La louve et moiLa louve se lève son tour mais ne prend pas ma main. A la place elle la tapote, alors je l'abaisse sans m'offusquer. La raison de ce geste est sûrement culturelle. Je ne connais que très peu son peuple, et ses coutumes me sont clairement inconnues.
Une fois mes affaires ramassées, je me dirige vers la sortie, suivie de la louve qui reste silencieuse. Elle semble perdue dans ses pensées. Je traverse donc les rues pleines de monde de Kendra-kâr, profitant d'y être pour visiter cette magnifique cité. Niwen reste silencieuse, et ce mutisme tranche radicalement avec l'agitation constante qui règne dans ces rues. Des gens rient, des enfants crient, la bonne humeur est clairement au rendez-vous.
En fait, on dirait un jour de fête. Je ne suis pas très au fait de ce qu'il se passe dans le secteur, mais tout est coloré, certains s'embrassent, d'autre rient aux éclats. Des enfants jouent une bataille en criant et rigolant, l'un d'eux avec un masque de chat sur le visage. Les passants regardent la scène en riant et s'esclaffant. Tout le monde est heureux, il s'est passé quelque chose.
Je continue à avancer, traversant la foule euphorique. Et soudain je m'arrête. Un homme avec une grande sacoche en cuir porte une liasse de feuilles dans les bras et les distribue à tour de bras. Je m'approche de lui et en prend une alors qu'il scande :
"La victoire est à nous !! Félicitation à nos héros !"Je commence à lire le feuillet qui explique brièvement que les meneurs d'une armée d'Oaxaca - qui menait jusque là la vie dure à Kendra-Kâr - avaient été soit tués soit arrêtés, et que cela sonnait comme une grande victoire de l'armée Kendranne sur Oaxaca.
Ainsi donc ils sont aussi euphoriques pour une victoire militaire ? Je soupire en pliant la feuille pour la ranger. Les humains n'ont jamais été bien vus chez moi, mais je n'aurais jamais pensé qu'ils pouvaient être autant heureux pour du sang versé dans une plaine immaculée...
Je regarde autours de moi, tous ces gens qui ne pensent plus à leur problèmes. Je lève un instant les yeux au ciel, puis repense à l'exécution qu'il va y avoir. C'est écrit en gros en bas de la page, avec plein d'étoiles autours. Les humains sont étranges, trouvant leur bonheur dans le sang des vaincus. Ils n'ont aucun honneur.
Je ne sais pas vraiment me battre, mais mon père m'a appris les rudiments de l'auto-défense. Et la première chose qu'il m'a expliqué, c'est le respect de l'adversaire. Ici, il n'y en a pas. Il va être exécuté dans le sang sur une place publique, cerné par des centaines de personnes qui n'auront qu'une envie : lui cracher au visage.
Quel en est l'intérêt ? Où est la dignité ? Ont-ils aussi peu de victoire pour devoir ainsi traiter les vaincus ? Je soupire encore une fois et décide de me rendre à cette exécution. Il n'y aura peut être que moi, mais au moins, quelqu'un le respectera...
Plus je m'approche de la place où devait avoir lieu l'exécution et plus l'euphorie est présente. Les gens se poussent, l'atmosphère est électrique. Apparemment, le massacre ne vas pas tarder à avoir lieu. La potence est prête, il ne manque plus que la victime. Je recule, n'ayant aucunement l'intention de voir le sang couler inutilement. Je n'aime pas la guerre, je trouve qu'elle est inutile. Ne pourrait-on pas résoudre les conflits par un duel de musique par exemple ?
Je m'éloigne et essaie de trouver un point un peu en hauteur, puis sort mon violon. Il fait beau, un soleil magnifique, un ciel bleu parsemé de moutons de nuages qui broutent l'herbe invisible parsemant le ciel.
"Rana, apporte-moi de quoi montrer que cet être n'est pas rien."Et j'attends que je "spectacle" commence. Cela ne met pas longtemps. Une ovation, des cris, puis un silence de plomb alors que le bourreau récite son texte plein de haine et sadisme.
L'atmosphère est lourde, électrique, c'est parfait. Le condamné est debout sur l'estrade, attendant patiemment la sentence. Je ne pourrai l'empêcher, mais je peux le faire sourire une dernière fois. Je pose mon violon sur ma clavicule, et ferme les yeux, avant de commencer à jouer.
Je ne joue pas les notes mais les sentiments. La tristesse et la mélancolie, des notes lentes et prenantes. Je joue les pleurs, la disgrâce et l'infamie. Je joue la mort, la trahison et la douleur. Déjà quelques regards se tournent vers moi. Déjà l'atmosphère change.
"Maintenant, que la nature pleure."Je me concentre, laissant mes mains jouer pour moi. Ma mère m'a expliqué la magie, comment m'en servir, comment modifier les sons, l'air... Je ne suis pas magicienne, mais je sais un peu manipuler mes fluides. Il est temps de m'en servir. Je me concentre encore, ma mélodie ayant trouvé son rythme, une lenteur saturée de notes lugubres et tristes. Je sens sur moi se poser de plus en plus de regard. Mais ils n'ont rien vu.
Je plonge en moi, cherchant les quelques fluides magiques que je possède pour les réunir. Ces fluides, base même de la manipulation magique, sont issus de ma mère. Des fluides d'air, des fluides me permettant de porter à son paroxysme la perfection de ma musique. Mais aujourd'hui, ce n'est pas ma musique que je veux contrôler, mais l'air qui m'entoure, l'atmosphère. La gaieté de ce temps parfait va disparaitre...
Je manipule mes fluides pour qu'ils s'échappent de mon corps, comme ma mère me l'a apprit. Je les visualise intérieurement, les sculpte comme je peux, puis les envoie dans l'air. Je ne pensais pas que c'était si difficile de jouer sur une grande zone. D'habitude, je ne contrôle que les particules qui vibrent à cause de mon violon. Là, je veux toutes les contrôler.
Soudain je fais une fausse note, mais me reprend rapidement et me concentre. Je n'entends plus le bourreau, lui aussi doit être intrigué. Mais soudain des cris dans la foule m'indiquent que la sentence va bientôt être exécutée. J'inspire un grand coup et envoie toute mon énergie dans l'air, modelant tout l'air aux alentours de manière à ce qu'il m'obéisse. Je les obligent à ralentir, à se calmer. Je leur ordonne de ne plus s'agiter. C'est extrêmement contraignant, je n'aurais jamais cru. Il faut qu'elles perdent leur énergie. Il faut qu'elles s'immobilisent presque.
Pour cela je divise mes fluides en infimes parties et enferme les particules à l'intérieur, comme une prison temporaire. Je n'ai pas beaucoup de fluide, je ne peux pas en bloquer beaucoup. Mais l'effet sera lancé, et cela devrait suffire pour quelques minutes.
Puis l'effet se fait sentir. La température commence à descendre, ma peau s'humidifie et mes poils s'hérissent. L'atmosphère change, la chaleur se dissipe. L'ambiance tombe elle aussi, les cris disparaissent, le silence s'installe. Puis j'arrête tout mon contrôle, laissant mes fluides libres d'eux même. Je suis épuisée, mais l'effet est là. Lorsque j'ouvre les yeux, le soleil à disparu, le ciel bleu n'est plus. Un brouillard recouvre la place, plus personne ne parle, un enfant se met à pleurer. La victime au centre de l'estrade me regarde. Je lui souris, toujours en train de jouer.
Plusieurs personnes s'en vont. Je ne vois pas bien le condamné, mais je suis sûre qu'il vient de répondre à mon sourire. Alors j'arrête de jouer et je range mon violon, avant de me retourner sans rien dire.
Je m'éloigne de la place, le brouillard se dissipant peu à peu au fur et à mesure que je prend de la distance. Et soudain, j'entends au loin quelques cris. La sentence vient d'être effectuée, le condamné n'est plus.
Je suis fatiguée, mais heureuse. Au moins ce condamné, quelque soit le mal qu'il ait fait, ne sera pas mort seul. Maintenant, il me faut me rendre au théâtre.
Débat---------------------------------------------------
*** Tentative d'apprentissage du sort évolutif :
Brouillard ***