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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Lun 17 Nov 2014 23:07 
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((( [:attention:] Message pouvant choquer la sensibilité des plus jeunes lecteurs. [:attention:])))


Les deux hommes s’avancent dans le jardin sur un sentier composé de pierres plates patinées par des allées et venues fréquentes d’une autre époque, comme le laissent penser les adventices qui poussent en tous sens, envahissant même une petite mare artificielle située vers le coin ouest de la maison. Ce devait être une belle maison, avant que Mosthel ne perde sa mère, son père et enfin sa femme. Plus le duo s’approche de la maison, plus le marin semble prendre de l’âge. Ce n’est pas seulement son dos qui se courbe ou ses épaules qui s’affaissent, c’est l’assurance de son pas qui faiblit. Comme s’il avait peur de rentrer chez lui, de déranger des souvenirs qu’il a aimés autant qu’il les hait aujourd’hui. Comme s’il rentrait chez un étranger… L’homme a perdu une partie de son âme en même temps que son cœur, et il a peur de ramasser les souvenirs éparpillés, comme s’il craignait de trépasser en retrouvant une émotion forte. Le masque d’assurance montré par le marin quelques heures auparavant s’effrite telle une peinture seche.

(Pauvre homme…la vie peut-elle se montrer à ce point cruelle pour un homme… Mais il faut bien que la Roue tourne, et plus elle fait monter un individu, plus elle en écrase un autre. C’est une nécessité sur laquelle Rana veille.)

Absorbé par le comportement étrange d’un couple de jaseurs yorniens, de magnifiques oiseaux, Vohl trébuche sur une pierre pointant légèrement hors du sol. Cette rupture dans le rythme de marche fait revenir Mosthel à la réalité, délaissant ses idées noires. C’est à nouveau le marin jovial qui se tient sur le pas de la porte. L’homme ouvre les battants de menant sur la salle principale, où se dresse une table basse et quelques cadres posés à même le sol, de tailles et de sujets divers : ici des bateaux, là un homme souriant à un enfant, à droite de celui-ci une femme aux pommettes roses, au port élégant. Chacune de ces œuvres est recouverte d’une fine couche de poussière, note Vohl tandis qu’il suit Mosthel dans la masure.

« Suis moi, je vais t’amener là où tu pourras te débarbouiller ! Ensuite, nous dînerons ! A charge de revanche, hein ! J’attendrai ton invitation ! »
« Evidement ! J’organise une petite réunion de famille la semaine prochaine, mais si tu reviens au port, c’est toujours plaisant d’avoir un ami avec qui discuter ! »
« A qui le dis-tu ! Viens avec moi ! »

Après un petit couloir, une porte à gauche les mène à une nouvelle pièce. Un baquet vide accueille avec indifférence ces visiteurs crasseux. Mosthel commence à remplir le grand récipient d’une eau étonnement claire, compte tenu qu’elle est sans doute puisée dans la mare du jardin par la pompe dont l’homme est en train d’actionner le levier.

« Je vais me laver en premier, si ça ne te dérange pas… Je t’appellerai quand ce sera ton tour. »
« Aucun problème, c’est ta maison tout de même ! Je vais profiter des dernières couleurs du jour! »

Vohl sort de la pièce et inspecte de façon sommaire chaque pièce qu’il croise, et prend garde de ne pas s’appuyer sur les fragiles cloisons de bois et de tissu qui séparent certaines des pièces.

(Rien de bien spécial, mais notons tout de même l’emplacement de la cuisine et de la chambre…)

Il sort ensuite de la maison, et s’installe en lotus pendant quelques instants. C’est une habitude de relaxation qu’il a prise pendant son séjour à la bibliothèque pour fuir les forces armées à la recherche de déserteurs. Il se remémore sa journée, dresse une liste des affaires qu’il aurait pu mieux mener… La blessure du combat contre le rat arrive en tête, bien sûr : si seulement il avait été plus rapide!

(Et cet échec à la technique… j’y étais presque ! J’ai senti mon ki ! J’ai réussi à le manipuler ! Le reste n’était qu’une question de coordination !)

La revue de sa journée terminée, il se place dans le jardin et regarde avec attention la toiture du bâtiment, la hauteur des murets qui l’entourent… Il s’intéresse aux recoins créés par la forme tortueuse du toit, si spécifique aux demeures oraniennes. Celle –ci ne dispose que d’un niveau, mais le toit est déjà une mine de cachettes potentielles. L’appel du maître de maison l’arrache à ses pensées, et Vohl se hâte vers la pièce, désormais sombre, où la bassine l’attend. Lorsqu’enfin il se glisse dans l’eau froide et claire, il ne peut s’empêcher de laisser s’échapper un petit soupir de bien-être. C’est un homme propre qui ressort de la même pièce quelques moments plus tard. Les cheveux propres, tressés cette fois-ci dans les règles de l’art …la peau débarrassée de sa crasse, encore rose tant il a dû frotter…les ongles coupés et propres…le kimono bien ajusté sur la silhouette du beau jeune homme complète le tableau. Le chasseur vient de rajouter une arme à sa détermination : l’apparence. Mais ce n’est pas sa préoccupation du moment. Sans être envahi par un enthousiasme débordant, il doit bien avouer que pouvoir diner en compagnie d’un homme qu’il apprécie l’égaye un peu.

(Enfin de la compagnie pendant plus de deux petites heures…je dois admettre qu’un tel moment me fera le plus grand bien !)

La cuisine est sommaire, ce qui ne gâche rien à la discussion qui s’engage entre Mosthel et Vohll! Les deux hommes s’échangent leurs expériences : les voyages, les peines et les abordages pour l’un, la vie palpitante d’un quartier de bord de ville, avec l’intrusion de quelques Orques, le mariage d’une tante bavarde et les feux d’artifices des grandes occasions. Exagérations chez l’un, invention totale chez l’autre, mais qu’importe au fond ? Le duo s’esclaffe, mange entre deux histoires, et l’atmosphère conviviale aurait réchauffé le cœur de n’importe qui. La soirée s’achemine lentement vers sa fin, et des bâillements incontrôlés, des perles humides aux coins des yeux apparaissent. Vohl commence à se lever en saluant son hôte d’une soirée. Tandis qu’il recule vers la sortie tout en échangeant les derniers mots avec Mosthel, l’attention de Vohl est captée par une remarque du marin :

« Enfin, si nous nous r’voyions un jour, il faudra quand même que j’ refasse un tour d’cette ville…il me semblait qu’un cousin vivait près de chez toi…j’ai tout oublié du lieu, si j’me fie à la description qu’ tu m’en a faite ! L’alcool doit m’perturber plus que d’raison ! »

Vohl se retourne avec vivacité. Il n’a pas touché à l’alcool de peur de laisser filtrer des informations sensibles, à l’inverse de l’homme qu’il a en face de lui.

(Le teint rougeau, les yeux qui papillonnent, l’élocution pâteuse…nul doute que tu n’es plus frais, toi…mais est-ce l’alcool qui parle ? Ou l’esprit qui se cache derrière ?)

Mosthel se relève en titubant légèrement. Pour la dose d’alcool qu’il a ingurgité ces dernières heures, il fait preuve d’une résistance proprement stupéfiante !

« Figures toi que j’décharge le navire depuis deux bons jours, et qu’ mon cousin, qu’est v’nu récupérer sa marchandise, m’a rien dit de c‘que tu m’as raconté…mais c’est vrai qu’l’est blasé, Rowl, l’a pas été gâté par la vie. Ça a pas dû l’marquer! ‘Fin, c’était tout d’même une belle soirée ! Bonjour chez toi et à ta tante ! »

(Il sait que j’ai menti. Raisonnement trop construit, même pour quelqu’un de résistant. Il n’est pas aussi saoul qu’il aimerait me le faire croire. Je ne suis pas dupe. Il est trop tard maintenant. Ce qu’il faut maintenant, c’est…LE SURPRENDRE !)

En pensant cela, Vohl se précipite sur l’homme, laissant tomber sa sacoche pendant la course et enfilant sa griffe dans le même temps. La table basse est renversée, repoussée loin du combat et répand les reliefs du repas dans une bonne partie de la pièce. L’autre essaie de l’intercepter d’un uppercut, qui cueille le bras armé de Vohl avant que la griffe ne l’atteigne.

(Autant pour l’effet de surprise !)

Vohl se laisse tomber en position accroupie et fauche le marin, qui s’effondre au sol. Il se jette sur le colosse, et tente de lui écraser la trachée. Mais un mois d’inactivité quasi-totale ne permet pas de développer la même musculature qu’un marin, qui saisit les mains sur sa gorge et les écarte violement. Le coup que lui assène son adversaire fait voir à Vohl trente-six chandelles, et c’est maintenant Mosthel qui domine la situation. Vohl abandonne tout espoir de se libérer : il sent le poids du gaillard, et ne peut déjà presque plus respirer. L’homme est assis sur son torse, et le regarde s’étouffer lentement.

(Je ne peux plus respirer ! J’ai du mal à voir…Pourquoi…là ! Un reflet argenté !)

Plongeant ses yeux dans ceux de son ami temporaire, il y lit de la pitié. Son bras gauche, désormais armé d’un couteau, s’élance vers le visage de l’homme. Les mains épaisses du marin saisissent le poignet de l’apprenti voleur. Adieu la comédie du marin ivrogne. Mosthel prend l’intonation du père corrigeant un enfant récalcitrant, tout en continuant de lui tordre le poignet :

« Tsss…une désertion de l’armée, pas vrai ? Pitoyable…Kiel, hein ? T’as bien failli me rouler… Tu devrais avoir honte d’avoir quitté l’institution qui protège… »

La phrase est tranchée nette, comme l’estomac et le poumon droit par les lames de 20 centimètres qui fouaillent maintenant les intestins du marin. Il tressaute pendant que ses poumons cherchent l’air, tout en étant contractés par la douleur. La surprise et le choc s’inscrivent sur son visage, qui devient livide. L’homme tressaute puis, dans un hoquet sanglant, s’écroule sur le côté. Le sang continue de se déverser sur les nattes qui recouvrent le sol de la grande pièce. La scène ne s’est pas déroulée dans le plus grand silence, mais l’heure tardive et les murets qui entourent la maison ont pu garantir l’intimité du combat. Vohl se dégage dès qu’il retrouve ses moyens, et s’écarte du corps.

(Qu’au moins cet aspect de la journée ne soit pas gâché. Désolé Mosthel…tu ne m’as pas laissé le choix.)

Oh, ce n’est pas la première fois que Vohl est confronté à la mort d’un homme…mais c’est la première fois qu’il ôte la vie à un membre de sa communauté. Un homme honnête, qui méritait de l’amitié, plus que des mensonges ! Est-ce à cela que va ressembler sa vie ? Une succession de rencontres, suivis de meurtres ? Et ce sentiment de honte, à chaque fois ? Un homme, et puis quoi…des enfants ? Devra-t-il tuer des enfants pour parvenir à ses fins ? Vohl refoule ses sentiments dans un coin reculé de son esprit.

(Plus tard…je ne peux pas rester ici…Je dois partir !)

Mais le cœur d’un homme n’est pas fait pour obéïr aux réflexions. Un simple coup d’œil au corps de ce qui aurait pu être un ami. Un compagnon pour des soirées de rire, en d’autres temps et d’autres lieux. La nausée ne tarde pas à venir, et ses boyaux se tordent tels des serpents furieux, comme pour expulser la confusion et le dégoût qui l’envahissent. Le voleur tombe à genoux puis à quatre pattes, avant de restituer une partie son repas à même le sol. Des larmes coulent sur son visage, tombant de ces cils, brillant tels des diamants, avant de s’éparpiller sur le sol. Chaque goutte cache un regret, une souffrance. Il se reprend. Se force à regarder le cadavre se vider de son sang. Peu importe ce que ça doit lui coûter. Une naissance se fait toujours dans les larmes et les cris, pourquoi en irait-il autrement pour sa renaissance ? A l’aube de sa nouvelle vie, un constat :

(J’étais un petit soldat perdu. Le soldat est mort en même temps que cet homme. Je suis un criminel. Pour la vengeance. Pour ma famille. Pour servir le Changement. Chaque homme qui meurt par ma main pour accomplir mon but salit les mains des assassins de mon père.)

La peine et la tristesse se transforment en rage. Puis revient la lucidité froide qu’il se doit d’observer. Il a quitté ses sentiments lorsqu’il s’est désigné comme instrument vengeur. Rien ne doit interférer avec ses plans. Un mur de glace vient occulter ses sentiments. L’air lui semble soudain plus clair, le froid plus mordant. Un frisson le parcourt. La lune lui semble plus brillante, aussi. Brillante comme les crocs dévoilés d’un loup.
Il remercie Rana de sa prise de conscience. Il sait maintenant qu’il peut réellement atteindre son but. Une fois sa prière à Rana terminée, il fouille avec efficacité et célérité la chambre du marin ainsi que la cuisine. Il y trouve une bourse et divers objets qui pourraient lui être utile dans la nouvelle vie qu’il débute. Il s’active rapidement malgré tout.

(Je n’ai pas intérêt à m’attarder par ici : l’aube ne va pas tarder à poindre, et je n’ai aucun intérêt à me faire remarquer ici.)

Après s’être muni d’un briquet à amadou qu’il a volé dans la cuisine, Vohl rassemble les nattes au centre de la pièce avant de faire rouler le cadavre dessus, et répand de l’huile dans la pièce principale, et au bout de quelques minutes d’effort, il voit la première flamme lécher le battant qui séparait jusqu’alors la cuisine de la grande salle. Dans quelques minutes, la maison, soutenue par sa charpente en bois, ne sera plus qu’un vaste théâtre à ciel ouvert de la danse du feu. Vohl s’éloigne du futur brasier d’un pas preste, en priant pour ne pas croiser une patrouille de garde oranienne à ce moment. Il disparait furtivement au coin d’une ruelle, tâchant de se fondre dans les ombres.

Soigner son aspect

_________________
"Enchanté: Vohl Del'Yant, Humain d'Ynorie, Voleur...Pour me servir!"


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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Mer 24 Déc 2014 21:00 
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La maison bourgeoise, entourée d’un jardin comme il est de coutume pour les castes aisées de la République, n’est pas dépourvue d’un certain charme. Du moins, telle qu'on se l’imagine : le peu de lumière qui filtre du ciel découpe l’ombre d’une demeure toute en rondeurs et en ornements.

(Voilà qui est peu courant ! Oranan est une citée militaire, à la base. La majeure partie des habitations sont construites dans un style rectangulaire, comme des baraquements de soldats. Même les villas des plus riches dignitaires ne sortent guère de cette convention. Ce marchand est sûrement un étranger. Cette demeure-ci…ma foi, sans être beau, c’est pour le moins original et rafraichissant.)

Tout en formulant ces pensées, Vohl progresse rapidement dans le jardin parfaitement entretenu. Chose qu’il regrette en se souvenant du jardin précédent qu’il a visité: de hauts joncs lui auraient fourni une cache de choix, là où l’herbe rase l’expose à tous les regards. Il avance en évitant soigneusement de marcher sur le sentier de gravillons qui mène droit à l'entrée de la bâtisse.

(Je serai beaucoup trop visible si je reste ici. Pas moyen de passer inaperçu, que je me terre dans un coin du jardin ou que je m'aplatisse au sol. Donc dans un premier temps, je dois trouver un endroit qui me camouflera…tiens pas vraiment à être bien en vue quand ces deux-là vont de nouveau de rencontrer. Quelque chose me dit qu’il ne vaudrait pas mieux être aux premières loges. Voyons voir. Il n’y a guère que le bâtiment en lui-même qui puisse m’ôter aux regards.)

La brève inspection de Vohl suffit à le convaincre de ce dernier point: pas un massif floral d'une taille suffisante pour l'abriter, pas un arbre pour le cacher. C’est donc au pas de course que le voleur fait le tour de la maison, trébuchant au passage sur une arme dont les reflets d’acier n’ont pas attiré la vue de l'apprenti monte-en-l’air. Un bref éclair de souffrance le traverse, et dans un mélange de colère et d’indignation, Vohl saisit le pommeau de l’arme avec la ferme intention de l’envoyer promener dans le gazon. Son bras se replie, puis se détend avec vivacité. Au dernier moment, Vohl change d'avis, et garde la main serrée autour du pommeau. La lame a cependant pris de la vitesse, et c'est avec un bruit mat qu'elle vient se ficher dans la terre meuble, comme une étrange pelle.

(Mieux vaut peut-être tout de même éviter de faire du bruit. Sait-on jamais, il pourrait avoir des voisins intransigeants quant aux tapages nocturnes...)

Sur cette remarque teintée d’un humour maussade, il arrache la lame de terre comme si celle-ci avait passé des centaines d’années ancrée dans la roche, et se dépêche de rejoindre l’arrière de la maison. Arrivé à ce point de son plan initial, il sait qu'il ne peut plus faire marche arrière. Vohl tâche de faire le point sur sa situation. Il doit maintenant improviser, composer avec ce qu’il sait, ce qu’il voit, ce qu’il entend et ce qui lui tombe sous la main. Ou sous le pied. La lame qu’il tient entre ses mains ravive en lui des instincts qu’il croyait perdus, auxquels même il n'a plus songé depuis un bon moment. Toutefois ce que l’esprit renie, le corps s’en souvient. Un instant perdu dans ses pensées, Vohl fait presque sans s’en rendre compte quelques passes d’armes contre un ennemi imaginaire. Un détail interrompt son petit jeu : la lame lui semble un peu trop légère pour être un sabre digne de ce nom.

(Peut-être une arme pour femme ?)

Vohl n’est qu’à moitié étonné : il sait que le marchant est marié, et qu’il a au moins deux enfants, d’après ce qu’il a compris de la scène qui s’est déroulée sous ses yeux au temple de Gaïa. Au vu de la richesse apparente du marchand, qu’il ait payé une arme à sa femme n’a pas de quoi défrayer la chronique. Même si ce qui lui reste d’esprit militaire proteste quant à la sagesse de mettre entre les mains d’une novice une arme sans garde, Vohl ne creuse pas la réflexion. D’une part à cause du temps qui lui coule entre les doigts, et qui fait monter sa tension comme les dernières minutes d’attente font monter le stress d’un acteur. D’autre part, parce qu’un autre sujet de préoccupation monopolise son attention : il doit peaufiner son plan. Vohl jette un rapide regard vers le ciel toujours couvert.

(Le ciel restera probablement obstrué par les nuages jusqu’au moins demain matin. Bien, je devrais pouvoir jouer là-dessus. Maintenant, notre cible : une maison d’un étage, poutres apparentes, et non camouflées par un quelconque revêtement. La seule ouverture du premier étage semble être le battant coulissant de l’entrée. A l’étage ?)

Vohl recule de deux pas afin de voir au-dessus du toit à quatre angles. Il ne fait en réalité qu’un pas, le deuxième pas en arrière lui permettant surtout de se rendre compte de la présence du mur d’enceinte du terrain. Ce pas est néanmoins suffisant : le toit ne présente, à l’arrière de la bâtisse, qu’un rebord de modestes dimensions. Vohl, collé au mur extérieur, tente de percer les ténèbres environnantes. Ce n’est pas tant des couleurs qu’il distingue que des nuances de gris. Le peu de lumière dispensé par les cieux rend l’examen difficile. Cependant, l'extérieur des murs est tapissé de chaux, comme pour la plupart des constructions à proximité des grandes étendues d'eau. Une preuve de plus que l'homme a les moyens de payer des artisans compétents. A certains endroits, même avec le peu de lumière que prodigue la lune cette nuit, l’infime reflet dû à l’enduit blanc permet de distinguer les espaces qui n'en sont pas recouverts.

(Ces sortes de taches sombres doivent être des ouvertures potentielles.)

Il en détecte deux de là où il est. Le problème est désormais de savoir comment il peut réussir à les atteindre. Le voleur regarde ses possessions. Rien de bien formidable. Pas de corde, pas de grappins, rien qui ressemble de près ou de loin à du matériel d’escalade. Soudain, il pose les yeux sur la lame sur laquelle il a trébuché, et qu’il tient toujours en main.

(Le temps presse…l’échéance des deux heures se rapproche pour le marchand. Il va probablement bientôt descendre. Et à partir de là…j’aurai assez peu de temps, si je me fie à mon intuition. Je ne pense pas que le marchand tienne absolument à tailler le bout de gras avec l’autre. Ce serait une expérience assez peu plaisante pour lui, d’après ce que j’ai compris… Il risquerait plutôt que ce soit son charmant ami qui lui taille le gras.)

Après cette remarque des plus fines, Vohl décide de passer à l’action sans plus attendre. Il veut être sur le premier toit avant que l’homme ne sorte de la maison. Il modifie sa prise sur le manche du sabre, de telle sorte que la lame soit dirigée vers le bas. Priant pour être assez fort et pour que la chose se déroule le plus silencieusement possible, il plante violement le sabre dans une poutre porteuse. Essaie de planter, en réalité. Peu après être entrée en contact avec le bois, la lame se brise en deux avec violence, dans un bruit sec. Des éclats métalliques volent en tous sens, et des lignes sanglantes apparaissent sur les mains du voleur. Il retient de justesse une exclamation de surprise et de douleur. Bien que superficielles, les traits le cuisent pendant un moment, jusqu'à ce que le froid engourdisse son sens du toucher. Quelques insultes bien senties fusent dans son esprit à propos du sinistre personnage qui s’est fourni une telle arme.

(Une lame creuse ! Un jouet pour gamin ! J’aurais dû m’en douter !)

L'ancien patrouilleur n'en est toutefois pas à sa première blessure, et il en a déjà subi certaines qui ravalent celles-ci au rang de griffures de chat. L’ex-soldat contemple avec désolation la garde du sabre qui lui reste dans les mains. En guise de lame, l’instrument arbore maintenant avec une fierté toute relative deux dents métalliques effilées, séparées d’à peine deux centimètres.

(Tout n’est pas perdu. Il doit être possible de s’en servir pour stabiliser une prise. Si j’essaie de monter en faisant ça…puis en posant mon pied…ici…Dieux merci, je suis suffisamment grand… Une dizaine de centimètres en moins, et il ne me restait plus qu’à finir ma nuit dans le jardin !)

En effet… S’il avait été ne serait-ce qu’un peu plus petit, l’entreprise qu’il s’apprête à tenter eut été impossible. Pendant qu’il tente d’escalader le mur, le dos plaqué contre le muret et les jambes faisant pression sur le mur de la maison, il s’aide de ce qu'il lui reste du sabre pour stabiliser sa position: à chaque pas qui le hisse verticalement d'une vingtaine de centimètres, il plonge les dents métalliques dans le revêtement du mur afin de se fournir un appui, si chiche soit-il. Il est à hauteur d’homme lorsqu’il commence à fatiguer. Tous ses muscles sont tendus à craquer, et s’il avait cessé de s’entretenir pendant le mois qu’il a passé caché dans la bibliothèque, il n’aurait probablement pas été capable de continuer à grimper. Son souffle se fait haché, sa respiration sourde et son cœur bat avec force dans sa poitrine. Il est couvert de sueur lorsqu’enfin il arrive à s’assoir sur le haut du muret. L’effort n’a pourtant duré que quelques minutes.

(Voilà un exercice qui décrasse ! Et ça risque de se compliquer encore à partir de maintenant…D’abord, sur le toit.)

Le toit en question, qui marque la limite entre le rez-de-chaussée et le premier étage de la bâtisse, est situé un mètre plus haut que le mur. L'espace entre le mur et le toit, estime Vohl, est d'environ soixante-dix centimètres. Bonne nouvelle pour le voleur : dans son originalité, l’architecte a conçu un toit en pente douce, au rebord légèrement incurvé. Vohl contracte tous ses muscles, et, raide comme bâton, se laisse basculer, mains en avant, en attente du choc promis. Pendant une seconde en chute libre, Vohl se sent libre. Tel un oiseau, ne se souciant pas de son poids. Brève sensation, qui prend fin dans un claquement de mains contre les tuiles de terre cuite. Rentrant la tête dans les épaules, les mains crispées sur le rebord de la toiture, Vohl donne une violente impulsion pour faire passer ses jambes sur le toit. Cette partie, au moins, est un franc succès. L'atterrissage, lui, l'est beaucoup moins puisqu'après être brièvement passé par une figure acrobatique, tête en bas, pieds en haut, ses muscles tétanisés par un stupide réflexe de survie heurtent le toit avec force. Les poumons vidés d'un coup, Vohl a l'impression de s'être fait donner l'accolade par un géant, et prend quelques instants pour retrouver son souffle. Ceci fait, le cambrioleur improvisé se relève dans un mouvement fluide…avant de vaciller puis de retrouver son équilibre. Courbé en deux, notre aventurier progresse dans un silence respectable vers le mur de la maisonnée. Soudain, une lumière apparaît dans l’encadrement de la fenêtre vers laquelle il progressait. Il s’aplatit sur les tuiles. Se fige. Ose à peine respirer. Il reste ainsi pendant quelques secondes, secondes pendant lesquelles une boule lui noue les entrailles.

(C'est sans doute le bruit que j'ai fait en atterrissant sur le toit qui l'a attiré!)

Avec appréhension, il regarde de nouveau l’ouverture. Le vent s’est tu pour les oreilles de Vohl, seuls les battements assourdis au niveau de ses tempes marquent le tempo d’un compte à rebours qui pourrait lui être fatal. La lumière de la chandelle se promène dans la salle, éclairant les différents coins de la salle. De là où il est, Vohl ne voit que le mobilier en hauteur. La lumière s’arrête. Progresse un peu vers l’ouverture, avant de faire halte de nouveau. Des sueurs froides commencent à parcourir le corps du voleur.

(Pas plus près, par pitié, faites qu’il ne s’avance pas plus près !)

La flamme semble entendre sa supplique, et fait demi-tour, cachée par une masse imposante. Soulagement. Sous le crâne de Vohl, c’est le calme après la tempête !Toutes les idées de secours, les plans échafaudés en quelques secondes s’effacent, laissant place à une formidable sérénité.

(C’était le marchand. Sa femme et ses enfants doivent dormir à l’heure qu’est, et il aura pris soin de ne pas les réveiller, à moins qu’il ne veuille rendre son humiliation publique. Il est probablement en train de descendre les marches pour se rendre à son rendez-vous nocturne. J’ai le champ libre. A moi de jouer, maintenant. )

Le voleur se redresse, et rejoint cette fois-ci l’ouverture. C’est bien un bureau, comme il l’avait supposé de prime abord. Un premier problème lui saute aux yeux. Du fait de la tempête qui s’annonce, le marchand a fermé ses persiennes.

(Les ouvrir sans faire de bruit…voyons ce que nous pouvons faire.)

Vohl tente de faire jouer les battants. Peine perdue. S’il faut reconnaître une qualité au marchand, c’est bien la méticulosité qui est à l’honneur. Une chance que la sécurité n’appartienne visiblement pas à la liste de ses soucis majeurs. Le verrou est mis, mais il s’agit d’une simple barre de bois, qui maintient les deux volets solidaires. Vohl, crispé par l’angoisse, se rend compte qu'il a inconsciemment gardé les restes du sabre. Il n’a plus de temps à perdre. Il commence à insérer la dent de métal dans l’interstice des battants. Ce premier essai n’est pas vraiment couronné de succès: il enfonce la lame trop haut, et s’en suit logiquement le fait qu’il n’arrive à rien. Après avoir insisté un petit moment, Vohl se rend compte de son erreur. Il se débat pendant quelques instants pour retirer le croc métallique, coincé par le mince interstice des volets. Il a forcé pour faire passer la dent métallique dans un sens : il doit aussi forcer pour la faire revenir vers lui. Une fois qu’il dispose à nouveau de l’objet, il réitère l’opération, en prenant soin cette fois de l’enfoncer plus bas dans le mince espace qui sépare les deux volets. En remontant la lame, il soulève la fine bande de bois, et parvient à ouvrir le panneau gauche. Il referme précautionneusement après être entré.

(Maintenant, il faut trouver ce qui va nous être indispensable : des vêtements chauds, de l’argent, et de la nourriture. La cuisine est probablement au rez-de-chaussée. Pour l’instant, concentrons-nous sur les habits et la monnaie.)

Après avoir fouillé la pièce, et en particulier le secrétaire prometteur qui trône dans un coin de la pièce, il lui reste à dégotter une veste, ou tout autre vêtement taillé dans une épaisse étoffe.

(Je n’ai guère le choix…je vais devoir passer par les chambres… La prudence est de mise.)

Vohl s’engage dans les couloirs de l’étage, cherchant la chambre du marchand ventru. Par déduction, il suppose que la chambre des enfants est celle dans laquelle deux lueurs, de l’autre côté de la fine tenture, trahissent la présence de bougies, probablement mises sous verre afin de servir de veilleuses aux deux garçons du marchand. Vohl passe donc devant la chambre, et poursuit son chemin. Son ombre s’étire, et les effets de la lumière diffuse lui confère un aspect peu engageant : les pommettes hautes, dans un visage marqué par le manque de sommeil et un régime strict prolongé, jouent avec les ombres et c’est un spectre émacié qui circule en cette nuit particulière au premier étage de la demeure. Arrivé au bout du couloir, la pâle créature doit faire un choix : deux portes s’offrent à son instinct.

(Nous sommes toujours pressés par le temps ! Pas besoin d’hésiter pour couronner le tout ! Commençons par celle de gauche.)

A la grande déconvenue de Vohl, c’est un placard presque vide qui s’ouvre devant lui. Seule une pauvre serpillère semble partager sa lamentation, et tire une tête de quatre pieds de long. Au sens propre. Un bruit se fait entendre tandis que Vohl s’apprête à refermer la porte du placard. Pris d’une panique subite, Vohl s’engouffre dans le réduit, et tire le battant à lui, tandis qu’un autre s’ouvre. Au même étage. Un soulagement relatif permet au cœur du voleur de reprendre une activité plus normale : ce n’est pas le marchand qui est déjà de retour. Le cambrioleur observe le couloir grâce aux petites fentes censées permettre l’aération du linge entreposé. Un enfant à la mine toute ensommeillée se frotte les yeux en tirant la porte coulissante, une peluche en forme d’un quelconque animal marin coincée sous son bras gauche. Il murmure quelque chose en s’approchant de la porte qui n’a pas encore été ouverte.

(Un problème, même s’il ne s’agit pas du marchand…ce foutu bambin ne doit pas réveiller sa mère !)

Pris d’une soudaine inspiration, Vohl saisit la serpillère miteuse, et ouvre la porte du débarras après que le jeune garçon soit passé devant. Il tapote alors l’épaule de l’enfant, en se mettant à genoux pour être à sa hauteur, tout en restant à une distance lui permettant de réagir rapidement à n’importe quelle réaction. Cela lui permet aussi de jouer avec l’éclairage, et la lumière qui vient maintenant heurter son visage par le côté, et non plus par le dessous, le rend bien plus sympathique à regarder. L’enfant se retourne doucement, tout juste sorti des vapeurs d’un rêve. Vohl prend son visage et son ton les plus avenants tout en essayant de chuchoter, exercice auquel il ne s’est tout bonnement jamais frotté.

(Bien ! A toi de jouer, mon gars !)

« Salut petit bonhomme ! J’ai des cadeaux pour toi ! As-tu été sage ces derniers temps ? »


Une hésitation semble d'abord saisir le bonhomme en question, puis le visage amical de Vohl, dont le regard n’a pas encore perdu toute l’innocence que contient celui d’un enfant, finit par trouver un écho dans l’âme de l’enfant joufflu. Une pointe d’intérêt apparaît dans la voix du bambin.

« Des cadeaux ? Quels cadeaux ? Des armes, des soldats de bois ? Mon papa m’a promis des cavaliers, vous en avez, vous aussi ? J’ai été très sage ! Maman me le dit tout le temps ! »

La tirade du garçon a la fâcheuse tendance de devenir très enthousiaste, et Vohl retient de justesse une grimace.

« Je sais, on m’a dit que tu étais le plus sage de tous les enfants ! Mais je dois vérifier que tu es aussi doué que ce que l’on m’a raconté. Tu dois triompher d’une épreuve ! Si tu réussis, tu auras ton cadeau. Mais cette mission doit rester secrète, tu ne dois pas faire de bruit, compris ?»
« D’accord ! Qu’est-ce que je dois faire pour mon cadeau? »

(Décidément, il a des idées fixes ! Tant mieux pour moi, après tout, je ne vais pas me plaindre !)

L’insolent marmot a pris un ton cachottier. Pour Vohl, l’affaire est gagnée.

« Je vais te bander les yeux, te faire tourner sur toi-même, et tu devras retrouver le chemin de ta chambre. Si tu y arrives sans faire de bruit, et sans recevoir d’aide, tu n’auras pas un, mais les deux cavaliers que j’ai ici dans ma sacoche. »
« Je peux les voir ? »

(Gagné, gagné…il a beau être à moitié endormi, ce môme a l’esprit vif !)

« Tu auras tout loisir de les admirer quand tu les auras en main…serais-tu moins obéissant qu’on ne me l’a dit ? Peut-être as-tu peur de ne pas y arriver ? Veux-tu que je t’aide un peu ? »
« Non, non ! Je vais y arriver seul, je suis un grand garçon ! Maman m’a dit que j’étais presque un homme ! »
« C'est tout à fait vrai ! Sois sage, je te bande les yeux ! Et après, si tu veux tes cavaliers, n'oublie pas: tout ça doit se faire en silence ! »

L’enfant se laisse faire, et Vohl lui bande les yeux à l’aide de la serpillère, qu’il a repliée plusieurs fois. Il fait doucement tourner l’enfant sur lui-même, en le guidant par les épaules. Quatre tours plus tard, il lâche l’ ‘‘homme’’ et lui souffle :

« Vas-y ! »

Tandis que l’enfant cherche ses repères, Vohl s’introduit doucement dans l’autre pièce. Il n’a plus qu’une ou deux minutes pour trouver ce qu’il cherche. Il prie pour que le curieux individu qui menaçait le marchand un peu plus tôt dans la journée ne soit pas un adepte de la ponctualité. La pièce dans laquelle il est maintenant semble être la bonne. Une silhouette allongée dans un lit semble en témoigner. Un léger ronflement provient de la femme endormie. A droite du lit se trouve une petite table, qui sert actuellement de support à un chandelier aux reflets dorés. Et encore à côté de cette petite table, Vohl trouve enfin de qu’il cherchait : un meuble qui semble constitué de petits carrés creux, dans lesquels sont rangés des habits. Le voleur n’a presque plus de temps. Il saisit le chandelier et un vêtement qui correspond, à première vue, à ses exigences, et sort de la chambre à toute vitesse. Le garçonnet est en passe de retrouver sa chambre. Vohl se dirige vers lui d’un pas preste, et, comme l’enfant se retourne, toujours les yeux bandés, sans doute pour poser une question, le cambrioleur abat en guise de cadeau son arme improvisée sur le crâne de l’innocent bambin, qui s’écroule près de la rambarde des escaliers.
Vohl récupère la serpillère, et rejoint rapidement le bureau. Il ne lui reste plus qu’à reprendre le chemin de en sens inverse !

(Des pas ! Des pas qui montent l’escalier ! Vite ! Allez, allez, dépêche-toi, bon sang de bon sang !)

Lorsque le marchand rentre dans son bureau, il lui semble entendre crépiter la pluie sur les toits. Il a toutefois d’autres sujets de préoccupation, et ne se soucie guère actuellement du temps qu’il fait, pas plus qu’il n’a remarqué son rejeton inconscient qui finit sa nuit contre le garde-fou des marches. Les persiennes sont fermées et le vent, à l’extérieur, a encore forci.

Dehors, une ombre vient de sauter du toit pour atterrir sur le mur d’enceinte, et se jette depuis ce dernier dans la ruelle attenante.

Le Froid

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"Enchanté: Vohl Del'Yant, Humain d'Ynorie, Voleur...Pour me servir!"


Dernière édition par ValdOmbre le Mer 28 Jan 2015 05:58, édité 2 fois.

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Jeu 15 Jan 2015 00:05 
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Un instant, alors qu'Hivann concluait ses achats, il croisa le regard du vendeur qui affichait une mine interrogative. Mais il sembla que l'envie de l'ynorien pour l'écharpe, qui avait un prix tragiquement élevé, sut chasser ses questions pour ne faire primer que son profit. Le total des emplettes revenait à 2002 yus, ce qui était beaucoup plus que chez l'armurier et une grande partie du peu d'argent qu'il avait gagné en fuyant Darhàm. Malgré tout, il ne broncha pas, déglutit discrètement et fit tomber vingt pièces d'or pour deux de cuivre sur le bureau, en échange des fameux articles. Pendant que le vendeur s'attelait à l'incrustation et l'ajustement de l'encensoir, il s'empressa d'enrouler la grosse écharpe pourpre autour de son cou et siffla immédiatement la fiole de fluide qui lui fut confiée.

A l'instant où il termina la dernière goutte, il sentit comme une délivrance. Lorsqu'il concentrait ses fluides, la Pierre d'Oubli brillait mais lui donnait un sentiment de gêne, puisqu'il n'était pas encore libre d'utiliser pleinement sa magie. Et ce n'était toujours pas le cas encore. Il manquait encore au moins la moitié de la maîtrise qu'il possédait il y avait encore quelques mois. Mais désormais, il sentait qu'il avait passé un certain cap. Ce n'était plus en buvant de simples fluides qu'il allait progresser : il allait devoir aller plus loin. Cette sensation le fit passer de l'anxiété d'être reconnu dans cette ville à la joie de pouvoir retrouver son ancienne condition.
Il ne serait plus à Oranan, mais il était proche d'aller beaucoup mieux. Il ne manquait que ce Fusil, désormais.

Le vendeur vint après seulement quelques minutes. L'incrustation de la rune de laissa pas de marque ostensible sur le bijou de famille, mais quand il le prit dans ses mains, il sentit immédiatement les vibrations magiques dont l'encensoir était insufflé. Reconnaissant, il remercia franchement son interlocuteur, puis s'en alla aussi vite qu'il était arrivé, afin de se préserver du risque de trop faire connaître son visage.

Si ce n'était le moment où il devrait être tatoué dans quelques jours, il en avait terminé avec les achats. Il lui fallait désormais s'orienter vers son objectif principal qui était la recherche de la gâchette du Fusil de Mertar. Et cela devait commencer par le fait de rentrer chez sa fille.
Fort heureusement, il n'y avait même pas cinq minutes de marche entre La Belle Aura et le magasin de Thôko. Et couvert comme il était, la présence des militaires l'inquiéta beaucoup moins qu'avant. Le seul véritable risque était certainement d'attirer le regard à cause de l'apparence atypique de Rawf, mais qu'importe, ils semblaient tous deux s'en sortir assez bien jusqu'ici.

Après son exil, Hivann était quelque peu effrayé à l'idée de voir ce qu'étaient devenues ses possessions. Ethian était censé avoir hérité de sa maison et Thôko, elle, adulte et malheureusement illégitime quant à leur ancienne demeure, n'avait plus que son magasin pour elle. Mais quand l'ynorien revint devant celui-ci, il put constater qu'il avait encore fière allure. Il était assez petit, mais la devanture était encore propre, la peinture avait été refaite et beaux lampions pendaient à l'entrée, décorés de leur emblème. La porte d'entrée était ouverte et ne laissait pendre qu'un petit rideau de perles, duquel se dégageait une épaisse fumée colorée à l'odeur fruitée.
Au moment où il traversa le rideau, il se vit apostrophé vivement.

"Tu as pris ton temps !"

Sa fille se tenait sur l'un des douze fauteuils en cuir, disposés en deux cercles de six au centre desquels se trouvaient des socles comportant des pipes, ainsi que de grands narguilés. Thôko avait justement allumé l'un d'entre eux et quand Hivann sentit un peu mieux l'odeur, il la reconnut immédiatement.

"Toujours les baies de Kimpfer ?"

"C'est une valeur sûre avec toi."

Tranquillement il la rejoint sur les fauteuils et la belle ynorienne invita Rawf à faire de même. Le lupin géant hésita un certain moment, comme intimidé, puis il s'installa lui aussi, sans s'arrêter de fixer le charbon ardent au dessus du narguilé.

"Je vois que tu as fait quelques jolies trouvailles..." constata-t-elle d'un ton approbateur en voyant la fameuse écharpe achetée plus tôt.

"Je n'ai pas si souvent l'occasion de trouver des articles d'une telle qualité, et je vais partir de cette ville assez tôt pour ne pas réitérer la chose."

"Et bien tu as au moins dix jours pour le tatouage, déjà. Mais s'il s'agit pour toi de retrouver le Fusil avant tout, rien n'indique que tu le trouveras si vite."

"C'est pourquoi je compte sur ma fille pour me donner la bonne direction !"

Elle ria un instant, appréciant le jugement de son paternel, puis elle reprit plus sérieusement, sans pour autant sembler aussi concernée par la relique.

"Tu peux déjà t'estimer heureux, la gâchette n'est pas prête de quitter la ville. Je me suis beaucoup renseigné quand Karl m'a tenu au courant de ta recherche. J'ai vite su que la gâchette était ici, mais elle change assez souvent de main en main. Le problème, c'est que ce n'est plus tellement par achat, mais par vols. Au départ, quelques soupirants semblaient vouloir la posséder et finalement il la cédaient pour des prix plus alléchants, mais on arrête pas d'entendre parler d'attaques sur ces fameux nobles. Il y a eu aussi des morts, d'ailleurs. Et vue l'ampleur que cela prend, je pense que c'est un gang qui s'y intéresse."

"Un gang ? Nous sommes à Oranan, il y a des militaires partout ici."

"Des militaires concernés principalement par la guerre qui a lieu avec Omyre. Ils sont tellement occupés que des mercenaires et aventuriers sont recrutés sur le tas pour aller faire je-ne-sais-quoi sur un autre monde. Enfin, ce sont des rumeurs, mais le recrutement est une réalité, on ne voit que ça aux portes de la ville. Et bien entendu, le reste des soldats peut se voir facilement graisser la patte..."

"C'est une histoire qui a des relents de théories du complot, tu sais..."

"Écoute, je ne connais pas les organisations qui pourraient être concernées, mais je sais quels établissements ont possédé, même juste un instant, cette gâchette. La bijouterie Yuzuri, déjà..."

"Que ferait une bijoutière d'une véritable relique ?"

"Je n'en sais rien, mais ce n'est pas le plus important. La maison rouge l'a eue aussi..."

"Vue l'effet qu'a cet endroit sur les personnes les plus influentes de la ville, je ne suis pas étonné."

"Et enfin, plus important, le pavillon d'or."

"Comment ?"

Thôko se figea. Le souvenir de la trépanation de son père la traversa d'un coup, alors qu'Hivann, lui, ne faisait qu'entendre un nom comme pour la première fois. La Pierre d'Oubli était une malédiction en cas présent. Elle ne lui avait pas seulement retiré les souvenirs de sa puissance d'antan, elle lui avait retiré une énorme partie de sa connaissance. Or, le pavillon d'or était probablement le lieu qui avait fait d'Hivann la personne qu'il était aujourd'hui.

"Je... Tu ne te souviens pas du pavillon ?"

"Oh bon sang... fit-il en réalisant ce qu'il venait de se passer. Laisse-moi deviner, c'est un endroit important de ma vie, n'est-ce pas ?"

"Sans cet endroit, tu ne serais pas même géomancien. J'espérais que tu t'en souviendrais, cela aurait facilité bien des choses... Il va donc falloir te dépêcher d'agir dans les prochains jours."

"Si je ne connais pas l'endroit..."

"Non, non... Actuellement, je sais de source sûre que la maison rouge possède la gâchette quelque part. Si tu la retrouves avant les personnes qui tiennent le pavillon d'or, ce sera bon. Autrement... Oui, tout sera beaucoup plus difficile."

"L'ennui, c'est que je ne peux rien faire encore."

"Tu as raison. Attendons la nuit. D'ici là, nous parlerons des différents chemins à entreprendre..."

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Ven 16 Jan 2015 17:10 
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Les personnes qui se rendaient à la maison rouge n'y allaient pas pour rester inconnues. Il était de notoriété publique que les hommes les plus influents d'Oranan y allaient et s'ils voulaient préserver leur image, ils ne pouvaient cependant pas se cacher des personnes qui faisaient tenir ce lieu debout. Il était alors hors de question d'y aller immédiatement, ni même au début de la nuit. En fait, même une infiltration nocturne serait difficile, puisque la maison prenait vie d'une autre manière à ces heures là. Mais au moins, les hôtesses et les clients seraient occupés à autre chose, certainement.

L'autre problème quant à l'enquête qu'ils allaient entreprendre là-bas, c'était qu'ils ne savaient pas où chercher. De toute évidence, les clients étaient à exclure, il fallait donc investir les bureaux privés, qu'il ne connaissait évidemment pas. Il avait donc plusieurs choix... Soit il y allait avec le peu de talents de discrétion qu'il avait et enquêtait sans se faire voir, soit il infiltrait l'endroit sous couverture... Ce qui semblait déjà être impossible compte tenu de la notoriété qu'il possédait déjà. De plus, il allait devoir se passer de Rawf cette fois-ci. Pénétrer dans une grotte discrètement, où il faudrait combattre des gobelins ou encore des trolls, c'était une chose qu'il pouvait faire. Mais le mage ne pouvait pas s'encombrer d'un loup géant en essayant d'entrer dans une maison close.
Enfin, il y avait un autre paramètre que Thôko avait vite relevé. Hivann était connu pour ses excellents talents de géomancien. On le reconnaitrait directement s'il devait avoir à se battre ici. Il fallait donc éviter les potentiels combats... Ou utiliser seulement l'arbalète qu'on lui avait offerte. Il n'était toujours pas à l'aise avec elle, mais au moins, la montrer serait une manière de lui donner une identité de "mercenaire quelconque" et non d'un véritable mage.

Le mage ne savait pas encore quelle alternative choisir. Et pour tout dire, il avait davantage le sentiment qu'il le saurait seulement une fois en face du lieu, après l'avoir jaugé, soupesé. Et là, même s'il désirait plus que tout retrouver cette pièce du Fusil et restaurer sa puissance, cela faisait trop longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de s'assoir simplement aux côtés de sa fille et de fumer tranquillement ses tabacs. Déjà, le narguilé laissait flotter une odeur agréable et sucrée, mais il sentait aussi une légère pointe amère et une sensation particulièrement relaxante. Ses muscles étaient détendus et le fauteuil sur lequel il était assis lui donnait l'impression de ne jamais cesser de s'enfoncer.

"Tu as mis autre chose dans ce narguilé, non ?"

"Disons que c'est de l'herbe à songes de mon cru !"

"Ce n'est pas sérieux, je pars en mission d'ici quelques heures."

"Ton corps aura éliminé les toxines d'ici là. Je nous ferais un bon repas, puis tu pourras partir chercher ta précieuse relique."

"Alors donnes-en donc à Rawf, qu'il en profite."

La jeune ynorienne obéit et fit passer l'une des six pipes au grand loup qui l'observa d'abord, circonspect. Après une certaine hésitation, il la mit dans sa gueule et inspira d'un coup. Une violente quinte de toux lui faisant tirer la langue s'en suivit, ce qui fit franchement rire les deux oraniens tandis qu'une épaisse fumée sortait des narines du grand lupin.

"Tu verras, ce n'est pas agréable au début, mais quand tu t'y seras fait, tu aimeras."

Rawf n'était toujours pas convaincu. Il tenta pourtant de fumer encore une fois, mais toujours des violentes quintes le prenaient. Cela dit, il sembla se sentir vite apaisé et prit la même position que son "maître" Hivann, avachi dans le grand fauteuil.

"Tu dois penser que je viens d'un autre monde, n'est-ce pas ?"

Le loup avait vécu peut-être plus d'une dizaine d'années dans les tréfonds de Mertar. Il était malade, il avait vu son esprit être trafiqué et il y avait encore des notions qu'il ne pouvait saisir dans certaines situations. Fort heureusement, il allait mieux, Hivann s'en rendait compte. Cela devait avoir quelque chose de beau d'une certaine manière, de tout oublier et de redécouvrir le monde. En cela, ils étaient tous les deux presque similaires. Rawf ne répondit pas cependant. Il avait déjà fermé les yeux et sa poitrine se soulevait lourdement tandis que Thôko demandait à son père :

"Tu ne m'as pas dit... Comment vont Lùthian, Taé et Sujima ? Et les mercenaires qui t'ont aidés ?"

Hivann soupira longuement.

"Taé, je ne saurais pas dire... Elle a l'air de s'accoutumer à la vie à Mertar, mais elle ne peut plus danser. Elle est encore trop connue et nous sommes trop peu en sécurité pour qu'elle puisse sortir encore. Sujima, quant elle, elle s'en sort merveilleusement bien. Elle me fait penser à toi et à ta mère. Elle est la plus jeune d'entre vous, mais certainement la plus débrouillarde. Je suis vraiment fier d'elle. Lùthian, par contre..."

Il hésita encore un moment, mais aidé par les herbes et la détente, il s'exprima sans vraiment de retenue.

"Lùthian est fidèle à lui-même. Il a toujours été nerveux, le genre d'enfant à faire des moulinets avec tout ce qui ressemble à une épée en se persuadant qu'il allait devenir un grand combattant. Il a essayé de paraître comme tel quand nous sommes partis, mais il s'est heurté à la réalité : il est faible. Il a été blessé plus d'une fois et il réalise maintenant qu'il ne pourra pas être comme son frère."

"Regarde comme tu es dur... Il essaie de te rendre fier, tu ne te rends pas compte ?"

"Il m’embarrasse, surtout. Et puis contrairement à ses sœurs, il n'arrive pas à se rendre utile encore. Je crois qu'il ne réalise pas qu'il doit s'endurcir, ni qu'il ne pourra plus jouir de notre nom. En tout cas pour le moment."

"Il porte le nom des Goont. Son père a été mage de guerre et a mené des batailles en Omyre. Son frère est au moins aussi reconnu. Taé est une artiste reconnue sur presque tout Yuimen et Sujima a beau ne pas vouloir se marier à son âge, elle est peut-être l'une des plus fortes de notre famille."

"Et il y a aussi Thôko, qui maintient l'économie de la famille avec un commerce de tabac unique."

"Quoiqu'il en soit, c'est normal qu'il veuille mériter notre nom. Il aimerait être aussi fort. Il est seulement encore trop jeune, laisse-lui le temps d'apprendre un peu plus de choses. On ne dirait pas comme ça, mais c'est un garçon costaud. Il est dans une situation qui lui demande de changer, alors ça viendra. J'en suis certaine.

Hivann ne répondit pas, mais ces paroles changèrent quelque chose en lui. Il ne s'imaginait pas être plus doux avec son fils, mais il comprenait un peu mieux pourquoi ce dernier s'était retrouvé aussi mal avant le départ de son père. Il avait été battu, il avait dû constater sa faiblesse et il n'avait plus la force de se lever. Il était seulement resté dans sa chambre, inerte, et pourtant incapable de dormir.
Ce souvenir modifia l'état du mage qui, en plus influencé par la drogue, commença à avoir l'impression que la salle tournait autour de lui. Les potions et pots d'encens exposés à la vente, sur les étagères, ressemblaient un peu moins à des fioles et plus des boules colorées se déplaçant autour de lui. La salle déjà obscure lui sembla un peu plus noire et il se remémora en détails cet instant où son fils lui tournait le dos, lui parlant du moment où il avait failli être battu à mort. Une tristesse intense le prit à la gorge.

"C'est aussi de ma faute, je ne l'ai pas bien élevé. C'est un miracle que Sujima s'en soit aussi bien sortie, mais lui... Il n'était qu'un enfant quand ta mère est morte et je me suis figuré que je me sentirai mieux en étant loin, en m'occupant d'autres affaires simplement pour préserver notre nom. Je n'ai pas été assez présent pour lui, ni pour qui que ce soit d'ailleurs. Taé me hait à raison et si Sujima est aussi capable aujourd'hui, c'est qu'elle en a été contrainte. Lui, il avait encore besoin de moi quand je n'étais pas là."

Thôko ne répondit pas. Les ynoriens n'étaient généralement pas habitués à parler aussi librement de leurs sentiments, même en famille. Hivann continua pourtant.

"Des fois, je me dis que je donnerais n'importe quoi pour pouvoir revenir en arrière, au moment où Inoka est morte. Alors j'aurais sans doute été un meilleur père qu'aujourd'hui."

Mais la drogue, déjà, faisait effet. A force de fumer à répétition sur la pipe du narguilé, il sentit sa tête tourner pour de bon et il ne réussit plus à discerner ce qu'il y avait autour de lui.

"Enfin... Laissons cela. Nous n'avons que quelques heures avant cette fameuse mission. Je vais dormir, maintenant. La nuit sera certainement très longue."

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Jeu 26 Fév 2015 16:34 
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Chapitre VIII : La gâchette (Partie 2)

Dans la boutique de Thôko, le loup ronflait bruyamment aux côtés de la propriétaire. Celle-ci était réveillée, en attente de son cher père. La fumée des narguilés flottait partout dans la pièce, créant une brume odorante et sucrée. La porte de la boutique étant fermée, puisque la nuit était tombée, l'air était rendu presque irrespirable pour une personne qui ne serait pas habituée à la consommation de genre de produit. Mais cela convenait à l'ynorienne.
D'un coup, la porte s'ouvrit en trombe, faisant virevolter le rideau de perles et s'évacuer une grosse partie de la brume aromatisée. D'à travers les perles, Hivann jailli comme un animal blessé et se laissa tomber sur le sol. Il avait couru longtemps avec des lames plantées dans son corps. Désormais, ici, il était en sécurité et il savait qu'il avait réussi à semer ses poursuivants. Sans attendre, sa fille se jeta vers lui afin d'examiner ses blessures.

"Un coagulant, je risque de beaucoup saigner. Et prends de quoi faire des cataplasmes." dit-il avec peine.

Elle s'y attela directement, cherchant dans ses produits différentes herbes et ingrédients d'alchimie qui lui permettraient de faire comme son père lui disait. Rawf se réveilla lui aussi très vite. Quand il réalisa ce qui était arrivé à son maître, il vint directement à ses côtés pour commencer à lui lécher les plaies.

"Attends, Rawf. Les couteaux sont plantés, tu vas te faire mal. Va aider Thôko plutôt."

Il s'écarta, mais il ne sut pas quoi faire pour vraiment venir en aide à la boutiquière. Heureusement, elle trouva elle-même très vite ce qu'elle cherchait. Directement, elle vint vers Hivann, posa un chiffon autour de sa blessure à l'avant-bras et retira le couteau. A l'instant même, elle apposa un tissu en fibres fines qu'elle enroula immédiatement autour de son bras. Il avait une odeur d'herbes acides, mais il ne semblait pas que c'était un simple tissu imprégné d'un produit...

"C'est un bandage en fibre de calotropis. Ça fonctionnera directement sur la plaie en faisant coaguler ton sang."

Sans plus d'explications, comme cela suffisait, elle fit la même chose avec sa jambe. Les plaies lui picotaient et retirer les armes de son corps lui infligeait des douleurs abominables. Mais il allait bien vivre et ses membres seraient encore valides.

"Que s'est-il passé ?" demanda enfin Thôko.

"Des mercenaires de la bijoutière, Yuzuri, ont mis le bureau à sac. Mais il n'y avait rien dedans. Apparemment, le Pavillon d'Or a déjà dérobé la gâchette..."

"C'est ce que je craignais... Et la Pierre d'Oubli t'a retiré tout souvenir de cet endroit... Il va falloir trouver un moyen pour que tu y entres et que tu la trouves autrement, maintenant."

"Aide-moi à me lever."

Thôko lui prit le bras et le passa par dessus ses épaules. Rawf vint aider à le soutenir quand il vit qu'elle manquait de tressaillir sous le poids du mage. Ils se dirigèrent tous trois vers la salle privée, derrière le second fumoir à l'arrière boutique. Là se trouvaient les modestes quartiers de la vendeuse de tabacs. Ici il n'y avait qu'un simple salon avec un feu creusé et une théière en fonte reposant au dessus. Un escalier menait à l'étage et donc aux endroits où vivait plus intimement la jeune femme, incluant une cuisine, deux chambres et une petite bibliothèque. A la place, manquant de force, Hivann demanda à ses compagnons de le laisser s'allonger sur les tatamis autour de la théière. Il y avait cependant un petit canapé de cuir contre lequel il s'adossa pour mieux voir Rawf et Thôko.

"Bon sang... dit-il. Je vais en avoir pour des jours avant de guérir, trouver cette relique et rentrer à Mertar."

"Rien n'est perdu. Tu vas guérir vite, j'ai ce qu'il faut. Arrêtons le saignement et je t'offrirai un potion qui t'aidera très vite à te mettre sur pieds."

"Toujours est-il que je ne sais pas où aller."

"Ecoute, j'ai bien une idée, mais elle serait dangereuse. Bien plus qu'en allant seul à la Maison Rouge..."


Le problème, chez Goont, c'était que lorsqu'il avait une idée en tête, surtout s'il s'agissait pour lui de gagner en puissance, en pouvoir. Il venait de recevoir des poignards à des endroits de son corps où il aurait pu littéralement se vider son sang. Si sa fille n'était pas là, il n'aurait peut-être pas pu se sauver lui-même. Et pourtant, c'était un obstacle des plus minimes, face à sa plus grande ambition. Pour retrouver ses pouvoirs et restaurer son nom, il avait assassiné un gang entier, avait tué des soldats d'Oaxaca, avait investi les ruines d'une cité millénaire et tué un tortionnaire. Il avait abandonné peut-être des dizaines de nains pour rester en vie et s'enfuir seulement avec une partie de sa relique. Il avait formulé un contraint avec un nain fou qui le voulait certainement mort, avait détruit détruit un lieu sacré en y mettant le feu et avait assassiné trois personnes dans une maison close. La seule chose qui ne sembla pas pervertie dans sa quête, c'était cette étrange amitié qu'il avait formée avec un autre géomancien, au moins dix fois plus acariâtre.
Non, il n'avait pas peur du danger pour retrouver la gâchette.

"Dis-moi de quoi il s'agit."

Elle expira un instant. Il était difficile de savoir si elle était heureuse de voir qu'il n'abandonnait pas ou s'il y avait une exaspération quant à son amour du danger.

"Le Pavillon d'Or organise souvent des réceptions. Même si ce sont essentiellement des membres de la Secte des Dragons d'Or qui y sont présents, certaines personnes de l'extérieur sont parfois invitées et c'est à force de discussions, notamment autour de la magie, qu'elles peuvent parfois voir la bibliothèque ou encore la dirigeante de cette secte. Le problème, c'est qu'on reconnaîtra vite ton visage... Mais il y aura juste un seul moyen d'y entrer pour toi..."

Elle se leva un moment en montrant qu'elle devait chercher quelque chose. Elle monta à l'étage et après une courte absence où Rawf scruta les blessures de son maître, elle revint avec une sorte de masque en argile. Il était extrêmement lisse, traduisant un ouvrage de qualité, et pourtant la formation des trous pour les yeux et la bouche était tout ce qu'il y avait de plus simple. Trois trous très circulaires, bien symétriques. Il ressemblait à une espèce de grande boule de terre peinte en rouge et brun. Quelque chose de presque tribal. C'était très différent de ce que l'on pouvait imaginer pour un noble.

"Ils organisent des réceptions masquées. C'est comme ça qu'ils peuvent recruter plus discrètement de nouvelles personnes. Et la prochaine est dans précisément dix jours, le soir."

"Ils ne vont pas me laisser entrer avec un masque pareil, si ?"

"On se fiche de la qualité du masque, ils s'attarderont sur ta connaissance et les vêtements que tu portes. Le masque n'est qu'un prétexte."

"Le problème, c'est que dans dix jours, je serai tatoué. J'aurai bien le temps d'y aller tu crois ?"

"Oui, ne t'inquiète pas. Anthelia aura reçu les encres d'ici là et tu seras tatoué très le matin. Ensuite je te préparerai pour la réception et le reste devra t'appartenir. Je ne connais pas cet endroit, alors ce sera à toi de trouver un moyen de découvrir la gâchette."

Hivann s'en contenta. Effectivement, cela serait difficile. Il n'avait aucun souvenir de cet endroit, ni de ses membres. Il devrait se rendre entièrement méconnaissable pour ne pas trahir sa couverture. Il avait dix jours pour cela.
Il se détacha du canapé et s'allongea sur le tatami, déjà trop fatigué. Les yeux fermés, prêt à s'endormir, il adressa une dernière requête à sa fille. Rawf s'allongea lui-même à ses côtés.

"Demain, quand tu m'auras donné cette potion, fait venir une couturière de confiance et de qualité."

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MessagePosté: Sam 28 Fév 2015 13:17 
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Ainsi, le lendemain, Thôko fit comme son père lui avait demandé. Dès qu'il fut réveillé (tout de même tard à cause de sa convalescence, en plein milieu d'après-midi), elle avait appliqué une potion curative sur ses blessures qui avaient déjà cessé de saigner et commencé à cicatriser, et lui en avait aussi fait boire une partie. Le temps que la couturière en question n'arrive, il était déjà guéri en grande partie.
En début de soirée, donc, une femme d'apparence sobre était arrivée avec une valise remplie de matériel de couture. Ce n'est qu'au moment où elle passa la porte que Thôko eut demandé à Hivann, en privé :

"Pourquoi m'avoir demandé spécifiquement une couturière et pas un couturier ? Jusqu'ici, tu as toujours porté des vêtements faits par et pour des hommes."

Effectivement, l'ancienneté militaire d'Hivann avait fait que ses vêtements, en plus d'être de qualité, étaient insufflés de fluides et souvent en lien avec une utilité plus martiale, qui lui permette d'utiliser sa magie pour le combat. Mais ici, il n'allait peut-être pas avoir besoin de se battre. En tout cas, ce n'était pas l'idée première. Il allait devoir se rendre méconnaissable, bien plus que lorsqu'il était à la Maison Rouge. Puisqu'on le connaissait au Pavillon d'Or, le masque ne suffirait pas. Les ynoriens étaient généralement des êtres assez fins, même s'ils étaient de bons vivants. On le reconnaitrait trop facilement, même avec des vêtements larges.

"C'est que je ne vais pas seulement avoir besoin de beaux vêtements pour cette réception. Il me faudra un corset en plus, si je veux paraître différent."

Thôko acquiesça. C'était une alternative des plus étonnantes et une certaine démonstration d'humilité de la part d'un homme qui fut autrefois puissant. Mais au fond, il fallait se rappeler qu'Hivann était prêt à tout et n'importe quoi pour sa quête de puissance. Après tout, il ne lui avait pas dit, mais en plus des deux mercenaires, il avait bien été l'auteur d'un autre meurtre de sang froid.
La couturière n'était absolument pas connue du mage, pas même d'avant le moment où on lui avait posé la Pierre d'Oubli. Et manifestement, elle ne semblait pas avoir eu davantage d'informations, même de la part de sa fille. Car quand il lui demanda, en plus d'une robe, de lui faire un corset, elle sursauta presque.

"Monsieur... Je n'ai jamais fait cela pour des hommes."

"Allons bon ! Si vous avez déjà fait des corsets, je serai prêt à parier que vous en avez déjà fait pour des femmes au moins aussi ventripotentes."

"Et bien... Des femmes, comme vous dites, mais vous n'avez pas tout à fait les mêmes courbes, vous comprenez ?"

"Je ne cherche pas à me faire de belles hanches, je veux seulement paraître plus mince. Et puis si cela peut me faire tenir droit..."

Elle n'avait pas cessé d'être surprise, mais elle céda bien facilement. Hivann avait déjà songé à lui proposer de l'argent, comme elle était au demeurant hésitante. Mais sa fille l'avait devancé. Il semblait que cette couturière lui devait quelque chose. Quand il lui demanda de quoi il s'agissait, elle lui répondit simplement qu'il s'agissait de certains de ses produits plus insolites, que ceux qui aimaient échapper à la réalité appréciaient utiliser. Quelque chose d'illégal, mais qu'elle vendait et créait sans problèmes. Il pensa un instant à protester, mais franchement, après une courte réflexion, il se dit que ce n'était certainement pas à lui de le faire.
Le premier jour, donc, les mesures furent prises. Le second, on lui apporta les tiges d'acier et on lui choisit différents tissus, des plus souples et des plus rigides pour faire le tour de son buste. Le troisième, on lui apposa et progressivement, on lui serra les lacets afin de le rendre plus fin. Résidait encore le problème de la respiration. Le quatrième, on décida du vêtement qu'il allait porter : une robe dorée, décorée de deux soleils sur ses épaules, nouée par une ceinture blanche ornée d'un lotus (seul rappel à sa maison). Les jours suivants servirent à l'accoutumer au port du corset que l'on serrait de plus en plus, d'exercices pour l'amincir ne serait-ce que légèrement, et, chose plus insolite, on décida qu'il était plus que temps pour Rawf de se discerner comme étant un membre de la famille. Et cela devait passer des vêtements de meilleure qualité.
La couturière s'attela alors à la création du plus grand kimono, peut-être, qu'elle n'ait jamais créé. Au dixième jour, elle finit alors toute son œuvre. Rawf avait troqué son armure de cuir contre un kimono bleu sombre brodés de croissants de lune blancs sur ses épaules et au col, juste sous sa nuque. Une longue jupe de la même couleur lui tombait jusqu'aux chevilles mais était fendue pour lui permettre une plus grande liberté de mouvement et elle nouée par une ceinture pourpre, décorée d'un cordon de perles en obsidienne. Le tissu était fait d'une soie naturelle, produite par des araignées de la région d'Omyre, ce qui témoignait de sa rareté sur le territoire ynorien. Quand ce cadeau lui fut offert, Rawf témoigna une telle reconnaissance qu'il avait jappé presque plaintivement en montrant de grands yeux mouillés.

"Merci, rawf, avait-il dit. C'est le plus grand honneur, rawf."

"Et il n'y a pas de plus grand et fidèle écuyer." avait admis le vieux Goont.

Après ce travail de titan de la part de cette couturière inconnue, celle-ci déclara de façon véhémente qu'elle en avait fini.

"Je ne te dois plus rien, Thôko Goont."

"En effet, avait répondu la jeune femme. Plus rien avant ta prochaine commande."

"Je ne crois pas me fournir à nouveau chez toi." Répliqua la tisseuse de génie, avant de partir.

Thôko la suivit dans son départ en passant la porte, passa un bon moment dehors à la regarder s'éloigner, puis rentra rejoindre son père et le vieux Rawf. Elle n'était pas furieuse, mais elle attendait bien quelque chose de cette nouvelle mission.

"T'aider à gagner de nouveau tes pouvoirs, c'est une chose, mais j'espère sincèrement que cette relique te rapportera. Je viens de perdre une de mes meilleures clientes en t'aidant dans cette mission et je vais être en difficulté jusqu'à ce que l'on t'oublie, ce qui arrivera, il me semble, dans un bon moment."

"Ne t'inquiète pas, Thôko. Nous savons où se trouve la gâchette et quand je l'aurai récupérée, je n'aurai plus qu'à assembler les pièces. Après cela, j'aurai tout ce qu'il faut, à priori, pour me faire à nouveau un nom."

"A priori ?"

"Et bien, tu te doutes que le pouvoir ne fait pas tout. Il faut l'exercer sur des personnes, que j'approfondisse mes connaissances au sujet du Fusil de Mertar, que l'on finisse par savoir qu'effectivement, cette relique existe à nouveau et qu'Hivann Goont en est le propriétaire, qu'il sait l'utiliser et qu'il faut le craindre."

"Avant de te donner une image qui inspire la crainte, attends au moins un moment. Sinon, tes enfants seront bien moins en sécurité que tu ne le penses."

"Oh, vous le serez quand mon nom aura de nouveau une signification, je te le garantis."

Thôko sourit alors, mais Hivann put discerner à travers son expression que quelque chose n'allait pas. Elle lui avait fait confiance depuis le début, mais il y avait bien une pointe de doute. D'ordinaire, il aurait essayé de comprendre, mais cette discussion lui avait vite rappelé qu'il avait encore peu de temps avant de rejoindre cette réception. Il lui fallait encore se faire tatouer.

"J'ai commandé l'Encre du Sacre. Il va être temps que j'aille voir Anthelia."

"Pense à la saluer de ma part."

Rawf commença à le suivre alors qu'il commençait à sortir de la boutique.

"Rawf vient avec toi ?"

"Oui, je préfère."

"Tu n'as pas peur que... Enfin, c'est une réception de grande qualité."

"Personne ne connait vraiment son visage encore et si je suis impliqué dans un combat, j'aurai toujours besoin de lui. Maintenant, il a des vêtements de qualité et je peux prétexter le fait qu'il soit un valet."

"Ce que je suis, rawf." Admit humblement le vieux loup.

Hivann hocha de la tête, acquiesçant simplement les dires de son compagnon. Puis après avoir salué la belle Thôko, il se décida à sortir pour rejoindre la tatoueuse magique.

_________________
Multi de Ziresh et Jôs.

Ser Hivann Goont, Archer-Mage niveau 10.


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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Dim 22 Mar 2015 14:34 
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J'entrouvre la porte coulissante et y passe seulement la tête pour écouter.
Rien, pas un bruit. Je rentre discrètement, fais tomber la cagoule à même le sol et me dirige directement vers les appartements de l'intendant.
Le petit homme au profil plat semble irrité et nerveux. Dès mon entrée, ses yeux, habitués à tout remarquer, survolent mes blessures, s’attardent un instant sur mon nez et aussitôt après ; il se lève et va ouvrir une porte coulissante … où attendait Nonj.
Pendant un instant, j’ai paniqué. Paniqué à l’idée de voir apparaitre dans ce kimono noir, le maître des lieux, de devoir lui avouer mon échec avant d’avoir pu ne serait-ce qu’espérer le corriger.
Mais non, il ne s’agit que de Nonj. La bonne et loyale Nonj, dont les années ne semblent pas avoir le même effet que sur nous autres. J’ai l’impression de toujours l’avoir connu avec ses longs cheveux cendrés, ses rides qui creusent son visage selon son humeur et sa petite bouche toute pincée quand elle ne porte pas ses fausses dents. Elle est plus mince que la dernière fois que je l’ai vu, plus fatiguée aussi, même si elle essaye de le cacher en gesticulant comme si elle était de première jeunesse.
Et c’est vers moi qu’elle gesticule d’ailleurs, en grimaçant et faisant claquer sa langue, comme chaque fois qu’elle n’est pas contente. Elle regarde Chumaka d’un air mécontent. Ses deux yeux verts perçants, son nez rond et sa bouche édentée qu’elle fronce comme personne sont plus éloquents que des mots. La vieille Nonj ! Trop vieille pour voyager mais toujours là pour aider les gens de cette maison ; je l’ai longtemps cru membre de la famille de mon mentor, tant leurs caractères fusionnent habilement entre amour respectueux et franchise assassine.

Ses mains squelettiques me tripotent pour vérifier mon état et sans attendre m’aide à ôter la combinaison trempée et glaciale, à me sécher et revêtir une tunique chaude.
- Pourquoi t’es là ? Lui demande-je tandis qu’on échange un regard complice après avoir remarqué le comportement de Chumaka, toujours aussi mal à l’aise face à l’absence de pudeur de la vieille Nonj et moi-même.
Elle lâche son inspection et lève des yeux contrariés sur moi, sans pourtant répondre … ni par gestes, ni à travers ses mimiques expressives. Elle est mécontente, ça ce n’est pas difficile à comprendre. Elle n’a jamais aimé me voir dans cet état, et n’a jamais compris pourquoi je ne pouvais pas me contenter de l’arme qu’est le corps féminin.
- Je l’ai fait appeler. Répond simplement l’intendant qui a retrouvé son timbre monocorde alors que ses traits sont encore tirés.
« Pour son fils » me précise Nonj par signe en m’ordonnant ensuite de m’asseoir. Ce que je fais sans discuter ... contrairement à ce qu’on peut penser, on ne gagne pas à discuter avec cette muette ci !
((Je l’avais oublié celui là))

J’épie la réaction du père, dont le visage ne cille à l’énonciation du fils et l'allusion à ses blessures. L'origine de sa nervosité n'est pas seulement à chercher du côté de mon implication à ces dites blessures. Tant mieux. Non pas que lire du reproche dans ses yeux m’aurait perturbée ou chagrinée mais, devoir m’expliquer en présence de Nonj ne me plait pas. Même si elle ne porte pas l’empoté dans son cœur non plus, elle déteste savoir que des gens de cette maison oubli l’intérêt commun et se laisse dominer par leurs petits états d’âme insignifiants. Et soulager les miens contre une personne que je ne porte pas dans mon cœur, n'est pas une passion partagée et comprise par beaucoup.

Un court silence s’est installé entre nous après cet entracte un peu brusque. Pour ma part, maintenant que je suis installée dans le fauteuil et surtout au chaud dans des vêtements sec et propre, je me suis laissé dominer par la fatigue. Éreintée et habitée du seul désir de dormir, j’entame pourtant ce qui sera sans aucun doute une longue, très longue conversation.
Je ne sais pas encore ce qui a pu se passer ici, mais les événements récents ont terriblement mis à mal notre plan simpliste de départ. Malgré mes injonctions pour me détacher de toute cette histoire, je ne peux pas m'empêcher d'être opprimée par cette impression d'échec cuisant.

- Où est ton fils ?
- Dans sa chambre
« Soigné » rajoute par signe Nonj qui n’a apparemment pas l’intention, pour sa part, de nous laisser commencer à discuter de la situation tranquillement. « Toi aussi … ouvre »
- Non, non non, pas comme ça, répliqué-je en la voyant manipuler sa magie et m’efforçant de ne pas en frissonner d’écœurement.
Elle s’agite nerveusement et Chumaka me traduit les phrases, connaissant mon incapacité à comprendre plus que quelques mots. Nonj est agacée de me voir réagir de la sorte, aussi bête et entêtée d’avoir peur de la magie, de ne pas vouloir y croire. J’essaye de lui faire comprendre que c’est pour elle que je m’inquiète mais rien n’y fait alors je force le trait.
- Ni-Sama ! T’es vieille, fatiguée, et vidée, alors ton sens du sacrifice tu te le mets où j’pense !
Son regard furibond cloue l’intendant sur place. Ils échangent une série de signes que j’ignore volontairement.
- Laisse là au moins s’occuper de ton visage, tu la connais non. On perd du temps.
- D’accord, sans la magie, que tes simples et tes pommades.
Elle claque de la langue et disparaît dans la pièce voisine.
Il est des cas où son mutisme a du bon. Ce débat quant à mon aversion d’être touchée par la magie n’est pas nouveau, j’en ai peur et je ne le cache pas même si c’est purement incompréhensible pour eux, d’autant plus lorsque celle-ci est censée me soigner. Je sais quel effet ça fait pourtant, c'est agréable sur le coup, la chaleur et ... mais c'était dans des circonstances particulières, on était face à un danger plus grand que mes peurs. En ce qui me concerne, j'estime avoir déjà fait un grand pas, vers le progrès comme ils disent, en acceptant d’ingurgiter ces étranges potions diluées, alors à eux de faire le leur en ne me touchant pas avec leur saleté de fluides.



- La milice a trouvé Shou-Hsing dans une ruelle, reprend Chumaka alors que je continue à ruminer. Ils l'ont transporté ici à demi-conscient après s'être assuré que ses blessures n'étaient pas fatales.
- Comment ils ont su où vous trouver, s'il était pas conscient.
- Mon fils est, apparemment, connus de ces messieurs. Chose qu'il a omis de me dire, mais passons.
Ils sont restés ici pendant que Nonj l’a soigné et réveillé. Je n'ai même pas eu le temps de lui parler avant qu'ils ne l'interrogent.

J'ai brusquement une nouvelle éruption de sueur froide dans le dos. Non pas que je craigne quoi que ce soit de Chumaka ou son fils, mais avec tout le mal que je me suis donné pour que personne ne voit mon visage …
Ne t'en fais pas, je ne t'en veux pas de ne pas être intervenue. Au final, la punition est méritée.
Je suis complètement perdue mais, au lieu de mettre les pieds dans le plat, je me force à garder le silence, sans perdre de vue que je ne lui dois rien et qu'en cas d'entourloupe avec la milice, son fils prendrait bien plus cher que moi.
Mais il leur a parlé, et beaucoup trop. Tout a été révélé ou presque, tout ce que j'ai essayé de cacher en t'envoyant là bas au lieu de t'écouter et faire appel à la milice. Ses dettes de jeux, les menaces, son implication dans les vols perpétrés ici, la taverne où il a tenté de racheter sa dette et où visiblement tout a mal tourné. Il se souvient être sorti de la taverne en compagnie de deux personnes, un grand chauve très large d'épaule et une femme blonde avec un bandeau … puis plus rien. Le coup sur la tête sans doute.

((Soit ça, soit le fiston a un peu plus de jugeote que je le pense.))
- Ensuite.

- Pas grand-chose. J’ai pu négocier son départ pour Tulorim avec le premier bateau en partance. Pour le moment, ne me demande pas comment on a pu y arriver, tu n’es pas liée à nos histoires. Si tu le souhaites, ça peut le rester.
- Non. J’ai un compte à régler.

Sur ces entrefaites, Nonj est revenue avec ses pots en bambou, ses fioles et des linges propres. D’un geste, elle nous dit de continuer comme si elle n’était pas là, visiblement encore fâchée

Je leur raconte tout ce dont ils ont besoin de savoir. Mon intention de suivre l’homme et la femme, les leur décrivant plus précisément ; ce que j’avais pu tirer de la bague trouvée sur le cadavre du voleur tué ici même il y a quelques heures. En dehors des impressions et descriptions des manies des deux malfrats, je n’ai finalement pas glané grand-chose d’intéressant … ce que Nonj ne se gêne pas de critiquer, vu le nombre de mois qu’elle a passé à tenter de m’apprendre à lire sur les lèvres.
Je leur parle ensuite de ma rencontre inopinée et du choix que j’ai dû faire sur place. Nonj se contente de lever ses yeux entre deux nettoyages de plaies ; mais je sais déjà ce qu’elle pense : la place d’une femme n’était pas dans cette rue de toute façon. Chumaka lui, en revanche, semble se renfrogner à mesure que je leur décrie la suite.
Ressasser cet échec n’est déjà pas une partie de plaisir pour moi, mais son attitude me rappelle à quel point, malgré notre collaboration temporaire, cet homme a toujours eu un ressentiment envers moi dont je n’ai jamais su appréhender les raisons. Profitant de l’ambiance, de l’occasion de le savoir aussi déstabilisé que je puisse l’être, autant moralement que psychologiquement, je coupe net mon récit et, sans prendre le temps d’une respiration, tente une nouvelle fois de le cerner.

- Quelque chose vous gène ?
- La vie n'est-elle qu'un amusement pour toi ?
- Où est le problème ?
- N'as-tu donc aucun respect pour …
- L'un n'empêche pas l'autre. Le respect ne m'est pas inconnu contrairement à ce que vous pensez tous ici. Et je ne vois pas où est le problème, puisque je ne joue qu'avec …
- Toi ! Dit-il d'un ton accusateur en coupant la parole à son tour, et finissant ma phrase de la bonne manière à mon grand désarroi. Justement. Tu ne fais que t'amuser, prendre des risques inutiles ; tu te laisses dominer sans réfléchir par tes envies et aucunes d'elles n'ont trait à ton bien-être. Je te le dis Madoka … à ce rythme, tu mourras bien avant d'atteindre mon âge.

Les mots me manquent tout à coup, tout comme mon souffle, lui aussi prit au piège dans l'étau de mon propre corps. Car oui, je suis morte bien avant d'atteindre son âge.
J'ai l'impression de sombrer dans un gouffre sans fond tapissé de souvenirs enfouis. C'est douloureux comme la vérité peut faire mal quand on est diminué, douloureux de se sentir sa propre victime. J'essaye de bouger mes lèvres, de répondre mais rien n'y fait ; mon corps ne bouge pas. Tout se bouscule dans ma tête, mes pensées, ses paroles, mes souvenirs, mes actes … et leurs récentes conséquences. Toute la foi du monde ne pourrait lutter contre la culpabilité qui envenime mon cœur. Elle qui est mon seul soutien depuis mon réveil ce matin, la seule force capable d'éloigner la folie qui me consume au souvenir de ce trou dans ma vie, … l'unique conseil des prêtres du temple : garder la foi. Mais elle ne protège pas de la culpabilité, de la faiblesse ou de la colère.
Et si tout était de ma faute.

La main de Nonj me touche la joue. Elle est douce et froide sur ma peau brûlante ; ce que j’aimerais m’y perdre, fermer les yeux et tout oublier, tout et plus encore. L’un de ses doigts remonte le long de ma joue, essuyant une larme que je n’avais pas senti perler, que je n’aurais pas voulu sentir. Tout mon corps se crispe et je la rejette malgré la tendresse du geste, ressentie à travers les frissons de ma peau. Quelle honte. Pleurer devant eux. Ils ne sont rien, ils ne peuvent pas comprendre … ils ne doivent pas. Tout ça à cause d'une phrase.
Tout mon corps tremble, j'ai l'impression de me noyer. Et eux là, avec leurs regards tellement … tellement …

- Et qu'est-ce que ça peut bien vous foutre c'qui peut m'arriver. J'ai jamais été qu'un colis encombrant pour vous, le nuisible ramassé dans la rue par vot' patron. Et ça l'arrange bien lui, … que tout soit un jeu pour moi, il peut en faire c'qui veut, c’est bien pour ça qu’il m’a élevé !!!
Ch'uis rien, ch'uis personne. C'est bien c'que vous dites dans mon dos non ! Ch'uis qu'un … putain d'objet.


La douleur est cinglante, mais la honte l’est plus encore. Le sang me monte aux joues et, choquée par la soudaineté, je ne réagis pas. Il me faut quelques secondes pour réaliser que c’est Nonj qui m’a frappé et qu’elle est tétanisée par son geste.
- Ni-sama, dis-je en gémissant et en tombant à ses pieds. Je lutte pour garder le contrôle mais je ne retrouve plus mes marques, je n’ai plus la force de me concentrer sur toutes les choses extérieures à mes sentiments, sur lesquelles je me raccroche constamment pour ne pas avoir à les affronter. C’est trop lourd à porter seule, c’est trop personnel, trop intense et trop profond pour que j’arrive à l’exclure par la simple volonté. Mes larmes inondent mon visage et je n’ai même plus la force de les réprimer ou d’en être offensée. Je me laisse bercer par les mains de Nonj dans mes cheveux.
- J’ai besoin de lui Nonj, pourquoi il est pas là.
Je me sens tellement fragile que cela me fait honte, mais je n’y arrive pas. Depuis ce matin je recule l’échéance, je me suis contenté de cacher dans un coin l’affection qui m’obsède en espérant pouvoir l’oublier et faire avec, le temps de l’absence de Keyoke. Mais la seule évocation de la mort m’a complètement retournée. Je sanglote comme une idiote et comble de ma déchéance, cela me fait du bien. Je suis si fatiguée, si vidée que je ne ressens plus rien. Je suis à même le sol, la tête sur les genoux de Nonj, mes yeux sont clos et mes pensées engourdies.

Je sens d’autres bras, que ceux fins et chaleureux de Nonj, m’envelopper. Ils sont durs et me soulèvent rapidement. Je n’ai pas la force d’ouvrir les yeux, la fatigue et le sommeil sont comme un poids à l’intérieur de ma tête qui me bercent et m’endors … mais l’odeur, je la connais.
Je sens ma tête contre son torse … lui aussi, je le connais.

- Tu n’es pas ... arrive-je à articuler, dans un souffle endormi, sans pouvoir finir.
- Manquerait plus qu'ça, sont les derniers mots que j’entends avant de m’endormir dans ses bras.

_________________
Madoka


Dernière édition par Madoka le Jeu 17 Jan 2019 23:22, édité 2 fois.

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Mar 21 Avr 2015 12:13 
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Chapitre IX : L'Assemblage

C'était dans la crainte et dans la hâte qu'Hivann dût parcourir le chemin du Pavillon d'or jusqu'à chez lui. Désormais, il n'avait plus son corset, ni même son masque et il avait laissé son chapeau chez Thôko. Il était en plein jour, débraillé et était en train de fuir ce qui s'était probablement conclu par un meurtre. Iwa, une femme autrefois amoureuse de lui, était en train d'agoniser à l'étage où il avait enfin récupéré la gâchette. Mais cela lui importait peu. Tout ce qu'il avait en tête, plus que l'assemblage de la relique, c'était cette nouvelle proposition de son fils, Ethian. Depuis son exil, il n'avait qu'une idée en tête : regagner son pouvoir perdu, afin de restaurer l'honneur de sa famille. Cela se serait sans doute passé dans une autre ville, ailleurs, mais les Goont auraient pu encore vivre. Et maintenant, il ne se voyait plus contraint de retrouver ses pouvoirs. Tout ce qu'il lui restait à faire, c'était se rendre... Et garantir à toute sa famille une destinée tranquille et sécuritaire.

Mais cela ne suffisait pas encore. Il avait cette chance à Oranan, mais ses enfants étaient encore à Mertar, toujours menacés, surveillés par cet Amaury qui cherchait vengeance. Et déjà, il avait senti que sa quête s'était étalée sur beaucoup trop longtemps. Il se rendait maintenant compte que cela faisait trois semaines qu'il était parti. Et il lui faudrait encore plusieurs jours avant d'arriver à Mertar. Beaucoup trop de temps en somme, et il avait peur de ce qu'il allait trouver en arrivant.

C'était sur ces pensées sombres qu'il réussit à rentrer dans la boutique de Thôko. Quelques regards s'étaient attardés sur lui, tant il était débraillé, mais aucun venant d'un garde, ni de regards trop insistants. Sa couverture lui semblait encore en bon état, alors qu'il s'effondrait sur l'un des fauteuils de cuir du fumoir de sa fille. Celle-ci était déjà là d'ailleurs, et encore une fois, il n'y avait toujours pas de client. Elle se mit directement au chevet de son père et vérifia ses blessures. Malgré la violence du combat contre son fils, il avait eu la chance et l'esprit d'utiliser ses sorts à bon escient. Seules des coupures sur le front et à la hanche étaient là.

"Tu as réussi ?" demanda-t-elle immédiatement.

Pour toute réponse, Hivann sortit la gâchette de la petit sacoche qu'il portait pour la réception. Il fit signe à sa fille dans la mettre dans le paquetage où il transportait la totalité de ses équipements et qu'il devrait prendre avec lui pour son voyage imminent, mais faisant cela, elle continua à poser d'autres questions. Des questions auxquelles il ne savait pas s'il devait répondre, car il ne pouvait pas connaître sa réaction.

"Tu as dû te battre pourtant... Tu as tué quelqu'un ?"

"Tu... Connais une certaine Iwa Ishwari ?"

"Oui. C'était ton assistante... Tu l'as rencontrée ?"


De toute évidence, pour Thôko, Iwa n'était qu'une assistante. L'ennui, c'était qu'Ethian s'était probablement rendu compte du caractère adultère de leur relation, puisqu'elle avait hautement clamé son amour pour le vieux mage alors que son fils était présent. Mais il n'avait pas besoin de décevoir plus de personnes qu'il ne l'avait fait. Il modifia l'histoire à son avantage.

"De toute évidence oui. Elle m'a reconnu puis m'a guidé dans un piège. J'ai dû la tuer."

"Mais bon sang, tu te rends compte de ce que ça va créer autour du Pavillon d'or ? Une enquête énorme va être ouverte !"

"Je serais déjà loin de toute façon, je dois partir. Et cette enquête aura une fin de toute façon."

"Qu'est-ce que tu veux dire ? On parle du Pavillon d'or, ça ne s'arrêtera pas aussi simplement !"


Hivann hésita un instant. La proposition de son fils était alléchante... Pour lui. C'était tout ce qu'il avait voulu, même si cela devait signifier qu'il devrait se sacrifier. Mais Thôko, c'était une femme sévère et pleine de fougue. Elle n'allait pas laisser passer cela... Et pourtant... Il décida de tout dire.

"J'ai vu Ethian. Il fait partie des Dragons d'Or."

"Il est entré dans cette secte lui aussi ?"

"Et il s'en sort bien. Si je n'avais pas été son père, s'il ne m'avait pas reconnu, il m'aurait tué d'un coup pour avoir osé pénétrer ce lieu."

"Il sait que tu es là et il ne t'a pas tué ? Mais il te hait !"

"Oui, je sais qu'il me hait. Mais voilà, Thôko, il m'a fait une proposition. Une offre pour notre famille. Il est monté en grade depuis mon exil et celui de tes frères et sœurs. Maintenant, il a pu demander au grand conseil de vérifier ma condamnation. Si je me rends et que je suis jugé une dernière fois, alors Lùthian, Sujima et Taé pourront rentrer à la maison. On leur rendra même notre manoir, et sans doute toutes les possessions que nous avions auparavant."

"Et tu le crois ?"

"Je le crois sincèrement, oui."

"Mais tu te rends bien compte qu'ils vont te tuer ? Que c'est une excuse pour te rayer des menaces potentielles à la République ? Ils vont en finir avec toi !"

"Thôko..."


Il se pencha vers elle, avec effort, tout en restant sur le fauteuil. Puis il lui attrapa les mains en signe de confidence.

"La vérité, c'est que je le mérite."

"Mais... non !"

"Tu le sais, pourtant. J'ai tué, j'ai été à l'origine de l'autorisation de sorts qui n'avaient rien d'éthique et cela a tué probablement des milliers de personnes. J'ai été corrompu et je l'ai admis en justifiant cela seulement par la mort de ta mère, Inoka. J'ai... J'ai perdu la tête quand elle est partie, et plus rien n'avait de sens. Mais maintenant, tu vois, je le sais. Je le comprends : ça a du sens que je sois encore en vie malgré tout. Je peux sauver notre famille et plus que tout, je peux restaurer son nom en portant moi, et moi seul, toute la honte dont je l'ai accablée. Regarde-moi. N'en as-tu pas assez de sentir sur toi des regards de dégoût et haine seulement parce que ton père, et juste ton père, a tué, manipulé, et fait assassiner toutes les personnes sur son chemin ? Ne ressens pas l'injustice que c'est pour tous ceux que ont vu leurs vies ruinées par ma faute de voir que l'homme accusé, su coupable, n'a pas été condamné à mort ou à l'emprisonnement, mais simplement à vivre ailleurs qu'en cette République ? N'as-tu pas envie que dans la rue, on cesse de te regarder en te pointant du doigt en disant, prêt à vomir ton nom : "C'est Thôko Goont, la fille d'Hivann." ?"


D'un coup, une silhouette imposante traversa les rideaux de perles à l'entrée de la boutique. Le gigantesque Rawf était là, toujours dans son kimono. Il ne semblait y avoir aucune trace de lutte sur lui, et l'air qu'il afficha avait tout à voir avec le bonheur qu'il ressentait de voir son maître encore en vie.

"Et voici la première promesse exaucée par mon fils. Rawf est toujours là, parmi nous, alors qu'il était entouré d'ennemis."

"Un homme m'a dit de partir, rawf. Il m'a dit de rentrer chez Thôko. J'ai voulu me battre, rawf, puis il m'a dit qu'il était ton fils et que vous aviez fui."

"Il t'a dit vrai."

"Il a été gentil avec moi, rawf. Il m'a même dit de reprendre des mignardises."


Heureux comme un enfant, d'entre ses énormes pattes qu'il avait gardées fermées entre elles, il ouvrit leurs paumes et dévoila plusieurs amuse-gueules, parfois un peu écrasés qu'il avait conservés.

"Vous en voulez, rawf ?"

Un peu dégoûté, mais l'air de rien, Hivann répondit simplement en riant.

"Mais non, garde-les, tu les as mérités."

Thôko n'avait rien dit. Finalement, elle s'était écartée et s'était tenue plus loin, au comptoir. Elle y avait posé ses mains et remuait dans la tête dans un air de dépit.

"Alors tout ce qu'on a fait, les pouvoirs que je t'ai rendus..."

"Si, Thôko. Cela nous a aidés, tous. Sans mes pouvoirs nous aurions été tués à Darhàm et jamais je n'aurais pu défendre ma famille. Tout cela nous a aidé... Mais il faut qu'il y ait une fin."

"Alors quand pars-tu ?"
demanda-t-elle sèchement.

"Dès maintenant."

Thôko savait pourtant qu'il devrait partir, ne serait-ce pour aider ses enfants, mais ce départ marquait déjà une fin en soit. Après l'assemblage du Fusil et leur fuite jusqu'à Oranan, il serait condamné et sans aucun doute, il mourrait. Pourtant, il avait fait son choix.

"Je ne peux pas te demander de rester, au nom de mes sœurs et de mon frère... Mais par pitié, ne reviens pas ici."

"Je vais pourtant devoir le faire. C'est ce qu'il faut."


Hivann se releva de son fauteuil, alors que Rawf continuait de manger une à une les petites bouchées qu'il avait rapportées. Sans dire un mot, il alla dans l'arrière salle pour se rhabiller. Il revêtit tout l'équipement qu'il avait porté jusqu'ici, à la manière de l'aventurier qu'il était devenu. Il s'équipa en plus en armant son arbalète et en rechargeant son encensoir en poudre. Et enfin, il enfila son chapeau. Rawf, lui, malgré les conseils d'Hivann, sembla vouloir se contenter du kimono qui lui avait été offert. Fier, il se contenta de suivre son maître, sans savoir quel pacte ce dernier avait signé.

"Nous ne pouvons pas attendre. Maintenant que j'ai la gâchette, il ne me reste plus qu'à assembler le Fusil et à sauver mes enfants. Je serais sans doute là avant deux semaines."

"Il faut que tu reconsidères cette offre..."

"J'ai fait mon choix, Thôko. Ce sera l'honneur."

_________________
Multi de Ziresh et Jôs.

Ser Hivann Goont, Archer-Mage niveau 10.


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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Lun 15 Juin 2015 18:06 
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J'entends les oiseaux chanter et piailler de l'autre côté du mur. J'esquisse un sourire, ravie de pouvoir écouter ce son quelque instant avant que tout ne dégénère, comme à chaque fois. Je hais les réveils. Soit ils me sortent d'un rêve paisible sans fin et me laisse un arrière goût de déception, soit ils me sortent d'un sommeil agité beaucoup trop tard et me laisse sur une pensée dégueulasse. Et je ne parle même pas des réveils qui suivent une soirée difficile, bien arrosée ou une journée qu'on voudrait rayée de notre mémoire. Là c'est plus long à venir, d'où l'intérêt de profiter des oiseaux.
Car me réveiller dans cette maison quasiment vide ne fait que me rappeler mon arrivée la veille au matin, à l'improviste, si on peut dire. Je m'y revois. Passer la porte et ne sentir que du vide, du froid, à me croire dans une maison fantôme alors que j'avais du mal à réaliser ce qui m'était arrivé. Encore ce matin, quand je pense aux mots « je suis revenue d’entre les morts », mon corps manque de peu de convulser. Combien de temps ça va durer encore ?
Naïvement, persuadée que lui seul pouvait m'aider dans cette épreuve, je pensais que revenir ici et parler à mon mentor pourrait tout résoudre. Mais il n'était pas là. Il est absent, parti Rana sait où. Et des deux personnes restées ici, aucune ne sait où il se trouve ni ne cherche à en savoir plus.

Et comme si ce réveil n'était pas assez détestable en état, à peine ai-je soulevé une paupière que le bras droit de Keyoke, mon mentor, entre dans la chambre, affichant une mine hautaine à la limite de la suffisance et reste debout, les bras croisés, genre "j'attends une explication"
((Et ben tu vas l'attendre longtemps. Tu chieras de la poussière avant qu'j'ouvre mon bec.))

Que croit-il, que je vais m'excuser, me fustiger après la soirée d'hier. Il n'a rien à faire là. C'est ça que je devrais lui dire. Je n'ai aucune explication à lui fournir d'abord. C'est lui qui devrait se fustiger d'avoir engendré un bâtard merdeux, et devrait me demander pardon pour m'avoir impliqué dans leurs histoires de famille.
Je le vois bien, derrière ses affreuses petites lunettes rondes, il me regarde comme un résidu de crottin de cheval sous sa semelle. J'espère pour lui qu'il n'osera pas dire un mot sur mon attitude d'hier car bien que déshonorante à plus d'un point, il n'est pas en position de me juger ouvertement.
Une drôle de pensée me vient soudain à l'esprit, balayée aussitôt en frémissant. Combien de fois avant aujourd'hui je me suis dis, "que ne donnerais-je pas pour …". Plus jamais. Même si c'était pour recommencer la pire des journées, changer la pire des décisions ou réparer le pire des préjudices ; rien ne vaut de mourir quand on sait. Et surtout pas pour hier soir.
J'ai passé la soirée sous une pluie battante à surveiller le fils de cette fouine pendant qu'il tentait de sauver sa peau et l'honneur de sa famille, à suivre leur plan plus que foireux ; à en ressortir trempée jusqu'à la moelle, congelée, blessée, et avec aussi peu d'indices sur les trafiquants qui ont piégé son fils que sur la disparition de Keyoke. Tout ça pour n'entendre de sa part que reproches et accusations, me rabâchant cette vieille rengaine comme quoi je ne fais que m’amuser dans la vie et ne prend rien au sérieux, me prédisant une vie courte si je continuais ainsi.
Au fil des ans, j'ai fini par m'habituer à son jugement, au fait qu'il ne me voit que comme un parasite mais hier, j'ai craqué. La fatigue tant physique qu'émotionnelle, l'absence de Keyoke, l'absence de souvenirs quant à ma mort et le profond chamboulement causé par mon retour insensé et incompréhensible … ne sont pas des excuses. Je n'aurais pas dû m'emporter, lui faire ce plaisir de flancher, ni me mettre à pleurer dans les bras de la vieille Nonj'. Avant de m'évanouir comme une mauviette !
Mais tout ça, je vais le surmonter autrement qu'en l'enfouissant sous une montagne de regrets et de "et si".

Après quelques secondes ainsi, à se toiser en irdak de faïence, Chumaka fait un pas de côté pour laisser entrer … Morlet. Quand le karma se déchaine, il ne le fait pas à moitié. Lui aussi était là hier pour assister à ma déchéance. Je ne m'en souviens que maintenant, mais c'est bien son odeur que j'ai perçue lorsque j'étais à moitié dans les vapes. Je me souviens aussi avoir ressenti de la joie de le savoir là pour moi … peut être que j'étais droguée en fait, pas seulement fatiguée.
Cet enfoiré est en train de sourire en plus. Si Chumaka trouve que je ne prends pas la vie assez au sérieux, il devrait se pencher sur le cas de l’elfe bâtard derrière lui afin d’ajuster son jugement.


- J’ai fait appeler ce … Monsieur, m’informe Chumaka sans oscillation dans la voix. Selon d’anciennes directives de Maître Keyoke.
Connaissant l’homme, cela veut tout simplement dire qu’il ne veut pas en savoir plus, ni qui il est ni ce qu’il fait, ni pourquoi Keyoke a pris un jour la peine de lui donner cette consigne. D'ailleurs, peut être que Morlet a des pistes concernant sa disparition. Il possède une taverne où l'on peut entendre milles rumeurs, si l'on est accepté par la clientèle. Etant seulement à moitié Ynorien, Morlet a longtemps été mis de côté, considéré comme un espion de part sa moitié Shaakt. Son établissement a naturellement trouvé dans ce rejet sa nature particulière, connu pour être réservé à tout ce qui n'est pas Ynorien ou plus généralement humain, et rares sont ses partenaires ou connaissances de race humaine à y être tolérés.
((D'anciennes directives …)) me répété-je alors.
- Anciennes de combien exactement ? Demandé-je en scrutant la pièce à la recherche de mes vêtements.
- Quelques années déjà, six ou sept il me semble.

A peu près à la même époque où Morlet a refait surface dans ma vie, alors qu'il s'était évaporé dans la nature lorsque je rentrais comme servante à la Maison Rouge.

- Et vous voulez vraiment le mêler à cette histoire ? On peut se passer de lui, continué-je en forçant le ton pour paraître volontairement acerbe afin de masquer le soulagement visqueux de le savoir là. Il n'est pas fiable,.
- Après l'échec d'hier soir, je pense que de l'aide ne te sera pas superflue.
L'autre dans son dos ponctue la phrase en bombant le torse, tel un paon en terrain conquis, tandis que je serre les dents et ravale le fiel dans ma gorge sèche. Le véritable échec n'est même pas de mon fait et s'il s'agissait de n'importe qui d'autre que moi, ce cancrelat aurait parlé de simple contretemps au lieu d'échec.

- Faites comme bon vous semble, il s'agit de votre réputation après tout. Qu'est-ce qu'une rumeur dans cette ville, si ce n'est une ancre à votre cheville.
Son sourcil frémit et ses yeux, luisant d'une éternelle antipathie à mon égard, me toisent une seconde ; avant de replonger vers son espèce de pupitre portable qui lui permet de prendre des notes tout en marchant. Espérer se débarrasser d'une mauvaise rumeur, fondée ou pas, dans cette ville est plus utopique que de faire comprendre le concept de pacifisme à un Orque. Il a peut être réussit à amadouer une poignée de milicien, les convainquant de garder le silence sur son cambrioleur de fils en échange de l'expulsion de ce dernier … il n'aura pas assez d'une vie d'immortel pour faire de même avec ses pairs Oraniens.

- Nous devons nous rendre à la milice. Reprend-il avec un calme qui me fait grincer des dents.
((C'que je dis depuis le début !!))
Mais nous devons la jouer fine. J'ai usé des seules cartes que j'avais à ma disposition hier soir.
((Pour ton sale couard de rejeton !))
Nous devons y envoyer quelqu'un qui possède un nom connu mais un statut neutre. Il faut pouvoir être en mesure d'imposer notre demande. La seule qui convient, bien que cela me chagrine, est Kasumi.
- Même pas en rêve ! Certainement pas elle ! ((Me chagrine ?!? sérieux ?))
Y'a qu'à y envoyer un messager ou n’importe quel secrétaire, le genre qu’on envoie tout le temps.

- Ils ne feront que prendre note de notre problème, lui promettre qu’ils enverront quelqu’un … et mettre le dossier dans la pile sans importance.
- Hors de question. Allez-y donc vous-même et vous en profiterez pour assumer vos actes et ceux de votre fils au lieu de vous défilez et d'envoyer les autres au casse-pipe.
- Je n'aime pas beaucoup ton attitude.
- Et je n'aime pas du tout votre idée.
- Nous n'avons pas le choix, et je ne devrais pas avoir à me battre pour te convaincre. Fais-moi confiance pour en parler au maître, je ne le laisserai pas être trompé par une peste incompétente.
((Trompé ?!? espèce de résidu de foutre recraché))
- Et quand ferez-vous votre si précieux rapport ? Quand vous saurez enfin où le trouver, Ô grand fidèle et aveugle secrétaire.

Le regard insistant de Chumaka me toise avec une rancœur à peine dissimulée par son professionnalisme. Ses lèvres frémissent et j'entends presque ses pensées tenter de me pourfendre le cœur et l'âme. Je me retiens pour ma part de faire preuve d'insolence et soutiens son regard sans sourciller.

- Vous m'avez dit savoir y faire, dit-il soudain à Morlet en se retournant vivement, faisant voler sa longue tresse toujours impeccable. Je vous la laisse, elle est impossible.

((Savoir y faire ? Avec qui, moi ? Il se prend pour mon garde-fou ?))

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Lun 15 Juin 2015 18:27 
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Le petit homme aux lunettes rondes traverse les couloirs, j'entends ses chaussures claquer dans les escaliers. Morlet referme la porte en papier de riz après le départ du secrétaire et se met à marcher dans la petite pièce, passant les doigts sur les draps qui recouvrent les meubles.

- C'était nécessaire ? Demande-t-il, faisant surement référence à mon attitude pour congédier Chumaka.
- Oui, rrépond-je alors simplement, pas franchement d'humeur à lui expliquer pourquoi.
- Bien, conclut-il après avoir longuement soutenu mon regard.
- Qu'est-ce que tu fiches ici ?
- T'as pas entendu ? Monsieur Parfait a donné des directives. Vois-moi comme l'humble sangsue de madame.
- Et qu'est-ce qu'il t'a dis ?
- Les grandes lignes a priori. Son fils se serait fait piéger en faisant des paris, c'est courant ceci dit. Il a voulu rembourser sa dette en cambriolant la demeure de Monsieur Parfait.
Ce qui est habituel aussi, c'est que tu te sois retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Il a ensuite fait ce que Keyoke fait toujours … t'envoyer faire le sale boulot. Nonj', par contre, m'a raconté votre altercation et l'état dans lequel tu es revenue. Elle est inquiète et, de tous ici, elle est la seule à avoir un avis impartiale.

Je lève les yeux vers lui, étonnée d'apprendre que non seulement il connait la vieille gouvernante muette, qu'il connait le langage des signes mais surtout, qu'elle lui fait assez confiance pour se confier à lui. J'ai vraiment du l'inquiéter en effet.
- J'ai eu une mauvaise soirée, expliqué-je en essayant de ne pas trop en dire. J'ai pas pour habitude d'aider des types que j'étriperai par plaisir ; tout s'est mal passé, le temps, le plan, la poursuite. Que Chumaka me haïsse depuis des années sans savoir pourquoi, c'est une chose ; mais avoir à collaborer avec lui pour un enfoiré méprisable, c'était trop.
- Trop ? Rien n'est trop pour toi, t'es intouchable. T'as connu pire comme plan foireux, j'en sais quelque chose, c'était souvent les miens.
Intouchable … un compliment ou ce qui, de sa part, y ressemble. Je reste muette et me force à fixer un pli de la couverture dans laquelle je suis encore emmitouflée. Je me sens désorientée et confuse pour un simple mot dont je ne saisis même pas le sens venant de lui.
- J'ai eu une mauvaise passe, c'est tout. Ça arrive, arrivera encore et je ferais au mieux.
Lamentable. Il faut vraiment que je me reprenne et vite.
- T'es malade ?
- Non.
((Bougre d'âne !!))
Il me donne l'occasion de trouver une excuse, une raison valable pour qu'il me fiche la paix et qu'est-ce que je fais … je réponds naturellement par la vérité. Décidément, je ne suis plus moi-même.

Rien ne semble l'arrêter. Il continue à chercher un sens à ma réaction d'hier soir. Je lui raconte alors en détail le combat contre le trafiquant chauve et les deux miliciens. J'accentue mon récit sur la sous-estimation dont ils ont tous fait preuve à mon égard, la manière dont ils ont voulu me mettre à l'écart comme si j'étais insignifiante à leurs yeux, aussi dangereuse qu'un nourrisson. Et la manière dont j'ai renversé la tendance en faisant ce que je sais le mieux faire : l'insolente.
Je ne peux pas lui expliquer qu'à ce moment j'ai eu l'impression de vraiment revivre et de me retrouver, même si ça n'a duré qu'une minute. Je me suis sentie vivante face au danger, face aux risques inconsidérés pris volontairement. Je savais le bandit plus puissant que moi, mieux armé, mieux entrainé … mais rien n'y a fait. Il a fallu que je l'agace jusqu'à qu'il ne voit plus que moi.
Mais cela ne lui suffit pas et il me presse de questions, de détails, de raisons quant à ma réaction disproportionnée lors de mon entretien avec Chumaka en rentrant. Il me pousse à bout et je n'ai aucune force. Je suis tiraillée entre mon besoin de parler et mon incapacité à lui faire confiance malgré son évidente inquiétude. Une inquiétude incompréhensible, inattendue, récente et effrayante.

N'en pouvant plus, je lâche tout, j'évacue ces mots qui me torturent et me rongent les entrailles.

- Je suis morte Morlet ! M’écrie-je en agressant du regard cet homme soudain pétrifié, aux pupilles dilatées dans lesquelles j'aperçois l'ombre de mon reflet, et l'émotion insoutenable qui s'en dégage.
Décédée, crevée, clamsée et pourtant me voilà, réveillée comme une fleur dans le temple de Rana. Bienvenue mademoiselle ! Mais surtout pas d'panique. Oh et attend le meilleur ; cadeau d'la maison : Pas de où, pas de qui, pas de comment, pas de quand, pas de pourquoi, RIEN !! Ah si pardon : la Foi !! Ah merci hein ! La foi en quoi d'abord ? Hein !? La foi en quoi putain !!

Brusquement, il tend les mains vers moi. Je chasse ses bras, ses mains qui s'avancent inexorablement et atteignent mes joues. Je sens ses doigts autour de mes oreilles, se glisser dans mes cheveux et tout à coup, il se penche et pose son front contre le mien. Je me débats encore, sans grande conviction car son contact me fait un bien fou, la pression sur mes tempes, l'impression d'être dans un cocon. Lorsque ma main touche son torse pour le repousser, je m'arrête et cesse presque de respirer tant son cœur bat fort. Sa respiration est lente mais puissante comme s'il cherchait son souffle. L'étrangeté et l'embarras de notre situation arrivent à peine à supplanter le calme qui m'étreint, comme sortit de nulle part.
Les minutes passantes, l'incongruité de son acte devient pesante et nous nous redressons, chacun évitant le regard de l'autre sans y arriver.


- C'était … bizarre, dis-je péniblement, avec toute la niaiserie du monde au bord des lèvres.
- M'en parle pas, répond-t-il en tentant de reprendre aplomb.
- Ce qui l'est surtout c'est d'avoir l'impression d'être revenue … changée, presque dénaturée.
- Changée en quoi ? Demande-t-il en m'examinant éhontément.
- Pas physiquement ! Bon sang ! Passe-moi mes vêtements !
Je suis, comment dire, plus sensible … ou même sensible tout court.

- Oh ! S'exclame-t-il, clairement soulagé mais sans devenir grivois comme il sait l'être. J'me fais pas de soucis pour ta carapace, elle va repousser. C'est le choc. Imagine, je t'ai en face de moi et j'ai du mal à en croire mes yeux. Mais … imaginons deux secondes que c'est quelque chose qui ne nous effraie pas et de tout à fait courant …
- Tu veux dire que t'as jamais connu quelqu'un qui … lui demandé-je en remuant les mains pour ne pas prononcer les mots..
- Par tous les Puissants non ! Tu m'vois côtoyant un chouchou des Dieux ?
L'intensité dans son regard s'est modifiée. Il est redevenu lui-même, jamais raisonnable mais souvent sensé et toujours pertinent. Et, force est de constater qu'il est celui dont la psychologie me correspond le plus, ce qui explique pourquoi j'ai autant de mal à lui faire confiance.
- Faisons comme si, dis-je en me calant sur lui.
- Par exemple. Si on reste cohérent et si tu étais revenue pour être différente, t'en aurais même pas conscience parce que c'est toute ta mémoire qu'Ils t'auraient enlevée, pas uniquement les événements précédents ton décès.
Sa voix déraille légèrement sur le dernier mot. Il continue après une longue respiration et un coup d'œil vers le lit sans vraiment me regarder.
A toi de faire avec ou pas, trouver ce qui te manque ou faire de cette seconde chance un nouveau départ vierge de stigmatess.

- Les prêtres m'ont dit de ne pas chercher à savoir …
- Pfff ! Tu fais c'que tu veux. Si ça te démange de savoir, tu vas faire que tourner en rond en leur obéissant. Si t'en ressens le besoin, fais-le c'est tout.
- Et après ? Qu'est-ce que je suis censée faire ? Reprendre ma vie à quel moment exactement ? Retourner à la Maison Rouge et attendre que Keyoke réapparaisse … je ne suis pas sûre d'en être capable.
- De quoi ?
- De l'attendre et de recommencer à le servir aveuglément. Avant qu'il ne m'envoie me cacher à Kendra Kar, je voulais lui en parler. Je ne voulais plus me contenter d'obéir sans savoir de quoi il en retourne, savoir à qui le fruit de mon espionnage était destiné, avant de le dévoiler.
- Si le plus fidèle et préféré de ses pions commence à hésiter, Monsieur Parfait va se faire des cheveux blancs.
- J'ai toujours confiance en lui.
- Mais tu veux savoir au lieu de croire …

((Savoir au lieu de croire …)) Les mots sont justes et sans doute est-ce la raison de ma difficulté à me reporter uniquement sur la Foi en ce qui concerne mon retour.
Il n'a pas tort non plus sur un autre point. Le fait de rester dans l'incertitude m'est impossible, je dois savoir … dussé-je passer ma vie à remonter toutes les pistes.

- On s'est séparé il y a combien de temps à Kendra Kar ?
- ça fait plusieurs mois, presque un an maintenant, pourquoi ?
- Mon dernier souvenir date du lendemain.
Je lui décris alors les quatre personnes rencontrées devant le bâtiment des dépôts. Je peux les décrire en détail, jusqu'à la longueur des ongles ou la blancheur des dents s'il le faut, mais je suis tout bonnement incapable d'en nommer un seul. Je me souviens plus difficilement de l'aspect du collier que la plus jeune des quatre a offert a chacun de nous, puis plus rien. La vision se trouble, les visages se confondent et deviennent brusquement le prêtre de Rana, posté à côté de mon linceul.

- Ton choix est donc fait, dit-il après m'avoir patiemment écouté.
- Je veux savoir et comprendre.
Et je ne fais pas seulement allusion à la recherche des événements de ce dernier mois. Que cela soit imprudent, préjudiciable ou périlleux.
- Bien, alors on torche cette histoire de trafic … et on part pour Kendra Kar !
- On ? Ma vie, ma mémoire, ma quête.
- Ouais, cause toujours petite fille. Hors de question de laisser une telle occasion me passer sous le nez.
Mais avant d'en arriver là. Revenons à cette histoire de Kasumi. Qui c'est ?


((Savoir y faire … enfoiré !))
- C'est une parente de Keyoke, une nièce au second degré si je me souviens bien.
- Elle est en ville ?
- Elle n'existe pas. Enfin peut-être, je n'ai jamais vraiment su. Elle est censée vivre dans le domaine de Keyoke, loin au sud. Il reçoit énormément de courrier de sa part, et il y a un portrait d'elle dans la galerie … mais je ne l'ai jamais vu. A chaque courte apparition de Kasumi ici à Oranan, c'était quelqu'un de différent sous le maquillage qui joue son rôle.
- Alors où est le problème ?
- C'est une peste arrogante, une bêcheuse imbue d'elle-même et méprisante.
- Et ?
- Et je sais pas faire, voilà. La vieille dégueu, le mendiant, le vendeur ambulant, la prostituée … c'est le genre que je fais.
- Sers-toi de ce que tu as appris à la Maison rouge.
- Là bas, on charme, on séduit, on enchante ... c'est différent. Kasumi, c'est l'antithèse du charme.
Mais on n'a pas le choix, si la moitié seulement de ce qui se dit en ville à propos de ces aventuriers arrivés en masse ces derniers mois est vrai ; alors un simple messager ne suffira pas.

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Mer 24 Juin 2015 23:07 
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Vêtue d'un kimono noir aux coutures dorées et un duo de carpes dans le dos, j'ai guidé Morlet jusqu'à la galerie, afin de lui montrer l'étrange beauté glaciale qu'est la fameuse Kasumi.
Un sourire inexistant, des yeux hautains ourlés de noir, des sourcils très fins, une bouche barrée par un rouge à lèvre prune au milieu des lèvres, des pommettes saillantes, des joues creusées, un cou longiligne et une coiffure défiant toute logique. Ses vêtements somptueux le sont toujours trop pour l'occasion. Kasumi doit être remarquée, sans jamais montrer trop d'atouts, ni de travers, sauf de caractère. Tout le monde la connaît, tout le monde la dit d'une fermeté juste en négoce et d'un insupportable air de supériorité … mais personne n'est capable de la décrire dans la vie quotidienne.

Je lui ai fait ensuite découvrir ma pièce préférée de toute la maison, là où mon amour du déguisement a éclot; où sont exposées des robes de tous pays, de la plus simple à la plus riche ; où se trouve le maquillage, les perruques, les résines, huiles et argiles servant à créer des faux nez, des pommettes, front ou oreilles. Au premier abord, on ne voit qu'une pluralité de flacons, de pots et bocaux, une grande armoire ouverte sur des costumes de ville ou de scène à la fois masculin et féminin, de grands miroirs dominant des coiffeuses de bonne facture et leur banquettes de velours carmin qui n'ont rien à envier aux alcôves du temple des plaisirs; ainsi que de nombreux paravents de papier de riz peint de la main de Nonj' … le minimum à posséder pour tout amateur de théâtre fortuné. Un trompe-l'œil cache le couloir donnant sur la seconde partie, où le terme collectionneur passionné de costumes et accessoires prend tout son sens.

D'ordinaire, car la pièce est presque vide.

Lorsque Chumaka nous rejoint, je dissimule mon humeur accusatrice derrière un masque d'étonnement, et l'interroge du regard uniquement, de crainte que mon ton ne soit pas aussi contrôlé que mon attitude.
- Shou-Hsing n'est pas en cause, dit-il promptement. Apparemment, le maître est parti avec beaucoup de bagages. Nonj' m'a fait savoir qu'une partie du maquillage a aussi été emballé pour son voyage.

- Et comment je fais pour ressembler à la garce sans tout l'attirail ?
Il me toise un instant, avant de baisser les yeux. Pendant son silence, je fais le tour des alternatives et, avant qu'il ne rouvre la bouche, lui fait signe qu'il peut s'en aller et lui dit que je m'occupe de tout, me dispensant de rajouter, "comme d'habitude" lorsqu'il passe la porte.


Morlet nous observe, les yeux et la mine marqués par l'incompréhension.
- Ce n'est pas parce qu'on se déteste, qu'on ne sait pas travailler de concert, expliqué-je alors à Morlet comme si ça coulait de source.
- Typiquement Ynorien ! Répond-t-il d'un soupir moqueur dont le sens m'échappe. L'honneur du groupe avant l'honnêteté envers soi-même.
- Quel mal y-a-t-il à cela ? Je devrais obliger tout mon entourage à s'adapter à mes humeurs, mes ressentiments et mes travers, et ce à tout bout de champ d'après toi ? "C'est ma nature alors faites avec !"
- Et pourquoi pas ! Un p'tit avant goût de liberté de choix te ferait pas d'mal !
- Je ne suis pas une égoïste.
- Et pourquoi faire ce que tu veux, une fois dans ta vie, ferais de toi Une égoïste ?
- Je fais très souvent ce que je veux ! Lâché-je un peu trop vite.
- Quand ? T'as un exemple sous la main ?
- Et bien … J'ai choisi d'entrer à la Maison Rouge. Sans famille ou un quelconque serment de groupe à contenter, mais par envie, par curiosité
- Mais le besoin de survivre en trouvant un travail et de quoi manger ! Tu parles d'un libre choix !
- Toi non plus tu fais pas c'que tu veux quand il s'agit de travail … on en est tous là.
- Faux, si j'ai pas envie de me bouger l'cul, je refuse une affaire.
- T'es patron j'te signale, c'est facile pour toi.
- Non, je sais simplement prendre soin de moi, à l'inverse de vous autres !
- En attendant, t'es là aussi ! Et surement pas pour ton bien-être.
- Exact, c'est pour l'argent !

Pour l'argent. C'est toujours ce qu'il répond lorsqu'il débarque dans ma vie soit disant à la demande de Keyoke. J'y ai cru pendant quelques temps car après tout, c'est plus ou moins son métier ; mais au fil des mois j'ai compris qu'il y avait autre chose. Son attitude envers moi est souvent illogique, il me ment constamment mais semble réellement s'inquiéter, plus que par peur des représailles de Keyoke ; je le sais individualiste voir carrément misanthrope mais me côtoie depuis mon enfance, et ne cesse de me rappeler qu'en cas de coup dur, sa porte est toujours ouverte, moyennant services. L'accord entre les deux hommes est d'ailleurs resté un mystère jusque là, Keyoke joue sur son autorité pour m'empêcher de le questionner sur ses motivations ; et Morlet me ment ouvertement sur la nature de leur relation.
- Le sujet est clos, fais-je en le toisant d'un regard noir. Si être honnête envers toi-même, comme tu le dis si bien, nécessite de me prendre pour une idiote, abstenons-nous de toute discussion.

Nos regards se croisent, noirceur et fausse placidité se mélangent sans ciller. Ni sa bouche ni ses lèvres ne frémissent dans une veine tentative d'excuses ou de contestations narquoises.
((Qui ne dit mot consent)) Me dis-je alors à part moi, ne sachant pourtant s'il faut le prendre pour une preuve de sa perfidie à mon égard ou à l'inverse, comme son premier geste vraiment honnête … préférant le silence à ses continuels faux semblants.

- Je dois me rendre à la Maison Rouge. J'y ai tout laissé en partant pour Kendra Kar. Ma chambre n'est peut être plus encore la mienne mais je sais où trouver mes anciennes tenues et maquillage.
- Tout as du être redistribué entre les filles.
- Non … on ne porte pas la tenue d'une autre, surtout offerte par un client.
Mais je ne veux pas être vue. Je ne sais pas comment Keyoke a justifié mon départ. Tu peux t'arranger pour être à la porte de derrière avec un chargement d'ici deux heures ?

- Facile.

Je fouille dans une des commodes basses et en sort un large chapeau de paille de riz.
- Bon … allons-y.


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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Ven 23 Oct 2015 12:43 
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A la surface, la pluie a enfin cessé ; chassés par le vent, les nuages se sont déchirés, éparpillés dans les cieux. Les toits luisent à la lumière de la lune, reflétée par la couche d’eau qui recouvre tout. Aliep s’engage le premier sur le chemin des airs ; s’agrippant aux poutres apparentes, saisissant les prises sur les murs de briques, grimpant sur les vantaux à reliefs des maisons, Vohl suit l’enfant. La progression est plus lente que d’habitude du fait des précautions prises par les deux amis, mais elle est régulière. Sans rompre le silence une seule fois, ils sont bientôt sur les toits. D’ici, ils doivent maintenant progresser en direction de l’Auberge des Hommes libres. Il est hors de question d’avancer tout droit : sur la route directe se dressent plusieurs bâtiments qui seront probablement gardés. Le Conseil de la République d’Ynorie et le terrain d’entrainement militaire, notamment. Tenter d’avancer au-dessus de ces lieux ne seraient pas véritablement une idée de génie : les patrouilles, sans doute plus nombreuses en ces lieux, leur laisseront moins de marge de manœuvre, et moins de place à l’erreur. Mais les deux voleurs savent cela. Comme ils savent que pour Sombre, un entrainement sans risque est un entrainement inutile. C’est donc après un échange de regards inquiets qu’ils font route vers le Nord-Est, mobilisant toute leur concentration. Les tuiles glissantes défilent lentement sous leurs pieds, et ils se tiennent lorsque cela s’avère possible aux décorations souvent présentes en surplomb des maisons oraniennes. Les chausses qu’ils ont aux pieds ne tardent pas à s’imprégner de l’humidité ambiante, et leurs pas s’accompagnent bientôt d’un son qui peut en certaines occasions paraître comique, bien qu’il sonne actuellement à leurs oreilles comme une menace supplémentaire.

La soirée commence mal, cependant. A la troisième maison, Vohl dérape pendant qu’il tente de se hisser sur le toit supérieur depuis le balcon d’une grande maison, probablement possédée par une personne riche. Lorsque Vohl s’accroche à la pointe fixée au rebord du toit, debout sur la balustrade, celle-ci se décroche sans prévenir, ne serait-ce que d’un petit grincement de mauvais augure. Le voleur tombe sur la balustrade, ne devant qu’à la chance et à sa musculature de ne pas se briser le dos sur la barre de bois, avant de tomber dans un vacarme de tous les diables contre le premier toit. Vohl est encore en train de se relever lorsqu’une voix s’élève à l’intérieur de la maison, trop confuse pour que l’on puisse comprendre ce qu’elle dit. Mais ce ne sont certainement pas des cris de joie. Etre réveillé par un choc sur son toit en pleine nuit fait généralement partie des choses que les gens abhorrent. Vohl s’aplatit dans une partie du toit qui ne soit pas juste devant le balcon. Il se plaindra de son mal de dos plus tard. Tandis qu’Aliep suit le même schéma un étage au-dessus, la porte du balcon coulisse dans un roulement.

« Qui est là ? Montrez-vous ! Il y a quelqu’un ? »

L’homme doit probablement tourner la tête en tous sens afin de voir ce qui a pu causer un tel bruit. Vu la rapidité de la réaction, soit l’homme était réveillé…soit il est en habits de nuit ! Vohl est figé, sa tête seule bouge afin de voir comment il peut rapidement remonter. La tête d’Aliep surgit au-dessus de lui, lui indiquant d’un mouvement que les balcons sont la seule façon de remonter sur le toit. Après quoi il disparaît de nouveau. Vohl attend, immobile, que l’habitant se lasse d’appeler dans le vide, jusqu’à ce qu’il croit que la chose est partie. Enfin, le volet se referme. Vohl laisse encore du temps s’écouler avant d’oser bouger. Enfin, il se relève, et avance avec prudence, à moitié courbé dans une vaine tentative de se rendre plus discret. Il atteint sans encombre le balcon. Les volets sont fermés : il tente de regarder entre les interstices, mais c’est une perte de temps : l’intérieur de la maison est bien plus sombre que l’extérieur, et Vohl ne voit rien bouger. Il se met alors sur la balustrade, et s’étend de nouveau afin d’atteindre le toit.

C’est à ce moment que les volets semblent exploser, poussées avec violence tandis qu’en surgit un homme armé. Vohl n’a que le temps de voir un autre homme suivre le premier. Tous deux sont taillés comme des armoires à glaces, et le premier tranche l’air horizontalement au niveau des hanches du voleur. L’attaque est lente, dépourvue d’élégance, digne d'une brute à la petite semaine. Rien à voir avec ce qu'a affronté le voleur pendant des semaines. Vohl n’a aucun mal à esquiver : les entrainements de Sombre sont peut-être durs et cruels, mais ils sont efficaces. Le jeune homme s’élance droit ver son adversaire, par-dessus la lame. Son genou vient percuter avec violence le visage du premier homme, dans un bruit désagréable de cartilage qui explose. La pitié de Vohl a disparu avec son entrainement des égouts. Les épreuves qu’il a subies, les renoncements successifs. Tout cela a marqué son caractère au fer rouge. Chacune de ses erreurs était traitée avec une telle sévérité qu’elle a définitivement imprégné son esprit.

L’homme lâche son arme en même temps qu’il part vers l’arrière pour se tenir la tête, comme pour retenir le sang qui s’échappe de son nez fracturé et de ses lèvres explosées. Vohl l’accompagne dans sa chute, le ventre musclé du garde servant de train d’atterrissage. Vohl se relève en vitesse, profitant du bref moment de surprise causé par sa riposte probablement inattendue pour armer, dans sa manche, la griffe à trois lames. Le deuxième garde enjambe sans état d’âme son collègue pour se rapprocher de Vohl. Le sentiment de puissance du garde est nettement amoindri par l’état dans lequel est l’homme à terre, gémissant. Et par le fait que Vohl fait une tête de plus que lui.

(Ça peut aider, je suppose.)

La garde de l’homme ne présente pas de faille notable. Vohl recule. Heurte la rambarde. L’homme reprend courage, et avance. Son crâne semble fendu par une lance sombre, qui pénètre par le sommet de la tête pour l’épingler au balcon, avant de disparaître comme par enchantement. Le visage de Vohl se dirige vers le haut. Son regard en croise un autre, sans pitié. Non, pas sans pitié. Empli de haine. La pupille d’Aliep semble teintée de rouge. Puis le visage de l’enfant s’adouci : une véritable métamorphose. Le pli qui tordait ses lèvres redevient un sourire, son œil écarquillé est à nouveau plissé et joyeux, quoi que soucieux, et les joues qui semblaient creusées semblent avoir épaissi en quelque instants, donnant encore cet air innocent et poupin. Vohl n’en est pas complètement rassuré… L’espace d’un instant, l’enfant était la personnification de la colère la plus extrême. On l’aurait pensé comme possédé, habité par un esprit infernal et meurtrier. Mais d’autres choses sont à faire avant de s’en soucier : Vohl tâche de se concentrer sur le plus urgent. Il s’approche du blessé, qui se relève en jurant. La griffe vient perforer le palais en un semblant d’uppercut. L’homme s’affaisse sans un bruit, le cerveau ravagé par les lames.

Vohl monte sur la balustrade lorsqu’un bruit attire son attention : le maitre des lieux s’enfuit, courant dans le jardin. En l’espace d’un instant, Vohl concentre sa force dans son bras, avant de la libérer brutalement, dans un geste vif en direction de l’homme. Des lames d’air semblent sortir de ses griffes, et accompagner son mouvement, avant de se perdre rapidement dans la nuit. Une fraction de seconde plus tard, l’homme pousse un cri et titube. Dans son dos, le vêtement s’est fendu en trois endroits, laissant apparaître des marques sanguinolentes. Il continue d’avancer vers la sortie, courbé par la douleur. Vohl arrête son geste. Est-il vraiment juste de tuer cet homme ? Il n’a fait que tenter de protéger sa maison, après tout. Mais qu’est-ce qui est le plus important ? Vohl se souvient des paroles du garzok, dans la prison : qu’est ce qui sera le plus utile à Oranan ? Ce jour-là, Vohl n’était pas abouti à la même conclusion que le peau verte. Aujourd’hui, le raisonnement se tient. Aujourd’hui, c’est à un marchand que l’assassin doit comparer sa valeur.

Alors il répète le même processus, silencieusement, encore et encore. L’homme ne s’arrête que contre les grilles dont il a cru bon de garnir sa maison, et qui le retiennent dans sa prison aussi surement que des barreaux. Le portail ne sera pas ouvert cette nuit. L’homme s’affaisse contre le portique, les bras comiquement passés entre les tiges de fer, qui le retiennent comme un pantin désarticulé. Son dos est labouré de traces sanglantes.

Vohl se hisse de nouveau sur le premier, puis le second toit. Aliep l’accueille sans sourire.

« Je crois que tu réfléchis bien. »

Aliep sait que Vohl ne maîtrise pas parfaitement le langage des signes : il prend soin de construire des phrases compréhensibles par son ami. Vohl ne répond pas. Il a fait ce qu’il avait à faire. Cela ne signifie pas qu’il s’en réjouisse, cependant : et le nombre de fois où il a dû répéter ses attaques n’est pas fait pour l’aider. La souffrance qu’a subi l’homme avant sa mort était inutile…Vohl espère qu’il lui pardonnera, lorsqu’il aura atteint les portes du royaume des morts.

Le voleur hoche la tête en direction d’Aliep. Il est temps de reprendre la route, de préférence sans nouvelle péripétie. Les deux comparses parcourent le toit avant de passer sur le suivant, d’une forme plus que curieuse. La maison semble avoir suivi les plans d’un architecte fou. De forme triangulaire, la bâtisse est d’un style parfaitement inconnu à l’assassin. Les deux larrons échangent un coup d’œil : le regard surpris de Vohl et celui, hilare, d’Aliep, les informent qu’aucun d’eux n’avait vu un tel bâtiment auparavant. Le prochain toit, d’après le plan, devrait être le dernier avant une des rues larges de la ville endormie.

Improvisation

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Lun 14 Déc 2015 18:18 
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Précédent : La patrouille des Deux Tours

Après quelques minutes marches, Hild trouva la maison du guérisseur qui, en effet, ne passait pas inaperçue. Le lierre avait comme pris possession du lieu, on ne distinguait plus aucune parcelle du mur. La maison était au delà de ça identique aux autres habitations du port : montées sur pilotis, elles étaient toutes fabriquées en bois, d'apparence robustes, à l'épreuve du temps et des intempéries.
Hild posa sa main sur le loquet de la porte, qui s'ouvrit comme par elle même. Ne fermait-il jamais à clé ? Le guérisseur n'avait sans doute rien à cacher ou à perdre.
Passant le pas de la porte, Hild se trouva dans une pièce à vivre, où se trouvait une commode, une simple table ainsi qu'un tabouret. Deux paillasses gisaient sur le sol, sûrement pour accueillir les blessés : jusque là, rien d'anormal. Elle faisait également face à un escalier assez ardu donnant sur une pièce unique d'où la lumière sortait. La maisonnette était bien plus petite qu'il n'y parut.
Les marches une fois gravies, la pièce où se trouvait la milicienne se révéla être une véritable salle au trésor pour tout guérisseur se respectant. Fioles, grimoires et plantes formaient une harmonie de couleur et de formes dans ce petit espace, pourtant peu rangé. Au dessus de la table de travail forte encombrée de multitudes de papiers, ustensiles et plantes séchées, était affiché une carte immense du port, avec ses deux tours, et de la rive d'en face. Des points y étaient tracés, reliés par un trait formant un trajet entre chaque arrêt, sûrement effectué en bateau. Les différentes phases de la lune étaient dessinées à chaque point, indiquant le moment où s'y rendre. Quelques phrases étaient également griffonnées mais cela importait peu. Malgré le désordre, le guérisseur ne semblait pas être parti précipitamment. Hild en déduit qu'il était parti pour sa "cueillette" comme d'habitude mais que ce rituel fut perturbé par quelque chose à une de ses destinations.
Elle trouva un morceau de fusain sur la table et dessina singulièrement la carte au dos de sa feuille de mission. Tout en dessinant, elle remarqua que chaque point se trouvait sur la presqu'île faisant face au port. Elle pouvait alors s'y rendre à pied. Même si cela lui prendrait plus de temps, elle ne prenait pas le risque de s'y rendre en bateau et de se noyer, elle qui n'avait jamais naviguer.
Prenant appui sur la table de travail pour dessiner, elle remarqua que celle-ci avait un tiroir doté d'une serrure qui, assez étrangement, portait encore la clé. Prétextant les besoins de l'enquête, la curieuse ouvrit le tiroir, où elle y trouva plusieurs fioles de liquides transparents, identiques en apparence à celles qui se trouvaient dans la pièce. Sur l'étiquette des fioles y était inscrit une inscription, évoquant une impression de déjà-vu chez la jeune femme. (S... T... R... Y... C... H... N... I... N... E... De la strychnine ?!) Comment un poison aussi puissant pouvait se trouver chez un guérisseur ? Hild avait en effet déjà pu voir les effets malfaisants de ce produit. Un prêtre du temple de Thimoros à Omyre, le garzok Giftig, en avait fait sa méthode de torture favorite : il se délectait des longues minutes de convulsions de ses victimes, qui agonisaient lentement avant de mourir asphyxiées. Un guérisseur était-il en droit de garder un tel fléau ? Pour trouver la réponse à ce nouveau mystère, elle décida de demander directement à Hikar si elle le retrouvait vivant : elle s'empara alors d'un des flacons en tant que pièce à conviction.
La tête pleine de questions, Hild se mit en route pour le chemin de la "cueillette". Prenant les deux tours comme repaire, elle n'eut pas de mal à trouver son chemin.

Suivant : La libération

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Merci à Itsvara pour la signature

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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Mer 23 Déc 2015 20:38 
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Je pousse un long soupir depuis la cabine du norimono de Keyoke. Abritée des regards et de la pluie, j'observe les passants par les étroites ouvertures des parois vernies qui m'entourent. L'après midi est déjà bien entamée et je suis loin d'être arrivée à la milice tant le rythme est lent à travers la foule ; mais ici au moins, je n'entends plus la voix de Chumaka, ni ses paroles pleines de mépris.
Je quitte les rues du regard pour contempler la bourse en cuir entre mes doigts, jusque là cachée dans un pli de ma nouvelle robe, magnifique dois-je l'avouer. Personne ne sait que je suis partie avec et tout en la tripotant comme un mendiant palpe son premier sous d'or, je me demande si je vais encore allonger le retard accumulé. Rien ne presse en ce qui concerne la bourse, à l'inverse de ma visite à la milice … encore que, le mal est déjà fait et je doute de pouvoir arriver à mes fins dès ma première visite. J'ai beau être la seule à pouvoir jouer ce rôle, il n'en reste pas moins que je ne suis pas capable de me poster devant eux, condescendante, hautaine en toutes circonstances, leur commandant de réparer nos erreurs.
Je pousse un autre soupir tout en caressant le symbole gravé dans le cuir. Un dessin anodin, une grue aux ailes déployées au centre d'un cercle rayonnant symbolisant probablement un soleil ; anodin parce qu'elles sont couramment représentées par les artistes-peintres, mais pas celle-ci. Hier matin, lorsque j'ai visité le bureau du maître, je l'ai vu sur cette même bourse, puis sur l'un des compartiments de son étrange meuble aux cents tiroirs où les plus grands ne possèdent ni poignées ni serrures ; laissant une impression de déjà-vu stagnante, et pas seulement pour cette grue ; une demi-douzaine de ces symboles me semblent familiers. Je n'ai compris qu'au retour de la Maison Rouge pourquoi cette grue précisément, plus qu'une autre, alimentait cette impression tenace … elle orne le haut d'une porte d'une maison que je connais pourtant depuis des années. Une maison, une cachette, un abri, un refuge, voilà ce que c'était : mon ancien refuge.

Là où vivent les Ombres de l'Infortune, baptisées ainsi à cause du nom donné à la bâtisse, Fuun, la malchance. Des orphelines, des fugueuses, des bannies, les indésirables en quelques sortes, celles qu'on ne préfère pas voir. Une bande de délinquantes pour la plupart des habitants d'Oranan et ils n'ont pas complètement tord ; car au tout début, elles survivaient de petits larcins, de trocs ou de prostitution pour les plus vieilles, mais peu à peu elles sont devenues une bande forte, une bande qui ne vendaient plus leur corps, mais leurs compétences. Toute fille arrivant dans cette maison est acceptée, et aussitôt un rôle lui est attribué. Les plus malingres font la manche, les plus agiles font les poches, les plus loquaces s'occupent des trocs, les plus malignes gèrent les contacts et les contrats, certaines comme moi sont les invisibles qu'on envoie suivre des gens, voler dans les maisons ou au contraire y déposer des choses ; mais toutes sans exceptions doivent accepter en retour la possibilité de devoir tuer … tuer pour se défendre, souvent contre une bande rivale, mais surtout tuer n'importe laquelle qui trahit la règle : loyauté et silence. Je les ai quitté pour la Maison Rouge avec une promesse très simple, les oublier et ne plus jamais parler d'elles sauf si je devais y revenir. Pendant les premières semaines, j'en ai vu plusieurs observer mes activités et les gens que je côtoyais ; puis un jour, plus rien et au fil des ans, j'ai finis par ne plus penser à cette partie de ma vie qui a duré pourtant quelques années.
Jusqu'à en oublier la grue au dessus de la porte, jusqu'à ne plus faire le rapprochement en la voyant sur le bureau de Keyoke. Et pourtant, c'est typiquement le genre de personne à faire appel aux Ombres de l'Infortune.

En me retrouvant par hasard devant cette bâtisse oubliée, je suis restée complètement médusée de longues minutes et me suis perdue dans mes pensées sur le reste du chemin du retour. Keyoke était-il un commanditaire et bienfaiteur de l'Infortune à mon époque, ou l'est-il devenu après ? Est-ce finalement un hasard si je suis maintenant à son service ou fait-il son "marché" parmi mes anciennes sœurs depuis des années ? Je n'ai eu qu'une obsession pendant le trajet, chercher la grue parmi les fūrin dans son jardin. Comme la rosace aux couleurs ocre et terre, je savais que la grue devait se trouver à la fois dans le bureau et dans le jardin ; et comme la rosace, un papier devait y être accroché, avec un mot, un haïku ou un poème.
Et j'avais eu raison. J'ai mis plusieurs minutes à le trouver et plusieurs autres minutes à mémoriser le poème qui ressemble à une devinette.
((Suivante non éclairée mais dévouée
Je m'attache aux pas dans la journée
Nichée dans les profondeurs de l'âme
Je donne vie aux pensées infâmes
Si toutefois je suis née de la lumière
C'est dans l'obscurité que je prospère
))


Mais, hermétique comme je suis à la poésie et ses images métaphoriques, je n'ai pas encore trouvé la solution ; ni comment ouvrir le tiroir dédié aux Ombres de l'Infortune. Pendant que Nonj' préparait le matériel pour ma transformation j'avais essayé de réciter le poème devant le tiroir, mais sans effet autre que de me sentir stupide à parler à du bois.
Et maintenant, je suis là, à triturer le cuir, à passer mes ongles dans les creux que forment la gravure …et à me demander ce que je vais en faire.
((Et puis merde !!))
En retard pour en retard …

- Faites demi-tour, dis-je à l'un des porteurs de Keyoke après avoir ouvert un panneau de mon norimono. Prenez la rue de la liseuse de rêve puis la ruelle de droite avant d'y arriver. Je vous dirais quand vous arrêtez.

L'homme m'observe un instant, jaugeant la situation et la meilleure attitude à adopter au vu de l'intransigeance des premiers ordres donnés par la fouine Chumaka quant à ma réelle destination.

- Dois-je y aller à pieds ? Demandé-je avec la voix la plus dédaigneuse possible.

Il baisse la tête et m'assure de sa servitude à mon égard. Je n'en demande pas tant mais fait comme ci et me contente de refermer brusquement le panneau. ((J'aurais eu le même résultat avec un sourire !)) Décidément, ce rôle et cette femme imaginaire ne vont pas être faciles à manier.

Arrivée devant la maison Fuun mes porteurs n'osent pas lever les yeux vers moi. Ils me tendent une grande ombrelle en bambou afin de me protéger de la pluie et me tournent le dos aussitôt.
Je rejoins rapidement la porte, fais sonner la cloche et attends, bien consciente que les rares personnes à faire l'aumône à ces filles se contentent de mettre quelques yus dans la boite sur la première marche de l'escalier et que les commanditaires habituels ne sont ni maquillés ni habillés comme moi. Cela prend donc un peu de temps et j'entends des pas aller et venir vers la porte. J'actionne une nouvelle fois la cloche et soudain, un panneau s'ouvre au milieu de la porte, à peine assez grand pour apercevoir les yeux de la petite.

- Nous vous remercions de votre générosité Kisha-sama.
- Je souhaite m'entretenir avec vous.
- Oh non, il y a la maladie ici Madame. Nous ne pouvons pas.
Je sors la bourse gravée et lui montre à travers le panneau.
- J'insiste.
La petite hésite, ses yeux tremblent et le regard qu'elle me porte est presque craintif avant de lorgner le symbole. A sa mine je sens que quelque chose ne va pas, et pour cause, connaissant mon mentor et son sens du protocole, ses visites doivent être programmées et minutieusement orchestrées.
- Euh, rajouté-je sans grande assurance avant de continuer à mi-chemin entre l'affirmation et l'interrogation. Suivante non éclairée mais dévouée …
Ses sourcils s'arquent et ses yeux me sondent, patients.
Je m'attache aux pas dans la journée, continué-je avec un peu plus d'insistance.
Elle cligne des yeux, inspire profondément et après une seconde d'hésitation formule à son tour
- Nichée dans les profondeurs de l'âme, je donne vie aux pensées infâmes
- Si toutefois je suis née de la lumière, c'est dans l'obscurité que je prospère.

Je perçois une voix dans son dos, plus mature, plus autoritaire et moins tremblante. Je ne saisis pas les mots mais aussitôt la petite referme le panneau et la porte s'ouvre en grinçant.
L'endroit n'a pas changé. Malgré les années, la maison a l'air en aussi mauvais état comme si le temps, l'usure et les dégâts des saisons n'avaient pas de prise ici. Les habitantes non plus n'ont pas changé, toujours cette impression d'être sales et malingres dans leurs habits rapiécés … mais si on prend le temps d'observer au lieu de détourner le regard, on voit que leur dents sont saines et leur corps tout sauf maigres. Qu'aux bouts de leurs bras ballants, comme victimes du poids du monde, leurs mains ne sont jamais loin d'une arme. A y regarder de plus près, je me sens ici comme dans une salle rempli de miroirs reflétant le passé ; tant nous faisions en sorte de nous ressembler les unes les autres.
- Merci, dis-je en faisant mine de ne pas voir leur nombre réel tout autour, ni la quantité d'armes prêtes à fondre sur moi. Pardonnez-moi pour cette visite des plus inhabituelles mais j'ai besoin de l'aide des Invisibles pour aider votre bienfaiteur.
N'ayant pas non plus de temps à perdre en préliminaires, je les interpelle directement avec un terme que seules les habitantes utilisent, ou du moins utilisaient à mon époque … et vu leur réaction, cela non plus n'a pas changé.
- Rengainez-moi ça, je ne suis pas venue en ennemie. J'ai fait partie des vôtres, il y a bien des années.
- Vous ? Ricane alors la petite de la porte d'entrée.
- Aucune de nous n'est ce qu'elle semble, et ça n'a pas changé. Oubliez mes habits, et mon visage car il n'est pas le mien.
Les plus jeunes s'éloignent, laissant les plus âgées et les garantes des contrats continuer la discussion. Il n'est pas facile de leur donner les garanties qu'elles veulent quant à mes liens avec leur bienfaiteur sans leur mentir mais, elles finissent par accepter de m'aider après leur avoir prouvé que j'étais effectivement l'une des leurs … et surement l'une des rares à être encore en vie et en ville à mon âge. Je leur décris en détails la femme aux cheveux de paille qui m'avait filé entre les pattes ainsi que le chauve, bien qu'il soit encore emprisonné. Je leur indique la taverne où je les ai aperçus, la dégaine de ceux que je n'ai pas pu voir de près, ainsi que l'endroit où j'ai perdu la femme et celui où les paris ont lieu et où nos cibles semblent trouver leurs pigeons. Nous convenons d'un signe afin de nous reconnaître facilement en ville car j'ai bien l'intention, même si la milice accepte d'envoyer les leurs questionner les habitants des docks, de traîner dans le coin moi aussi, et je serais bien différente que ce qu'elles voient actuellement.

Je les quitte deux bonnes heures plus tard, les termes du contrat et du paiement conclus … et ma promesse de ne parler de notre accord à personne, pas même Keyoke lorsqu'il aurait vent du vol dans sa demeure.
La pluie a cessé pendant mon entrevue avec les Ombres de l'Infortune et lorsque j'arrive près de mon palanquin, j'aperçois une chose qui soudain me fait me sentir plus stupide que jamais. Mon ombre … projetée l'espace d'une minute tandis que le soleil parvient à se faufiler parmi les épais nuages qui obscurcissent le ciel d'Oranan.
((L'ombre !)) C'était pourtant pas si compliqué. ((Je m'attache aux pas dans la journée !!)) Reste à savoir si la solution de l'énigme a une quelconque utilité pour ouvrir le tiroir dédié aux filles.

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Madoka


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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Ven 29 Jan 2016 16:54 
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[C'est plus grand à l'intérieur !]

La grand-mère est assise en tailleur au centre d'une pièce au sol entièrement recouvert de tatamis et nattes fraiches dont la senteur douce enivre Lachesis. Sur le vert tendre des roseaux tressés, le kimono blanc et bleu tranche de façon harmonieuse.

« Lachesis, mon nom est Mizubaba. »

(Que quoi ?)

La voix est ferme et assurée, mature mais tout de même celle d'une femme encore jeune. Quarante ans peut-être ? Et elle vient de grand-mère !
Alors que la vieille dame relève sa main ridée et flétrie et aux veines bleues apparentes, Lachesis voit la peau s'adoucir, se repulper et prendre une teinte pâle et dorée typique des Ynoriennes. Son avant bras plissé visible se gonfle lui aussi, en un membre menu et ravissant. Retirant le peigne de la chevelure argentée, Mizubaba soupire. En s'étalant en vagues fluides et pleines de vie sentant le nénuphar, la chevelure se teinte d'un noir de charbon aux reflets bleu. Enfin, lorsque les dernières mèches se sont réparties autour du corps maintenant droit en formant une traine épaisse à la femme, son visage s'éclaire. Un visage impressionnant.
Son expression est très légèrement moqueuse mais néanmoins tendre. Ses yeux, comme deux feuilles de saule luisent tels des scarabées. Ses joues hautes encadrent un nez rond et fier. Sa bouche, ronde elle aussi est de la couleur des baies.
Elle est belle, mais pas d'une beauté de poupée que l'on expose. D'une beauté adulte, pleine de force et d'assurance. Une beauté que n'aurait jamais Lachesis...

« Je suis déçue. Tu te laisses distraire par mon apparence et ne t'étonne même pas de mon tour... Je te pensais plus malin que ça. »
« Maligne. »
« Hmmm.... ? »
« Je suis une fille. »

Elle explose de rire. Pas le petit rire mutin de vieille femme auquel Lachesis s'attendait mais d'un rire franc et... Large. Lachesis ne trouvait pas d'autre mots pour ce rire. Elle savait être en présence d'une femme importante, d'une femme puissante. Et ce rire lui semblait en décalage avec ce qu'aurait dû être le rire réservé et digne d'une femme de la noblesse.

« C'est mon peigne. Lorsque je le porte et me concentre, je peux changer mon âge physique. Intéressant non ? » Elle esquiva donc la question du sexe de Lachesis et donna ses explications en jouant avec l'objet magique de ses longs doigts. « Mais ce n'est pas le genre de choses qui t'intéresse, n'est-ce pas ? Tu es un guérisseur, pas un mage. Mais, vraiment, vraiment, mon apparence est-elle si importante que ça ? Toi qui vis dans le respect de la nature, qui vas au fond des choses et les comprends pour en tirer leur potentiel, ne peux-tu pas voir au delà de mon visage ? »

La femme s'était penchée et s'approchait, à quatre pattes, une position vraiment indigne d'une femme comme Madame Mizubaba. Ses cheveux l'enveloppent, mettant en valeur la peau visible de sa gorge. Lachesis rougit et détourne le regard.

« Si jeune, si jeune. Tellement amusant. Bon ! »

Sur cette exclamation, elle se relève vivement, son vêtement et sa chevelure virevoltent. D'un pas décidé, elle se dirige vers une porte coulissante et l'ouvre. Les barrettes de bois fin chuintent dans leur cadre et révèlent un atelier tel que Lachesis n'en a jamais vu.
Les trois murs de papier qui forment la pièce sont recouverts de hauts meubles de rangement, du sol au haut plafond, et divisés en centaines de petits tiroirs dont Lachesis devine qu'ils sont remplis de feuilles, racines, graines, noix, glands, pistils, mousses, cendres et autres ingrédients qu'elle n'arrive pas à s'imaginer. D'autres commodes parsèment le lieu, certaines de leurs portes sont entrouvertes, révélant des pots et ustensiles de préparation. Des jarres et paniers regorgent aux aussi de trésors : sachets de cuir, fioles, boîtes à onguent, bocaux aux bouchons de liège scellés de cire, trop de choses pour que le regard avide de l'apprentie guérisseuse sache où se poser.

« Entre, fais comme chez toi petit héron. »


La semi elfe s'exécute. Ouvrant quelques-uns des petits tiroirs, elle reconnaît des espèces avec lesquelles elle est familière. Par contre, aucune marque sur les panneaux de bois laqué sombre ne distingue les emplacements les uns des autres.

(Comment fait-elle pour s'y retrouver ? Je veux bien que la force de l'habitude ait un rôle à jouer mais tout de même. Certaines plantes ne sont utilisées que rarement, ne s'y perd t-elle pas ?)

En fouillant, elle découvre un petit bouquet de fleurs séchées entremêlées. D'un rouge sang, elles se présentent en petites touffes. Leurs pétales évoquent des ailes de papillon à Lachesis. Leur parfum est surprenant. La jeune femme ne connait pas du tout ce specimen et, inconsciemment sort de son sac son carnet neuf ainsi que sa mine de graphite pour en faire un croquis.

« Il s'agit de Papillons de sang. Elles servent à préparer des décoctions pour soulager les personnes dont le sang se fait trop épais. »

Madame Mizubaba s'était approchée sans bruit de son invitée. Elle la dépasse d'au moins une tête, chose dont Lachesis ne s'était pas aperçue jusqu'à présent. Son corps est long, évoquant un arc.

« D'où viennent-elles ? » demande Lachesis d'un ton réservé et tremblant.
« D'Imitfil. Je les ai faites importer. Ça m'a coûté cher mais elles me sont utiles pour sauver bien des vies. Alors mon mignon, cet endroit te plait ? »

Renonçant à argumenter quant à son sexe, Lachesis répond d'une façon bien plus assurée maintenant

« Oui, votre lieu de travail est extraordinaire ! »
Avalant lentement sa salive qui a peine à franchir la barrière de sa gorge nouée, elle se jette à l'eau : « M'avez-vous amenée ici car mon apprentissage vous intéresse ? Car je serais honorée de faire mes classes avec vous ! »
« La question ne se pose même pas, joli cœur. L'affaire était réglé depuis le jour où je t'ai vu arriver dans ma perle. Ne prend pas mon petit jeu avec toi tout à l'heure comme un quelconque test ou une marque de prudence, j'avais juste envie de rigoler un peu... »

(Dans sa quoi ? Et elle avoue ouvertement se moquer de moi ! Mais bon... Ces lieux sont magnifique et son discours concernant le guérisseur officiel m'a semblé sincère. Elle sait de quoi elle parle. Non ?)


« Viens, je vais te montrer ta chambre. »
« Juste une dernière question... La boutique du guérisseur as t-elle réellement été fermée pour fraude ? »

Éclatant de rire, Mizubaba (Pas question que je continue à l'appeler « Madame » !) s'éloigna.

_________________
La haine est le chemin choisi par les faibles d'esprit et de corps



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