L'héritière(zone 4)
Il y eu un moment de flottement, un silence durant lequel la poupée n'entendait que sa folie, ses yeux brillants d'une lueur malsaine, reflétant le vide qui l'habitait, le gouffre de douleur qu'elle voulait épancher, la blessure béante qui ne saignerait jamais...
(Reprends-toi Evangelina !)Elle n'avait que faire de se reprendre. Elle n'avait nullement envie de souffrir plus longtemps. Elle ne voulait qu'une chose : retrouver Larhe. Et calmer sa douleur, accessoirement en remplissant ce gouffre qui l'habitait. Et pour cela, il lui fallait de la douleur, de la souffrance. Il lui fallait de la vie, s'écoulant dans une mer écarlate d'un ravin organique. Il lui fallait les effluves de l'agonie, les odeurs du trépas à venir. Il ne lui fallait pas la mort, mais le goût du sang qui s'échappe, le goût de la vie qui s'enfuit...
(Evangelina ! Que t'arrive-t-il ?!)(J'en ai assez de souffrir, je vais donc arrêter de lutter.)(Tu joues à un jeu dangereux, tu vas te perdre.)(Je me suis déjà perdue, lorsque Larhe a disparu.)Elle fronça les sourcils de colère, les flashs flamboyants du bois carbonisé de son petit ami lacérant son esprit. Hailindra proposa soudain de soigner la petite fille, mais le nain répondit rapidement que c'était une mauvaise idée. Evangelina n'était pas d'accord. Elle allait mourir, sa souffrance s'estomper et son sang disparaitre. La blessure qui lui traversait le dos était mortelle, trop importante pour être soignée. Mais elle pouvait être résorbée. Et ainsi les effluves de douleur et de trépas dureraient plus longtemps, un peu plus longtemps...
(Tu es folle, tu cours à ta propre perte !)(Sûrement, mais d'autres tomberont avant moi.)Et soudain les évènements s'accélérèrent. Déjà la petite fille agonisante répondit d'une voix souffrante à sa question, expliquant qu'elle devait hériter du manda de la gardienne d'une ville au nom improbable. En même temps Syl, timidement, sortit de la pièce aux fioles et s'arrêta à quelques mètres d'eux, inquiète. Puis tout sembla se figer, et Evangelina se crispa.
(Quelque chose vient.)(Quelque chose ? N'es-tu pas censée être omnisciente ?)(Ce livre est trop puissant, je ne parviens qu'à voir des formes floues, des énergies, mais ni passé ni futur, ni même avenir proche, je ne peux ni voyager ni intervenir... Je suis brimée ici.)L'Aniathy fronça encore plus les sourcils. Cette Faëra était vraiment inutile parfois. Mais ce qui l'inquiétait, c'était qu'Aënith lui avait dépeint les Faëras comme magie pure, inaltérables, omniscientes etc... Dans ce cas, quelle puissance pouvait les brimer ? Quel était le secret de ce livre ?
"Serait-il... hors du temps ?"Elle l'avait murmuré sans s'en rendre compte, et cette réflexion lui parut absurde. Mais elle n'eut pas vraiment le temps d'y réfléchir.
Une sensation connue mais toujours incomprise, une absence de lumière, de son et de substance. Le néant, pire même que la simple pénombre dans une cave souterraine. C'était comme si le son n'existait pas, comme si la lumière n'était qu'un mythe...
Le livre venait une nouvelle fois de se refermer, une nouvelle fois l'Aniathy allait se retrouver à l'auberge, sûrement. Une nouvelle fois elle devrait recommencer cette histoire qui la lassait de plus en plus. Mais étrangement l'attente fut plus longue que la fois précédente. L'absence d'odeur, de son ou de vue perturbait Evangelina dont la folie se calma un peu. Elle commença à réfléchir mais ne trouvait rien. Elle se sentait coincée, ballotée par un enfant jouant avec une fourmilière. Et elle détestait ça.
Soudain une voix se fit entendre. L'oiseau, celui là même qui l'avait mené ici, affirma que la crème avait été retrouvée, et que le traitre aussi. Mais elle ne put finir sa phrase, interrompue par quelque chose. Et soudain, tout changea. L'atmosphère devint plus froide. Il n'y avait toujours aucune lumière, aucun son, mais quelque chose avait changé, quelque chose qui faisait froid dans le dos était apparu, quelque part...
Et le livre s'ouvrit une nouvelle fois, et comme elle l'avait prédit, elle se retrouva dans l'auberge.
(Qu'est-ce qu'il se passe ?)La poupée brisée partageait la réflexion de Gladys. Ce n'était pas comme les fois précédentes. C'était... différent, légèrement mais suffisamment pour que la méfiance augmente dans l'esprit d'Evangelina. Les sourcils froncés, elle étudia la salle principale de l'auberge, toujours aussi sale, toujours aussi glauque. Mais il y avait quelque chose d'autre, quelque chose de froid et de gris, comme un dessin duquel les couleurs s'estompaient.
Très vite l'odeur du sang caressa les narines de l'Aniathy qui se sentit doucement sombrer. Elle regarda devant elle et vit avec stupéfaction que la petite fille agonisante était là aussi, encore en vie, miraculeusement. Hailindra et le nain étaient là aussi, ainsi que Syl, accrochée à la robe de la femme-chat. Il y avait plein d'autre personnes, certaines qu'Evangelina avait déjà vu, mais d'autres inconnues. Elle ne prit pas le temps de toutes les étudier, quelque chose venait de s'effondrer sur une table, près de l'homme précédemment mort d'un coup de pelle. Il s'agissait vraisemblablement d'un oiseau qui trépassa sur le coup. La corneille qui les avait amené ici ? Si elle était morte, comme la poupée pouvait-elle sortir d'ici ?
Le silence dans la pièce était pesant, malgré le nombre important de personnes. Et l'atmosphère était d'un glacial mordant. Il se passait quelque chose de grave, mais elle ne parvenait pas à savoir quoi. Ce fut l'aubergiste qui l'éclaira, tant était-il que son explication pouvait éclairer quelque chose...
"La corneille, narratrice d'un livre magique, a été tué ? C'est n'importe quoi..."Elle l'avait dit à haute voix, sans même réfléchir. Elle n'avait que faire des autres, elle avait l'esprit fatigué, à la fois par son incompréhension et par les effluves de sang qui régnaient dans la pièce. Et apparemment, elle n'était pas la seule à être exaspérée par cette histoire. Un petit être ailé s'approcha de lui avant de lui demander sèchement de s'expliquer. Il parla de famille, d'expédition... Apparemment, leur petite visite de la caverne les avait tenu à distance de pas mal d'informations. Elle tendit donc l'oreille pour attendre la réponse.
Explications
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Les dieux ne sont qu'enfants, inconscients et inaptes. Ils souffriront comme j'ai souffert, perdront à jamais leur pouvoir et erreront, comme jamais personne n'avait encore erré. Ils pleureront, remplissant les mers, et saigneront, car tel est le sort que je leur réserve, car enfin ils vivront ce qu'ils ont fait vivre...
Merci à Itsvara
« Les hommes ne sont pas nés du caprice ou de la volonté des dieux, au contraire, les
dieux doivent leur existence à la croyance des hommes. Que cette foi s'éteigne et les dieux meurent. » Jean Ray