<-- Les rues de Kendra KârIl n’est jamais facile pour un lutin de déambuler dans des rues construites pour les humains. Notre petite taille nous restreint beaucoup. Ce qui peut sembler inoffensif pour une personne de grande taille, s’avère un obstacle considérable, voire même un danger, pour nous, si petits. Et puis, à Kendra Kâr, les lutins se font rares.
Pour en revenir à mon histoire, c’est sans hésitation et l’estomac dans les talons, que je me suis rendue à l’extrémité du toit et, sans crainte aucune, j’ai entrepris de descendre le mur de pierre, m’aidant de mes doigts collants et profitant des petites anfractuosités dans la roche pour m’y accrocher.
Alors qu’il ne me restait qu’une hauteur de lutine à franchir, j’ai parcouru du regard cette portion de rue, afin de m’assurer de l’absence de chats dans les parages. Ces vilaines créatures indésirables et sournoises aiment bien faire joujou avec nous. Cette précaution prise, j’ai agilement posé mes pieds au sol.
À ce moment de la journée, la rue n’était pas trop achalandée, ce qui m’a rassurée. Je n’avais pas envie de me faire écraser par un passant ou encore moins par le sabot ferré d’un énorme étalon. J’avais goûté à cette expérience dans une rue de cette même ville quelques jours plus tôt et j’avais failli y laisser ma peau. Si M. Gwerz Porsal et son ami Cheshire n’étaient pas intervenus, je ne serais pas ici pour vous raconter mes aventures.
C’est ainsi que j’ai choisi de me diriger vers l’étal que j’avais repéré du toit. N’ayant pas de rues à traverser pour m’y rendre, je m’évitais ainsi des péripéties inutiles.
L’homme qui se tenait derrière l’étalage de fruits avait le sommet du crâne dégarni, et pourtant, j’étais certaine qu’il n’était pas vieux. En fait, ses cheveux entièrement noirs, malgré leur rareté, l’absence totale de rides ainsi que l’énergie débordante qu’il dépensait à vanter ses produits, étaient pour moi des preuves de sa jeunesse. Bien qu’il ne fût pas d’une beauté exceptionnelle, la vivacité de ses yeux m’attirait, me charmait même.
Une fois tout près de son présentoir, il ne me restait plus qu’à attirer son attention.
« J’aimerais bien vous acheter un de vos beaux fruits charnus »De sa belle voix de ténor, il m’a répondu gaiement :
« Mais qui me parle ainsi ? D’où vient cette charmante voix ? Je deviens fou ou une jolie demoiselle invisible veut me jouer un tour ? " dit-il d’une voix enjouée où l’on pouvait détecter une pointe de curiosité et d’humour. Il croyait sans doute avoir à faire à une petite fillette du voisinage.
« Je ne suis pas invisible, j’appartiens tout simplement à une toute petite race.»J’aurais pu certes attendre d’être à sa hauteur avant de l’interpeller, mais j’en avais choisi autrement. C’était pour moi le meilleur moyen de diminuer la surprise engendrée par ma présence peu banale.
Ainsi, avec toute l’agilité d’une lutine d’à peine quarante ans, je suis montée sans difficulté sur cette petite table, après avoir rapidement escaladé ses pattes de bois.
Bien qu’il devait s’attendre à voir un être très petit, j’ai quand même détecté un brin de surprise dans ses ravissants grands yeux bleus encadrés d’interminables cils très noirs.
J’étais entourée de jolis fruits frais dont les odeurs me stimulaient les narines. J’ai donc profité de cette opportunité pour prendre quelques longues et agréables respirations avant de poursuivre la conversation entamée un peu plus tôt.
« Comme je vous le disais d’en bas, j’aimerais vous acheter un beau fruit charnu. »C’est avec un grand sourire dévoilant ses magnifiques dents blanches qu’il me dévisageait. Au lieu de parler de mon futur achat, il semblait plus intéressé à discuter de ma présence en ces lieux. Ce qui m’a gêné un peu et agacée tout autant. J’avais faim, les gargouillis de mon ventre ne cessaient de me le rappeler et puis j’avais perdu assez de temps à gambader sur les toits, j’avais plus que hâte de retrouver mon vieil ami au chapeau haut de forme.
« Tu es toute mignonne, c’est la première fois que je vois un farfadet femelle !» (En fait, tu ne dois jamais avoir vu de farfadet, mâle ou femelle, car ces derniers n’existent pas.)C’est avec difficulté que j’ai réussi à me contenir pour demeurer polie. Décidément, les gens de Kendra Kâr semblaient plus intéressés par les farfadets que par les lutins, la légende voulant que les premiers aient des pouvoirs magiques ce qui n’était pas mon cas, ni celui d’aucun lutin à ma connaissance. C’est donc avec vivacité que je lui ai répondu :
« Mais je suis…. » Je me suis alors interrompue pour poursuivre la phrase dans ma tête.
(…Une lutine ! Je suis une lutine, pas un farfadet !)Je me suis souvenue juste à temps que la dernière fois que j’avais révélé être une lutine, le jeune garçon qui me tenait dans ses mains, m’avait laissée choir par terre sans préambule, ne me craignant plus. C’est donc pour me protéger, et non pas par honte de mes origines, que j’ai caché ma vraie nature, lui laissant croire que j’étais bel et bien un farfadet.
«...Affamée ! Je suis affamée. »Conservant son air jovial, il s’est excusé de son impolitesse et d’un geste de la main m’a montré tout ce qu’il avait à offrir.
« Et bien, tu as l’embarras du choix,… mais décide-toi vite s’il te plaît, la nuit approche et je vais bientôt devoir tout ranger. »C’est donc avec précaution, car je ne voulais pas abîmer sa marchandise, que je me suis promenée sur la table, parmi tous ces appétissants fruits, incapable de prendre une décision. Après un petit moment, j’ai finalement fait mon choix.
« C’est cette grosse pêche velue que je voudrais, c’est combien ? »Ce disant, j'ai levé la tête, pour m’apercevoir que le jeune homme au crâne presqu’entièrement dégarni ne souriait plus. Sur le coup, j’en étais un peu insultée. J’avais bien le droit de prendre mon temps pour choisir un beau fruit bien mûr, il ne devait pas perdre patience ainsi. Un peu renfrognée, j’allais lui faire un petit commentaire bien piquant, quand j’ai réalisé que ce n’était pas moi qui lui avait fait perdre son si beau sourire. Son regard était en effet orienté un peu plus en hauteur derrière moi. Je n’ai pas su tout de suite ce qui le terrifiait ainsi, mais la peur était maintenant bien présente dans ce visage tantôt si joyeux. Ses lèvres et ses mains tremblaient, ses yeux à présent éteints, ne transpiraient plus la joie de vivre, mais une angoisse bien palpable.
Et puis, il a baissé les yeux vers moi, et m’a dit précipitamment :
« Sauve-toi, vite ! »Il a bien essayé de m’aider, mais c’était trop peu et trop tard. J’ai senti soudainement une ombre s’abattre sur moi, et puis l’instant d’après c’était le noir total, je me retrouvais une fois de plus enfermée dans un sac. Alors que la première fois, il appartenait à une femme nantie et sophistiquée, celui-ci empestait la sueur, le tabac, et les aliments suris.
--> Le port