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Nous entrâmes dans l'auberge. Les conversations, dont le son me semblait déjà tonitruant de l'extérieur, étaient assourdissantes. Avant de pénétrer dans l'établissement, j'appréhendais l'agitation qui, je le savais, ne manquerait pas de troubler notre séjour, mais je n'aurais jamais imaginé que ça puisse être aussi mouvementé. Les gens étaient si nombreux qu'ils ne pouvaient même pas tous trouver une place autour d'une table. À ma droite, à quelques pas de moi, des hommes jouaient à lancer des petits cubes d'os décorés de points noirs en riant à gorge déployée. À en juger par le soupir de résignation d'un des hommes et les rires de ses compagnons qui repartirent de plus belle, je déduisis que la partie venait de se terminer. Mes soupçons se confirmèrent lorsque l'homme poussa quelques pièces vers celui qui était attablé devant lui. Je me désintéressai de leur jeu et je contournai Lindraël afin de jeter un oeil à la scène qui se trouvait tout au fond de la salle. Deux jeunes gens, un homme et une femme, vêtus de couleurs criardes, faisaient valoir leur talent devant la foule. La demoiselle chantait une chanson populaire tandis que le garçon l'accompagnait de son luth. Aucun des deux n'avait beaucoup de talent, mais le coeur qu'ils mettaient à l'ouvrage propageait la bonne humeur dans le public.
- Je vais chercher des informations sur la situation de la ville. Tâche de te faire discret, cette fois.
Je rassurai mon mentor, qui me dévisagea d'un air peu convaincu avant de se diriger vers l'aubergiste. La cacophonie ambiante m'empêchant de profiter du spectacle, je m'approchai de la scène, me faufilant entre les gens ivres et les jolies serveuses qui entretenaient leur vice. Arrivé près de la scène, j'aperçus une chaise libre près du mur. Je me dirigeai donc vers elle pour écouter les artistes confortablement. Malgré leur performance médiocre, je reconnus, non sans mal, un air que j'avais l'habitude d'entendre dans les tavernes d'Henehar. Je fermai les yeux, histoire de profiter des consonances familières de la musique.
Lorsque, après de longues minutes, elle prit fin, je me joignis à la populace qui applaudissait à tout rompre. Lorsque les auditeurs se calmèrent enfin, le couple se lança dans l'interprétation d'une musique plus douce, racontant les exploits de quelque héros. La douceur de la musique me permit de distinguer un son que je n'avais pas remarqué au premier abord. C'était un genre de chuintement métallique suivi d'un claquement. Intrigué, je cherchai l'origine du bruit. C'est alors que je vis, dans l'ombre derrière moi, quatre hommes. Je m'approchai et je découvris la source du bruit. Les hommes pratiquaient un jeu d'adresse qui consiste à planter un couteau entre leurs doigts écartés le plus rapidement possible. Je les observai en silence jusqu'à ce que l'un d'eux se rende compte de ma présence.
- Qu'est-ce t'as à nous regarder de même, le jeune?
- Je me demandais juste ce que vous pouviez bien faire, je ne pensais pas déranger, dis-je.
L'un des hommes s'approcha de moi et me détailla des pieds à la tête avant de se retourner vers son compagnon.
- Laisse-le, Robert. Il doit pas avoir plus de 22 ans. À son âge, t'étais curieux, toi aussi. Et puis, il fait de mal à personne!
Il me regarda à nouveau et me tendit la main.
- Moi, c'est Jimmy. Ça, c'est Matt et lui, c'est Frank. Et l'autre, c'est Robert.
Matt et Frank me firent un petit signe de tête et Robert me lança un regard noir.
- Je suis Ectalion. Et je n'ai pas 22 ans, mais bien 14.
Jimmy étonné, haussa les sourcils.
- 14 ans, vraiment? Tu fais beaucoup plus vieux! Enfin, j'oubliais presque les bonnes manières. T'as envie de te joindre à nous?
Frank se déplaça pour me faire un peu de place. Je posai donc mon siège à ses côtés. Matt prit un couteau au centre de la table et Jimmy me fit signe de prendre l'autre.
- Tu connais les règles?, me demande Jimmy.
Je lui fis signe que non.
- On doit se regarder dans les yeux durant toute la partie. Le premier qui hésite ou qui détourne le regard a perdu, m'explique Matt. Prêt? On y va!
J'avais les mains moites, mais je raffermis ma poigne sur le manche. J'enfonçai la lame dans le bois de la table, entre mon pouce et mon index.
(Je ne peux plus reculer.)
Je retirai la lame d'un geste mal assuré et le fichai dans la table entre mon index et mon majeur. Je répétai la manoeuvre quelques fois, tranquillement. J'étais bien parti, je commençais à être plus sûr de moi. Sans accélérer, mes mouvements devenaient de plus en plus fermes. Me sentant en confiance, j'accélérai la cadence. Mon adversaire en fit autant. Il gardait la même vitesse que moi, et je lui fus reconnaissant de ne pas me presser. Sans atteindre la vitesse qu'ils avaient plus tôt, nous avions une bonne cadence et je devais me concentrer de toutes mes forces pour ne pas me couper. Au bout de plusieurs minutes, Matt posa son couteau.
- Très impressionnant, pour un débutant! Il m'a fallu bien plus que quelques instants pour réussir à atteindre une telle vitesse! Mademoiselle, amenez-nous cinq chopes de bière!
Une serveuse qui passait par là lui fit signe qu'elle avait compris et repartit en direction du comptoir.
- D'où viens-tu, mon gars?, me demanda Jimmy.
- Je viens d'un petit clan de Phalanges de Fenris. Je vivais dans les montagnes de Nosvéris avant de rencontrer Lindraël, mon mentor, à Henehar. Il m'a apprit à être furtif et m'a enseigné tout ce qu'il savait sur l'art du vol. Mais je ne suis pas un bon élève. Alors que je m'entraînais en essayant de voler les autres membres du clan, on m'a vu faire et je me suis fait bannir. Je me suis sauvé à Henehar pour retrouver Lindraël, mais le chef du clan a envoyé un homme pour me surveiller. Lui et Lindraël se sont battus et nous avons été forcés de nous enfuir à bord du premier bateau. Nous venons à peine de débarquer.
La serveuse arriva avec l'alcool et Jimmy la remercia d'un signe de tête. Je pris une gorgée de la boisson et je fus surpris par son goût, plus doux que celui des autres bières que j'avais goûtées.
- Je te souhaite la bienvenue sur Nirtim, alors! On est des paysans de la République d'Ynorie, mais nos fermes ont été brûlées par des partisans d'Oaxaca. Chacun de nous à tout perdu... Ils ont violé nos femmes et tués nos enfants. Alors on a pris la direction de la grande Kendra Kâr et on est devenu mercenaires. Ça fait deux semaines qu'on attend que quelqu'un nous engage, mais il semblerait que notre manque d'expérience ne fasse pas de nous des alliés intéressants...
- Tu sais bien que c'est parce que ces maudits gens de la ville ont horreur des paysans, intervient Robert.
- Oui, ça aussi. Mais c'est pas seulement des citadins qui passent ici.
- Ouais, c'est vrai; plein de voyageurs s'arrêtent ici. C'est quand même l'auberge la plus populaire de la ville!
- Sauf que ces voyageurs qui passent ici ont rarement besoin de mercenaires. S'ils voyagent, c'est parce qu'ils savent se défendre, le contredit Frank.
- Ceux qui auraient besoin de nos services, c'est les nobles qui doivent se rendre dans une autre ville. De toute façon, c'est bien connu, les aventuriers ont rarement de quoi payer!
- Tu oublies qu'on fait pas ça pour l'argent, mais bien pour se venger d'Oaxaca.
- Je devrai bientôt quitter la ville. J'ai eu un petit malentendu avec un marin, en débarquant du bateau, et j'ai l'impression qu'il va en avoir parlé autour de lui. Moi et Lindraël allons voyager un peu partout sur le continent. Vous pourriez venir avec nous, ça vous ferait un peu d'expérience.
- En devenant mercenaire, je prévoyais avoir des tâches précises à remplir, mais peu importe, au fond. Et avec de l'expérience, on pourrait plus facilement se faire engager après.
Frank et Matt acquiescèrent, mais Robert se montra suspicieux.
- As-tu au moins de l'argent pour nous payer? On va pas risquer notre vie pour rien!
- Non, je suis désolé, je n'en ai pas...
Les quatres paysans eurent l'air profondément déçus.
- Bon... Ça vaut quand même la peine d'y réfléchir... Allez, c'est à mon tour de t'affronter, dit Frank.
Je m'emparai d'un des couteaux et je plaçai ma main, doigts écartés, sur la table. Mon adversaire fit de même et, les yeux dans les yeux, nous commençâmes le jeu. Nous commencions à accélérer lorsque j'entendis une voix grave murmurer dans mon oreille.
- C'est ça, pour toi, rester discret?
Je sursautai, ce qui eut pour effet de changer la course de la lame, qui s'enfonça d'un bon centimètre dans mon index. Je hurlai de douleur, mais la claque que m’assena Lindraël me fit taire.
- La ferme! C'est tout ce que tu mérites! Quand je te dis de faire quelque chose, je m'attend à ce que tu m'obéisses, jeune imbécile! Qui sait si ces charmants messieurs n'avaient pas l'intention de te traîner derrière l'auberge pour abuser de ton corps?
- S'ils veulent abuser de moi, ils auront tout le temps de le faire; je leur ai proposer de voyager avec nous, maugréai-je.
Silence. Lindraël me fixa avec ce regard glacial qui me faisait frissonner.
- Nous en reparlerons, finit-il par me dire. Pour l'instant, il est tard. Je nous ai loué une chambre au deuxième étage, la deuxième sur la gauche. Je monte me coucher, tu devrais en faire autant.
Il s'éloigna. Je compris que j'avais été trop loin. Mon mentor profitait de chaque occasion qu'il avait pour m'insulter, mais depuis le temps, je savais que ce n'était pas pour être méchant. Enfin, pas seulement. Mais lorsqu'il n'avait même pas le coeur à me rabaisser, c'était que j'avais fait quelque chose de vraiment grave. J'avais la bouche pâteuse lorsque je me retournai vers mes partenaires de jeu.
- Je ferais mieux d'y aller. Il est déjà assez en colère comme ça, mieux vaut ne pas le contrarier davantage. Réfléchissez à mon offre, on se reparle demain matin. Quant à moi, je vais tâcher de convaincre Lindraël que c'est une bonne idée, terminai-je entre mes dents.
Jimmy, Matt et Frank me saluèrent chaleureusement, tandis que Robert se contenta d'un grognement. Je vidai ma chope d'une traite avant de prendre la direction de notre chambre.
Arrivé devant la porte, je pris une grande inspiration avant d'entrer. Lindraël était assis sur l'un des deux lits qui meublaient la chambre, dos à la porte. Sans me regarder il me demanda:
- Tu es sûr que nous pouvons nous fier à eux?
- Je ne suis sûr de rien, mais leurs motivations me semblent nobles. Et quatre hommes pourraient toujours se révéler utiles, même s'ils ne savent pas se battre.
Lindraël poussa un profond soupir. Il se retourna vers moi.
- Je me fierai à ton jugement alors. J'aurais tout de même apprécié que tu m'en parles avant de leur proposer. Prends ça comme une occasion de me prouver que je peux avoir confiance en tes décisions.
Il se leva et s'avança vers moi, me dominant de toute sa taille.
- Toutefois, sache que, si tu t'es trompé, il te faudra faire des efforts énormes pour que j'aie confiance à nouveau et que je serai encore plus sur ton dos que je ne le suis déjà. Tu es averti.
Il se coucha et quelques secondes plus tard, il ronflait déjà. Je me couchai à mon tour, mais je mis plus de temps que lui à m'endormir. J'étais surpris; c'était la première fois qu'il me faisait confiance pour une décision importante et je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il devait y avoir une attrape. J'étais troublé lorsque je sombrai finalement dans le sommeil.
_________________ Ectalion, Voleur issu des Phalanges de Fenris
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