C'est au bord de l’asphyxie que l'étourdi arriva chez lui. Madeline était visiblement très inquiète, et même proche de la crise de nerf.
« Oh ! Azra où étais-tu passé ? »« Euh... je... je n'ai pas vu le temps passer. »Avant qu'il ne puisse faire un mouvement de protection, il se trouvait enserré dans des bras affectueux. Il se débattit mollement contre cette attaque envers sa personne.
« Je t'aime Azra. »Allons bon, voilà que le cauchemar commençait. Ne comprenaient-ils pas qu'il était trop minable pour mériter ça ? Ces gens étaient-ils aveugles ?
« Mais on se connait à peine... » tenta-t-il de se défendre.
Il est sans doute heureux qu'il ai dit ces mots si bas qu'elle ne les avait pas entendu. Il put donc manger son déjeuner sans se noyer dans un océan de larmes, avant de partir se reposer dans sa chambre. Ça avait du bon de flemmarder.
Le soir, bien sûr, il fut tenu d'expliquer ce qu'il avait lu de si passionnant et il se contenta de parler de l'histoire d'un groupe de magiciens, histoire qu'il inventa en grande partie.
Parion n'était pas très satisfait et lui fit savoir qu'il faudrait aussi qu'il pense à chercher un travail et que ce n'était pas la lecture qui le ferait vivre. Ce commentaire déplut fortement au jeune homme. On ne pouvait pas vivre de la connaissance ? Pourtant, qu'y avait-il de plus important au monde ?
Il partit se coucher avant de devenir grossier.
Le lendemain, il se leva en se demandant de quoi serait faite sa nouvelle journée. Ce fut finalement assez simple. Il alla s'entrainer à la lecture à la bibliothèque, puis rentra manger, cette fois ci à l'heure. L'après-midi, il le passa à la maison, et tout indiquait qu'il allait s'ennuyer à nouveau. Il n'en fut pourtant rien car quelque chose de surprenant eut lieu.
Il faisait le tour de la maison avec une sensation croissante d'ennui et d'enfermement. Comment pouvait-on passer sa vie dans un espace aussi confiné ?
Voyant ses airs d'âme en peine, Madeline entrepris de l'occuper en lui racontant l'histoire des souvenirs sur les meubles et la cheminé. C'était épouvantablement ennuyeux. Chandakar en gémissait, démontrant qu'il y avait des choses que même un mort-vivant ne peut supporter.
Mais ils arrivèrent alors devant une grosse bague noire. Il s'agissait d'un objet à la fois beau et sinistre, fait d'un métal qui semblait littéralement absorber la lumière. C'est tout juste s'il parvenait à y distinguer une forme, celle d'un anneau avec ce qui devait-être un scarabée, ou peut-être tout autre chose.
Mais déjà, l'ombre de l'objet l'engloutissait, submergeait et annihilait ses sens en une vague silencieuse évoquant les fluides de l'ombre.
Car il était dans l'obscurité. Au milieu de montagnes de trésors, d'or et de joyaux, de statues et de bijoux, et il en était lui même recouvert. Mais il n'accordait que peu d'importance à tout cela, les livres qui faisaient plier les vieilles étagères décrépites étaient bien plus précieux que toutes les richesses.
Il tendit une main squelettique, spectre pâle dans les ténèbres de la grotte, et contempla sa bague, une chevalière d'olath, des fluides d'ombre cristallisés. Elle n'avait que peu de pouvoirs au vu de sa puissance actuelle, mais elle revêtait une valeur particulière : c'était le premier objet magique qu'il avait créé.
Il aurait soupiré s'il avait encore eu des poumons, mais en fait il avait presque fini par oublier ce que c'était que d'avoir des organes.
C'était triste mais il devait le faire. Et il ne devait pas porter d'olath sur lui pour que le rituel fonctionne. C'était la première fois qu'il allait se séparer de sa chevalière.
Mais il devait accomplir ce rituel. Il ne savait pas vraiment pourquoi, il espérait que c'était par désir de vengeance et non par un quelconque sentiment de culpabilité.
« Tu m'as vaincu une fois, Tal'Raban, mais peu importe les dons que tu crois m'avoir soutiré, lorsque je reviendrais de ce voyage, les dieux eux-même trembleront ! »Il déposa précautionneusement la bague sur une table recouverte de fioles et de parchemins, il n'avait même pas pris le temps de remettre de l'ordre dans ses affaires.
Puis, il s'avança dans le sarcophage et s'allongea dedans.
Pendant un temps, il ne fit que vérifier que tout était prêt et que les formules étaient en ordre dans sa tête. Puis, sa voix commença à fredonner, petit insecte vrombissant grossissant vers le vol du condor jusqu'à devenir un aynore rasant la forêt.
La voix claqua comme la rocaille dévalant les collines de Nosvéris dans un vent de tempête ou les volcans furieux de Charlùm crachant le souffre et la fureur, et bientôt, une colonne de ténèbres s'éleva, ondulante dans les ombres de la crypte secrète.
Un hurlement d'agonie retentit, le hurlement de celui qui meure pour la deuxième fois, conscient qu'à nouveau, sa résurrection serait un grand pas vers la grandeur. Un pas qui, cette fois-ci, n'aurait pas pour seul but d'éteindre une pourtant inextinguible soif de grandeur.
Son âme s'arracha et bondit à une vitesse inimaginable vers les autres mondes, ceux qui se cachaient au delà des étoiles...
… il se réveilla dans son lit.
Madeline était à côté de lui. Dès qu'il ouvrit les yeux, elle se précipita :
« Ô Gaïa ! Que j'ai eu peur ! Le médecin avait dit que tu avais juste fais un malaise mais... »« Que... qu'est-ce que... »Azra n'arrivait pas à parler, il avait la bouche pâteuse.
« Tu as juste eu un étourdissement... »Il l'entendait à peine. Il avait atrocement mal au crâne, au point que des larmes perlaient à ses yeux. Chandakar poussait une étrange chanson dans sa tête, semblable au cri par lequel, avait cru comprendre le jeune homme, il s'était arraché à son corps pour un voyage dont le retour allait se faire dans sa propre personne.
Pour tenter de le faire taire, et aussi par curiosité, il demanda :
(Cette bague est-elle vraiment à toi?)(Elle est à moi ! À moi ! Mon trésor, oui, mon trésor !)
(C'est impensable, que ferait-elle ici?)(Elle est revenu à moi ! Mon trésor!)Azra comprit qu'il n'en tirerait rien d'autre, il se contenta de demander vaguement de quoi apaiser sa migraine. Le reste de la journée se passa au lit, à vomir régulièrement et à gémir énormément.
De temps à autre, il avait l'impression de replonger dans un délire étrange dont le souvenir s’effaçait très vite. Mais si seulement les maux de tête pouvaient s'effacer aussi !
« Où avez-vous trouvez cette bague ? »« Au marché, un vendeur disait qu'elle était faite d'une substance magique mais je ne le crois pas. Cependant je l'ai prise car je trouvais que c'était une curiosité... »« Elle... est magique. Elle ne vous était pas destiné. »Puis, il sombra à nouveau dans le néant, remarquant juste avec une horreur vite dissipée dans les brumes de l'inconscience que ce n'était pas lui qui avait parlé.
Il ne se réveilla que le soir, pour aller manger.
Naturellement, Madeline lui demanda ce qu'il avait voulu dire mais il assura ne se souvenir de rien. Il avait mal au ventre et n'avait pas fin. Il devinait qu'il avait refait une crise comme il y a quelques jours, en chemin vers la tour de thaumaturgie.
Parion n'avait pas l'air très content et laissa entendre qu'il ne faisait que se rendre intéressant. D'un sens, cela rassura Azra : voilà au moins quelqu'un en accord avec sa vision du monde. Quelqu'un qui le détestait, et qu'il pouvait détester en retour.
Il partit se coucher et fit des rêves où il voyait un corbeau et tentait de courir vers lui, mais toujours, il finissait aspiré par un tourbillon de flammes vertes.
Retour vers les ténèbres