.La maison bourgeoise, entourée d’un jardin comme il est de coutume pour les castes aisées de la République, n’est pas dépourvue d’un certain charme. Du moins, telle qu'on se l’imagine : le peu de lumière qui filtre du ciel découpe l’ombre d’une demeure toute en rondeurs et en ornements.
(Voilà qui est peu courant ! Oranan est une citée militaire, à la base. La majeure partie des habitations sont construites dans un style rectangulaire, comme des baraquements de soldats. Même les villas des plus riches dignitaires ne sortent guère de cette convention. Ce marchand est sûrement un étranger. Cette demeure-ci…ma foi, sans être beau, c’est pour le moins original et rafraichissant.)Tout en formulant ces pensées, Vohl progresse rapidement dans le jardin parfaitement entretenu. Chose qu’il regrette en se souvenant du jardin précédent qu’il a visité: de hauts joncs lui auraient fourni une cache de choix, là où l’herbe rase l’expose à tous les regards. Il avance en évitant soigneusement de marcher sur le sentier de gravillons qui mène droit à l'entrée de la bâtisse.
(Je serai beaucoup trop visible si je reste ici. Pas moyen de passer inaperçu, que je me terre dans un coin du jardin ou que je m'aplatisse au sol. Donc dans un premier temps, je dois trouver un endroit qui me camouflera…tiens pas vraiment à être bien en vue quand ces deux-là vont de nouveau de rencontrer. Quelque chose me dit qu’il ne vaudrait pas mieux être aux premières loges. Voyons voir. Il n’y a guère que le bâtiment en lui-même qui puisse m’ôter aux regards.)La brève inspection de Vohl suffit à le convaincre de ce dernier point: pas un massif floral d'une taille suffisante pour l'abriter, pas un arbre pour le cacher. C’est donc au pas de course que le voleur fait le tour de la maison, trébuchant au passage sur une arme dont les reflets d’acier n’ont pas attiré la vue de l'apprenti monte-en-l’air. Un bref éclair de souffrance le traverse, et dans un mélange de colère et d’indignation, Vohl saisit le pommeau de l’arme avec la ferme intention de l’envoyer promener dans le gazon. Son bras se replie, puis se détend avec vivacité. Au dernier moment, Vohl change d'avis, et garde la main serrée autour du pommeau. La lame a cependant pris de la vitesse, et c'est avec un bruit mat qu'elle vient se ficher dans la terre meuble, comme une étrange pelle.
(Mieux vaut peut-être tout de même éviter de faire du bruit. Sait-on jamais, il pourrait avoir des voisins intransigeants quant aux tapages nocturnes...)
Sur cette remarque teintée d’un humour maussade, il arrache la lame de terre comme si celle-ci avait passé des centaines d’années ancrée dans la roche, et se dépêche de rejoindre l’arrière de la maison. Arrivé à ce point de son plan initial, il sait qu'il ne peut plus faire marche arrière. Vohl tâche de faire le point sur sa situation. Il doit maintenant improviser, composer avec ce qu’il sait, ce qu’il voit, ce qu’il entend et ce qui lui tombe sous la main. Ou sous le pied. La lame qu’il tient entre ses mains ravive en lui des instincts qu’il croyait perdus, auxquels même il n'a plus songé depuis un bon moment. Toutefois ce que l’esprit renie, le corps s’en souvient. Un instant perdu dans ses pensées, Vohl fait presque sans s’en rendre compte quelques passes d’armes contre un ennemi imaginaire. Un détail interrompt son petit jeu : la lame lui semble un peu trop légère pour être un sabre digne de ce nom.
(Peut-être une arme pour femme ?)Vohl n’est qu’à moitié étonné : il sait que le marchant est marié, et qu’il a au moins deux enfants, d’après ce qu’il a compris de la scène qui s’est déroulée sous ses yeux au temple de Gaïa. Au vu de la richesse apparente du marchand, qu’il ait payé une arme à sa femme n’a pas de quoi défrayer la chronique. Même si ce qui lui reste d’esprit militaire proteste quant à la sagesse de mettre entre les mains d’une novice une arme sans garde, Vohl ne creuse pas la réflexion. D’une part à cause du temps qui lui coule entre les doigts, et qui fait monter sa tension comme les dernières minutes d’attente font monter le stress d’un acteur. D’autre part, parce qu’un autre sujet de préoccupation monopolise son attention : il doit peaufiner son plan. Vohl jette un rapide regard vers le ciel toujours couvert.
(Le ciel restera probablement obstrué par les nuages jusqu’au moins demain matin. Bien, je devrais pouvoir jouer là-dessus. Maintenant, notre cible : une maison d’un étage, poutres apparentes, et non camouflées par un quelconque revêtement. La seule ouverture du premier étage semble être le battant coulissant de l’entrée. A l’étage ?)Vohl recule de deux pas afin de voir au-dessus du toit à quatre angles. Il ne fait en réalité qu’un pas, le deuxième pas en arrière lui permettant surtout de se rendre compte de la présence du mur d’enceinte du terrain. Ce pas est néanmoins suffisant : le toit ne présente, à l’arrière de la bâtisse, qu’un rebord de modestes dimensions. Vohl, collé au mur extérieur, tente de percer les ténèbres environnantes. Ce n’est pas tant des couleurs qu’il distingue que des nuances de gris. Le peu de lumière dispensé par les cieux rend l’examen difficile. Cependant, l'extérieur des murs est tapissé de chaux, comme pour la plupart des constructions à proximité des grandes étendues d'eau. Une preuve de plus que l'homme a les moyens de payer des artisans compétents. A certains endroits, même avec le peu de lumière que prodigue la lune cette nuit, l’infime reflet dû à l’enduit blanc permet de distinguer les espaces qui n'en sont pas recouverts.
(Ces sortes de taches sombres doivent être des ouvertures potentielles.) Il en détecte deux de là où il est. Le problème est désormais de savoir comment il peut réussir à les atteindre. Le voleur regarde ses possessions. Rien de bien formidable. Pas de corde, pas de grappins, rien qui ressemble de près ou de loin à du matériel d’escalade. Soudain, il pose les yeux sur la lame sur laquelle il a trébuché, et qu’il tient toujours en main.
(Le temps presse…l’échéance des deux heures se rapproche pour le marchand. Il va probablement bientôt descendre. Et à partir de là…j’aurai assez peu de temps, si je me fie à mon intuition. Je ne pense pas que le marchand tienne absolument à tailler le bout de gras avec l’autre. Ce serait une expérience assez peu plaisante pour lui, d’après ce que j’ai compris… Il risquerait plutôt que ce soit son charmant ami qui lui taille le gras.)Après cette remarque des plus fines, Vohl décide de passer à l’action sans plus attendre. Il veut être sur le premier toit avant que l’homme ne sorte de la maison. Il modifie sa prise sur le manche du sabre, de telle sorte que la lame soit dirigée vers le bas. Priant pour être assez fort et pour que la chose se déroule le plus silencieusement possible, il plante violement le sabre dans une poutre porteuse. Essaie de planter, en réalité. Peu après être entrée en contact avec le bois, la lame se brise en deux avec violence, dans un bruit sec. Des éclats métalliques volent en tous sens, et des lignes sanglantes apparaissent sur les mains du voleur. Il retient de justesse une exclamation de surprise et de douleur. Bien que superficielles, les traits le cuisent pendant un moment, jusqu'à ce que le froid engourdisse son sens du toucher. Quelques insultes bien senties fusent dans son esprit à propos du sinistre personnage qui s’est fourni une telle arme.
(Une lame creuse ! Un jouet pour gamin ! J’aurais dû m’en douter !)L'ancien patrouilleur n'en est toutefois pas à sa première blessure, et il en a déjà subi certaines qui ravalent celles-ci au rang de griffures de chat. L’ex-soldat contemple avec désolation la garde du sabre qui lui reste dans les mains. En guise de lame, l’instrument arbore maintenant avec une fierté toute relative deux dents métalliques effilées, séparées d’à peine deux centimètres.
(Tout n’est pas perdu. Il doit être possible de s’en servir pour stabiliser une prise. Si j’essaie de monter en faisant ça…puis en posant mon pied…ici…Dieux merci, je suis suffisamment grand… Une dizaine de centimètres en moins, et il ne me restait plus qu’à finir ma nuit dans le jardin !) En effet… S’il avait été ne serait-ce qu’un peu plus petit, l’entreprise qu’il s’apprête à tenter eut été impossible. Pendant qu’il tente d’escalader le mur, le dos plaqué contre le muret et les jambes faisant pression sur le mur de la maison, il s’aide de ce qu'il lui reste du sabre pour stabiliser sa position: à chaque pas qui le hisse verticalement d'une vingtaine de centimètres, il plonge les dents métalliques dans le revêtement du mur afin de se fournir un appui, si chiche soit-il. Il est à hauteur d’homme lorsqu’il commence à fatiguer. Tous ses muscles sont tendus à craquer, et s’il avait cessé de s’entretenir pendant le mois qu’il a passé caché dans la bibliothèque, il n’aurait probablement pas été capable de continuer à grimper. Son souffle se fait haché, sa respiration sourde et son cœur bat avec force dans sa poitrine. Il est couvert de sueur lorsqu’enfin il arrive à s’assoir sur le haut du muret. L’effort n’a pourtant duré que quelques minutes.
(Voilà un exercice qui décrasse ! Et ça risque de se compliquer encore à partir de maintenant…D’abord, sur le toit.)Le toit en question, qui marque la limite entre le rez-de-chaussée et le premier étage de la bâtisse, est situé un mètre plus haut que le mur. L'espace entre le mur et le toit, estime Vohl, est d'environ soixante-dix centimètres. Bonne nouvelle pour le voleur : dans son originalité, l’architecte a conçu un toit en pente douce, au rebord légèrement incurvé. Vohl contracte tous ses muscles, et, raide comme bâton, se laisse basculer, mains en avant, en attente du choc promis. Pendant une seconde en chute libre, Vohl se sent libre. Tel un oiseau, ne se souciant pas de son poids. Brève sensation, qui prend fin dans un claquement de mains contre les tuiles de terre cuite. Rentrant la tête dans les épaules, les mains crispées sur le rebord de la toiture, Vohl donne une violente impulsion pour faire passer ses jambes sur le toit. Cette partie, au moins, est un franc succès. L'atterrissage, lui, l'est beaucoup moins puisqu'après être brièvement passé par une figure acrobatique, tête en bas, pieds en haut, ses muscles tétanisés par un stupide réflexe de survie heurtent le toit avec force. Les poumons vidés d'un coup, Vohl a l'impression de s'être fait donner l'accolade par un géant, et prend quelques instants pour retrouver son souffle. Ceci fait, le cambrioleur improvisé se relève dans un mouvement fluide…avant de vaciller puis de retrouver son équilibre. Courbé en deux, notre aventurier progresse dans un silence respectable vers le mur de la maisonnée. Soudain, une lumière apparaît dans l’encadrement de la fenêtre vers laquelle il progressait. Il s’aplatit sur les tuiles. Se fige. Ose à peine respirer. Il reste ainsi pendant quelques secondes, secondes pendant lesquelles une boule lui noue les entrailles.
(C'est sans doute le bruit que j'ai fait en atterrissant sur le toit qui l'a attiré!)Avec appréhension, il regarde de nouveau l’ouverture. Le vent s’est tu pour les oreilles de Vohl, seuls les battements assourdis au niveau de ses tempes marquent le tempo d’un compte à rebours qui pourrait lui être fatal. La lumière de la chandelle se promène dans la salle, éclairant les différents coins de la salle. De là où il est, Vohl ne voit que le mobilier en hauteur. La lumière s’arrête. Progresse un peu vers l’ouverture, avant de faire halte de nouveau. Des sueurs froides commencent à parcourir le corps du voleur.
(Pas plus près, par pitié, faites qu’il ne s’avance pas plus près !)La flamme semble entendre sa supplique, et fait demi-tour, cachée par une masse imposante. Soulagement. Sous le crâne de Vohl, c’est le calme après la tempête !Toutes les idées de secours, les plans échafaudés en quelques secondes s’effacent, laissant place à une formidable sérénité.
(C’était le marchand. Sa femme et ses enfants doivent dormir à l’heure qu’est, et il aura pris soin de ne pas les réveiller, à moins qu’il ne veuille rendre son humiliation publique. Il est probablement en train de descendre les marches pour se rendre à son rendez-vous nocturne. J’ai le champ libre. A moi de jouer, maintenant. )
Le voleur se redresse, et rejoint cette fois-ci l’ouverture. C’est bien un bureau, comme il l’avait supposé de prime abord. Un premier problème lui saute aux yeux. Du fait de la tempête qui s’annonce, le marchand a fermé ses persiennes.
(Les ouvrir sans faire de bruit…voyons ce que nous pouvons faire.)Vohl tente de faire jouer les battants. Peine perdue. S’il faut reconnaître une qualité au marchand, c’est bien la méticulosité qui est à l’honneur. Une chance que la sécurité n’appartienne visiblement pas à la liste de ses soucis majeurs. Le verrou est mis, mais il s’agit d’une simple barre de bois, qui maintient les deux volets solidaires. Vohl, crispé par l’angoisse, se rend compte qu'il a inconsciemment gardé les restes du sabre. Il n’a plus de temps à perdre. Il commence à insérer la dent de métal dans l’interstice des battants. Ce premier essai n’est pas vraiment couronné de succès: il enfonce la lame trop haut, et s’en suit logiquement le fait qu’il n’arrive à rien. Après avoir insisté un petit moment, Vohl se rend compte de son erreur. Il se débat pendant quelques instants pour retirer le croc métallique, coincé par le mince interstice des volets. Il a forcé pour faire passer la dent métallique dans un sens : il doit aussi forcer pour la faire revenir vers lui. Une fois qu’il dispose à nouveau de l’objet, il réitère l’opération, en prenant soin cette fois de l’enfoncer plus bas dans le mince espace qui sépare les deux volets. En remontant la lame, il soulève la fine bande de bois, et parvient à ouvrir le panneau gauche. Il referme précautionneusement après être entré.
(Maintenant, il faut trouver ce qui va nous être indispensable : des vêtements chauds, de l’argent, et de la nourriture. La cuisine est probablement au rez-de-chaussée. Pour l’instant, concentrons-nous sur les habits et la monnaie.)Après avoir fouillé la pièce, et en particulier le secrétaire prometteur qui trône dans un coin de la pièce, il lui reste à dégotter une veste, ou tout autre vêtement taillé dans une épaisse étoffe.
(Je n’ai guère le choix…je vais devoir passer par les chambres… La prudence est de mise.)Vohl s’engage dans les couloirs de l’étage, cherchant la chambre du marchand ventru. Par déduction, il suppose que la chambre des enfants est celle dans laquelle deux lueurs, de l’autre côté de la fine tenture, trahissent la présence de bougies, probablement mises sous verre afin de servir de veilleuses aux deux garçons du marchand. Vohl passe donc devant la chambre, et poursuit son chemin. Son ombre s’étire, et les effets de la lumière diffuse lui confère un aspect peu engageant : les pommettes hautes, dans un visage marqué par le manque de sommeil et un régime strict prolongé, jouent avec les ombres et c’est un spectre émacié qui circule en cette nuit particulière au premier étage de la demeure. Arrivé au bout du couloir, la pâle créature doit faire un choix : deux portes s’offrent à son instinct.
(Nous sommes toujours pressés par le temps ! Pas besoin d’hésiter pour couronner le tout ! Commençons par celle de gauche.)A la grande déconvenue de Vohl, c’est un placard presque vide qui s’ouvre devant lui. Seule une pauvre serpillère semble partager sa lamentation, et tire une tête de quatre pieds de long. Au sens propre. Un bruit se fait entendre tandis que Vohl s’apprête à refermer la porte du placard. Pris d’une panique subite, Vohl s’engouffre dans le réduit, et tire le battant à lui, tandis qu’un autre s’ouvre. Au même étage. Un soulagement relatif permet au cœur du voleur de reprendre une activité plus normale : ce n’est pas le marchand qui est déjà de retour. Le cambrioleur observe le couloir grâce aux petites fentes censées permettre l’aération du linge entreposé. Un enfant à la mine toute ensommeillée se frotte les yeux en tirant la porte coulissante, une peluche en forme d’un quelconque animal marin coincée sous son bras gauche. Il murmure quelque chose en s’approchant de la porte qui n’a pas encore été ouverte.
(Un problème, même s’il ne s’agit pas du marchand…ce foutu bambin ne doit pas réveiller sa mère !)Pris d’une soudaine inspiration, Vohl saisit la serpillère miteuse, et ouvre la porte du débarras après que le jeune garçon soit passé devant. Il tapote alors l’épaule de l’enfant, en se mettant à genoux pour être à sa hauteur, tout en restant à une distance lui permettant de réagir rapidement à n’importe quelle réaction. Cela lui permet aussi de jouer avec l’éclairage, et la lumière qui vient maintenant heurter son visage par le côté, et non plus par le dessous, le rend bien plus sympathique à regarder. L’enfant se retourne doucement, tout juste sorti des vapeurs d’un rêve. Vohl prend son visage et son ton les plus avenants tout en essayant de chuchoter, exercice auquel il ne s’est tout bonnement jamais frotté.
(Bien ! A toi de jouer, mon gars !)
« Salut petit bonhomme ! J’ai des cadeaux pour toi ! As-tu été sage ces derniers temps ? »Une hésitation semble d'abord saisir le bonhomme en question, puis le visage amical de Vohl, dont le regard n’a pas encore perdu toute l’innocence que contient celui d’un enfant, finit par trouver un écho dans l’âme de l’enfant joufflu. Une pointe d’intérêt apparaît dans la voix du bambin.
« Des cadeaux ? Quels cadeaux ? Des armes, des soldats de bois ? Mon papa m’a promis des cavaliers, vous en avez, vous aussi ? J’ai été très sage ! Maman me le dit tout le temps ! »La tirade du garçon a la fâcheuse tendance de devenir très enthousiaste, et Vohl retient de justesse une grimace.
« Je sais, on m’a dit que tu étais le plus sage de tous les enfants ! Mais je dois vérifier que tu es aussi doué que ce que l’on m’a raconté. Tu dois triompher d’une épreuve ! Si tu réussis, tu auras ton cadeau. Mais cette mission doit rester secrète, tu ne dois pas faire de bruit, compris ?»« D’accord ! Qu’est-ce que je dois faire pour mon cadeau? »(Décidément, il a des idées fixes ! Tant mieux pour moi, après tout, je ne vais pas me plaindre !)L’insolent marmot a pris un ton cachottier. Pour Vohl, l’affaire est gagnée.
« Je vais te bander les yeux, te faire tourner sur toi-même, et tu devras retrouver le chemin de ta chambre. Si tu y arrives sans faire de bruit, et sans recevoir d’aide, tu n’auras pas un, mais les deux cavaliers que j’ai ici dans ma sacoche. »« Je peux les voir ? »(Gagné, gagné…il a beau être à moitié endormi, ce môme a l’esprit vif !)« Tu auras tout loisir de les admirer quand tu les auras en main…serais-tu moins obéissant qu’on ne me l’a dit ? Peut-être as-tu peur de ne pas y arriver ? Veux-tu que je t’aide un peu ? »« Non, non ! Je vais y arriver seul, je suis un grand garçon ! Maman m’a dit que j’étais presque un homme ! »« C'est tout à fait vrai ! Sois sage, je te bande les yeux ! Et après, si tu veux tes cavaliers, n'oublie pas: tout ça doit se faire en silence ! »L’enfant se laisse faire, et Vohl lui bande les yeux à l’aide de la serpillère, qu’il a repliée plusieurs fois. Il fait doucement tourner l’enfant sur lui-même, en le guidant par les épaules. Quatre tours plus tard, il lâche l’ ‘‘homme’’ et lui souffle :
« Vas-y ! »Tandis que l’enfant cherche ses repères, Vohl s’introduit doucement dans l’autre pièce. Il n’a plus qu’une ou deux minutes pour trouver ce qu’il cherche. Il prie pour que le curieux individu qui menaçait le marchand un peu plus tôt dans la journée ne soit pas un adepte de la ponctualité. La pièce dans laquelle il est maintenant semble être la bonne. Une silhouette allongée dans un lit semble en témoigner. Un léger ronflement provient de la femme endormie. A droite du lit se trouve une petite table, qui sert actuellement de support à un chandelier aux reflets dorés. Et encore à côté de cette petite table, Vohl trouve enfin de qu’il cherchait : un meuble qui semble constitué de petits carrés creux, dans lesquels sont rangés des habits. Le voleur n’a presque plus de temps. Il saisit le chandelier et un vêtement qui correspond, à première vue, à ses exigences, et sort de la chambre à toute vitesse. Le garçonnet est en passe de retrouver sa chambre. Vohl se dirige vers lui d’un pas preste, et, comme l’enfant se retourne, toujours les yeux bandés, sans doute pour poser une question, le cambrioleur abat en guise de cadeau son arme improvisée sur le crâne de l’innocent bambin, qui s’écroule près de la rambarde des escaliers.
Vohl récupère la serpillère, et rejoint rapidement le bureau. Il ne lui reste plus qu’à reprendre le chemin de en sens inverse !
(Des pas ! Des pas qui montent l’escalier ! Vite ! Allez, allez, dépêche-toi, bon sang de bon sang !)
Lorsque le marchand rentre dans son bureau, il lui semble entendre crépiter la pluie sur les toits. Il a toutefois d’autres sujets de préoccupation, et ne se soucie guère actuellement du temps qu’il fait, pas plus qu’il n’a remarqué son rejeton inconscient qui finit sa nuit contre le garde-fou des marches. Les persiennes sont fermées et le vent, à l’extérieur, a encore forci.
Dehors, une ombre vient de sauter du toit pour atterrir sur le mur d’enceinte, et se jette depuis ce dernier dans la ruelle attenante.
Le Froid