à la remarque de la prostituée – enfin, ex-prostituée. Ce n'était certes pas son visage qu'il regardait comme ça, mais, après tout, moins de deux heures plus tôt elle était prête à le lui offrir.
« Je crois que j'ai besoin d'un peu plus de réconfort, » réclama-t-elle en affichant une expression de jeune fille fragile.
Voyant là des avances, le voleur passa une main sur la cuisse de l'ancienne catin, mais elle le repoussa délicatement avec un semblant de sourire. Il se renfrogna quelques secondes, puis reprit contenance et se leva.
« Je reviens vite. »
Il quitta la pièce et descendit au rez-de-chaussée, où ne restaient qu'un groupe de piliers de bar, quelques ivrognes endormis, un grand barbu seul avec sa choppe et le gérant de l'auberge. Il s'approcha de celui-ci, sortant quelques pièces de sa poche, et commanda sa meilleure bouteille de vin, ainsi que deux verres. Sortant de sa semi-torpeur, l'homme s'exécuta, empocha l'argent, et souhaita une bonne nuit à Alistair avec un clin d’œil appuyé.
( J'espère que tu as raison, ) se dit le voleur.
De retour dans la chambrée, il remplit les verres à ras bord, en tendit un à la jeune femme et trinqua avec elle.
« A notre nouvelle collaboration ! » « Et à la fabuleuse nuit que tu vas passer, » répondit-elle à mi-voix avant d'ingurgiter la boisson d'un seul trait.
Conscient que cette fois ce n'était pas une fausse alerte, Alistair l'imita, néanmoins peiné d'avoir gaspillé une trentaine d'yus dans une bouteille qu'ils n'allaient sans doute pas terminer. Mais ses pensées furent bien vite balayées quand Émeraude se découvrit, l'allongea avec délicatesse sur le lit et se mit à califourchon sur lui – pour la seconde fois de la nuit. Et elle ne lui avait pas mentit, il allait passer une fabuleuse nuit.
Quand Alistair se réveilla le lendemain, la journée était déjà largement entamée. Émeraude était encore blottie contre lui, entièrement nue, mais ses yeux ouverts témoignaient de son éveil. Savourant la sensation de son corps chaud contre le sien, le voleur ne se leva pas tout de suite. Remarquant qu'il était sorti de sa torpeur, la jeune femme aux cheveux verts le questionna sur le groupe qu'elle allait rejoindre. Après avoir eu les informations qu'elle voulait, l'ancienne prostituée se tut quelques instants, mais Alistair sentit qu'elle n'avait pas tout à fait terminé. Après quelques secondes de silence, elle se décida enfin :
« J'aimerais bien que l'on ne dise pas que j'étais une pute. » « Et comment t'ai-je rencontré ? » s'enquit-il après quelques secondes de silence. « Tu m'as sauvée, » affirma-t-elle. « D'un viol. En plus ça te fait de nouveau passer pour un héros chevaleresque, » ajouta-t-elle d'une voix où l'on pouvais déceler un large sourire sans même avoir besoin de le regarder.
A dire vrai, cela arrangeait pas mal Alistair. Son irrépressible désir charnel s'était certes largement atténué, mais il s'en serait voulu de jeter toutes ses chances de pouvoir coucher avec Saphir aux orties. De plus, elle se rendrait compte que son rejet l'avait perturbé, et le voleur n'y tenait pas vraiment. En outre, s'éclipser le temps d'une journée entière pour sauver la vie d'une jeune femme sans défense était certes plus glorieux que de disparaître pour aller assouvir ses bas-instincts.
« Soit, tu seras la jeune pucelle sans défense et moi le chevalier. Ca m'arrange un peu. Maintenant allons-y, je ne voudrais pas qu'ils fassent des conneries durant mon absence. »
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